III
Deà indices que le médecin peut tirer des symptômes auiûquels le malade est en proie, et des altérations de tissu trouvées après la mort. .
J’ai souvent combattu l’opinion des médecins qui pensent que l’on peut reconnaître, par le seul examen des symptômes ou des lésions de tissu, non-seulement qu’il y a eu empoisonnement , mais encore la nature du poison qui a été ingéré ; les faits qui m’ont servi à réfuter cette assertion sont tellement nombreux et tellement frappans, qu’il me semble inutile de m’appesantir davantage sur ce sujet. Cependant je suis loin de prétendre qu’il soit inutile de faire un exanien attentif de ces symptômes et de ces lésions ; au contraire, Jé
suis parfaitement convaincu qu’il est indispensable d’en tenir compte pour affirmer qu’il y a eu intoxication, et que, dans quelques circonstances, ils peuvent aider à déterminer à quelle classe appartient le poison dont on cherche à connaître la nature.
Dans aucun cas l’existence d’un poison dans une matière suspecte ne suffit seule pour conclure à un empoisonnement, et il faut nécessairement joindre à cet élément important de V expertise médico-légale, les preuves tirées des symptômes éprouvés par les malades , et souvent aussi des altérations de tissu trouvées après la mort. Ce serait une erreur grave que de croire qu’il suffise d’avoir retiré une quantité quelconque d’une substance vénéneuse d’une matière vomie ou rendue par les selles, et même d’un cadavre, pour affirmer qu’il y a eu empoisonnement ; l’expert-chimiste, ordinairement chargé de ces sortes d’analyses*, doit se borner à indiquer qu’il a obtenu par tel ou tel autre procédé de l’arsenic, du cuivre, de l’antimoine , etc. L’élément qu’il fournit à l'instruction est sans doute précieux, mais il est insuffisant ; en effet, la malveillance aurait pu introduire une substanée vénéneuse dans le canal digestif, après la mort, ou la mélanger avec la matière des vomissemens ou des selles. D’un autre côté, le malade pouvait avoir fait usage, peu dé temps avant la mort, d’un médicament arsenical, antimonial, cuivreux, etc., à dès doses faibles ou fortes, et l’on retrouverait probablement une partie de ce médicament, soit dans le canal digestif, soit dans les viscères. Il se peut encore qu’il existe naturellement dans le corps de l’homme une minime proportion de la substance vénéneuse décelée par l’expertise, en sorte que si l’on ne cherchait pas à reconnaître si le poison obtenu provient de celui qui se trouve à l’état normal ou d’une potion qui aurait été ingérée, on s’exposerait à commettre des erreurs graves, en attribuant les symptômes dont on a été témoin à un toxique ingéré ou appliqué à la surface des corps, tandis que ces accidens pourraient être dus à une autre cause. A la vérité, rien n’est aisé comme d’établir si le plomb et le cuivre, qui sont les seuls métaux dangereux dont l’existence dans le corps de l’homme soit mise hors de doute, proviennent d’une pré-
paration cuivreuse ou pîombique ingérée, ou de la portion dite normale de.ces métaux {V. p. 451 et 477).
il faut donc, pour conclure à une intoxication, d’autres élémens de conviction que ceux qui nous sont fournis parla chimie; la pathologie revendique à juste titre une grande part dans la so* lution de ce problème, et ceux-là se trompent qui imaginent ne pouvoir considérer que comme un léger accessoire 1 ensemble des symptômes éprouvés par les malades. Je sais qu’il est des cas où des individus non empoisonnés, mais atteints de choléra sporadique, d’iléus, de gastrite aiguë, etc., et même d’mdigestion, présentent une série de symptômes analogues à ceux que déterminent les poisons le plus communément employés, et que le médecin doit être circonspect dans l’appréciation de la cause qui a développé les accidens ; j’ai suffisamment indiqué dans mes précédentes éditions tout ce qu’il y aurait de dangereux à confondre ces maladies spontanées avec un empoisonnement aigu, pour que l’on m’accuse de ne tenir aucun compte de cette difficulté. Mais il ne ffiut pas pousser les choses jusqu’à l’extrême, en n’accordant presque aucune valeur aux symptômes, et seraiton raisonnablement admis à annuler les avantages que l'on peut retirer de leur examen, comme on l’a si souvent tenté dans ces derniers temps? C’est à tort que des défenseurs imprudens, médecins ou non , saisissent indistinctement toutes les occasions qui leur sont offertes de prêter appui aux accusés et prétendent que l’argument tiré des symptômes éprouvés par les victimes d’un empoisonnement , n’a point de valeur réelle. Les experts qui ont été à même d’observer, ceux qui ont attentivement examiné des malades aux diverses époques de l’intoxication, pensent tout le contraire, et ne se laissent pas fasciner par des généralités banales , invoquées à tout propos dans chaque espèce. Ils savent , malgré tout ce que l’on pourra dire sur les maladies spontanées, qu’il y aura présomption graee d’ empoisonnement toutes les fois qu’un individu bien portant ou légèrement indisposé éprouvera tout-à-coup , après avoir mangé ou bu un aliment quelconque, un malaise, des douleurs abdominales vives, des vomissemens fréquens , des évacuations alvines abondantes, et bientôt après des syncopes, des spasmes, des mouvemens con-
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vulsifs ou des convulsions intenses, etc., snrtout lorsque ceS symptômes persisteront avec ténacité pendant plusienrs heures ou plusieurs jours. Ils savent qu’un ensemble de pareils symptômes ne se manifeste presque jamais, pour ne pas dire jamais, hors le cas d’empoisonnement, et qu’il est par conséquent matériellement faux qu’on l’observe communément dans plusieurs maladies spontanées , ainsi qu’ont voulu le faire croire dans ces derniers temps des hommes étrangers à notre profession, et notamment M. Raspail. Aussi ai-je pensé devoir appeler l’attention des gens de l’art sur ce point, et les engager, toutes les fois qu’ils seront témoins de faits semblables, à faire garder au besoin les matières des vomissemens et des selles aussi bien que l’urine rendues par les malades ; la négligence sous ce rapport, il faut le dire , est poussée au dernier degré ; il est rare que les médecins accomplissent ce devoir, tant ils sont éloignés de soupçonner souvent qu’ils sont requis pour combattre les effets funestes d’un poison. Combien de fois déjà n’a-t-on pas eu à déplorer l’omission d’une semblable précaution, et n’est-il pas incontestable que dans beaucoup de cas les matières vomies, les selles et l’urine eussent fourni des preuves non équivoques d’intoxication, alors qu’il a été impossible de constater celle-ci après la mort en analysant les restes trouvés dans le canal digestif ou dans les autres organes? Il est d’ailleurs fort utile, pour imprimer au traitement de la maladie une direction convenable, de connaître promptement si elle est réellement due à l’ingestion ■ d’un toxique, et quel est ce toxique.
Je sais que dans des circonstances, à la vérité fort rares, des individus empoisonnés, même par des poisons irritans, ont succombé sans avoir éprouvé les symptômes qui accompagnent ordinairement l’intoxication , et que cette absence d accidens a encore été mise en avant par des esprits superficiels pour diminuer la valeur que l’on doit attacher aux caractères tirés des symptômes. Cest de leur part un tort grave, car les cas dont il s’agit sont tout-à-fait exceptionnels ; à peine pourrais-je en citer quatre ou cinq de bien avérés, au milieu de la foide innombrable d’espèces où l’on a vu le contraire. Que ces exemples, loin de nous faire négliger les preuves que nous doifo^ puiser dans
l’étude des symptômes, nous engagent donc à prêter une attention plus sérieuse à l’examen des accidens qui accompagnent ordinairement l’intoxication.
Je ne terminerai pas ce sujet sans blâmer sévèrement tous ceux qui étant appelés à apprécier devant les tribunaux la valeur des symptômes éprouvés par îes victimes d’un empoisonnement, s’appuient, pour nier cet empoisonnement, sur ce que les malades n’ont pas offert tous les symptômes décrits par les auteurs comme appartenant à l’intoxication qui fait l’objet du litige. Croirait-on que dans une espèce de ce genre, où l’un des accusés avouait le crime, un de nos confrères argumentait contre moi de ce que le malade n’avait présenté que quelques-uns des symptômes de l’empoisonnement par l’arsenic insérés dans mes ouvrages? L’objection n’avait rien de sérieux et ne devait trouvée aucune faveur devant la cour. Les auteurs qui décrivent d’une manière générale tous les symptômes que l’on a observés jusqu’à ce jour chez les divers malades empoisonnés par une même substance , ne prétendent pas que l’on doive nécessairement constater V ensemble de ces symptômes dans chaque espèce ; en donnant un résumé de leurs observations , ils veulent faire connaître la totalité des accidens qui ont déjà été remarqués, mais évidemment ils n’ont jamais voulu dire que tous ces accidens dussent se retrouver indistinctement chez tous les individus ; on conçoit, au contraire, qu’il y ait à cet égard des variétés infinies, suivant la dose du poison, l’âge, la constitution et l’état de santé de la personne empoisonnée, la durée de la maladie, les moyens employés pour la combattre, etc.
Les réflexions qui précèdent s’appliquent en grande partie aux caractères tirés des altérations de tissu constatées après la mort. Ici comme pour les symptômes , on a voulu ne pas tenir grand compte des lésions anatomiques parce qu’on en observe d’analogues dans plusieurs maladies spontanées , ou bien parce qu’elles manquent souvent dans beaucoup de cas d’empoisonnement. Je ne saurais attaquer avec assez de force ces prétentions exagérées et absurdes. Il est des altérations de tissu tellement graves, surtout en ce qui concerne le canal digestif, qu’on ne les voit presque jamais, pour ne pas dire jamais, hors le cas d’em-
poisonnement ; telles sont les pér forations avec une vive inflammation des parties qui entourent les portions perforées, bien distinctes par conséquent des perforations dites spontanées, les eschares dans l’estomac et les intestins, qu’elles soient petites et nombreuses, ou larges et en petit nombre, les inflammations étendues et intenses, avec ou sans ecchymose, ulcérées ou non. Ce serait abdiquer la puissance de l’art que de prétendre ne pouvoir pas faire servir avec succès cet élément pathologique à la solution qui m’occupe.
Peu m’importe, après cela, qu’il existe des cas d’empoisonnement incontestablè où, par suite de l’absence \{ie lésions anatomiques appréciables à nos sens, le médecin se trouve dans l’impossibilité de puiser une partie de sa conviction dans l’anatomie pathologique ; cela prouve uniquement que celle-ci ne vient pas toujours à notre aide, tout en établissant d’une manière irrévocable qu’il est impossible de dire que l’intoxicaiion n’a pas eu lieu parce qu’on aura constaté que les organes étaient à-peu-près à l’état normal.