‹ Traité de médecine légale, contenant le traité des exhumations juridiques (volume 2)Chapitre 5 sur 20 · VII · texte numérisé non relu

VII

De V alcool.

Comment peut-on reconnaître que l’empoisonnement a eu lieu par l’alcool?

Caractères de l’alcool. 'L’alcool est un liquide transparent, incolore, doué d’une odeur forte qui le caractérise , et qui est d’autant plus prononcée que l’alcool est plus concentré ou plus déphlegmé ; sa saveur est chaude et caustique. Il ne rougit pas Yinfusum de tournesol ; il est plus volatil que l’eau, et brûle avec une flamme blanche lorsqu’on l’approche d’ijn corps en ignition^ Il ne précipite ni le vin, ni le cidre, ni la bière, ni le

café î mais il coagule une foule de matières organiques végétales et animales dissoutes dans l’eau, dont il s’empare.

S’il s’agissait d’en démontrer la présence à la suite d’un empoisonnement, on soumettrait à la distillation au bain-marie, les matières suspectes vomies ou celles que l’on aurait retirées du canal digestif; le liquide alcoolique obtenu dans le récipient contenant beaucoup d’eau, serait distillé de nouveau au bain-marie après l’avoir mélangé avec du chlorure de calcium solide; les premières portions recueillies dans le récipient contiendraient de l’alcool à un degré de concentration suffisant pour bien conserver son odeur, et pour être enflammé à l’aide d’un corps en ignition.

Symptômes déterminés par les liqueurs alcooliques. Les boissons spiritueuses prises à une certaine dose occasionnent l’ivresse, maladie dans laquelle on peut distinguer trois degrés diflerens , qui me semblent avoir été parfaitement décrits par M. Garnier, médecin à Montargis. Le premier degré, dit-il, s’annonce par la rougeur du visage ; les yeux s’animent, le front se déride, la figure s’épanouit et respire une aimable gaîté; l’esprit est plus libre, plus vif; les idées sont plus faciles; les soucis disparaissent ; les bons mots , les doux épanchemens de l’amitié , de tendres aveux les remplacent ; on parle beaucoup, on est indiscret, les propos sont un peu diffus, èt déjà l’on commence à bégayer.

Le second degré de l’ivresse est caractérisé par une joie bruyante, turbulente, par des éclats de rire immodérés, des discours insensés , des chants obscènes, des actions brutales, en rapport avec l’idiosyncrasie des individus ; par une démarche vacillante, incertaine, analogue à celle des enfans; par des pleurs stériles , lè trouble des sens , la vue double , les yeux hagards, sombres , et des tintemens d’oreille ; la langue , embarrassée, articule avec peine les sons ; il y a quelquefois écume à la bouche; le jugement devient faux, la raison disparaît ; rien ne règle plus nos penchans et nos appétits grossiers. Quelquefois, un délire furieux succède; le pouls est plus développé, le hattement des artères carotides plus sensible ; la face est rouge, vultueuse; les veines du cou sont gonflées , la respiration précipi-

tée ; i’haleine est vineuse ; il y a des rapports aigres, des envies de vomir, des vertiges, des chutes imminentes, puis complètes : la somnolence et l’état de vertige croissent ; la face dévient pâle, cadavéreuse ; les traits sont affaissés ; des vomissemens abondans de matières quelquefois aigres, l’excrétion involontaire de l’urine et des matières fécales se manifestent, ainsi qu’une céphalalgie violente; la perte totale des sens ; enfin, un sommeil profond qui dure plusieurs heures , et pendant lequel la transpiration est très abondante, et amène la terminaison de cet état pénible. Les fonctions reviennent peu-à-peu à leur état primitif; la tête est encore douloureuse et pesante ; la langue est chargée, la bouche pâteuse ; il y a soif, et il reste du dégoût pour les alimens, et des lassitudes dans tout le corps.

Le troisième degré de l’ivresse est un état vraiinent apoplectique; on observe l’abolition des sens, de l’entendement; la face est livide ou pâle, la respiration stertoreuse; l’individu ne peut plus se soutenir; la bouche est écumeuse, le coma se déclare, et le sentiment est plus ou moins complètement perdu. Cet état peut durer pendant trois ou quatre jours, et se terminer par la mort. Morgagni fait mention d’un homme d’un âge mûr qui resta ivre avec aphonie pendant trois jours, et mourut le quatrième sans éprouver de convulsions.

On sait que l’abus prolongé des boissons spiritueuses détermine une série de maladies, dont voici les principales ; irritation de Testomac et du canal intestinal, pyrosis, vomissemens, dysphagie, squirrhe de l’estomac, diarrhée, hépatite, jaunisse, engorgèmens du système de la veine porte, ophthalmies, éruptions cutanées, congestion vers la tête, apoplexie, ramollissement des os, hydropisies, diabètes, ulcères, gangrène, scorbut, combustion spontanée, delirium tremens, spasmes, épilepsie, paralysie, émoussemens et hallucinations des sens, maladies mentales, impuissance et stérilité, etc.

Lésions de tissu dévelo-ppées par les liqueurs alcooliques. Lorsqu’on introduit dans l’estomac une assez grande quantité d’alcool pour déterminer la mort, on observe, en faisant l’ouverture des cadavres , que ce viscère est fortement enflammé : il en

est quelquefois de même de quelques autres parties du canal intestinal.

Action de l’alcool sur l’économie animale. 1“ L’homme, les chats, les lapins et les chiens soumis à l’influence de l’alcool éprouvent à-peu-prês les mêmes symptômes : une petite dose de cette liqueur étendue de beaucoup d’eau suffit même pour enivrer les chiens, 2“ L’ivresse produite par l’alcool peut être le résultat de l’injection de cette liqueur dans l’estomac et dans le tissu cellulaire sous-cutané , ou de V inspiration d’un air fortement chargé de vapeurs alcooliques. 3“ L’action de l’alcool est plus vive lorsqu’il est introduit dans l’estomac que dans le cas où il est appliqué sur le tissu cellulaire sous-cutané. 4® Il commence par exciter fortement le cerveau, puis il détermine le coma et l’insensibilité; il agit par conséquent autrement que l’opium (f'. p. 662). 5“ Les accidens fâcheux qu’il occasionne paraissent être le résultat de l’action qu’il exerce sur les extrémités nerveuses, et qui se propage au cerveau, autant que de son absorption. 6° Il développe une vive inflammation de l’estomac lorsqu’il a été mis en contact avec cet organe ; mais cette inflammation ne peut pas être regardée comme étant exclusivement la cause des effets qu’il produit, puisqu’on les observe également presque tous lorsqu’on l’injecte dans le tissu cellulaire sous-cutané, et que dans ce cas il est impossible de découvrir la moindre trace d’inflammation en faisant l’ouverture du cadavre. T II coagule le sang, et tue subitement les animaux quand il est injecté dans la veine jugulaire. Suivant M, Flourens, il agit spécialement sur le cervelet, lorsqu’il est administré à une dose déterminée, et n’altère que les fonctions attribuées à cet organe : si la dose est plus forte , les parties voisines du cervelet sont atteintes. Quoi qu’il en soit, l’action de l’alcool produit toujours une effusion sanguine, apercevable à l’œil, ou à travers les parois crâniennes des petits oiseaux : cette trace matérielle comprend la portion de l’encéphale qui a été affectée ÇV. p. 640).

De l’éther sulfurique.

Comment peut-on reconnaître que l’empoisonnement a eu lieu par l’éther sulfurique?

Caractères de V éther sulfurique. Il est liquide, incolore, doué d’une odeur forte et suave qui le caractérise, et d’une saveur chaude et piquante ; il est beaucoup plus léger que l’eau, et très volatil ; il bout à 35°,6' sous la pression dé 76 centimètres ; il ne rougit point l’eau de tournesol lorsqu’il a été convenablement purifié. Il brûle avec une flamme blanche très étendue et fuligineuse, quand il est mis en contact avec un corps en ignition.

Ether sulfurique phosphore {V. page 5â).

Mélange de parties égales d’éther et d’alcool (Liqueur minérale anodine d’Hoffmann). Ce mélange a une odeur éthérée ; lorsqu’on l’approche d’un corps en ignition, il brûle d’abord avec une flamme blanche, qui ne tarde pas à être mêlée de bleu ; il ne laisse point de résidu. Si, après avoir mis dans un verre à expérience environ 30 grammes d’eau distillée, on verse peu-à-peu 1 gramme de ce liquide, il reste à la surface ; si on agite pendant une minute, une grande partie de l’éther se vaporise , l’autre partie se dissout'dans l’eau, ainsi que l’alcool, en sorte qu’on ne remarque plus les deux couches. En substituant V éther à la liqueur d’Hoffmann, on obtient les deux couches, lors même que l’agitation a été prolongée pendant plus de deux minutes : X alcool au contraire se mêle intimement avec l’eau dès qu’on l’agite avec ce liquide.

Action de l’éther sulfurique sur l’économie animale.

On s’est beaucoup occupé, dans ces derniers temps, des effets de l’inhalation de l’éther et notamment de l’insensibilité des individus qui l’ont respiré, insensibilité telle que, dans la plupart des cas, ces individus peuvent subir les opérations chirurgicales les plus graves, sans éprouver la moindre douleur et même souvent sans savoir qu’ils ont été opérés. On s’est demandé comment agissent les vapeurs d’éther et si elles déterminent l’ivresse ; les uns ont répondu par l’affirmative; d’autres, en petit nombre, n’ont pas cru devoir adopter cette opinion. Les propriétés enivrantes de l’éther avaient pourtant été mises hors de doute par moi en 1815, comme on peut le voir par le passage suivant de la édition de ma Toxicologie générale.

Eccpérience A huit heures du matin, j’ai introduit dans l’estomac d’un

petit chien robuste \ 6 grammes d’éther sulfurique, et j’ai lié l’œsophage. Deux minutes après, l’animal a fait des efforts pour vomir, qu’il a renouvelés quelques instans après. Au bout de cinq minutes, il a éprouvé des vertiges qui n’ont pas tardé à devenir très intenses. Âhuit heures dix minutes, il ne pouvait plus se tenir debout ; tous ses muscles semblaient avoir perdu leur contractilité : il n’offrait aucun mouvement convulsif, et les organes des sens jouissaient de toutes leurs facultés ; de temps à autre, il appuyait la tête sur le sol et faisait des efforts infructueux pour se relever; la respiration était gênée et accélérée. A huit heures seize minutes, il a poussé des cris plaintifs, et a cherché de nouveau à -Vomir. Quelques inslans après, il a cessé de se plaindre, et il est tombé dans un état de grande insensibilité ; ses membres étaient très flasques. A huit heures quarante-cinq minutes, il s’est plaint de nouveau et paraissait beaucoup moins assoupi, il s’est contourné en différens sens pour se relever, et ce ^n’est qu’au bout de cinq minutes qu’il y est parvenu ; ses extrémités postérieures n’étaient point paralysées, mais il était tourmenté de vertiges qui rendaient sa démarche chancelante ; la respiration continuait à être gênée et accélérée. A neuf heures, il est tombé de nouveau, et il a été plongé dans un état de grande insensibilité. Il est mort à onze heures. On l’a ouvert à midi et demi. L’estomac contenait une petite quantité d’un.fluide visqueux, brunâtre ; sa membrane muqueuse offrait, dans toute son étendue, une couleur rouge noirâtre ; elle était fortement enflammée ; les autres tuniques de ce viscère étaient d’un rouge vif; la membrane interne du duodénum était un peu enflammée ; le reste du canal digestif était sain ; le cœur renfermait du sang noir en partie fluide, en partie coagulé; les poumons étaient gorgés de sang fluide.

Expérience Ahuit heures du matin, j’ai injecté dans le tissu cellulaire de la partie interne'de-la cuisse d’un petit chien faible 44 grammes d’éther sulfurique. À neuf heures, l’animal n’avait éprouvé aucun phénomène remarquable. A huit heures du soir, il a poussé des cris plaintifs, qu’il a souvent renouvelés pendant la nuit; sa démarche était chancelante. Le lendemain, il était un peu abattu. Cet état a continué jusqu’à la fin du quatrième jour, où il a expiré. ,

; Observation 4 r®. Un jeune homme, pour avoir respiré de la vapeur d’éther sulfurique, tomba dans un état d’insensibilité, présenta les symptômes de l’apoplexie pendant plusieurs heures, et serait mort infailliblement si l’on ne l’eût transporté à l’air libre et si l’on n’eût employé les moyens convenables {Ârch. gén. de médee. , tome xxvi, page 267).

Observation 2^. Un homme ayant respiré pendant quelque temps de la vapeur d’éther sulfurique, fut pris d’une léthargie intermittente qui dura trente-six heures, avec accablement extrême, petitesse du pouls, etc. (Christison, ibid.).

J’avais conclu de mes expériences que l’éther agit sur les ani-

maux à-peu-près comme l’alcool, mais avec plus d’énergie, et l’on sait qu’en parlant de l’alcool J’avais dit qu’il produisait l’ivresse lorsqu’il était inspiré {V . p. 820).

Voici maintenant ce que nous lisons dans un Mémoire de M. Blandin, intitulé De l’usage des inhalations d’éther dans les opérations chirurgicales (mars 1847).

Tout le monde reconnaît aujourd’hui que les sujets soumis aux inhala tions éthérées sont bientôt pris d’une ivresse véritable, analogue, mais non semblable à celle que produisent les alcooliques ; cet état présente des périodes nettement tranchées, qu’il importe, avant tout, de bien fixer, et que l’on peut étudier, à-la-fois, dans le moment du développement et vers l’époque de la décroissance des phénomènes.

Dans la première période, que l’on peut appeler de préparation, il n’y a pas encore ivresse ; l’élher n’a pas commencé à exercer son action spéciale sur le système nerveux ; mais absorbé par la surface pulmonaire qu’il touche la première, et qu’il irrite parfois d’une manière fatigante, il est rapidement distribué par les vaisseaux dans toute l’économie animale, et de tous côtés il va porter une excitation insolite, qui se traduit à l’extérieur par un trouble et une agitation remarquables.

, Dans la seconde période, que l’on peut appeler, avec M. Longet, période d’éthérisation des lobes cérébraux, les phénomènes deviennent plus tranchés, l’ivresse se prononce; les sujets éprouvent de la pesanteur de tête, des étourdissemens, des tintemens d’oreille; ils ont de la peine à se soutenir sur les jambes s’ils s’étaient tenus debout jusque-là. Les uns paraissent accablés ; les autres ressentent une excitation insolite, parfois même une raideur comme tétanique ou des secousses convulsives; ceux-ci versent des larmes, ceux-là sont pris d’un rire sardonique ; quelques-uns veulent parler et la parole expire sur leurs lèvres ou n’est produite qu’incomplétement et sans suite ; d’autres restent silencieux, réfléchis, et paraissent étudier ce qui se passe en eux-mêmes.

Les phénomènes variés et le trouble intellectuel qui caractérisent cette deuxième période, ne permettent pas de douter un seul instant que Téther ait porté son action sur les lobes du cerveau ; mais son influence n’a pas encore dépassé les limites de ces organes; aussi les sujets demeurent-jls jusque-là parfaitement sensibles aux excitations extérieures ; ils réagissent avec force contre les impressions douloureuses; ils s’agitent, cherchent à fuir, et font entendre des cris qui paraissent même plus plaintifs et plus prolongés que ceux que profèrent les individus non éthérisés dans les mêmes circonstances ; seulement ils neconservent aucun souvenir de ce qui leur a été fait, et ils paraissent fort surpris quand on leur en parle, après leur retour à la raison.

Dans la troisième période, que l’on peut appeler, avec M. Longet, peV

rîode d’éthérisaUon de la protubérance, la scène change complètement. A l’excitation précédente succède un état de résolution de tout le corps ; la ■vie de relation est momentanément suspendue 5 il n’y a plus trace de sensibilité aux excitations extérieures; l’action reflexedela moelle est entièrement abolie ; les muscles du squelette demeurent immobiles; les paupières supérieures s’abaissent; les yeux sont fixes, humides, et la figure inanimée; les mouvemens respiratoires plus précipités jusque-là , se ralentissent de plus en plus ; le cœur seul paraît déployer plus d’activité que de coutume : ses batlemens sont plus précipités ; V hématose est troublée : le sang qui parcourtles artères n’est pas brun d’abord , comme l’a cru M. Amussat ; mais peu-à-peu il devient moins rose qu’à l’état normal, et il n’acquiert guère la teinte du sang veineux, que dans les cas où l’on prolonge très long-temps l’inhalation ; enfin, il résulte des expériences de M. Longet, <}ue l’insensibilité n’est pas bornée, dans cette période, aux parties extérieures , mais qu’elle s’étend à la protubérance annulaire qui était restée intacte jusque-là.

L’insensibilité et l’abolition des mouvemens qui caractérisent cette troisième période, sont les phénomènes les plus avancés de l’ivresse éthérée; à partir de ce moment, on peut, à volonté, suivant que l'on cesse ou que l’on continue l’inhalation, dissiper cette ivresse ou la prolonger un certain temps; si l’on cesse l’inhalation, le sujet repasse successivement par tous les états qu’il a déjà subis lors du développement des phénomènes : à l’assoupissement et à l’insensibilité succèdent l’agitation et le délire; et ces symptômes s’elfacent un peu plus tard pour faire place à un trouble et à un malaise général, qui accusent encore la diffusion de l’éther par toute l’économie, comme au commencement de l’inhalation.

Les trois périodes ascendantes et descendantes de l’ivresse éthérée, ont les mêmes caractères ; elles se correspondent très exactement, et cepen-^ dant il existe entre elles une différence très réelle, que nous nè pouvonsomettre de signaler ici : les premières se succèdent parfois avec une telle rapidité, chez certains individus, qu’elles paraissent, en quelque sorte; confondues ensemble, et qu’il est difficile de les distinguer les unes des autres ; les secondes, au contraire, se déroulent avec lenteur, dans un ordre parfaitement régulier, et, pour cette raison , elles se prêtent admirabtement à l’étude physiologique de l’éther.

Si l’on ajoutait une foi entière aux premières publications auxqueBe» la question de l’élher a donné lieu, on croirait que tous les sujets soumis à l’action de cet agent éprouvent une sensation de bien-être indéfinissaèle, et que leur sommeil est toujours traversé par les rêves les plus délicieux ; mais, il n’en est pas ainsi ; les songes de l’ivresse éthérée, comme ceux du sommeil ordinaire, sont simplement en rapport avec l’âge, les goûts, les habitudes et les préoccupations habituelles des sujets : la jeune fille rêve à ses plaisirs, la femme lascive voit l’objet de son amour, le dévot se croit dans le paradis, l’homme occupé songe à ses affaires ; un pêcheur auquel nous pra-

tiquions ces jours derniers l’ablation d’une tumeur du col, croyait tenir dans ses filets un brochet monstrueux, etc.

Bien loin d’être toujours gracieux, toujours agréables, les rêves des sujets éthérisés ont, en général, le caractère d’un cauchemar ; ceux qui les éprouvent voient presque toujours leur échapper le but vers lequel ils croient marcher, ou bien ils ne parviennent à l’atteindre qu’après avoir surmonté mille obstacles; un de mes opérés, qui déteste l’odeur de l’éther, rêvait qu’on voulait le forcer à en respirer la vapeur, et que, ne pouvant autrement se soustraire aux obsessions dont il était l’objet, il n’avait trouvé rien de -mieux que de se jeter dans un puits ; un autre, ennemi naturel du calembourg, était mis dans l’obligation d’en faire un pour sortir d’embarras; un troisième, retenu captif; s’écriait à son réveil : Laissez-moi, laissezr-moi, je sms décidé à faire des révélations.

Quoi qu’il en soit, les songes et les autres phénomènes de l’ivresse éthérée n’ont pas grande ténacité ; ils se dissipent assez promptement ; cependant on se tromperait si l’on croyait que l’influence de l’éther est aussi légère que le disent quelques personnes; en effet, les solides' et les fluides de l’économie animale ont été si bien pénétrés par cet agent, qu’ils en conservent l’odeur caractéristique pendant un certain temps, et que vingtquatre heures après l’expérience, cette odeur est encore reconnaissable dans la matière de la transpiration, dans l’urine et dans l’air expiré; la plupart des malades éprouvent pendant plusieurs heures, quelques-ims même toute la journée, une céphalalgie et une pesanteur de tête remarquables ; les expériences que nous avons faites, M. Longet et moi, ne nous laissent aucun doute touchant la congestion du cerveau qui suit les inhalations. MM. Jobert, Baudens, Ricord et plusieurs autres ont fait de semblables observations sur l’homme ; nous-même nous avons été deux fois obligé de faire saigner des opérés pour remédier à cette congestion. Enfin, au retour, il se manifeste souvent une sorte de réaction nerveuse qui rend les sujets plus irritables et plus sensibles qu’à l’état normal.

Si l’on veut bien se reporter à ce qui a été dit des phénomènes qui caractérisent la troisième période de l’ivresse éthérée, on appréciera facilement l’intérêt que doit inspirer cette période véritablement chirurgicale, la seule, en effet, pendant laquelle il est possible, en raison de la complète insensibilité des sujets, de les soumettre, sans les faire souffrir, aux plus douloureuses opérations ; et, en même temps, on comprendra sans peine l’importance de toutes les questions qui s’y rattachent.

En bien ! en cet instant de l’inhalation éthérée, deux préoccupations se présentent à l’esprit du chirurgien ; la mort peut-elle être le résistât de l’inhalation, si on continue celle-ci au-delà du moment où les sujets sont devenus insensibles aux excitations extérieures ; 2° ce fatal événement, s’il est possible, arrive-t-il bien loin de l’époque où l’insensibilité a été absolue?

Il est impossible de conserver le moindre doute sur le premier point ; continuée pendant un temps qui varie suivant la force et la disposition par-

ticulière des sujets, l’inhalation de l’éther produit la mort. Les expériences physiologiques sont positives à cet égard,; après avoir porté son action stupéfiante sur la protubérance annulaire et sur les tubercules quadrijumeaux, l’éther agit de même sur le bulbe rachidien , véritable nœud vital, suivant l’expression caractéristique de M. Flourens, et devient cause de mort en suspendant les phénomènes respiratoires.

La distance qui sépare le commencement de la période à’étiiérisatim de la protubérance ûe celle de Y éthérisation du bulbe rachidien, est, après la précédente, la question qu’il est le, plus urgent de résoudre dans l’intérêt de l’avenir des inhalations éthérées; en effet, il importe avant tout au chirurgien de savoir jusqu’où il peut, sans dang.er, continuérces inhalations.

' Or, des expériences qui nous sont communes avec M. Longet nous ont appris que> lorsque l’on continue l’inhalation, l’abolition des phénomènes respiratoires suit de très près l’abolition de la sensibilité, et que, par exemple, les lapins sont à quatre, six ou huit minutes de la mort, lorsqu’ils sont arrivés à cette période de l’ivresse éthérée que nous attendons chez nos malades pour les opérer.

Mais il ne suffit pas, pour lé but que nous poursuivons, d’analyser les curieux phénomènes de l’ivresse éthérée, et d’avoir démontré que , pour les produire, l’éther agit sur les différons centres nerveux successivement, et suivant un ordre régulierj du cerveau vers la moelle, de celle-ci vers la protubérance, et même, à la fin, de la protubérance vers le bulbe rachidien; il importe, en outre, de déterminer, s’il est possible, le mode particulierde cette action, afin d’estimer jusqu’à quel point elle peut demeurer indifférente pour l’organisme, jusqu’à quel point elle peut influer sur l’issue de nos opérations.

Si l’on s’en tenait aux premières apparences, on pourrait se figurer avec quelques personnes, que l’action de l’éther consiste en un simple engourdissement des sujets, et qu’elle se réduit, en définitive , à la production d’un sommeil un peu plus profond que le sommeil ordinaire; mais une telle opinion ne pourrait soutenir le plus léger examen, et n’a d’ailleurs pas besoin d’être discutée après les résultats fournis par les vivisections ; ce serait un singulier sommeil, en effet, que cet état qui permet, sur un animal, sans le réveiller, de tirailler, d’arracher même le nerf sciatique, de traverser, de labourer la protubérance annulaire dont là' sensibilité est si exquise dans les conditions normales.

La lésion de l’hématose, que l’on observe à un certain degré chez les sujets soumis aux inhalations éthérées et que nous avons signalée, a fait demander si, en réalité, toute leur action ne consisterait pas à produire un commencement d’asphyxie, et si la mort n’arriverait pas chez les animaux que nous mettons en expérience, uniquement parce que se trouvant privés d’air dans nos appareils, l’asphyxie serait portée chez eux à son sumwttîu de développement.

Il suffirait, pour trancher cette difficulté, de dire que nous avons réussi à

produire Tivresse éthérée et la lésion de l’hématose, en portant l’éther ailleurs que sur la surface pulmonaire , en l’injectant, par exemple, dans le tissu cellulaire sous-cutané; mais la question mérite un plus sérieux examen.

D’abord, il est aisé de montrer que le reproche relatif aux animaux sur lesquels nous expérimentons, ne s’adresse qu’aux physiologistes peu rigoureux ; en effet, si l’on place un animal dans une boîte spacieuse, largement ouverte, supérieurement et inférieurement, de manière qu’il y règne un courant d’air continu, et qu’on se borne à mettre sous son. nez une éponge imbibée d’éther, à coup sûr cet animal ne manque pas d’air respirable dans un tel appareil. Eh bien ! cela ne l’empêche pas, comme nouâ l’avons vu avecM. Longet, si c’est un lapin, de mourir en vingt ou trente minutes, c’est-à-dire dans un temps rigoureusement semblable à celui dans lequel il succomberait, si l’éther était inhalé avec l’appareil ordinaire.

En second lieu , si tout se réduisait dans l’inhalation, à une simple as- phyxie par privation d’air, on devrait observer les phénomènes de l’ivresse éthérée, et notamment la perte de sensibilité, dans l’asphyxie ordinaire, ce qui n’a pas lieu, ainsi que nous nous en sommes directement assurés sur des animaux auxquels nous avons lié Ja trachée-artère , ou que nous avons plongés dans le gaz azote ou dans l’hydrogène.

Cependant , qu’on ne conclue point de ce qui précède , que nous ne croyons pas à un peu d’asphyxie chez les sujets soumis aux inhalations éthérées ; loîn de là; non-seulement nous pensons qu’il en est ainsi, mais en^ core nous soutenons que les choses ne sauraient se passer autrement; en effet , avec les appareils les plus parfaits, les malades ne respirant qu’un mélange d’air et de vapeurs éthérées, mélange d’autant plus chargé d’éther, que la température à laquelle on opère est plus élevée, la quantité d’oxygène qu’ils inspirent, dans un temps donné, est bien inférieure à celle qu’ils puisent dans l’air libre pendant le même laps de temps ; et, par suite, il est impossible que leur sang artériel ne subisse pas, dans sa composition, des modifications proportionnées à cette différence.

Mais là ne se borne pas l’influence de l’éthérisation sur le fluide circulatoire ; nous croyons, en effet, contrairement à ce qu’ont avancé plusieurs personnes, que l’éther nuit directement à l’hématose, peut-être en paralysant l’action sur les poumons des nerfs pneumô-gastriques, mais certainement en se mêlant avec le sang, et le rendant moins propre à subir l’action oxygénante de l’air .

Afin de prouver cette assertion, nous avons mis comparativement dans deux verres séparés du sang veineux pris sur un animal sain non éthérisé, et du sang veineux également, mais pris sur un autre animal parvenu à la troisième période de l’ivresse éthérée ; nous avons laissé ces deux sangs en contact avec l’air, et, après quelques instans, nous avons vu le premier acquérir à la surface une teinte d’un beau rose, tandis que le second est devenu rose brun seulement. Au bout de quarante-huit heures, la différence S3.

était bien plus grande encore, et les résultats bien plus tranchés : le sang veineux normal formait un caillot ferme , d’un rose vif à la surface, d’un rose un peu plus foncé au centre, tandis que le sang éthérisé était plus aqueux et formait un caillot moins consistant, moins volumineux, et beaucoup moins rose extérieurement et intérieurement que le précédent (1).

Qu’on ne dise pas, du reste, que les modifications du sang que nous avons observées dans cette expérience étaient le résultat de l’asphyxie que produit inévitablement l’inhalation, comme nous l’avons fait remarquer précédemment ; non, car nous avons obtenu les mêmes résultats avec du sang pris sur des animaux que nous avions éthérisés en leur injectant de l’éther dans lé tissu cellulaire sous-cutané, et chez lesquels, par conséquent, il estimpossible de croire à l’asphyxié; nous devons même ajouter que du sang mêlé avec un peu d’éther dans un verre, nous a paru également réfractaire, jusqu’à un certain point, à l’action de l’oxygène.

En résumé, il se manifeste inévitablement un commencement d’asphyxie dans l’inhalation éthérée, et la lésion de l’hématose qui a lieu pendant l’ivresse dépend en partie de cette circonstance, et en partie de l’éthèr luir même, qui se combine avec le sang et lui communique des qualités particulières.

La lésion de l’hématose suffit-elle pour expliquer les phénomènes variés qui caractérisent l’ivresse éthérée? Nous ne le pensons pas. Nous croyons, en effet, que l’éther exerce une action spéciale à-la-fois sur le sang et sur le système nerveux, action analogue, sous quelques rapports, à celle de l’acide carbonique et de la vapeur du charbon. On sait, en effet, que les sujets, qui tentent de s’asphyxier à l’aide de la vapeur du charbon, perdent connaissance et sont frappés d’insensibilité à une certaine époque de leur asphyxie, à tel point que, s’il leur arrive de se laisser tomber sur le brasier qu’ils ont allumé dans l’intention de se détruire, ils supportent lès plus profondes brûlures sans éprouver aucune douleur, et sans se rappeler à leur réveil, lorsqu’on est venu à temps à leur secours, rien de ce qui leur est arrivé. Nous avons amputé plusieurs malades qui s’étaient trouvés dans ce cas ; et, d’autre part, nous avons constaté sur des animaux auxquels nous faisions res{)irer tantôt de l’acide carbonique pur, tantôt de l’acide carbonique mêlé avec parties égales d’air atmosphérique, que non-seulement il se manifeste, au bout d’un certain temps, une complète insensibilité, mais encore que la protubérance annulaire et les tubercules quadrijumeaux participent à cet état, comme dans l’ivresse éthérée.

(1) Les expériences de M. Lassaigne publiées daus le n® de mai du Journal de ■chimie médicale^ deux mois après le travail de M. Blandin, établissent en effet: 4“ que la proportion de sérum augmente après rinhalalion, et par conséquent que celle du caillot diminue; 2“ que le poids des globules dans la masse du sang éprouve aussi une diminution après l’inhalation de l’air éthérisé; 3“ que la quantité défibriné ne paraît pas généralement être inférieure à celle'qui se trouve dans le sang avant l’inspiration de l’air chargé de vapeur éthérée.

Il est évident, d’après ce qui précède, que les inhalations éthérées ne sont pas chose aussi simple qu’il semblerait au premier abord; et qu’appliquées d’une manière intempestive ou mal dirigées, elles peuvent devenir la source de graves accidens; toutefois, suit-il de là qu’il faille les blâmer, et qu’elles doivent être tout-à-fait rejetées du domaine de la pratique? Non, assurément; en tout, dans ce bas monde, l’abus et lé danger sont voisins de l’usage ; les agens les plus précieux de la thérapeutique sont souvent de violens poisons qu’on ne s’avise pas de proscrire pour cette raison, et qui, bien administrés, rendent tous les jours les plus grands services. Une seule conséquence ressort des faits que nous avons rapportés : il importe de marcher avec une grande prudence dans la voie encore mal connue qui nous est ouverte, et il faut,' le plus promptement possible, régler l’application du moyen nouveau qui nous est offert. »

Page 1