IV
Des maladies qui simulent l’empoisonnement aigu.
Il existe un certain nombre de maladies qui se terminent quelquefois par la mort, et dont l’invasion et lés symptômes simulent l’empoisonnement aigu. A l’ouverture des cadavres des individus qui ont succombé à ces sortes d’affections, on AéccoxyTQ quelquefois des altérations dans les tissus, semblables à celles qui seraient le résultat de l’action d’une substance vénéneuse ; cette assertion est tellement prouvée, qu’il me paraît inutile d’invoquer le témoignage des autorités qui l’ont établie. Les maladies dont je parle reconnaissent pour cause une lésion du canal digestif, des poumons, du cœur, du cerveau, de la moelle épinière et des autres parties du système nerveux , ce que l’on concevra sans peine en se rappelant, que parmi les poisons doués d’une certaine activité, il en est qui irritent et enflamment les tissus du canal digestif, les poumons oti le cœur, d’autres qui agissent comme excitans de la moelle épinière ou du cerveau , d’autres énfin qui
déterminent la stupéfaction du dernier de cês organes , Ou qui attaquent le système nerveux de manière à occasionner des accidens très variés et ordinairement fort graves. Je suis pourtant loin de prétendre que l’on puisse confondre avec l’empoisonnement aigu les nombreuses affections dont je viens de parler, plusieurs d’entre elles présentant dans leur invasion, leur marche, etc., des caractères propres à les faire distinguer aisément ; mais je pense qu’il est de la plus haute importance de fixer l’attention du lecteur sur quelques-unes de ces maladies, afin dé le mettre à même d’éviter des méprises qui pourraient avoir des résultats fâcheux. Cês maladies sont le chàléra-morhus , une irritation des voies gastriques qui donne lieu à des perforations de l’estômac, la gastrite aiguë, ï iléus X iléus symptoma¬
tique d’un étranglement interne, 12l hernie étranglée^ là péritonite, l’hématémèse, etc.
Le médecin doit faire tous ses efforts pour distinguer cés affections de l’empoisonnement aigu • il doit chercher des Caractères distinctifs dans les symptômes qu’il observé , dans lèiir invasion, dans les signes commémoratifs et dans les lésions de tissu qu’il découvre après la mort des individus. Si je croyais devoir appuyer cette proposition de quelque autorité célèbre, je citerais mon ancien collègue Chaussier, qui s’est beaucoup occupé des perforations de l^estomac dites spontanées , dans le but de découvrir des caractères pouvant servir à les distinguer dê celles qui sont lé résultat de l’ingestion d’un poison irritant’. Or, ce qui a été entrepris par Chaussier, relativement à cette altération dès tissus, peut être quelquefois tenté avec Succès pour le Cholérâmorbüs, la hernie étranglée, etc.
Choléra-morhus dit sporadique. Les symptômes dé cette maladie ont le plus grand rapport âvéc ceux que l’on fémarquê dans l’empoisonnement par. les substances irritantes. Il en èSide même des altérations de tissu qu’elle détermine quelquefois ; en effet, on observe des vomîssernens presque continuels de nature différente, en général bilieuse, d’une couleur vert-bleu Ou lie de vin ; des douleurs abdominales atroces, qui ont particulièrement leur siégé dans l’hypochondre droit ou dans la région épigastrique, accompagnées souvent d’une rétraction de l’abdomen ; des déjec-
tions alvines également bilieuses et abondantes; des ééiictationS acides, un hoquet continuel, d^ convulsions, dés vertiges, du délire, des crampes dans les membres, et particulièrement dans le trajet des tendons ; les traits de la face se décomposent, et il y a prostration générale des forces ; le pouls petit , accéléré, est quelquefois imperceptible ; la transpiration est supprimée , ou il y a des sueurs froides ; la chaleur interne est brûlante et les extrémités froides ; l’urine est trouble et rare. Après la mort, on a remarqué que la vésicule du fiel et le canal cholédoque sont distendus; quelquefois cependant ils sont entièrenaent vides; le duodénum et le pylore sont souvent gangrénés; les vaisseaux veineux dé l’estomac sont dans un état de turgescence; ce viscère et le foie sont enflammés dans quelques circonstances; mais on ne voit jamais l’inflammation ou la gangrène dans toute l’étendue du canal digestif; les voies aériennes ne sont point phlogosées. 1" En général, lé éholêra^morhus sporadique sê manifeste dans les pays tempérés que dans les mois les plus chauds de l’année ; cependant on en a observé un très petit nombre dans des hivers froids : dans les climats brûlans, au contraire , il se développe dans toutes les saisons; les Jeunes gens et les adultes en sont plus souvent atteints que les énfans et les vieillards. T Les causes qui le déterminent le plus ordinairement sont des écarts de régime , l’usa ge d’alimens indigestes, tels que des oeufs de brochet , de barbeau, des fèves, des oignons, des fraises, du melon, dé la viande de porc, des crabes, etc.; les boissons glacées lorsque le corps est en sueur, des vomitifs ou des purgatifs administrés mal-à-propôs , une émotion forte , et principalement un violent accès dè colère immédiatement après le repas. 3“ Il est quelquefois âsSêz commun pour qu’on puisse le regarder comme épidémique. 4® Il est le plus ordinairement sans fièvre, tandis que le contraire a lieu dans l’erapoisonnement par les irritans. 5° La matière des vomissemens dans le choléroritvor.hus, est d’abord aqueuse, muqueuse, puis elle semble formée de bile pure. Elle n’est jamais sanguinolente. Les poisons irritans déterminent quelquefois des vomissemens sanguinolens.
Choléra^morhus épidémique. Dans le plus grand nombre des cas, le choléra épidémique a suivi la marche que voici. Lès pro-
dromes, souvent nuis, consistent, quand ils ont lieu, en un affaiblissement brusque et rapide, accompagné de vertiges, tintement et bourdonnement dans les oreilles ; la vision est troublée ; il survient des sueurs abondantes, une pâleur singulière, avec gonflement insolite du ventre; soif vive, inappétence; douleurs abdominales et lombaires; enfin déjections alvines et vomissemens précédés, chez quelques-uns, du ralentissement considérable du pouls : dès ce moment le choléra est déclaré.
- Première Soit après ces symptômes, ceux de la
cholérine, ou une diarrhée long-temps négligée, soit après un repas, un excès quelconque, et quelquefois sans la moindre circonstance de ce genre, l’invasion est marquée par un malaise subit, accompagné de syncope, coïncidant avec les premières évacuations, qui se succèdent d’abord avec beaucoup de rapidité ; bientôt après, crampes douloureuses dans les muscles des extrémités, surtout aux mollets ; extension, écartement spasmodique et incurvation des doigts et des orteils; raideur et saillie des tendons; chute rapide du pouls ; refroidissement sensible aux pieds et aux mains d’abord, puis à la face , et bientôt par tout le corps ; altération profonde des traits, face hippocratique ; inquiétude, agitation du malade , qui se plaint d’une soif dévorante et réclame à grands cris des boissons froides. Les premières évacuations, qui se compbsent des matières existant dans l’estomac et les intestins, sont bientôt suivies d’autres évacuations, où domine une substance blanchâtre, d’une grande liquidité, mêlée à des grumeaux épais, et assez ressemblans à une décoction de riz, ou à du petit-lait mal clarifié. On y reconnaît souvent des traces de bile ou de sang, et quelquefois des vers lombricoides.
A mesure que le froid augmente, si le pouls reste supprimé, une teinte bleuâtre ou violacée (cyanose), qui a commencé aux extrémités , s’étend , par plaques marbrées , à toute la surface du corps ; elle devient de plus en plus foncée aux pieds, à la main, à la verge. Les ongles sont livides, presque noirs; la peau des doigts se ride et s’applique sur le corps des phalanges, par le retrait que subit le tissu cellulaire, et d’où résulte un amaigrissement tel, que, déjà à cette époque, les malades sont presque méconnaissables pour leurs amis. . . Au visage, les traits de la face hip-
pocraiique sont remplacés peu-à-peu par l’aspect cholérique proprement dit. L’œil, toujours entouré d’un cercle livide, semble attiré et fixé dans le fond de l’orbite ; la paupière supérieure n’en laisse voir qu’une partie. La conjonctive est sale, comme pulvérulente et ecchymosée autour de la cornée; dans les cas extrêmes, celle-ci est terne, plissée, affaissée, comme sur un œil vide. Peu-à-peu, à mesure que la lividité augmente, la face devient le siège d’une > turgescence plombée ; les lèvres grossissent; à demi écartées et immobiles, elles donnent à toute la figure une apparence de calme : on dirait que le malade repose, ou que déjà il est mort depuis long-temps. L’baleine est froide, la langue aussi; le nez, froid chez la plupart des malades, a paru, chez quelques-uns , tomber en gangrène. Depuis le début, le pouls manquait aux artères radiales ; maintenant c’est le cœur qui cesseou ralentit son action. A l’aide du stéthoscope on ne distingue plus que quelques contractions faibles et éloignées, de siniples oscillations; la voix aussi est éteinte. Le malade, qui a toute sa raison, parle, mais ne se fait entendre qu’avec peine ; ses paroles sont comme soufflées. L’urine manque; mais les autres évacuations, y compris les sueurs, continuent; lé liquide vomi ou rejeté par bas est abondant, séreux, blanchâtre, de plus en plus ténu. Lorsque la terminaison doit être funeste, il arrive ordinairement que le corps devient tout entier bleu; le calme apparent et si singulier du malade est de temps en temps troublé par les plaintes que lui arrachent la soif et un sentiment profond d’oppression. Il demande impérieusement de l’air et porte souvent les mains à la région précordiale, comme pour la découvrir ; puis il les laisse retomber automatiquement à droite et à gauche, s’abandonnant à' n’importe quelle position. Quelques-uns cependant, ■ quoique tout bleus, froids et sans pouls, conservent assez de force pour se lever et marcher , et ce contraste entre l’énergie des forces musculaires et l’abolition des principales fonctions frappe de surprise, surtout quand ou voit les malades prendre subitement la résolution de s’aUer tapir dans un coin, ou de se plonger dans une baignoire, comme le fit un jour, à notre grand étonnement, un soldat polonais, déjà sans pouls et moribond. A celte époque de la maladie, la peau a perdu tout son ressort : in-
cîsée , les bords de la plaie ne s’écartent pas ; pincée, elle conserve le pli qu’on lui a fait ; piquée, elle ne donne pas de sang, et il en est de même d’une multitude de veines ou d’artères superficielles, où la circulation a presque complètement cessé: cependant la respiration s’élève et s’accélère; il survient du hoquet, et bientôt, après une courte agonie, le malade expire, ayant très souvent conservé la raison Jusqu’à ses derniers momens.
Tel est, dans le plus grand nombre des cas mortels, le tableau qui s’offre à l’observateur ; mais il s’eu faut qu’il en soit toujours ainsi : il y a des malades qui succombent avant la coloration bleuâtre, par le fait seul des évacuations et des crampes qui se répètent à chaque instant (choiera spastica). Nous avons vu des soldats être pris, en pleine marche, de vertiges et de crampes atroces , quitter le rang , déposer leurs armes sur le bord de la route et mourir en deux heures ! D’autres fois c’est la cyanose qui domine, ainsi que le froid, bien que les évacuations soient modérées; chez d’autres, l’aphonie et la suppression du pouls constituent presque seules cette première période. Il y a encore une multitude de variétés et de formes qu’il serait trop long d’éuumérer ; rappelons seulement que, dans la majorité des cas, on observe d’abord, comme nous venons de l’exposer, des symptômes spasmodiques, et ensuite des symptômes d’affaissement et de collapsus ; les premiers, caractérisés par la douleur, les évacuations , les plaintes, etc. ; les seconds , par la suppression du pouls, de la voix, de la sécrétion urinaire et de la chaleur, phénomène qui a surtout attiré l’attention, et qui a valu à cette période la dénomination de période algide.
Deuxième période. A cette époque, si le malade a résisté, on voit paraître d’autres symptômes qui constituent ce qu’on appelle la période de chaleur ou æstueuse, la période de réaction, parce qu’il semble que, résultat d’un mouvement organique inverse du précédent, elle ait pour but et pour effet de remplacer l’état qui a si fort compromis les Jours du malade par un état opposé. Heureux si, après avoir échappé aux dangers de la première période, il évite Jusqu’au bout les accidens de la seconde, dont voici les principaux traits.
Le premier indice du changement qui va s’opérer est fourni
par la cessation des progrès du froid et de la cyanose ; la peau se réchauffe, lentement d’abord, mais bientôt de manière à ne plus laisser de doute j le pouls, jusqu’ici imperceptible, reparaît, puis il s’élève, et la fièvre commence. A la coloration bronzée ou à la pâleur du visage, succède une rougeur érysipélateuse des joues et des pommettes ; l’œil s’anime ; la langue , auparavant d’un blanc sale, se nettoie, et très souvent se sèche. Les vomissemens deviennent moins fréquens, mais la diarrhée se prolonge; le ventre reste douloureux, surtout autour de l’ombilic. La soif persiste 5 h y a dégoût profond pour toute espèce d’alimens, céphalalgie intense, et besoin de sommeil ; l’urine reprend son cours, et si tout se passe bien, au bout de deux à trois jours le visage a son caractère ordinaire ; les garde-robes deviennent rares ; il y a, pendant quelque temps encore , des bOrborygmes , des rapports , de la gêne à l’épigastre, mais les forces reviennent, et, avec elles, la faim ; le pouls reprend son rhythme normal, perd même un peu de sa fréquence , et le malade entre en convalescence. La réaction, dans ce cas, a été aussi simple que possible ; mais il n’est pas commun de voir des guérisons aussi franches. Exposons les complications qui sont susceptibles de l’entraver.
D’abord la réaction peut avorter, n’avoir lieu qu’ineomplétement ; le malade retombe alors dans les accidens de la première période : c’est une forme que nous avons plusieurs fois observée; Après le rétablissement incomplet du pouls et de la chaleur, on voit le froid se reproduire avec la eyanose : dans ce cas, les vomissemens et les autres symptômes persistent et finissent souvent par enlever le malade , sans qu’il y ait réaction complète , bien qu’il soit sorti du collapsus de la première période. Chez quelques malades, cette lutte se prolonge long-temps. Dans une occasion, elle n’aboutit, après cinquante jours, qu’à la formation d’une double parotide, bientôt suivie de mort. Mais la fièvre une fois bien établie, mille accidens peuvent arriver.
Signalons d’abord les variétés de type observées dans le mouvement fébrile. Ordinairement continu, il prend quelquefois le caractère rémittent, et ensuite devient intermittent. Nous avons souvent constaté ce fait en Pologne, plus rarement en France. C’est ordinairement après quatre ou cinq jours de paroxysmes
bien marqués que l’intermittence s^établit; le type tierce est le plus commun ; jamais nous n’avons vu le type quarte ; le quotidien n’est pas rare (JDictio7inaire de médecine , ou Mépert. général, l, vu, p. 489).
Irritation des voies gastriques qui donne lieu à des perforations de l’estomac dites spontanées. M. Laisné a soutenu à la Faculté de médecine de Paris, le 25 mai 1819, une dissertation inaugurale, intitulée Considérations 7nédieo-légales sur les érosions et perforations spontanées de l’estomac] dans laquelle se trouve parfaitement exposée la doctrine de Chaussier sur cette altération pathologique. Je crois ne pouvoir mieux faire, pour traiter ce sujet d’une manière convenable, que d’extraire les résultats principaux de ce travail, dont jen’adopterai cependant pas toutes les parties.
On donne le nom de perforation spontanée de l’estomac à une érosion de ce viscère, qui survient par une cause organique et interne, et non par une cause externe et piar suite d’une influence mécanique. Les causes qui déterminent cette érosion peuvent être rapportées à deux chefs : 1" la dégénérescence d’une tumeur squirrheuse , les progrès d’un ulcère cancéreux ; i° une action morbide d’érosion , d’ulcération qui a éclaté spontanément à un point quelconque de la membrane muqueuse de l’estomac. Les perforations du premier genre ne sont point rares ; mais il n’est guère possible de les confondre avec celles qui seraient le résultat de l’action d’une substance vénéneuse caustique ; l’ancienneté de la maladie , caractérisée pâr les symptômes du squirrhe de l’estomac, ses progrès successifs, l’état de squirrhosité et de dégénérescence cancéreuse des parties qui entourent la perforation établissent suffisamment le diagnostic. Les perforations du second genre, celles qui sont le résultat d’une action morbide d’érosion , peuvent être distinguées en chroniques et en aiguës : ces dernières, plus rares, se forment quelquefois dans un espace de temps très court. Chaussier pense que la cause première de ces perforations consiste dans une irritation spéciale des solides ; mais il croit aussi que les sucs sécrétés par le viscère irrité peuvent acquérir consécutivement une faculté dissolvante qui contribue à augmenter l’érosion. Il survient d’abord un développement
considérable des vaisseaux capillaires^de la membrane muqueuse de l’esloraac, qui ne larde pas à s’ulcérer et à sécréler un fluide ichoreux ; la lunique musculeuse participe bientôt à l’affection ; enfin la membrane séreuse est envahie, et se perce en un jour : alors la perforation est complète et la mort très prochaine. Si la perforation est aiguë, le malade ressent constamment une douleur vive; si elle est chronique, ce qui arrive le plus souvent, il y a quelquefois absence de douleur. Enfin ; les autres symptômes que Eon peut observer, tels que des nausées, des vomissemens, la fièvre, l’état grippé de la face, la petitesse du pouls, etc,, ressemblent à ceux que déterminent les poisons irritans.
Voici maintenant les caractères de ces érosions tels qu’ils ont été donnés par Chaussier : « Les ulcérations et perforations de l’estomac varient parla forme, la situation, l’étendue; elles sont ou petites et circulaires, ou assez grandes pour qu’on puisse y passer la main. Elles peuvent survenir en tout point quelconque de l’estomac ; mais c’est particulièrement à la base d&cet organe, à la portion qui correspond à la rate et au diaphragme, qu’on les observe. Les alimehs alors s’épanchent quelquefois dans l’abdomen ou dans le thorax, si le diaphragme est percé; mais le plus souvent il n’y a point d’épanchement ; la portion de l’estomac ulcérée s’est accolée aux parties voisines. Si l’on détruit ces adhérences, qui sont légères, il s’écoule alors de l’estomac un liquide visqueux et onctueux au toucher , sans fétidité, ayant quelquefois une odeur musquée, toujours brunâtre, et mélangé de flocons ou molécules noirâtres, comme si une poudre dechaiv bon très fine était délayée dans une sérosité muqueuse. Les bords sont mous, frangés, quelquefois enduits d’une ligiie noirâtre plus ou moins marquée. Partout ailleurs l’estomac conserve sa forme, sa consistance ordinaires ; nulle part il n’offre de traces d’engorgement , d’inflammation ; seulement les réseaux capillaires de sa membrane folliculaire paraissent être plus développés , surtout dans le voisinage de la perforation ; quelquefois cela se forme subitement en peu d’heures chez des personnes saines ; le plus souvent c’est après quelques jours de maladie, et lorsqu’on ne peut aucunement soupçonner une cause de violence extérieure ou d’empoisonnement » {Bulletin des sciences me-
dlcales du département de l’Eure^ n" 5â, page 7 et suivantes).
Après avoir décrit d’une manière succincte tout ce qui est relatif aux perforations de l’estomac, je dois indiquer les moyens propres à faire reconnaître si les symptômes et les lésions de tissu que l’on a observés sont le résultat d’un empoisonnement ou d’une érosion de l’estomac produite par une cause organique et interne. 1“ Pour ce qui concerne les symptômes, on aura égard à l’état de santé de l’individu, à son âge, à son tempérament, à la nature des alimens et des boissons dont il a fait usage peu de temps avant le développement des accidens, aux phénomènes qui ont précédé la mort ; souvent on apprendra que la personne qui fait le sujet de l’observation était depuis Ion g-temps en proie aux symptômes d’un squirrhe de l’estomac dont la dégénérescence ulcéreuse sera facile à concevoir, ou bien qu’elle a fait usage d’alimens suspects. Ces considérations, dont je me borne à faire l’indication, sont sans doute insuffisantes pour résoudre la question qui m’occupe; néanmoins on aurait tort de les négliger, car elles peuvent servir à éclairer lé diagnostic.
Quant aux lésions de tissu, la perforation peut-elle fournir des caractères distinctifs? Ghaussier n’était pas éloigné de lé croire. Voici ce qu’il disait dans l’ouvrage cité : « Lorsque la perforation est le résultat de l’action d’un poison irritant, caüs^ tique, ses bords offrent la même épaisseur que celle de l’organe; quelquefois même ils sont durs , calleux : dans la perforation spontanée, au contraire, les bords sont amincis, et formés seulement par la membrane péritonéale , les deux autres tuniques de l’estomac ayant été détruites dans une plus grande étendue que la membrane séreuse, \louverture, dans la perforation spontanée, n’est pas aussi irrégulièrement découpée que dans celle qui est le résultat de l’ingestion d’une substance corrosive. Les contours de la perforation produite par l’acide azotique concentré sont colorés en jaune , ce qui dépend de l’action chimique que cet acide exerce sur les tissus de l’estomac. La couleur de la partie qui entoure la perforation est noire, si celle-ci a été déterminée par les acides sulfurique , chlorhydrique , phosphorique, acétique concentrés, etc. Presque toujours dans la perforation
qui est le résultat de rempoisonnement , les portioi\s d’estomac mn perforées sont le siège d’une inflammation plus ou moins vive, dont on observe également des traces dans la bouche, dans le pharynx, et dans le canal intestinal; tandis que le plus souvent, dans la perforation spontanée, les parties nort perforées ne présentent aucun signe d’engorgement ni d’inflammation, Néanmoins ce dernier caractère n’est point constant ; car si , d’une part, on voit rarement, à la vérité, des perforations déterminées par un poison corrosif n’être point accompagnées de l’inflammation des portions du canal digestif non perforées, on peut également observer des perforations spontanées dans lesquelles il y a inflammation de rèstomac et des intestins. »
Plus, on étudie l’anatomie pathologique et moins on est disposé à adopter des assertions aussi absolues que celles qui viennent d’être émises : aussi le professeur Andral, dont les écrits sur la matière ont tant d’importance , après s’être demandé s’il existe des caractères anatomiques certains^ à l’aide desquels on puisse distinguer si une perforation est produite par un poison, ou si elle est spontanée, répond par la négative. « Ces caractères, dit-il, les trpuvera-t'On dans la forme même de la perforation? Je ne le pense pas; car J’ai vu cette perforation affecter les mêmes yarié-? tés de forme, tantôt arrondie et à bords mous, et tantôt irrégulière et à bords frangés, déchirés, off’rant des lambeaux des diverses membranes, et chez des hoînmes dont la perforation gastrique n’était point due au poison, et chez des aniuiaux empoisonnés, Tirera-t-on plutôt ces caractères distinctifs de l’aspect que présentent les environs de la perforation? ...... Mais ils n’en sont
pas plus certains ; car, soit qu’il y ait eu ou non empoisonne? ment, on peut les trouver également rouges, enflammés, désorganisés, gangrénés, transformés en eschares grises, jaunes ou noires. Enfin, dans E reste même de l’estomac on peut trouver des traces d’une violente inflammation dans le cas dfompoisonnement comme dans celui où il n’a pas eu lieu ; en effet, la même cause inconnue qui a produit la perforation , n’a-t-elle pas pu produire simultanément une inflammation du reste du ventricule? Il faut reconnaître cependant que si, en plusieurs points de l’estomac, existaient de nombreuses et véritables eschares, il
y aurait lieu de soupçonner fortement un empoisonnement^ parce que ces eschares ne sont que très rarement le résultat d’une gastrite ordinaire ; que si, au contraire, on ne trouvait dans l’estomac d’autre lésion que la perforation elle-même, il y aurait de très fortes vrohahilités pour penser qu’il n’y a point eù empoisonnement : car on comprendrait difficilement comment une substance corrosive, introduite dans l’estomac, n’a agi précisément que sur un point. Cependant ceci serait à la rigueur possible )> {Dictionnaire de médecine en 21 vol. , art. Perforation).
Il suit de ce qui précède que l’inspection anatomique né fournit souvent aucun renseignement satisfaisant, donne quelquefois des probabilités plus ou moins grandes, mais jamais une entière certitude : dès-lors, l’expert s’attachera surtout à démontrer la présence du poison en faisant l’analyse des matières liquides ou solides contenues dans l’estomac ou épanchées dans l’abdomen, ou celle dés tissus qui composent le canal digestif; et s’il ne découvre point la substance vénéneuse, lors même que les Circonstances commémoratives et la nature des altérations organiques .porteraient à croire qu’il y a eu empoisonnement, il n’affirmera point, et se bornera à dire au magistrat qu’il y a àes ‘probabilités en faveur de l’empoisonnement. Si, malgré les recherches les plus scrupuleuses, il est impossible de démontrer l’existence d’une substance vénéneuse et que le commémoratif, les symptômes, èt surtout le caractère des lésions de tissu, tendent à indiquer que la mort a pu être le résultat d’une perforation spontanée, on n’affirmera pas qu’il n’y a pas eu empoisonnement, tout en faisant sentir qu’il n’est guère probable qu’il ait eu lieu , et l’on pourra faire naître quelques probabilités en faveur d’une perforation spontanée.
Gastrite aiguë. Les substances vénéneuses irritantes déterminent, comme je l’ai déjà dit, une gastrite aiguë lorsqu’elles sont introduites dans l’estomac : il est donc difficile, pour ne pas dire impossible, que l’homme de l’art puisse affirmer, d’après les symptômes et les altérations cadavériques , si l’inflammation de l’estomac doit être attribuée à l’action d’un poison ou à une autre causé. Mais il est quelquefois permis de soupçonner pendant la vie, que les symptômes de gastrite aiguë auxquels le malade est
en proie sont le résultat de l’ingestion d’un poison : ainsi la présence de taches jaunes sur les lèvres, sur les mains , etc., annonce presque toujours l’ingestion de l’acide azotique ; la matière des vomissemens rougissant fortement l’eau de tournesol , efc bouillonnant sur le carreau , peut faire présumer que l’inflammation de l’estomac reconnaît pour cause l’introduction d’un acide caustique dans ce viscère ; tandis qu’elle est V indice d’un empoisonnement par une substance alcaline, si elle verdit le sirop de violettes.
D’une autre part, le médecin peut, dans certaines circonstances, en ayant égard aux causes qui produisent le plus ordinairement la gastrite, se rendre raison des phénomènes qu’il observe, et attribuer la maladie à l’une ou à l’autre de ces causes. Par exemple, ne pourra-t-il point soupçonner diVec. raison que la gastrite n’est point la suite d’un empoisonnement, lorsqu’il aura appris que l’épigastre a été fortement contus , que l’individu a fait usage d’une boisson très froide le corps étant en sueur, ou immédiatement après un emportement de colère, qu’il y a eu suppression de la goutte dans un endroit qu’elle occupait, etc. Certes, l’homme de l’art qui, tout en reconnaissant une gastrite aiguë, négligerait de s’éclairer des moyens que j’indique pour déterminer la véritable cause de la maladie , serait blâmable.
Iléus ^ ou colique nerveuse, miserere. Celte alfectien, que je essentielle et exempte de toute complication,
peut simuler d’autant mieux l’empoisonnement par les substances irritantes , que son invasion est presque toujours subite , et qu’elle peut avoir lieu trois ou quatre heures après le repas. Voici quelques considérations propres à éclairer le diagnostic : 1° Dans l’ileus , la douleur est le plus souvent bornée aux environs de l’ombilic ef dans le trajet du colon ; elle est tellement aiguë, que les malades se courbent en avant et se roulent én tous sens ; loin d’être continue, elle cesse complètement, pour revenir à des intervalles plus ou moins rapprochés ; 2“ la matière des vomissemens, formée d’abord par du mucus, des aliraens, de la bile, renferme bientôt après des matières stercorales et les liquides injectés sous forme de lavement, particularité qu’il n’est pas
commun dé remarquer dans rerapoisonnement par les substances irritantes; 3** Dans l’iîeus, la eonsiipaliôn est opiniâtre, tandis qu’il y a assez souvent diarrfaée dans l’empoisonnement. If Si l’individu succombe , et que l’ileus soit véritablement nerveux, l’absence de lésion organique suffit pour lever toute difficulté dans la plupart des cas.
Hernie étranglée. Il suffit d’avoir observé quelques cas de bérnie étranglée pour être convaincu de l’analogie qui existe entre les symptômes qui la caractérisent, et ceux que déterminent, dans certaines circonstances, les poisons irritans. Les considérations suivantes pourront cependant servir à éclairer le diagnostic. 1“ Dans la hernie intestinale étranglée, la tumeur, qui jusqu’alors avait été indolente, devient douloureuse ; la douleur Se propage de la portion étranglée, qui est la plus sensible, aux autres parties de la tumeur et à l’abdomen ; elle augmente par la toux, l’éternuement et les autres secousses du corps ; assez souvent aussi le malade éprouve un sentiment de constriction Semblable à celui que produirait une corde tirée à travers la partie supérieure du ventre ; 2“ il y a vomissement de toutes les matières contenues dans la longue portion du canal digestif Située au-dessus dé l’étranglement ; 3“ la constipation est des plus opiniâtres ; 4o la gangrène, qui termine souvent la maladie dont je parle, commence par les parties contenues dans la hernie, et s’étend de là aux parties contenantes et aux environs.
Iléus sym‘ptomatique MTgmà.2im, de l’occlusion du canal intestinal, occlusion qui peut être produite par un étranglement interne, par \m corps étranger conienu dans l’intestin, ou par une tumeur située dans son voisinage. Les considérations suivantes pourront servir à caractériser la nature de l’affection : 1° dans l’empoîsonnemênt aigu , on n’observe point de symptômes précurseurs, tandis qu’assez, souvent dr's l’ileus symptomatique on remarque que les malades sont suj s à la constipation ou à la diarrhée, aux coliques, aux nausées, aux borborygmes, à la tension et à la flatulence du ventre, à des maladies du foie, à l’ictère, etc.; quelquefois on apprend qu’ils ont avalé certains corps pouvant former le noyau de concrétions auxquelles il est permis d’attribuer l’occlusion du canal intestinal ; dans d’autres
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circonstanGes, on reconnaît par le toucher la présence d’un corps étranger dans le rectum, 2“ L’invasion est toujours subite dans l’empoisonnement aigu ; elle a ordinairement lieu peu de temps après l’ingestion du poison; dans l’ileus symptomatique, elle peut être suhite ou lente : dans le premier cas, elle arrive souvent après un grand mouvement , un effort violent accompagné d’un sentiment de craquement, de déchirement, de pesanteur, de gêne dans une des parties de l’abdomen , ou après un repas copieux, dés excès de table ; lorsque l’invasion est lente.) graduée, il est impossible de confondre l’ileus symptomatique avec Fempoisonnement aigu. 3“ Dans celui-ci, la matière des vomissemens est muqueuse, bilieuse, sanguinolente, rarement stereorale,- dans l’ileus symptomatique , assez souvent la matière des vomissemens, formée d’abord d’alimens à demi digérés, de mucus et de bile, contient ensuite une plus ou moins grande quantité de matières stercorales. 4° Dans l’empoisonnement aigu , il y a assez souvent diarrhée, tandis que , dans l’ileus dont je parle , la constipation est opiniâtre; quelquefois on observe une ou deux selles; puis la constipation est tellement prononcée, que les clystères les plus irritans ne déterminent aucune évacuation. 5“ La douleur , dans l’empoisonnement produit par les poisons corrosifs , se manifeste particulièrement à l’épigastre , qui est gonflé et très sensible au toucher ; dans l’ileus symptomatique, le siège de la douleur varie suivant la partie de Fintestin obstruée, et peut occuper tous les points de l’abdomen : cette douleur et la tension vont en irradiant du point où l’occlusion existe vers les autres. 6° Lorsqu’on palpe l’abdomen dans un' cas d’empoisonnement aigu, on ne découvre point de tumeur ; tandis qu’il est permis, dans l’ileus symptomatique, de sentir quelquefois dans une ou plusieurs parties de l’abdomen une tuméfaction plus ou moins manifeste.
Il est évident qu’il n’est guère possible , en ayant égard à la nature de l’affection dont je m’occupe, de la confondre avec l’empoisonnement, si l’on fait l’ouverture du cadavre , Fileus symptomatique étant toujours le résultât d’une cause qu’il est facile d’apprécier après la mort (1).
(1) Je ne saurais assez recommander aux gens de l’art d’examiner aUentivemenl
Péritonite. L’inflammation du péritoine débute quelquefois d’une manière si violente, et marche avec une rapidité telle, qu’on pourrait au premier abord être tenté de la confondre avec l’empoisonnement produit par les substances corrosives. Les considérations suivantes pourront servir à éclairer le praticien : 1“ la péritonite dont je parle attaque plus particulièrement les jeunes gens et les femmes nouvellement accouchées ; elle est plus fréquente dans les saisons froides ; 2° la douleur du ventre est précédée d'horripilations vagues ou d’un frisson général, qui dure quelquefois un, deux ou même trois jours; 3° la douleur, bornée à un seul point de l’abdomen ou étendue sur une grande partie du bas-ventre, est pongitive, excessivement aiguë, et devient le plus souvent intolérable par la plus légère pression ; 4° le malade atteint de péritonite est ordinairement couché sur le dos, et ne peut exécuter le plus léger mouvement sans que les douleurs augmentent considérablement ; 5“ la constipation est un symptôme ordinaire de l’inflammation du péritoine ; 6° la tension des parois abdominales par des gaz accompagne presque toujours la. péritonite peu de temps après son invasion ; quelque temps après, la tuméfaction du ventre augmente encore, etsa sonorité diminue par l’accumuiation d’un liquide dans la cavité du péritoine ; 7“ lorsque la péritonite se termine par la mort, il existe une lésion particulière du péritoine, et le plus souvent on trouve dans sa cavité un épanchement de liquide séro-purulent mêlé de flocons albumineux, de débris de fausses membranes ; du reste , le péritoine n’offre aucune trace d’ulcération ni d’érosion.
Évacuations abondantes par hautetpar hasd'une matière noire ou sanguinolente. Je ne cherche pas à décider si dans le vomissement noir l’estomac est le seul organe affecté, tandis que dans la diarrhée noire ce serait le canal intestinal ; il me paraît aussi complètement inutile pour mon objet d’établir des diffé-
les organes abdominaux. En 1829, la demoiselle Hullin succomba à un ctrauglement interne, produit par une bride celluleuse et graisseuse qui circonscrivait l’iléon, ainsi que nous l’établîmes, M. Rostan et moi ; et pourtant les médecins chargés de rédiger le procès-verbal d’ouverlure, avaient déclaré n’avoir reconnu ni invagination ni entortillement des intestins.
rences entre ce qu’on appelle hématémèse, hémorrhagie intestinale, mélœna, il me suffit de savoir que dans quelques circonstances on observe des vomissemens noirs, et quelques autres s^^mptômes que l’on serait tenté de confondre avec l’empoisonnement. Voici comment Hippocrate décrit cette affection (1) :
« On rend d’abord à chaque instant, et par régurgitation, des liquides en assez grande quantité, bilieux ou muqueux, ou semblables à de la salive ; puis avec eux viennent les aliraens, qui sont très fréquemment vomis ; enfin les matières rejetées deviennent brunes, sanguinolentes, semblables à de la lie , à du vin trouble ou déjà fortement aigri. «Lorsque ces évacuations sont noires, et qu’elles paraissent contenir du sang, leur odeur est fétide ; elles brûlent le pharynx, agacent les dents et font effervescence quand elles touchent la terre. On éprouve un malaise après le vomissement, quelquefois même avant qu’il ait lieu (2); dans certains cas, le malade se sent un peu soulagé après avoir vomi; cependant l’estomac ne peut rester vide ni rempli. Dans l’état de vacuité, ce sont des borborygmes et des rapports aigres ; après l’introduction des alimens, c’est un sentiment de pesanteur dans les organes de la digestion, une douleur lancinante dans la poitrine, le dos et le côté. Plus cette maladie avance, plus elle devient grave : le corps maigrit, la conjonctive prend une teinte verdâtre ; la peau se colore en jaune pâle, devient molle et flasque : il se déclare enfin des frissons légers et une petite fièvre , des douleurs de tête, l’affaiblissement delà vue, des pesanteurs dans les jambes ; la peau est livide, et le dépérissement fait toujours des progrès. Malgré l’emploi des moyens convenables, cette affection est mortelle et amène bientôt la perle des malades. »
Portai, qui a publié, dans les Mémoires de la Société médicale d’émulation, des observations sur le mélœna, en rapporte deux exemples occasionnés par de vives affections de l’âme ; il fait également mention d’un autre qui fut la suite de l’impression
(1) Hîpp., de Ulorbis, lib. tt, in fine.
(3) Les faiblesses, les lipoihymies et les angoisses sont des symptômes qui annoncent le plus constamment des vomissemens.
de la goutte sur les organes dans lesquels la veine porte distribue ses rameaux, etc.
On voit, d’après ce que je viens de dire, que cette affection ne saurait être confondue qu’avec l’empoisonnement produit parles poisons corrosifs et âcres (les autres ne déterminant presque jamais des vomissemens sanguinolens) : or, lorsque les poisons corrosifs donnent lieu à des vomissemens ou à des déjectionssam guinôlentes, le sang rendu est d’une belle couleur rouge, tandis qu’ici il est noir ; outre cela, les poisons corrosifs développent lé plus souvent une vive inflammation dans là bouche, l’œsophage, l’estomac et le reste du canal intestinal, tandis que, dans la maladie noire, le canal digestif n’est point affecté dans toute son étendue : on n’observe qu’une excoriation, une phlogose ou Une eschare dans l’une ou l’autre partie du tube alimentaire. En général, on voit qu’en exprimant la membrane muqueuse de l’estomac des individus qui ont succombé à cette affection , on fait suinter une matière noirâtre semblable à celle qui est rendue par le vomissement, ce que l’on ne remarque point dans les empoisonnemens par les poisons corrosifs ou âcres. D’âilleürS^ la maladie noire est souvent occasionnée par le squirrhe de l’estômâc ou d’une autre partie des viscères contenus dans, l’abdomen.
Je pourrais encore faire mention de quelques autres maladies qui peuvent simuler jusqu’à un certain point l’empoisonnement aigu produit par les substances vénéneuses narcotiques ou narcoticoâcres ; telles sont VaracJinitis, la fièvre dite ataæique, certaines affections Nerveuses, etc. ; mais je pense qu’il suffit d’éveiller l’attention du médecin sur ce point, persuadé qu’il trouvera, dans l’invasion, les symptômes et la marchede ces maladies, ainsi que dans les résultats fournis par l’ouverture des corps, des caractères propres à lui faire éviter des méprises qui pourraient devenir funestes. Je crois également inutile de faire remarquer que, dans certaines circonstances, des malveillans, ou des personnes peu instruites, ont cherché à faire confondre avec l’empoisonnement une foule de maladies qui se terminent par la mort au moment où l’on s’y attend le moins ; telles sont les hémorrhagies internes, la rupture de certains organes , les congestions sanguines dans l’un des principaux viscères, les abcès intérieurs, certains ané-
vrysDoes, etc. Ici l’ouverture du cadavre dissipe tellement les doutes, que je me bornerai à ce simple énoncé. Si la mort subite était le résultat d’une passion vive, telle qu’un excès de douleur ou de plaisir, l’homme de l’art porterait son jugement d’après l’absence des signes qui caractérisent l’empoisonnement, d’après le commémoratif, etc.
Marche analytique à suivre -pour reconnaître la nature de la substance suspecte.
Avant d’exposer en détail la marche qu’il convient de suivre pour résoudre cet important problème, il sera utile d’établir quelques préceptes généraux.
1° Les recherches propres à constater s’il y a eu empoisonnement ne doivent être faites qu’en présence du commissaire délégué pour cet objet; et, s’il est nécessaire de consacrer plusieurs séances, à la fin de chacune d’elles, le magistrat doit enfermer et sceller les pièces d’examen. Les recherches ultérieures ne" seront commencées qu’après avoir reconnu l’intégrité du scellé;
2® Le médecin requis par les tribunaux doit noter et écrire soigneusement ce qu’il observe, afin d’avoir à sa disposition toutes les données nécessaires pour rédiger convenablement le rapport. Il serait blâmable s’il négligeait de [prendre des notes à mesure que les faits sê présentent, ceux-ci pouvant être nombreux et difficiles à retenir ;
0° Pendant le cours de ses recherches, il doit s’abstenir de communiquer au magistrat, et à plus forte raison à toute’autre personne, le jugement prématuré qu’il aurait pu porter sur l’affaire pour laquelle il est appelé, ce jugement pouvant être singulièrement modifié parla suite;
4° Avant de commencer l’examen physique et chimique des matières suspectes qui ont été trouvées dans les poches de^l’individu, dans des cuvettes, des fioles, etc.; il doit disposer tous les instrumens dont il croit avoir besoin. Il importe que les réactifs Soient purs, et que leurs dissolutions, qui doivent toujours
être faites dans l’eau distillée, soient -plutôt concentrées qu’affaiblies. Il ne faut employer les réactifs liquides que goutte à goutte, parce qu’il pourrait arriver que les précipités que l’on cherche à obtenir ne parussent point, si l’on agissait autrement;
5" Lorsqu’on est obligé de faire l’analyse des matières contenues dans le canal digestif. Ton fait à la partie supérieure de l’œsophage deux fortes ligatures bien serrées et séparées d’environ 2 décimètres. On place’ de semblables ligatures sur le rectum et sur le cordon des vaisseaux et canaux qui se trouvent à la face intestinale ou concave du foie ; et, après avoir coupé entre les deux ligatures qu’on a faites, on détache, on enlève avec précaution l’œsophage j l’estomac et la masse intestinale , que l’on place sur-un drap propre et plié en plusieurs doubles. Alors on examine de nouveau la surface des parties; on l’asperge avec uneéponge; on ouvre dans toute sa longueur l’œsophage et l’estomac; on recueille dans un vase de verre ou de faïence les liqueurs ou substances qui s’y trouvent ; enfin il convient de laver la cavité de ces viscères avec de l’eau distillée pour enlever toutes les parties solides qui les tapissent et adhèrent plus ou moins à leur surface, et l’on conserve cette liqueur séparément des lotions, pour procéder ensuite à son examen par les moyens convenables. Mais si, comme il arrive quelquefois, les parois de l’estomac ou des intestins ont été gangrénées, rongées, perforées, et ont laissé échapper dans l’abdomen les fluides ou substances qu’ils contenaient, il faut recueillir avec soin ces diflerentes substances, les absorber avec une éponge, que l’on exprime dans un vase; on fait ensuite des ligatures au-dessus et au-dessous des perforations; puis on sépare, on enlève, comme il a été dit, toute la masse intestinale , pour procédér plus exactement à un examen ultérieur ;
6° L’analyse chimique des matières suspectes doit être faite en suivant la marche que je vais indiquer ; mais il faut savoir dès à présent que l’homme de l’art ne doit agir que sur une portion de ces matières, afin que d’autres médecins qui pourraient être nommés par la suite, soient à même de confirmer ou d’infirmer les résultats qui auraient été obtenus par le premier ; et si lés matières suspectes liquides ou solides étaient de nature à pouvoir
s’altérer, il faudrait garder dans l’alcool très pur la portion que l’on désirerait conserver. Une partie du même alcool serait déposée dans un flacon séparé, afin de pouvoir comparer plus lard ses propriétés avec celles du liquide alcoolique qui a été mêlé avec la matière suspecte.
A propos de la quantité de matière suspecte sur laquelle ou doit agir dans les expertises médico-légales, je ne saurais m’élever avec assez de force contre le précepte absurde mis en avant par MM. Flandin et Danger, savoir qu’il y a plus d’avantage à opérer sur une petite proportion de matière suspecte (foie, intestins, etc., par exemple), que sur une plus grande quantité. Il est évident pour tout le monde qu’on a plus de chances de retirer de l’arsenic, du cuivre, du plomb, etc., en traitant 100 grammes d’un foie à peine empoisonné qu’en opérant sur 25 grammes de cet organe , si l’on suit le même procédé. Quelque naïve que fût l’assertion de ces messieurs , J’ai pourtant cru devoir la réduire à néant dans un mémoire inséré dans les Annales d’hygiène et de méd. /eÿ., janyâer 1845.), parce qu’il était à craindre que des personnes peu versées dans les expertises toxicologiques ne fus^ sent séduites et mystifiées par l’assurance et l’aplomb inimaginables avec lesquels elle avait été proclamée ;
T Si les liquides paraissent beaucoup trop étendus pour que le poison qui peut y être dissous ne soit point décelé par les réactifs, on les fera évaporer à une douce chaleur dans une capsule de platine ou de porcelaine ;
8° Plusieurs auteurs conseillent, lorsque les premières expériences ont fourni quelques indices sur la nature du poison, de préparer une liqueur analogue, et de faire comparativement et simultanément les mêmes expériences sur l’une et sur l’autre. Cette contre-épreuve est évidemment inutile lorsqüeda liqueur suspecte se comporte avec les agens chimiques , de manière à la faire facilement reconnaître 5 mais elle peut être fort utile dans certains cas, surtout si le médecin chargé de faire les recherches a négligé Véinà.eée\ai toxicologie. Quoi'qu’il en soit, il peut arriver que les expériences dont je parle ne fournissent point des résultats absolument semblables, lors même que laliqueur que l'on a préparée contient le même poison que celle qui a produit l’em-
poisonnemerit; en effet, cette dernière peut être beaucoup plus affaiblie que l’autre , et présenter dès-lors avec les réactifs des phénomènes différens; il peut y avoir dans le liquide, outre le poison dont on croit avoir reconnu la nature, quelques substances étrangères qui modifient nécessairement les résultats, etc. J’ai cru devoir signaler cette source d’êrreur pour que le médecin n’attache pas à quelques-unes de ces expériences comparatives plus d’importance qu’elles n’en méritent;
9“ IIya, au contraire, un avantage réel à faire une carpeWewce à blanc toutes les fois que l’on cherche une substance vénéneuse dans un de nos organes ou dans l’urine. Supposez qu’âprès avoir traité le foie j par exemple, d’un individu que ron soupçonne être mort empoisonné on en ait retiré un toxique quelconque, il importe d’opérer par le même procédé et avec les mêmes agens chimiques sur une portion égalé en -poids du foie d’une personne qui n’a pas été empoisonnée? Ici tout est parfaitement comparable, et l’on conçoit que si l’on ne découvre aucune trace de substance vénéneuse, en agissant à blanc, on m, puisse pas objecter que le toxique trouvé dans le premier cas, prévient des agens chimiques employés, ni de la petite proportion de celui que pourraient naturellement contenir nos organes ou l’urine.
J’aborde maintenant la question au fond. Il peut arriver que l’expert n’ait aucun renseignement sur la nature de la substance délétère dont il est appelé à constater la présence, soit parce que le malade se refuse à la désigner, ou parce qu’il est hors d’état de rendre compte de ce qui s’est passé, soit parce que les magistrats, les médecins et les âssistans ignorent complètement les circonstances de l’empoisonnement. Quel parti prendre en pareil cas et comment doivent être dirigées les recherches pour aepas s’exposer à perdre, par des lâtonnemens infinis et par des expériences tentées à contre seps, le fruit de travaux, toujours difficiles et souvent fort pénibles? J’avais cru d’abord qu’il n’était pas impossible de parvenir à reconnaître la substance vénéneuse en suivant une marche analytique et en procédant du connu à l’inconnu : aussi avais-je proposé , dans la première édition de ce Traité, de résoudre ce problème à l’aide d’un tableau dans lequel seraient compris tous les poisons inorgani-
ques solides, liquides et gazeux que l’on îueitrûit en dotitact avec les réactifs propres à les faire découvrir par la voie dichotomique, utilement employée par les naturalistes ; ainsi, pour citer un exemple, je commençais par me demander si un poison solide étaitou non soluble dans l’eau ; en cas de solubilité, je détér-< minais si le 50 précipitait ou non par l’acide sulfhydrique j; ceux des poisons que cet acide précipitait, je les soumettais à l’action de la potasse pure, qui ne troublait pas les uns, tandis qu’elle précipitait les autres, etc, ; je croyais pouvoir arriver par ce moyen à déterminer facilement la nature de chacun des poii-' sons du règne inorganique. Cette marché, adoptée par la plupart des toxicologistes qui ont écrit depuis sur la matière , né pouvait fournir des résultats satisfaisans qu’autant que l’on agissait sur des substances vénéneuses pures. Mais il est si rare de trouver dans le commerce un bon nombre de ces corps à l’état de pureté ; d’un autre ç,6lé, presque toujours les expertises pori tent sur la matière des vomissemens, sur celle que l’on trouve dans le canal digestif ou sur les organes eux-niémes, et dans ces cas les poisons sont constamment mélangés avec une foule de substances qui masquent ou dénaturent leurs propriétés et qui empêchent les réactifs d’agir sur eux, comme ils le feraient s’ils étaient purs 5 en sorte qu’il devient impossible de faire usage d’un pareil tableau sans risquer de s’égarer et de commettre même des erreurs graves, Je dois encore signaler deux autres inconvéniens attachés à eette manière de procéder : 1“ un pareil tableau, pour être de quelque utilité, devrait comprendre tous les poisons connus, et nous savons qu’il en est beaucoup qui ne sauraient y figurer, parce qu’ils ne .sont pas susceptibles , dans l’état actuel delà science, d’êlredécelés par les réactifs chimiques; 2" on ne saurait faire abstraction, lorsqu’on applique- cette métliode dichotomique, de cette prodigieuse quantité de sels et d’autres substances tiow vénéneuses, qui ne doivent par conséquent pas figurer dans le tableau, et qui pourtant pourraient être précisément l’objet de l’examen des experts dans certains cas de suspicion d’empoisonnement. Or, toutes ces substances inoffensives soumises à l’action des réactifs qui servent à établir les principales divisions du tableau, se rangeraient naturellement
dans Tune ou Fautre de ces divisions dichotomiques ; et comme le tableaun’en ferait aucunement mention, il est évident qu’elles introduiraient dans les recherches chimiques un élément de per> lurbalion dont il est aisé de prévoir les fâcheux résultats. Ces réflexions théoriques sufiisent et au-delà pour proscrire des applications médico- légales la marche analytique fondée sur la méthode dichotomique : aussi ri a-t-elle jamais été mise en usage -par les experts. Dans les nombreuses analyses judiciaires que j’ai été chargé de faire depuis trente ans avec Vauquelin, Barruel, Gay-Lussac, Pelletier, Chevallier, etc., je né l’ai pas employée une seule fois, j’affirme qu’il en a été de même des autres expertises auxquelles je n’ai pris aucune part.
Heureusement il n’est pas aussi commun qu’on pourrait le penser d’entreprendre des analyses judiciaires sans avoir le moim dre renseignement sur la nature du poison qui à pu être employé. Souvent les magistrats, en commettant les experts, leur dorment des indications précieuses propres à abréger le travail ; ainsi , dans l’affaire Lâffarge, l’avocat général, Decoux, avec une perspicacité qui l’honore, insistait fortement auprès des chimistes de Limoges pour qu’ils n’eussent à chercher qu’une préparation arsenicale, et repoussait toute autre espèce de tentative, tant il était convaincu par leséiémens de la cause que l’intoxication était le fait de l’acide arsénieux. Dans d’autres cas il s’agit d’une méprise ou d’une erreur ; c’est du sublimé corrosif qui a été pris au lieu et place d’un sel purgatif; c’est de l’acide cyanhydrique qui a été administré à une dose dixou douze fois plus considérable que celle que le médecin avaiteu l’intention de prescrire, etc.
Assez souvent, les symptômes éprouvés par le malade sont tels que l’on sait, avant de commencer l’analyse, quel est à-peu-près le genre de substance qui les a provoqués; ainsi, le narcotisme déterminé par les opiacés, l’intermittence et les accès que produisent les strychnées, les douleurs abdominales vives, les vomissemens et les selles qui se manifestent après l’ingestion des poisons irritons énergiques, le bouillonnement sur le carreau, occasionné par lamaiière desvomissemens fortement acide, etc., sont des indices dont il faut tenir grand compte.
On sait d’ailleurs que les substances le plus généralement eni-
ployées pour empoisonner et pour s’empoisonner sont peu nombreuses et presque toujours les mêmes ; le relevé fait à cet égard par MM. Chevallier et Bois de Loury, pour une période de sept années (du 15 novembre 1825 au 10 octobre 1832), donne pour résultat : 54empoisonnemens par l’acide arsénieux, 3 par la poudre aux mouches (oxyde noir d’arsenic), 1 par le sulfure d’arsenic, 7 par le vert de gris, 5 par le sublimé corrosif, 1 par l’onguent mercuriel, 1 par l’émétique, 1 par l’acétate de plomb, 1 par la céruse (carbonate de plomb), 1 par le sulfate delzinc, 2 par l’acide azotique, 1 par l’acide sulfurique, 4 par la noix vomique, 1 par l’opium, 5 par les cantharides, total 88, Sur ces 88 cas d’empoisonnement, 34 fois la substance vénéneuse avait été mélangée à un potage ; dans les autres cas elle avait été donnée dans du lait, du vio, du pain, du chocolat, etc. -
Quoi qu’il en soit, voici la marche généralement suivie aujourd’hui dans les expertises, lorsque tout est inconnu et qu’il s’agit de mettre l’opérateur sur la voie.
Si la substance suspecte n’a pas été mélangée et qu’on la présente telle qu’on la trouve dans les pharmacies Ou dans le commerce, souvent un expert habile saura bientôt, en la regardant et en la flairant, quelle est sa nature; ainsi comment ne pas. reconnaître de suite l’opium, le laudanum, l’onguent mèrcuriel, les cantharides, le vert de gris, la poudre aux mouches, Tarsénite de cuivre, les acides azotique, acétique, sulfhydrique, chlorhydrique, cyanhydrique, l’eau régale, le sulfate d’indigo, l’ammoniaque, le carbonate d’ammoniaque, l’eau de javelle, l’éther, etc.? Parmi les poisons qu’il ne sera pas ainsi possible de caractériser au premier coup-d’œil et qui seront liquides ou solubles dans l’eau, il en est quirougissent fortementlepapierbleude tournesol, d’autres qui bleuissent avec intensité le papier rougi, et plusieurs qui ne changent en aucune manière la couleur de ces papiers ; les premiers pourront être les acides sulfurique, phosphorique , oxalique, etc. , ou des sels acides; les seconds des alcalis ou des sels alcalins, tels que la potasse, la soude, la baryte, etc. ; enfin les derniers seront probablement des sels neutres. Il en est aussi qui sont colorés en bleu ou en vert, comme les sels de cuivre, en jaune, comme le chlorure d’or, et en jaune rougeâtre, comme tu, 60
les, sels de platine. Quant aux poisons insolubles dans l’eau, plusieurs seront colorés en jaune, en rouge, en vert, etc. ; ainsi le sulfure d’arsenic, le chroinate et l’iodure deploaab, le bi-oxyde de naercure et le, turbith minéral sont jaunes ; le proto-iodure de naercure est verdâtre ; le bi-iodure de mercure, le bi-oxyde du même métal, le réalgar, le minium, sont rouges l’arséni te de cuivre est vert. Si ces divers caraçtèrejs ont paru insuffisans, on tentera quelques essais avec l’acide sulfbydrique gazeux ou Uquidie qui précipite avee des couleurs différentes presque toutes les dissolutions métalliques des quatre dernières classes, et mêine avee la potasse pure, afin de reconnaître certains sels sur lesquels l’acide sulfbydrique aurait été sans action. Il arrive rarement qu’en tâtonnant ainsi, un expert instruit ne parvienneÿas à savoir promptement quel est à-peu-près le poison qui fait l’objet des recherches 5 il ne s’agira plus, alors qu’il aura ainsi été mis sur la voie , que de déterminer rigoureusement sa nature, à l’aide des caractères que. j’ai indiqués en parlant de chaqae toxique en particulier.
Les difileultés sont birni autrement grandes, lorsqu’il s’agit de reebercherla substance vénéneuseân connue au milieu desrmtièree, vomies, des selles ou des liquides eontèuus dans\le canal digestif, ou bien dans les tissus de ce canal ^ dans le foioydans les autres viscères, dans le sang ou dans l’urine. C’est ici que les renseignemens propres à guider l’expert sont précieux, surtout lorsqu’on ne trouve pas au fond des liquides ou à la surface des tissus une portion en nature de la substance toxique- Comment, en effet, découvrir des traces d’un poison qm,par son mélange avec des matières colorées, échappe presque toujours à l’action des réactifs, et qui a quelquefois contracté des combinaisons intimes avec la matière organique?
Si la matière suspecte ne s’est point dissoute dans l’eau, ou qu’elle ait à peine été attaquée par ce liquide,on se demandera si elle n’appartiendrait pas à la classe des alcalis végétaux, et l’on en mettra quelques parcelles sur les charbons ardens : ces alcalis seront promptement décomposés en laissaut du charbon et en répandant une fumée d’une odeur empyreumalique, souvent ammoniacale ; si l’expérience se fait dans un petit tube de verre,
on verra en outre cette fumée bleuir un papier de tournesol rougi, que l’on aura préalablement disposé à la partie supérieure du tube.
Établissons d’abord que dans l’état actuel de la science, il est un bon nombre de poisons qu il est impossible de reconnaître^ alors même que Ton se place dans les circonstances les plus favorables ; ainsi, que l’empoisonnement ait eu lieu par les extraits de jusquiame, de belladone, de datura stramonium, de digitale pourprée, dé gratiole, etc., on ne parviendra pas à déceler et à distinguer ces extraits, quand même ils existeraient en quantité assez notable dans les matières vomies, dans les selles et dans les liquides contenus dans le canal digestif. Bien d’autres poisons végétaux , qui sembleraient pouvoir être reconnus, parce qu’il est possible d’en extraire un principe immédiat, alcalin ou non, qui les caractérise en quelque sorte, ne le seront que très difflcileme7it, si même on parvient à les déceler, parce qu’ils ne se trouvent qu’en petite proportion , et que l’isolement d’une aussi faible quantité de ce principe immédiat, au milieu de liquides organiques fortement colorés, n’est pas chose facile ; je citerai, par exemple, la bryone, la scille, le solanum, la ciguë, le tabac, et même les strychnées, l’ellébore blanc, etc.
Si j’aborde maintenant la partie du problème dont il est possible de donner assez souvent une solution satisfaisante, je dirai, pour ce qui concerne la matière des vomissemens et des selles^ et les liquides contenus da^is le canal digestif, qu’il faut examiner attentivement si par le repos ces matières suspectes ne déposent pas une substance plus ou moins pesante, qui pourrait bien être le poison que l’on cherche -, dans ce cas, on ramasserait cette substance, et on procéderait comme il vient d’être dit à la page 937. Quel que soit le résultat de cette première investigation, il importe de s’assurer si la matière exhale une odeur caractérisée, si elle offre une saveur acide, alcaline, styp tique, âcre ou amère, si elle est fortement colorée en noir, etc., car il arrivera quelquefois que ces caractères seront des indices utiles 5 ainsi, l’ammoniaque, l’acide cyanhydrique, l’opium, etc., sont assez odorans pour qu’on puisse , à l’aide de ce seul caractère , en soupçonner l’existence ; l’acétate de plomb, la strychnine, etc.,
ont des saveufs presque caractéristiques ; les acides concentrés impriment en général aux liquides avec lesquels ils sont mêlés une teinte noire excessivement prononcée; le sulfate d’indigo et les sels de cuivre les colorent en bleu, etc.
On plongera ensuite dans ces matières deux papiers de tournesol, l’un bleu, l’autre rouge, afin, de savoir si elles sont acides ou alcalines ; malheureusement la sensibilité de ces papiers est telle, qu’ils changent de couleur alors même que les liqueurs ne renferrhent que des proportions infiniment petites d’acide ou d’alcali ; en sorte qu’il est souvent difficile , surtout lorsque ces papiers ne sont que faiblement rougis ou bleuis, de dire si le changement de couleur dépend d’un acide ou d’un alcali introduit dans le dessein d’empoisonner, ou de ceux qui existent habituellement dans l’estomac ou qui s’y développent par suite de la putréfaction. Ne sait-on pas, par exemple, que les sucs de l’estomac sont presque toujours faiblement acides à l’état normal, et que dans certains cas de maladie, comme dans le pyrosis, leur acidité est très prononcée péul-on oublier, si les recherches se font au bout de plusieurs jours, comme cela a presque toujours lieu, qu’il a pu se développer de X ammoniaque par suite de la putréfaction, et que c’est à cet alcali qu’il faudra ■peut-être exclusivement rapporter la coloration bleue du papier rouge? Toutefois, pour ce qui concerne l’acidité, il est certain que l’on sera autorisé à soupçonner qu’un acide étranger a été avalé si , malgré le développement d’ammoniaque comme effet de la putréfaction, les liqueurs sont encore sensiblement acides.
Admettons que l’on soit porté à penser qu’il y a eu empoisonnement par un acide ; il faudra traiter les matières suspectes par l’alcool concentré, afin de coaguler une grande partie de la substance organique, puis distiller le liquide filtré dans une cornue,à laquelle on aura adapté un récipient, en ayant soin de pousser l’opération, jusqu’à ce que la matière de la cornue soit à-peuprès desséchée ; les acides volatils viendront se condenser, en partie du moins, dans le ballon, tandis que ceux qui sont fixes resteront dans la cornue. Il ne s’agira plus que de reconnaître quel est l’acide.
Si la liqueur était fortement alcaline, on la soumettrait égale-
ment à la distillation, pour obtenir dans le récipient l’ammoniaque qu’elle pourrait renfermer, et l’on agirait sur la matière desséchée avec de l’alcool concentré, comme je l’ai dit en parlant des alcalis {Foy. 1. 1, p. 142).
Dans le cas où les matières suspectes ne seraient pas alcalines ou qu’elles seraient à peine acides, il faudrait les faire bouillir pendant trente à quarante minutes dans une capsule de porcelaine, après les avoir étendues d’eau distillée, si elles étaient trop épaisses; on séparerait par le filtre le eoagulum qui se serait formé, et l’on concentrerait par l’évaporation la liqueur filtrée ; la dissolution ainsi rapprochée et refroidie serait traitée par de l’alcool à 44 degrés, qui occasionnerait un dépôt de matière organique, s’affaiblirait et pourrait tenir en dissolution les principes Jmmédiats des végétaux vénéneux et un grand nombre de poisons métalliques. On garderait soigneusement les deux coagulum dont il vient d’être fait mention. La liqueur alcoolique serait filtrée et partagée en deux parties,- l’une d’elles serait traitée par le sous-acétate de plomb, etc. (J^oy. p. 630), pour savoir si elle contient un alcali végétal vénéneux ; l’autre, après avoir été acidulée par de l’acide chlorhydrique pur, serait traversée pendant une heure par un courant de gaz acide sulfhydrique bien lavé; l’acide arsénieux , l’émétique, les sels de cuivre, etc., seraient précipités à Tétât de siilfures, qui se déposeraient presque austôt, et que Ton reconnaîtrait aisément. On se dispenserait de rechercher des alcalis végétaux, si tout ce que l’instruction a appris, et si les syniptômes éprouvés par le malade éloignaient l’expert de Tidée d’un empoisonnement par ces alcalis, et alors on opérerait avecTacide sulfhydrique sur la totalité la liqueur alcoolique.
Les matières coagulées, soit par le feu, soit par l’alcool, seraient traitées par Teau, comme je vais le dire en parlant des tissus eux-mêmes.
Supposons que ces recherches aient été infructueuses, il faut alors agir sur les tissus du canal digestif. Après avoir ouvert ce canal, et l’avoir étendu sur une ou plusieurs assiettes de porcelaine, on note attentivement les lésions dont il peut être le siège, puis on examine à Tœilnu ou armé d’une loupe, s’il n’existe
pas à sa surface interne quelque maiière cristalline ou pulvérulente ; en cas d’affirmative, on recueille cette matière, et on en détermine la nature par les procédés qui ont été indiqués à* la page 9S7. Alors on introduit le canal digestif coupé par petits morceaux dans une cornue où l’on a mis de l’eau distillée, et on chauffe pendant une heure environ ; on s’assure si le liquide condensé dans le récipient contient un acide volatil ou de l’ammoniaque, Le décoctum restant dans la cornue est décanté, refroidi et traité par l’alcool âA4 degrés ; on agit sur la liqueur alcoolique, comme il a été dit à la page 940.
Les tissus et les ôaaguluin mentionnés à la page 941, après avoir subi l’actiom de l’eau bouillante, seraient traités pendant un quart d’heure environ par de l’alcool concentré, afin de dissoudre les alcalis végétaux qu’ils pourraient contenir.
On les laisserait ensuite tremper pendant une heure ou deux dans de l’acide chlorhydrique affaibli et pur, qui attaquerait plusieurs oxydes métalliques avec lesquels ils auraient pu contracter des combinaisons, et les transformerait en chlorures solubles; tels seraient, par exemple, les oxydes d’aluminium, d’étain, dé plomb, de bismuth, etc.
Enfin si, malgré toutes ces Opérations, on n’était point parvenu à découvrir la substance vénéneuse , on partagerait les tissus réstans en deux parties, dont l’une serait traitée par un courant de chlore gazeux, dans le dessein de découvrir une préparation arsenicale, et l’autre serait carbonisée par l’acide azotique, mêlé d’un quinzième de chlorate de potasse, afin d’obtenir les métaux autres que l’arsenic. A l’égard de cette dernière moitié, on n’oüblierait pas, avant de conclure, qu’il existe du cuivré et du plomb dans les tissus normaux du canal digestif, et qu’il faut user d’une grande réserve.
Les diverses filtrations devraient être faites avec du papier Berzélius ou avec du papier à filtrer, préalablement lavé à l’acida chlorhydrique (Voy. pages 452 et 479).
S’il s’agissait de découvrir une substance vénéneuse absorbée et portée dans le foie ou, dans d’autres viscères, il faudrait, après avoir coupé cés viscères en petits morceaux, agir sur eux avec de l’eau distillée, l’alcool à 44 degrés, l’acide chlorhydrique affaibli.
le chlore, etc., comme il vient d’être dit à l’occasion dés tissûs dti canal digestif.
On procéderait de la même manière avec lë sang.
Quant à V urine, on examinerait séparément la partie liquide et le dépôt qui aurait pu se former. Le liquidé serait évaporé , desséché à une douce chaleur, et traité comme le produit du décoctum des tissus du canal digestif. Le dépôt, après avoir été soumis à l’action de l’eau bouillante, serait traité par l’alcool, par l’acide chlorhydrique, lé chlore, etc. 3 comme pour le foie pour le caillot du sang, etc.
ARTICLE II. — DE l’iNFLUENCE DE LA QUANTITÉ DE POISON RECUEILLIE À LA SUITE d’uNÉ EXPERTISE.
Première question. Est-il nécessaire four étaMir qué r empoisonnement a eu lieu, de recueillir une quantité de ■substance vénéneuse qui né soit pas trop faible, ou bien suffit-il de prouver que cette substance existe dans une proportion quelconque ?
Depuis que l’on est parvenu à déceler les plus petites traces de préparations arsenicales, ântimoriiaîes, cuivreuses, etc., on s’est demandé s’il n’y avait pas témérité à conclure qu’il y avait eu empoisonnement, alors que l’on ne découvrait que des quantités excessivement minimes d’une substance vénéneuse ; déS experts et des magistrats peu versés dans l’étude de la toxicologie, ont paru disposés à n’accorder aucune valeur aux résultats des expériences, quand elles n’auraient pas pour effet d’extraire des matières suspectes une quantité de substance vénéneuse qui ne serait pas trop minime ; les uns et les autres ont fait tous leurs efforts pour parvenir à savoir quel pouvait être le poids du tonique recueilli afin de juger, d’après ce poids, si la proportion de celui qui avait été administré était ou non suffisante pour occasionner la mort. On pourra se convaincre de l’exactitude dë mon assertion par les citations suivantes :
1“ Après l’affaire de Tulle, M. RâSpail publia un mémoirë à consulter dans lequel on lit le passage suivant ; « En supposant que les taches obtenues par les experts de Paris soient réellement
des taches arsenicales, leur nombre représenterait-il une masse assez forte pour signifier la préexistence d’un empoisonnement arsenical? Non (p. 104) (1). »
2“ Dans une affaire d’empoisonnement jugée à Épinal le 8 septembre 1844 sous la présidence de M. Messine, un débat s’élève entre les experts sur les qualités toxiques de la noix vomique. M. le président fait appeler de nouveaux médecins et denouveaux chimistes, et après les avoir entendus, il reste acquis aux débats que : de la noix vomique a été donnée en quantité suffisante pour occasionner la mort, surtout à un enfant. »
3° Dans un rapport de MM. Pelouze, Flandin et Danger sur un cas d’empoisonnement par l’arsenic, jugé à Saintes leSOaoût 1844, sous la présidence de M. Merveilleux, on trouve une conclusion ainsi conçue : « La portion du foie du cadavre de Guyonnet sur laquelle nous avons opéré contenait une quantité très notable d’arsenic; cette quantité peut être évaluée à 2 milligrammes au moins pour 100 grammes, ce qui au minimum por-
(1) La Gazette des Tribunaux de France avait, rapporté le fait suivant : « Le « 10 décembre 1843, plusieurs familles habitant le Pruisen Gracht à La Haye, reste sentirent les symptômes de l’empoisonnement par rarsenic. Antonine Van der a Burg, âgée de dix-neuf ans, fut accusée et convaincue d’avoir mêlé de l’acide « arsénieux au sel de cuisine qu’elle avait vendu. Lé 19 septembre 1844 elle fut « condamnée à mort par la cour provinciale de La Haye. Voici ce qu'on lit dans « le rapport des experts ; Nous avons constaté ««e suffisante d'arsenic
« pour donner la mort, à&n& le sel de la boutique, dans le sel acheté à cette boute tique et trouvé chez les victimes, et dans les déjections de ces derniers. 5)
La Gazette des Tribunaux, mal informée, a^ rendu d’une manière fort inexacte la réponse que voici deM. VrydagZynen : « Ce serait se hasarder que de répon- « dre d’une manière décisive à la question qui nous est soumise. Les suites d’un « empoisonnement dépendent d’un assemblage de circonstances, comme de l’âge, « delà constitution, de l’état de santé ou de maladie de l’individu empoisonné, des €c alimens ou des boissons qui se trouvent dans l’estomac au moment de l’ingestion « du poison, etc. La méthode ordinairement mise en usage pour-se convaincre de « l’effet d’un poison, l’expérimentation sur des animaux, ne fournit point de ré- « sullats satisfaisons dans ce cas, puisqu’il y a une grande différence entre les « forces physiques de l’homme et des animaux soumis à l’expérimentation. Dans « l’état actuel de la science, il est impossible de fixer positivement la quantité « d’arsenic capable de donner la mort à l’homme. Il n’existe aucun doute que la « quantité de la substance ■vénéneuse n’a aucune influence sur la qualification de « l’empoisonnement, depuis que M. Orfila a traité d’une manière concluante de « l'influence de la quantité de poison recueillie à la suite d’une e.xpertise. Voy. «. Toxicologie, t. ii, p. 731 » {Journal de La Haye des 13 et 14 avril 1846).
teraitàSO milligrammes la quantité totale substance toxique contenue dans cet organe, à supposer que le foie 2 kilogrammes et demi, poids moyen d’un foie d’homme adulte.
h° A Auch, dans le procès de madame Lacoste, des questions nombreuses sont agitées relativement à la quantité d’arsenic retiré du foie, 'des intestins et des muscles ) ainsi dans la première conclusion de leur rapport, les experts disent que s’ils avaient à évaluer la quantité en poids, extraite de la partie du foie sur laquelle ils ont opéré, ils ne craindraient pas de la porter à plus de
milligrammes . M. Pelouze annonce que la totalité du foie en eût fourni 20 milligrammes, et qu’il y en avait d’ailleurs dans les muscles et dans les parois intestinales. M. Devergie s’exprime ainsi dans une partie de sa déposition : « Si maintenant je rapü proche ces symptômes de l’existence du poison et de la quanti tité de ce poison trouvée dans le foie et les autres organes,
« est celle que Von trouve dans la généralité des cas d'em- « foisonnement, je suis conduit à dire que la mort a été leré- « sultat de l’introduction de l’arsenic dans le corps. » Le docteur Molas, contrairement à l’opinion émise par les experts de Paris, croit au contraire que la quantité d’arsenic recueillie est très minime, car elle n’est pas même d’un grain, et il ajoute : « Il faudrait donc savoir si un grain peut j selon certaines dispositions du corps, produire la mort : on sait que les substances médicamenteuses, les poisons même, n’agissent pas sur les malades comme sur les personnes em bonne santé; ce qui tuerait un homme malade, peut ne rien faire ou faire peu de chose à un homme bien portant, et vice versa. »
5“ A Orléans, dans une affaire jugée le 20 janvier 18h5, M. Beyne, président ^ie la Cour d’assises, demande au docteur Ballot, M la quantité d’ arsenic extraite des matière suspectes estassez considérable pour donner la mort. M. de Roçhefontaine, défenseur de l’accusé, s’adressant au même médecin, lui dit : « Ainsi l’arsenic n ayant point été trouvé en quantité considérable, M. le docteur ne peut affirmer qu’il ait été administré en dose assez forte pour donner la mort. » D’un autre côté M. Petit, chimiste distingué, lorsqu’il examine le rapport des experts, s’exprime ainsi : (.(.Cependant pe,\\\.-èXv% les ex-
perts n’ont-ils pas usé complètement de tous les moyens voulus pour obtenir une quantité -pondérahle d’arsenic. »
6° Plus récemment encore la Gazette des Tribunaux â laquelle j’ai emprunté ces citations, rapporte une affaire d’empoisonnement jugée à Agen le 25 janvier 18û5, dans laquelle on lit les lignes suivantes extraites du rapport des experts : « Lapro- « portion d’arsenic trouvée dans la partie explorée du foie, de « l’estomac et des reins réunie, peut être évaluée à environ 26 « milligrammes. En ajoutant à cette proportion de 26 milligram. « celle qui existe dans la partie non explorée, on arrive à une « dose plus que suffisante four produire la mort. »
7“ Enfin, dans l’affaire Loursèl, jugée à la Cour d’assises de la Seine-Inférieure, le 25 février dernier et jours suivans, Aï. Morin déclare que les organes extraits du cadavre de la dame Loursel ont fourni une quantité remarquable d’arsenic suffisante pour donner la mort. Plus tard, M. le président Chéron, s’adressant à M. Éussy, lui demande si, à raison des conséquences finales de l’analyse qui a été faite et de la quantité d’arsenic qui a été trouvée dans les viscères qui ont été examinés, il a pensé que la dame Loursel avait été empoisonnée. — « Oui, monsieur, répond, « M. Bussy, c’est notre opinion. En supposant que la dame Lour- « sèl n’ait pas succombé à une autre maladie, elle devait suçcom- « ber à l’ingestion de la quantité d’arsenic que nous avons ex- « traite de ses viscères. » Toutefois, il est vrai de dire que M. Gîrardîn, interpellé par l’accusé sur la quantité d’arsenic qu’il avait obtenue, conjointement avec M. Morin, avait répondu fort sagement à mon avis : « Nous avons trouvé une quantité as- « Sez notable d’arsenic; mais la quantité ny fait rien,parce << quil est possible que V arsenic ait été expulsé avec les « urines. Dès-lors quil y a de l’arsenic dans un corps ^ il « n’a pu s’y trouver qu’à l’aide d’une médication ou d’un « crime. » M. Girardin aurait dû ajouter ou d’un suicide.
On voit, ainsi que je l’ai déjà dit, que partout on attache aujourd’hui une importance extrême à savoir si la quantité de poison recueillie représente une proportion de substance vénéneuse suffisante pour occasionner la mort. Or, il est aisé de mettre à nu le vide de pareilles prétentions, soit en examinant l’esprit de lalégis-
laiioH qui régit la matière,ainsi que la jurisprudence adoptée sur ce point par la Cour de cassation, soit à l’aide des documens scientifiques que Je me propose de faire connaître .Voyons d’abord le texte de l’art. 301 du Code pénal. « Est qualifié empoisonne- « ment tout attentat à la vie d’une personne par l’effet de sub- « stances qui peuvent donner la mort plus ou moins prompte- (( ment, de quelque manière que ces substances aient été em- « ployées ou administrées, qu en aient été les suites.
Évidemment, la loi ne s’inquiète en aucune manière de la proportion de substance vénéneuse qui aura pu être administrée, et encore moins s’occupe-t-elle de l’issue de l’empoisonnement, puisqu’on lit à la fin de l’ârticîe déjà cité ; quelles quen aient été Us suites. Pour la Cour de cassation, il importe peu que la substance vénéneuse ait été administrée à une dose capable d’occasionner la mort. On peut s’en assurer en lisant deux arrêts rendus par elle, l’un le 7 juillet 1814 au rapport de M. Bauchau, sur le pourvoi d’Anne Chevalier, femme Turteret, contre un ju^ gement de la Cour d’ assises de la Haute-Saône ; et l’autre, le, 2fi novembre 1812, au rapport deM.Vasse (1). On se demande avec
(1) Yoici quelques détails authentiques sur les circonstances qui ont précédé et accompagné les deux jugemens dont il s’agit :
La dame Gadini était accusée d’avoir empoisonné sa belle-mère en mêlant plusieurs grains de cantharides pulvérisées dans un potage épais de farine de pois ehiehes, laquelle tentative avait été manifestée par des actes extérieurs, suivis d’un commencement d’exécution qui n’avait manqué son effet que par des circonstances indépendantes de la volonté de l’accusée,
La poudre en question avait été considérée, par des experts, comme une substance qui pouvait donner la mort, La cour impériale de Gênes déclara le fait de la tentative constant, et la dame Gadini fut condamnée à la peine de mort.
Sur le pourvoi en cassation contre cét arrêt, M® Darrieux fil valoir, entre autres moyens, , qu’il était notoire que la poudre de cantharides avait des effets salutaires ou nuisibles à la santé, effets qui se déterminaient par la préparation, l’âge et l’oiv ganisation du sujet, et spécialement par la qmntité dans laquelle cette substance était administrée ; que la cour d’assises n’avait point vérifié la quantité de poudre de cantharides qui était entrée dans la mixtion formant le corps du délit, et que cette quantité restant indéterminée et conséquemment pouvant être réduite par la pensée à la plus faible molécule, il était évident qu’on n’avait pas pu lui assigner, dans le cas particulier, des effets nuisibles ou salutaires, et moins encore décider en fait qu’elle pût donner la mort,
La cour suprême, sans s’arrêter à ce moyen de cassation et s’attachant seulement- au fait déclaré constant par l’arrêt attaqué, que la dame Gadini était convaincue d’avoir, avec préméditation, tenté d’empoisonner sa belle-mère en lui
étonnement comment, après avoir mentionné ces deux arrêts et adopté le principe posé par la Cour de cassation, M. Devergie met au nombre des questions que le magistrat peut adresser aux experts celle-ci : A quelle dose telle substance est-elle capable de donner la mort? Non, rien n’autorise le magistrat à faire une pareille question ; il y a plus : je défie l’expert le plus habile de la résoudre, ainsi que je vais le démontrer.
Croira-t-on, par hasard, pouvoir réfuter l’opinion quejesoutiens en invoquant l’art. 317 du Code pénal? On se tromperait étrangement .Voici la partie de cet article qui se rapporte à l’empoisonnement :
« Celui qui aura occasionné à autrui une maladie ou incapacité de travail personnel, en lui administrant volontairement, de quelque manière que ce soit, des substances apA^sans être de nature à donner la mort, sont nuisibles à la santé, sera puni d’un emprisonnement d’un mois à cinq ans, et d’une amende de 16 fr. à 500 fr.; il pourra, de plus, être renvoyé sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins et dix ans au plus (§ 1, 2, 3, 4).
« Si la maladie ou incapacité de travail personnel a duré plus de vingt jours, la peine sera celle de la réclusion (§ 5).
« Si le coupable a commis, soit le délit, soit le crime spécifié aux deux paragraphes ci-dessus envers un de ses ascendans, tels qu’ils sont désignés en l’article 312, il sera puni, au premier cas de la réclusion, et au second cas des travaux forcés à temps (§6).»
« Cet article, a-t-on dit, ne date que de 1832 : il a été inséré « au Code en vue de compléter la pensée de l’art. 301, qui appli-
administrant une bouillie mêlée d’une substance capable de donner la mort, rejeta le pourvoi' par arrêt du 26 novembrèl812 (Rapport de M. 'Vasse-Saint-Oiien).
Dans une antre affaire, dans laquelle la femme Anne Chevalier était accusée d’avoir k tenté de donner la mort à la veuve Sampré de Lefifond en jetant dans « une seüle. d’eau, appartenant à cette dernière, des substances vénéneuses (de « l’arsenic), tentative manifestée par des actes extérieurs suivis d’un commence- « ment d’exécution et n’ayant manqué ses effets que par des circonstances indé- « pendantes de sa volonté, la cour, sur la réponse affirmative du jury à celte ques- « tion, dans laquelle cedernier n’ était pas interrogé sur la quantité de la substance, « rejeta également le pourvoi par arrêt du 7 juillet 1814 » (Rapport de M.-Bauchau,.
« que la peine capitale toutes les fois que la substance vénéneuse « pouvait donner la mort, c’est-à-dire était en dose suffisante « pour la déterminer; aussi l’art. 317 n’a-t-il été ajouté que pour « les cas où la substance ne pouvait pas tuer ; et si les deux ar- « rêts déjà cités de la Cour de cassation, rendus en 1812 et en « 1814, ont appliqué la peine de mort, alors même que la dose « du toxique administré était faible, c’est parce que l’on était « effrayé du nombre d’empoisonnemens qui avaient lieu à ces « époques, et qu’on voulait réprimer le crime avec sévérité; à « coup sûr aujourd’hui, la Cour de cassation jugerait autre- «-ment. )>
Je ne saurais admettre une pareille interprétation des art. 301 et 317 du Code pénal ; sans doute, le dernier est le complément du premier, mais il est en même temps un commentaire très explicite de l’opinion que je soutiens, et qu’il vient corroborer. Ainsi on lit dans l’àrt. 301 que, pour qu’il y ait empoisonnement, il faut avoir faitusage de substances qui ■peuvent donner lamort. La loi at-elle entendu par ces mots parler de la nature des substances ou de à laquelle elles seraient administrées, ou toutà-la-
fois de la nature de la dose? Évidemment elle n’a eu en vue que la de la substance;; en effet, l’art. 317 tranche la ques¬
tion en suppléant à ce qu’il pourrait y avoir de peu explicite pour certains esprits dans la rédaction de l’art, 301 : car on y lit expressément que les substances dont il y est fait mention ne doivent pas être de nature à donner la tandis que l’art. 301 parle de substances qui peuvent donner la mort^ c’est-à-dire qui sont de nature à l’amener. Pour me résumer, je dirai : Il n’est aucunement fait mention des quantités^ soit dans l’art. 301, soit dans l’art. 317 : l’art. 301 exige que la substance puisse donner la mort, c’est-à-dire soit de nature à la produire^ et applique la peine de mort : l’art. 317 veut que la substance ne soit pas de nature à occasionner la mort ; aussi les peines qu’il inflige sontelles infiniment moindres.
Abordons maintenant l’étude des documens scientifiques propres à réfuter cette première erreur. Je pense que je l’aurai victorieusement combattue si je prouve que, dans certains cas d’empoisonnement nullement contestés^ l’expert peut se trouver dans
l’impossibilité de déceler la moindre trace de la substance qui a produit l’intoxication, et que, dans d’autres cas, il ne pourra eu extraire, quoi qu’il fasse, que des quantités infinitésimales. On sait, par mes expériences sur l’arsenic et sur l’antimoine, que si l’on empoisonne des chiens en appliquant sur le tissu cellulaire sous-cutané des cuisses 10 à 15 eentigr. d’acide arsénieux ou de tartre stibié en poudre, les animaux, s’ils ne sont pas secourus, meurent au bout de dix, vingt ou trente heures ; et si l’on analyse leurs foies quelques heures après la mort, on en retire des proportions pondérables d’arsenic ou d’antimoine. Mais on n’a pas oublié non plus que si, au lieu de laisser périr ces animaux, on les soumet à une médication diurétique, et que l’on parvienne à les faire uriner copieusmnent pendant les trois ou quatre premiers jours, les animaux guériront, et que l’urine ne tardera pas à charrier un composé arsenical ou antimonial dont la quantité ira en diminuant de plus en plus à dater d’une certaine époque : si l’on tue les animaux deux ou trois jours après que l’urine a cessé de contenir du poison, c’est-à-dire douze ou quinze jours après l’empoisonnement, on ne trouvera plus dans le foie ni dans aucun autre organe la plus légère trace de substance arsenicale ou antimoniale; évidemment aussi on ne découvrirait que des atomes ou des quantités impondérables d’arsenic et d’antimoine dans ces organes, si au lieu de tuer ces animaux le jour où tout le poison aurait été ^éliminé, on les avait tués la veille de ce jour. Cependant ici l’empoisonnement est réel; c’est l’expérimentateur qui l’a produit, l’on serait bien mal venu, soit à en nier l’existence, soit à conclure, d’après la faible proportion de poison retrouvé, que la quantité appliquée sur la cuisse était insuffisante pour occasionner la mort.
S’agit-il maintenant d’une préparation arsenicale ou antimoniale introduite dans l’estomac, les résultats seront les mêmes; en effet, admettons que, par suite de vomissemens et de selles réitérées, les neuf dixièmes de la substance vénéneuse aient été expulsés, et que l’on n’ait pas gardé les matières, évacuées, tandis que l’autre dixième aura été absorbé; à coup sûr on ne décèlera aucune trace de poison dans le canal digestif; et, pour ce qui concerne la partie absorbée, si la mort n’est survenue qu’au bout
d’an certain temps après l’empoisonnemeat, et qu’aucune nou- Yelle dose de toxique n’ait été administrée à l’individu, 'il pourra arriver qu’on n’en découvre plus dans le foie ni dans les autres organes, ou qu’on n’en retire que des traces impondérables.
Que si dans l’espèce, au lieu de supposer une évacuation complète par haut et par bas du poison ingéré, il n’y en a eu de rejeté que huit dixièmes environ au lieu de neuf, l’expert n’en trouvera à-peu-près qu’un- dixième dans le canal digestif, quantité souvent excessivement faible. '
Ce que je viens de dire des préparations arsenicales et antimo* niales s’applique à plus forte raison à une foule d’autres poisons beauçopp plus difficiles à déceler. Qu’il s’agisse, par exemple, d’un empoisonnement par les sels de baryte ou d’étain, par les acides oxalique ou cyanhydrique, par les composés de morphine, de strychnine ou de brucine, n’est-il pas absurde de croire que, lorsqu’il faudra constater la présence de ces corps dans les tissus où ils auront été portés après leur absorption, on aura des moyens assez énergiques d’en découvrir des quantités notables quand on éprouve déjà les plus grandes difficultés à eonstater leur -pré^ sence.
D’ailleurs, et ici je ferai valoir des considérations d’un autre ordre non moins importantes, qu’a-^t-on voulu dire en imposant aux experts la nécessité de recueillir une quantité notable de la substance vénéneuse, et quelle est cette quantité; est-ce 1, 2, 3 ou 4 milligrammes; est-ce 1 ou 2 grammes? Faudra-t-il, suivant que les poisons seront plus ou moins actifs, que cette proportion soit double ou triple; savons-nous quelle est la quantité de chaque substance vénéneuse nécessaire pour empoisonner et surtout pour donner la mort, alors que cela varie prodigieusement suivant l’âge, la constitution, l’état sain ou malade du sujet; quel est l’expert qui entreprendrait de résoudre un pareil problème ? A coup, sûr l’empoisonnement par l’acide arsénieux est un de ceux que Ion connaît le mieux; eh bien, que l’on demande à un homme de l’art quelle est la quantité de cet acide, nécessaire pour donner la mort, il répondra qu’il n’en sait rien. S’il s’en rapporte aux travaux que j’ai publiés à cet égard, il pourra dire qu’il en faut 10 centigrammes environ pour tuer un chien de taille moyenne,
voilà tout ; pour ce qui concerne l’homme, il devra se déclarer incompétent, aucun travail expérimental n’ayant été fait sur ce point, ni ne pouvant être tenté. Or, si cela est vrai de l’acide arsénieux, que sera-ce de tant d’autres poisons beaucoup moins connus, tels que l’émétique, les sels de plomb, d’étain, de cuivre^ l’acide cyanhydrique, les sels de morphine, de brucine, etc.? D’ailleurs, et ceci paraîtra péremptoire, ne connaissons-nous pas ce que l’on a appelé dans ces derniers temps la condition dans laquelle les malades supportent, sans qu’il y ait empoisonnement, des doses effrayantes de certains toxiques, qui, sans aucun doute, auraient produit la mort si ceux qui les prennent n’eussent pas été dans des circonstances particulières.
Ce n’est pas tout : quelque soin que mette l’autorité judiciaire à choisir les experts, nous devons reconnaître qu’ils ne sont pas tous également aptes à se livrer à des opérations, souvent délicates ; or il est aisé de sentir que dans telle espèce un expert n’aura retiré qu’une petite proportion de substance vénéneuse d’un ou de plusieurs organes qui en auraient fourni beaucoup à des mains plus habiles, alors même que les procédés mis en usage seraient semblables. Ce serait bien autre chose si l’un des experts eût employé dans ses recherches une méthode vicieuse entraînant une perte considérable de poison, tandis qu’un autre aurait eu recours à un meilleur procédé d’extraction.
Enfin, on sait que les expertises médico-légales ne se font jamais sur un cadavre entier; ce serait embarrassant, souvent inutile, et presque toujours dangereux que d’adopter une pareille marche ; il est au contraire avantageux, comme je l’ai prescritle premier en 1840, de n’agir que sur le foie ; mais est-ce à dire pour cela que les autres parties du corps ne renferment pas souvent une quantité quelconque de substance vénéneuse, et pouvonsnous savoir, si nous ne les analysons pas, quelle est cette quan^ tité? Qui oserait dire aujourd’hui, ni peut-être jamais, qu’en connaissant la proportion d’un toxique décelé dans un poids donné du foie ou de tout autre organe, on pourra calculer celle qui existe dans les autres parties du corps.
Ces diverses considérations me conduisent à conclure : Que les magistrats doivent soigneusement s’abstenir d’adresser aux ex-
perts des questions relatives à la proportion des substances vénéneuses qu’ils auront recueillies dans le but de savoir si cette proportion était suffisante pour donner la mort, et cela par deux motifs impérieux qui peuvent être ainsi résumés : la loi ne les autorise -pas à le faire; les gens de l’art sont dans V impossibilité de résoudre ces questions (1).
Mais, dira-t-on, si vous ne voulez pas que l’on s’occupe de la question de quantitélorsqvLÎl s’agit de poisons qui n’existent pas naturellement dans le corps de l’homme, du moins reconnaîtrezvous la nécessité de le faire dans tous les cas où le toxique décelé se trouve en très petite proportion dans les tissus normaux; ainsi n’est-il pas avantageux, pour résoudre une question d’empoisonnement par les sels de cuivre, par la soude, par l’acide acétique, de peser la quantité de toxique obtenue, afin de pouvoir affirmer, si l’on a retiré une quantité considérable de poison, que celui-ci ne provient pas de la portion qui est naturellement contenue dans le corps de l’homme, et qui, en général, est très faible, mais bien de celui qui a été donné par une main criminelle? J’admets volontiers que, dans certains ca^ d’empoisonnement par ces substances, les recherches médico-légales, tendant à déceler la portion qui aura été absorbée, fournissent des résultats tels, que l’on
(1) Il peut arriver que dans certains cas la quantité d’un toxique énergique trouvée dans le canal digestif ou dans les matières évacuées par haut et par bas soit tellement abondante, que l’expert puisse affirmer qu’elle a été suffisante pour donner la mort, quels que fussent l’âge, la constitution et l’état sain ou maladif du sujet. Mais souvent aussi, surtout depuis que l’on cherche les poisons dans les organes où ils ont été portés par absorption, on ne parvient à en déceler que des quantités tellement faibles qu’elles sont insuffisantes pour pouvoir être parfaitemenr reconnues (je puis citer la strychnine, la brucine, la morphine, les acides cyanhydrique, oxalique, etc.). Cela étant, quel avant^e y a-t-il à ne pas adopter d’une manière absolue le principe que je soutiens, surtout lorsqu’il est bien démontré que ce principe est en tout point d’accord avec l’esprit des articles 301 et 317 du Code pénal?
Je n’admets qu’un seul cas où l’expert soit autorisé à faire intervenir la question de quantité en matière d’empoisonnement, c’est lorsqu’il est parfaitement avéré que la personne que l’on croit avoir succombé à une intoxication, avait fait usage, quelque temps avant la mort, comme médicament, du toxique décelé par l’analyse. Ici la proportion de poison recueillie peut quelquefois fournir à l’expert un élément susceptible de l’aider à résoudre l’un des problèmes les plus difficiles de la toxicologie ; mais, je le répète, ce ne sera jamais là qu’un des élémens de la solution du problème, et ce ne sera certes pas le plus important.
puisse tirer de la quantité de poison obtenue quelques induefions utiles ; ce sera, par exemple, lorsqu'on recueillera une quantité notable et facilement pondérable de toxique, parce qu’en général les poisons naturellement contenus dans le corps de l’homme ne s’y trouvent qu’en petite proportion. Mais il eu serait tout autrement si les quantités de poison extraites étaient très faihlesi en effet, comment décider alors, d’après le seul élément quantité, s’il s’agit d’un toxique introduit dans l’économie animale par une main criminelle ou de celui qui existe naturellement dans nos tissus?
Cela me conduit à conclure . qu’en général on ne doit également attacher qu’une médiocre importance à la quantité de poison obtenue, lorsque les recherches portent sur ceux des poisons qui existent naturellement dans le corps de l’homme, et qu’il faut nécessairement recourir à la méthode que j’ai indiquée en 1840 et en 1842, et qui consiste à adopter un procédé susceptible de faire déceler le poison provenant d’un empoisonnement, tandis que ce procédé ne permet pas de découvrir la moindre trace de celui qui existe naturellement dans le corps de l’homme. Ainsi, pour citer un seul exemple, faites bouillir dans l’eau pendant une demi-heure le foie d’un homme empoisonné par un sel de cuivre, la dissolution contiendra assez de cuivre pour pouvoir en démontrer l’existence, tandis que le foie d’un individu qui n’aura pas été empoisonné, traité de même par l’eau bouillante, ne cédera pas à ce liquide la moindre trace du cuivre qu’il contient naturellement: si vous voulez obtenir celui-ci, il faudra incinérer le foie*
On me demandera peut-être quelle doit être l’attitude de l’expert consulté sur un cas d’empoisonnement, lorsque le poison a été complètement expulsé des voies digestives et que déjà la portion absorbée a été complètement éliminée par l’urine ou par d’autres voies d’excrétion, ou bien quand il n’en reste que des traces : s’il lui est impossible de déceler la substance vénéneuse, dira-t-il que l’empoisonnement n’a pas eu lieu? Il s’en gardera bien; il devra, avant de se prononcer, examiner attentivement toutes les circonstances qui ont précédé et accompagné la maladie, ainsi que la nature des lésions cadavériques qui auront été constatées; les symptômes observés, la marche et la durée de l’af-
fection, le mode de traitement employé, et les altérations des tissus lui permettront, dans certains cas, ÿ élever des doutes ou ÿétahlir des prohahilités sur l’existence d’un empoisonnement, et de fournir par là à l’instruction un élément important ; dans d’autres cas, il se bornera à déclarer qu’il n’est pas impossible que le malade soit mort empoisonné, tandis qu’il lui arrivera quelquefois de pouvoir affirmer que la mort reconnaît une autre cause que l’intoxication.
Si, au contraire, il découvre des traces impondérables de matière vénéneuse, que cette matière ne soit pas du nombre de celles qui existent naturellement dans le corps de l’homme, et que, d’un autre côté, les symptômes éprouvés par le malade et les lésions constatées à l’ouverture du cadavre, soient analogues à ceux que détermine le plus ordinairement cette matière vénéneuse, il affirmera qu’il y a eu empoisonnement, sauf à décider ensuite si le poison dont il s’agit n’aurait pas été administré par un homme de l’art, comme médicament, dans le but de guérir une maladie quelconque. On conçoit, en effet, qu’il puisse arriver que certains individus éprouvent des accidens graves pour avoir pris des doses médicamenteuses d’un poison qui n’auraienf occasionné rien de semblable chez d’autres personnes.Voici, à l’appui de ce fait, une observation curieuse : Il y a à pèine un mois, je fus appelé pour voir la femme d’un de mes confrères qui était en proie à des accidens d’empoisonnement assez graves par suite d’une seule application, sur les deux conjonctives, de compresses imbibées de laudanum liquide de Sydenham ; ces accidens, qui diminuaient d’intensité par momens, et qui furent combattus par l’usage de boissons acidulées, de café, etc., ne cessèrent qu’au bout de soixante heures environ.
ARTICLE III. — DE l’ÉPOQUE A LAQUELLE DOIVENT ÊTRE FAITES LES RECHERCHES POUVANT SERVIR A DÉTERMINER s’iL Y A EU EMPOISONNEMENT, ET A FAIRE CONNAÎTRE LA NATURE DE LA SUBSTANCE VÉNÉNEUSE. ' '
Dans beaucoup de cas, le médecin chargé de constater la cause d’une mort subite est appelé avant que l’inhumation du cadavre
ait eu Ueu; maisil peut se faire qu’il rié soit coüSuïté que plusieurs jours et même plusieurs mois après. Est-il permis de découvrir une substance vénéneuse en analysant les matières trouvées dans le canal digestif d’un cadavre inhumé depuis long-temps? L’idée de traiter un' pareil sujet me fut suggérée par un des magistrats les plus recommandables de cette ville, qui m’adressa la question suivante : Est-il possible de déterminer que le sieur X., mort depuis deux mois, a succomhé à un empoisonnement? Je répondis qu’il était sans doute plus difficile de résoudre ce problème dans le moment actuel, qu’il ne l’eût été deux mois auparavant-, mais qu’il n’était point prouvé que l’on ne parvînt encore à découvrir la présence matérielle d’un certain nombre de poisons, et qu’il fallait par conséquent tenter les recherches.
• Des expériences nombreuses et une foule d’expertises médicolégales m’ont convaincu depuis qu’il était possible de retrouver, même au bout de quelques années, tous les poisons minéraux et an certain nombre de poisons végétaux ; quelquefois cependant ces substances vénéneuses, surtout les premières, ont éprouvé des décompositions qui ne permettent plus de les retirer telles qu’elles avaient été employées ; mais alors on découvre toujours les métaux qui leur servent de base. J’ai traité ce sujet avec M. Lesueur, dans un ouvrage ex professa , intitulé Traité des exhumations juridiques, en 2 vol. Paris, 1830, ouvrage qui se trouve 'reproduit en entier dans ce traité.