‹ Traité de médecine légale, contenant le traité des exhumations juridiques (volume 2)Chapitre 17 sur 20 · DES EXPERTISES EN MATIÈRES CIVILE, COMMERCIALE ET ADMINISTRATIVE · texte numérisé non relu

DES EXPERTISES EN MATIÈRES CIVILE, COMMERCIALE ET ADMINISTRATIVE

Je ne saurais mieux faire que d’emprunter à M. Gaultier de Claubry les articles qu’il a publiés sur ce sujet (Foyez Briand, page 774).

A. Matières civiles.

Un volume ne suffirait pas pour examiner les questions qui peuvent chaque Jour nécessiter des expertises devant les tribunaux civils :

— Un propriétaire se plaint que l’eau d’un puits est altérée par des infiltrations d’une fosse d’aisances d’une propriété voisine. L’eau extraite du puits a une odeur et une saveur désagréables ; pendant l’évaporation, elle dégage des vapeurs qui ramènent légèrement au bleu le papier de tournesol rougi ; le résidu de l’évaporation est très coloré : quand on mêle à une portion de ce

produit une dissolution concentrée de potasse ou un peu de chaux éteintej il se manifeste un dégagement plus ou moins abondant d’ammoniaque; le résidu salin, traité par Talcool, fournit une liqueur colorée, qui, évaporée, donne un extrait brun d’une odeur de matières animales en décomposition; on trouve d’ailleurs dans cette eau du sulfate et du carbonate de chaux, un peu de chlorure de sodium ou de calcium. Il y a toute présomption que des infiltrations existent, et des travaux suivis dans le but de les vérifier, conduisent presque toujours à les reconnaître.

Dans un cas semblable que j’ai eu à examiner, le propriétaire d’une vacherie avait intenté un procès à un rafiSneur de sucre dont les eaux, suivant lui, altéraient celle de son puits.

Les eaux infectées avaient une odeur très prononcée d’urine de vache ; évaporées au bain-marie, elles ont fourni un liquide sirupeux, d’une odeur plus forte encore, qui refroidi à 0“ et traité par l’acide oxalique, a donné une quantité considérable de précipité Jamelleux et nacré. Ce précipité, séparé et lavé avec de l’eau à 0% mis en contact avec de l’eau et un peu de chaux éteinte, a fourni de l’oxalate de chaux et de l’urée. L’infection était donc due aux infiltrations de la vacherie elle- même, et ne pouvait être attribuée à la raffinerie.

— Un raffineur de sucre signalait une usine à gaz d’éclairage comme la cause de l’altération de ses eaux, dont l’odeur manifestait la présence de quelques produits du gaz ; mais cette odeùr disparaissait en partie par l’ébullition, et complètement par l’action du noir animal employé pour la clarification du sirop. L’altération sensible de l’eau pouvait n’avoir aucune influence sur l’industrie du raffineur; mais en évaporant une grande quantité d’eau de cette dernière usine, traitant le résidu par l’éther, et laissant évaporer celui-ci spontanément, oh obtenait une très petite quantité d’une matière grasse, d’une saveur très âcre j rougissant fortement par l’acide sulfurique, et tout-à-fait semblable au produit obtenu (en beaucoup plus grande proportion seulement) de l’eau du gazomètre de l’usine d’éclairage. En outre les sirops fabriqués avec l’eau suspectée, traités- par l’éther, donnaient le même produit, qui, bien qu’en très faible proportion, devait en altérer la saveur ; et d’ailleurs les produits de la fabrique pou-

vaient perdre de leur valeur, par la présomption qu’ils étaient fabriqués avec des eaux corrompues.

— üu locataire d’un appartement se plaint d’être incommodé par une odeur plus ou moins désagréable qu’il attribue à l’industrie d’un voisin, quoiqu’il n’existe aucune communication directe entre les deux localités. L’expert constate l’existence de cette odeur, et, examinant les localités, trouve que les tuyaux de deux cheminées sont adossés, que la température élevée produite dans une pièce de l’appartement du plaignant distante de celle dont le tuyau de cheminée est contigu à celle de son voisin, fait -appel sur les produits qui s’en dégagent et les aspire par la cheminée qui ne fonctionne pas, pour les faire répandre dans l’appartement. Ce fait constaté, la cause est connue, et en même temps le remède, qui consiste à élever l’un des tuyaux de cheminée, pour que les produits qui en émanent ne puissent pénétrer dans le tuyau voisin.

— Un propriétaire avait loué un rez-de-chaussée de sa maison à un fabricant de glucose ou sucre de fécule. Depuis quelque temps il était incommodé par une odeur piquante extrêmement pénible à supporter, les barres d’appui des croisées et les tringles se rouillaient, les rideaux en soie étaient altérés. Chargé de vérifier la cause de ces graves inconvéniens, qui ne pouvaient tenir à la préparation de la glucose, je sentis, en visitant les lieux, une odeur d’acide hypo^-azo tique très manifeste, et je ^is des vapeurs rutilantes qui sortaient par les fentes d’une porte : cette observation me mit immédiatement sur la voie, en me faisant soupçonner (ce qu’il fut facile de vérifier immédiatement) que le fabricant se livrait à la préparation de l’acide oxalique, en traitant sa glucose par l’acide azotique.

B. Matières commerciales.

beaucoup de questions différentes, soumises à la juridiction consulaire, peuvent appeler les lumières du chimiste : j’en citerai une qui avait trait à la perte d’un navire en raer, et qui s’est également présentée pour l’incendie de voitures de roulage.

I. — Une caisse renfermant des boîtes de phosphore et des flacons de chlorate de potasse est chargée sur un navire : un mois après son départ d’un port de France, un incendie s’y déclare avec une telle intensité que l’équipage ne trouve de salut qu’en se réunissant dans la chaloupe et s’exposant à tous les dangers d’une navigation de plus de 800 kilomètres, sans que le capitaine ait même pu enlever la correspondance et ses instruniens: la compagnie d’assurance maritime se croit en droit d’attaquer comme responsable l’expéditeur de la caisse.

Ceasülté sur cette grave question, voici les points que j’ai dû examiner d’après les renseiguemens fournis par lé capitaine, le livre de bord et les dépositions des voyageurs.

7500 grammes de phosphore étaient répartis dans seize boîtes en fer-blanc, et le même poids de chlorate en seize flacons. Les boîtes de-fer blanc, de 10 centimètres de haut sur 8 de large, remplies d’eau, avaient été soudées ; la caisse qui renfermait ces boîtes et ces flacons était séparée en deux par un faux-fond. Le chlorate occupait la partie inférieure, le phosphore la partie supérieure : chaque boîte était mise dans un compartiment, et le colis avait été placé dans l’arrière du bâtiment. Le capitaine a déclaré que, d’après la direction de la fumée, le feu avait pris entre le grand mât et le mât d’artimon ; car, s’il s’était développé sur l’avant du grand mât, le navire étant vent en arrière, et toutes les croisées de la dunette ouvertes, le courant d’air aurait chassé la fumée dans le logement de l’équipage placé à la proue. Le premier indice de l’incendie fut une légère fumée sortant de la cambuse : il s’y manifesta une odeur de toile goudronnée brûlée, et bientôt la envahit tout le navire et commença à pénétrer dans le logement et la dunette; le capitaine, les hommes de l’équipage, les passagers, s’accordèrent à signaler l’odeur du goudron, bien différente de celle du phosphore.

Pour que l’incendie provînt de l’inflammation de ce dernier corps, il eût fallu qu’il se fût fait une fissure à l’ime des boîtes, ou que l’une des parois eût été brisée par quelque choc, ou enfin que plusieurs parois d’une ou de diverses boîtes se fussent séparées. Dans le premier cas, l’eau se serait écoulée peu-à-peu, le phosphore aurait abgorbé l’oxygène de l’air et n’aurait pu s’en»*

flammer ; dans le deuxième et surtout dans le troisième, le plios* phore aurait brûlé, et déterminé l’inflammation de la paille, et par suite celle du bois ; les flacons de chlorate auraient été brisés, et une violente déflagration aurait été le résultatdu contact du phosphore avec ce sel : mais V odeur particulière de ce corps ^ la fumée Manche produitepar V acide phosphorique, la lumière et la fulmination résultant de l’action dû phosphore sur le chlorate auraient dévoilé la cause de l’incendie.

Celte cause n’était donc pas le colis^ignalé, mais l’inflammation de quelque toile enduite de goudron, ou celle de coton imprégné d’huile, ou toute autre du même genre, dont les effets ont été tant de fois observés.

Sans doute, une fois parvenu au point occupé parie colis en question, l’incendie y a trouvé un nouvel et grave élément d’accroissement ; mais alors le navire était perdu et l’équipage ne pouvait trouver de salut que dans la fuite.

Cet exemple montre combien de renseignemens sont nécessaires au chimiste pour la solution de certaines questions.

II. — Un propriétaire a fait marché avec un entrepreneur pour la réparation d’une maison ; la peinture doit être à l’huile et à trois couches. Une difiicuité s’élève entre les parties relativement à l’exécution du devis : le propriétaire prétend que l’entrepreneur n’a donné qu’une couche de peinture à l’huile sur une de peinture à la colle. Le tribunal consulaire a besoin d’être éclairé sur l’exécution des clauses du marché. Voici comment l’expert •doit procéder :

On gratte sur ^n certain nombre de points la peinture jusqu’à vif, en plaçant chaque échantillon dans un papier portant une indication précise. Chaque partie de la peinture est traitée par l’éther à chaud, pour dissoudre l’huile, que l’on obtient par évaporation spontanée ; le résidu est bouilli avec l’eau, qui en extrait la gélatine, s’il en a été employé, et l’évaporation la fournit. Le résidu insoluble se compose de carbonate de chaux.

L’existence de la peinture à la colle étant prouvée, l’expert peut même indiquer avec quelque certitude si une ou deux cuuchesde celle peinture ont été appliquées; il tire celte connaissance des quantités relatives d’huile et de gélatine.

III. — Un marchand s’esl engagé à fournir de V huile destinée à des usages industriels ; il est attaqué par son acheteur comme ayant mêlé à son produit de Xaeidê oléique : un chimiste est chargé d’examiner le produit. Les alcalis carbonâtés n’agissent pas sur les huiles, et dissolvent au contraire l’acide oléique ; ôn peut donc prononcer sur la nature et même sur la proportion des substances niélangées.

IV. — Un marché a été conclu pour l’acquisition ÿhuile d’olives àesüaée à la fabrication du savon; le fabricant prétend que celle qui lui est fournie renferme des huiles de graines : c’est encore au chimiste à prononcer.

L’huile d’olives agitée avec de l’azotate de protoxyde de mercure fait à froid, ou mieux avec de l’acide hypo-azotique, se solidifie très promptement; les huiles de graines n’arrivent au même état qu’après très longtemps : le mélangé présente des qualités intermédiaires, suivant les proportions.

On pèse dix grammes d’huile dans un tube "bouché ou dans un petit flacon, on y ajoute 3 décigrammes d’acide hypo-azotique mêlé avec 9 d’acide azotique; on agite jusqu’à ce que la liqueur se trouble ; et l’on compte ensuite le temps employé pour la solidification.

Voici les temps employés pour la solidification de certaines huiles, et la couleur que présente le produit :

Couleur du mélange.

Nombre de

Bapport âvee riiuUe d'oiives.

Étuile d’olives"

vert-b!euâtre

— d’amandes douces •

blanc sale

— — amères

vert foncé'

— de noisettes

vert-bleuâtre

' — de colza

jaune brun

V. — De la sophistication des tissus. On peut, à l’aide du microscope, constater la nature des matières employées à la confection des tissus, et reconnaître, par exemple, si du coton a été mélangé à la laine, à la soie ou au fil de lin ou de chanvre, qui auraient dû être seuls employés : mais la chimie vient ajouter quelques caractères à ceux que fournit le microscope.

On sait que la laine de mouton est pleine et homogène, tandis que les poils courts et raides de la plupart des rurainans ofîrent

des cavités aérifères plus ou moins régulières; que la surface de la laine est hérissée d’écailles inégales appliquées en recouvrement de bas en haut et qui lui donnent la propriété de se feutrer. Mais il existe de très grandes différences de grosseur entré les laines de diverses qualités : les laines communes sont épaisses de 3 à 4/100® de millimètre ; les laines fines ont à peine 24/1000® et quelquefois même n’atteignent pas 20/1000® de millimètre. Lorsque la laine est usée par le frottement, les aspérités de la surface ont disparu ; elle se fend et se désagrège en fibres quand on l’écrase.

Les fils dé coton sont des tubes fermés â leurs deux extrémités et remplis d’une substance qui les empêche de s’imbiber de liquide. — Ceux de chanvre et de lin sont des tubes ouverts et dont le rouissage a détruit la matière qui les remplissait.

La soie, fournie par la solidification d’une substance niolle étirée par le ver, n’offre aucune structure régulière : elle se présente en filamens irrégulièrement aplatis, dont l’épaisseur varie de 7 à 15/1000® de millimètre, et qu’on distingue facilement de la laine fine par les écailles qui garnissent la surface de celle-ci.

L’acide azotique jaunit immédiatement la soie, plus lentement la laine, et ne colore ni le lin ni le chanvre. M. Lassaigne a profilé de celte propriété de l’acide azotique pour reconnaître si un tissu quidevrait ne renfermer que de la laine ou de la soie contient au contraire du coton, du lin ou du chanvre. On mouille le tissu avec de l’acide azotique du commerce, on l’étend sur une assiette ou une soucoupe de porcelaine, que l’on expose l’été au soleil, ou l’hiver près du poêle : au bout de 7 à 8 minutes, tous les filamens de laine ou de soie sont colorés en jaune, les autres restent blancs; on lave bien le morceau d’étoffe, on le tord et on fait sécher ; à l’œil nu ou à la loupe, on distingue avec la plus grande facilité et l’on peut compter les fils colorés et ceux qui sont incolores, et prononcer alors sur là nature du tissu.

Si le tissu à examiner était teint d’une coulent quelconque avec une substance organique, le contact de l’acide, prolongé assez longtemps pour détruire cette couleur, fournirait les mêmes caractères ; ou mieux, on blanchirait d’abord le tissu par le moyen du chlore.

VI. — Les nombreux procès en contrefaçon et ceux qui sont relatifs aux brevets d’invention exigent aussi très fréquemment les lumières des chimistes, soit qu’il s’agisse d’analyser des produits ou de vérifier si les procédés spécifiés dans les brevets fournissent réellement les produits annoncés , soit qu’il s’agisse de comparer plusieurs procédés , d’examiner la valeur des moyens connus antérieurement et de signaler les différences qui existent entre eux et les procédés brevetés.

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