VIII
De l’empoisonnement par les substances gazeuses introduites dans les voies aériennes.
La plupart des gaz peuvent donner lieu à dés accidens fâcheux, et même déterminer une mort prompte, lorsqu’ils sont introduits dans les voies aériennes, seuls ou mêlés en quantité suffisante à de l’air atmosphérique. L’empoisonnement qu’ils déterminent a été improprement désigné sous le nom di asphyxie par les gaz. Je ne pense pas devoir retracer en détail les effets résultant de l’inspiration de toutes les substances gazeuses, plusieurs d’entre elles étant le produit de l’art , et ne se trouvant qu’acciden tellement dans l’atmosphère : jé m’attacherai particulièrement à faire connaître ceux des gaz permanens ou non qui peuvent être l’objet d’un rapport judiciaire. Il aurait peut-être été plus rationnel de ranger lés substances dont je parle dans l’une ou l’autre des classes de poisons que j’ai établies, que de les rassembler dans un article séparé ; néanmoins j’ai cru ne pas devoir le faire, parce qu’il m’a semblé difficile d’indiquer d’une manière exacte la place que chacune d’elles devait occuper.
Du gaz protoxyde d’azote.
Ce gaz est invisible et inodore ; il a une saveur douceâtre ; son poids spécifique et de 1,5204. Il est soluble dans l’eau. Lorsqu’on le met en contact avec une bougie qui présente quelques points
en ignition, celle-ci se rallume et brûle avec éclat ; dans ce cas, le gaz est décomposé et l’azote est mis à nu.
Les effets de ce gaz sur l’économie animale n’ont pas été les mêmes chez les différens individus qui l’ont respiré. H.Davy éprouva d’abord des vertiges , des piçotemens à l’estomac ; vers la fin de l’expérience la force musculaire augmenta, et il se déclara «ne sorte de délire gai qui finit par des éclats de rire. Proust ressentit seulement des étourdissemens et un malaise inexprimable. Lés essais tentés à Toulouse par une société d’amateurs confirment les résultats obtenus par Davy; cependant quelques personnes , loin d’éprouver de la gaîté , ressentirent une grande chaleur de poitrine; leurs veines se gonflèrent, le pouls devint accéléré; ils eurent des, vertiges, des éblouissemens ; les objets paraissaient tourner autour d’eux. Pfaff, en rendant compte des expériences faites à Kiel, dit : « Une des personnes qui ont respiré ce gaz a été enivrée très vite et misé dans une extase extraordinaire et très agréable. » Je me suis soumis aussi à une épreuve de ce genre : lé protoxyde d’azote sur lequel j’opérais était parfaitement pur, et j’ai été bientôt obligé de suspendre l’expérience : des vertiges , un malaise inexprimablé ,' une vive chaleur dans la poitrine, tels sont les symptômes que j’ai éprouvés, et qui ont amené une syncope qui a duré six minutes. Nysten a conclu d’une multitude d’expériences faites en injectant ce gaz dans les veinés ; 1“ qu’il se dissout avec la plus grande promptitude dans le sang veineux des animaux ; 2° qu’injecté par quantités de 30 à 40 centimètres cubes, il ne donne lieu d’abord à aucun effet primitif notable; mais que si on multiplie les injections, surtout si on augmente les doses, il finit par produire sur le système nerveux, des phénomènes analogues à ceux qu’il détermine lorsqu’on le respire en grande quantité, et que ces phénomènes peuvent être suivis de la mort, qui commence alors par le cerveau ; 3° que, malgré la solubilité du gaz protoxyde d’azote, si on en injecte à-la-fois une très grande quantité, par exemple, 200 à 300 centimètres cubes, il détermine sur-le-champ la distension du Icœur pulmonaire et la mort, qui, dans ce cas, commence par le cœur; h° qu’injecté en quantité considérable, mais insuffisante pou: produire des phénomènes nerveux mortels, et
avec les précautions nécessaires pour ne pas donner lieu à lâ distension du cœur, il peut occasionner du chahcellement dans la marche ; mais que cet effet cesse proujptement , et qu’il n’est suivi d’aucun accident consécutif grave; 5° qu’il n’occasionné aucun changement apparent dans le sang artériel {Recherches de physiologie et de chimie p. 77).
Du gaz hydrogène phosphore.
Le gaz hydrogène phosphoré, spontanément inflammable, ne doit pas m’occuper ici, parce qu’il ne sera jamais respiré ; en effet, il est décomposé dès qu’il a le contact de l’air. Le gaz hydrogène phosphoré qui rie s’enflamme pas spontanément , est incolore, d’une forte odeur alliacée; il brûle par rapproche d’un corps en combustion avec une vive lumière, en répandant des vapeurs blanches d’acide phosphorique et en déposant sur les parois de la cloche de l’oxyde rouge de phosphore.
Nysten dit qu’il j)eut être injecté dans le système veineux des animaux en petite quantité, sans déterminer d’accidens primitifs graves. Quoi qu’il en soit, en attendant que des recherches plus probantes ait été tentées à ce sujet, je dirai que tout porte à croire que ce gaz est rapidement absorbé et qu’il agit sur l’économie animale comme le phosphore très divisé, et même avec plus d’énergie.
Du gaz hydrogène arsénié.
Lé gaz hydrogène arsénié est incolore, doué d’une odeur alfiacée, à peiùe soluble dansl’eâu; chauffé jusqu’au rouge en vasés clos, il sé décompose en hydrogène et en arsenic; si on l’enflarrimé, il brûle avec une flamme bleue et laisse déposer de l’arsénie (p. 258). Il agit sur l’azotate d’argent et sur le chlorure d’or, comme il a été dit à la page 277. Il est excessivement délétère et agit à l’instar des préparations arsenicales. Au mois de juillet 1815 , Gehlèh s’occupait, avee M. Ruhlând, de recherches sur l’action réciproque de l’arsenic et de la potasse. Üne très faible proportion d’hydrogène arsénié fut inspirée par Gehlen durant ces expériences. Au bout d’une heure, il survint des vonrisseràens continuels, s’accompagnant de frissons et d’une grande faiblesse. Cés symptômes ne firent que s’accroître jusqu’au neuvième jour,
où la mort arriva au milieu de souffrances insupportables (Annales de physique et de chimie, t. xc, p. 110).
Je ne rapporterai pas ici un cas d’empoisonnement par ce gaz, décrit tout récemment dans plusieurs journaux de médecine, parce que rien ne prouve que, dans cette espèce, les accidens aient réellement été occasionnés par l’hydrogène arsénié.
Du gaz hydrogène hi-carhoné.
Ce gaz est incolore, insipide, d’une odeur faible à-la-fois éthérée et empyreumatique, sans action sur l’eau de tournesol, et d’un poids spécifique de 0,9814. Il éteint les corps enflammés; mais il brûle avec une belle flamme blanche au contact de l’air, par l’approche d’un corps en combustion, et donne de l’eau et du gaz acide carbonique sans dépôt de charbon. Il est peu soluble dans l’eau.
Les expériences de M. le professeur Lourdes sur les lapins et sur les pigeons prouvent que ce gaz est délétère par lui-même, malgré l’opinion contraire exprimée par Nysten (^Relation médicale des asphyxies par le gaz de l’éclairage. Strasbourg, 1841).
Gaz hydrogène protocarhoné. Tout porte à croire que ce gaz n’est pas nuisible par lui-même et qu’il agit à l’instar des gaz hydrogène et azote.
Pyrélaïnes. Il semble résulter de quelques expériences tentées par M. Lourdes, que certains carbures hydriques tenus en suspension dans le gaz de l’éclairage, sont doués de fort peu d’énergie, si tant est qu’ils en aient ; en effet, lorsque le gaz de l’éclairage a été privé de ces carbures, on l’a vu agir, à peu de chose près, avec autant d’intensité que lorsqu’il les contenait.
Du gaz acide carbonique.
Comment peut-on reconnaître que l’empoisonnement est le résultat de l’inspiration du gaz acide carbonique?
Le gaz acide carbonique se trouve dans certainès grottes des pays volcaniques, au fond de certains puits, dans plusieurs sources d’eaux minérales, etc.; il est mêlé à l’air atmosphérique dans les celliers , au-dessus des Cuves en fermentation , et dans les
fours à chaux. Il se produit toutes les fois que l’on fait brûler du charbon , de la houille , du bois , ou toute autre matière organique , ou bien lorsque des matières végétales et animales se pourrissent comme dans le fumier, ou qu’elles subissent un mode particulier de fermentation par suite de l’addition d’une autre substance, comme cela se voit dans les serres chaudes quand on a mélangé de la tannée aux matières végétales. Lorsqu’il s’agit de constater sa présence, on vide un flacon plein de sable parfaitement sec dans l’atmosphère dont je parle, puis on le bouche ; par ce moyen, le vase, se trouve rempli du gaz faisant partie de l’atmosphère suspecte ; on peut encore obtenir ce gaz comme il sera diiàlap. 846; quoi qu’il en soit, on place le flacon dansunecuve ou dans une terrine remplie d’eau, et mieux encore de mereurey de manière à ce que le goulot soit en bas ; on le débouche, et on transvase le gaz dans plusieurs petites cloches pleines de mercure ou d’eau, et dont l’extrémité ouverte plonge dans le liquide contenu dans la cuve ou dans la terrine ; on constate alors les propriétés suivantes : 1“ le gaz acide carbonique est incolore ; 2° il rougit faiblement l’eau de tournesol, surtout lorsque, après avoir fermé avec la main ou avec un obturateur l’extrémité ouverte de la cloche, on agite le liquide pendant quelques instans ; o“ il éteint les corps en combustion ; 4° il se dissout dans l’ean; 5° il précipite l’eau de chaux en blanc ; le carbonate précipité se dissout dans un excès d’acide carbonique, ou dans quelques gouttes d’acide azotique.
S’il s’agissait de déterminer la proportion de ce gaz qui pourrait exister dans une atmosphère; on verserait dans un grand ballon qui en serait rempli et dont le volume serait connu, un excès d’eau de baryte, on boucherait, et l’on agiterait jusqu’à ce qu’il ne se formât plus de précipité; le carbonate de baryte bien lavé, desséché et pesé, donnerait la proportion d’acide, puisque ce sel est formé de 77,66 de baryte et de 22,34 d’acide carbonique. On sait, d’ailleurs, qu’un mètre cube de ce gaz pèse 197 gràm. 41.
Si l’on veut s’assurer que le gaz soumis à l’examen contient de l’air atmosphérique, on en prend une nouvelle portion, on la mêle avec de l’eau et de la potasse caustique, et on agite pendant sept à huit minutes; par ce moyen, l’acide carbonique s’unit à la
potasse et à l’eau, et il ne reste plus que l’air atmosphérique, dont on peut constater les caractères. Il est inutile d’indiquer que ces diverses opérations doivent être faites sous l’eau, pour empêcher que le gaz ne se répande dans l’atmosphère.
Symptômes et lésions de tissu que détermine V acide earhonique seul ou mêlé à l’air, lorsqu’il a été introduit dans les voies aériennes: Ils sont à-peu-près les mêmes que ceux que détermine la vapeur du charbon (voy. p. 848). '
Action du gaz acide carbonique sur V écqnofnie animale. Il e&X délétère par lui-même, malgré l’opinion contraire émisé par Kystën, qui attribuait ses èifets toxiques à- ce qu’il ne contenait pas à l’état de liberté l’élémént indispensable à la respiration , l’oxygène. L^’empoisonnement qüè détermmèût le charbon de bois et la houille enflammés, la carbonisation des poutres ou l’air vicié que respirent les individus rassembFsen grand nombre dans des locaux resserrés, où l’air ne se rénouvelle pas facilement , est principalement occasionné par le gaz acide carbonique (F. pour plus de détails les articles Vapeur du charbon et Air NON renouvelé, aux pages 839 et 848.
Il résulte des expériences de Varin que les aniniauX périssent en trois minutes lorsqu’ils respirent de rair^atmosphériqüe inèlé à un cinquième de son volume de gaz- acide carbonique, et que la plus forte proportion à laquelle ce gaz puisse être ajouté à l’air sans le rendre nuisible à la respiration est de deux centièmes. D’après M. Leblanc, lorsque l’air contient 1 pour 100 d’aCide carbonique, les chiens sont très Souffrans, et le malaise est déjà très prunoncé quand la proportion de ce gaz est dè 5 pour 100 (Ann. de ehim. et de phys., 3® série, tomè v); Nous verrons , en parlant de la vapeur du charbon , que cêlle-cij àlOrs même qu’elle ne contiendrait que des quantités beàüUèüp plus faibles de gaz acide carbonique, serait susceptible doccasioRnèr la mort, parce que là , indépendamment de ce gaz ,‘ il y a dè l’oxyde de carbone, de l’azote libre et beaucoup moins d’oxygéüé que dans l’air atmosphérique 'or dinaire . . - ,
Nysten s’appuyait, pour soutenir l’opinion erronée qu’il avait émise, sur un certain nombre d’expériences qu’il avait tentées, et dont voici les principaux résultats. 1° Le gaz acide carbonique
peut être injecté en assez grande quantité dans le système veineux sans arrêter la circulation; il n’agit pas primitivement sur le cerveau, et lorsqu’on en injecte beaucoup plus que le sang ne peut en dissoudre, il détermine la distension de cet organe et la mort ; 2° lorsqu’il est injecté avec précaution , il n’occasionne qu’une faiblesse musculaire qui cesse au bout de quelques jours ; 3“ il peut être injecté à plus forte dose sans donner lieu à aucune lésion pulmonaire ; 4° il brunit le sang artériel, mais moins que ne le fait le gaz oxyde de carbone ; 5° il peut être injecté en petite quantité dans l’artère carotide sans déterminer aucun symptôme notable ; injecté en plus grande quantité, il produit l’apoplexie, qui paraît entièrement due à la distension outre mesure du système capillaire de la pulpe cérébrale.
Mais, comme l’a fait observer M. Collard de Martigny, si le gaz acide carbonique, injecté en petite quantité à-la-fois dans les veines, ne tue pas les animaux, ce n’est pas qu’il ne soit pas délétère, c’est qu’il se mêle au sang et sort par les vésicules pulmonaires au moment où ce liquide traverse les poumons. « Qu’on analyse, dit-il, l’air qui s’échappe des poumons pendant la respiration ordinaire d’un lapin ; qu’on lui injecte du gaz acide carbonique dans les veines et qu’on examine l’air expiré, on verra qu’il renferme plus d’acide carbonique. »
Dugazoxydédecarhone.
Comment peut-on recQUnaître que l’empoisonnement a eu lieu par ce gaz? ,
Le gaz oxyde de carbon^st incolore, transparent, inodore, insipide, sans action sur l’e* de tournesol, d’un poids spécifique de 0,9727. Il brûle à l’air avec une flamme bleue; lorsqu’on approche de lui un corps en combustion , et il se transforme en acide carbonique susceptible de précipiter l’eau de chaux ^en blanc (carbonate de chaux), tandis qu’avant la combustion il ne troublait point , cette eau alcaline. Il n’est pas sensiblement soluble dans l’eau. On le distingue de l’hydrogène protocarboné, seul gaz avec lequel il puisse être confondu , en le combinant dans un eudiomètre avec du gaz oxygène à l’aide de l’étincelle électrique -, il ne donnera que du gaz acide carbonique, tandis
que le gaz hydrogène carboné fournit, outre ce gaz, une certaine quantité d’eau.
Il se produit particulièrement lorsqu’on fait brûler de grandes masses de charbon à-la-fois , comme cela se pratique dans les hauts- fourneaux où l’on prépare le fer. Barruel disait avoir vu souvent des ouvriers empoisonnés pendant leur sommeil par le gaz oxyde de carbone , qui passait à travers les crevasses des fourneaux. D’après Parent-Duchâtelet, ce gaz se formerait aussi dans les petits fourneaux des fondeurs en cuivre, lorsqu’ils sont activés par le vent d’un soufflet {Dictionnaire de l’industrie^ tome I", page 549).
Action du, gaz oxyde de carbone sur l’économie animale. M- Tourdes a vu que les lapins n’ont jamais pu résister plus de vingt-trois minutes lorsqu’on les plongeait dans de l’air contenant un quinzième de son volume de gaz oxyde de carbone. A un trentième la mort arrivait au bout de trente-sept minutes. A un huitième les lapins succombent en sept minutes (ouvrage cité). Les moineaux meurent instantanément dans une atmosphère contenant 4 ou 5 ®/o de ce gaz et au bout de deux minutes si la proportion n’est que d’un centième ; si au moment de la mort apparente, on soustrait immédiatement l’animal à cette influence délétère , il pourra revenir peu-à-peu à la vie; mais ce n’est souvent qu’au bout de quelques heures que les phénomènes de paralysie se dissipent (Leblanc, Ann. de phys. et de chimie, S® série, t. v, p. 19). Le gaz oxyde de carbone est donc essentiellement délétère.
De l’air non %mouvelé.
Comment peut-on reconnaître que l’empoisonnement est le résultat de l’inspiration de l’air non renouvelé ?
L’air non renouvelé, qui a été respiré pendant long-temps par un ou plusieurs individus, contient à-peu-près autant d’azote que l’air atmosphérique ; mais il renferme beaucoup plus d’acide carbonique et de vapeur pulmonaire et moins d^oxygène libre.
Si l’on examine d’abord ce qui est relatif à V acide carbonique, on voit en adoptant les résultats indiqués par M. Dumas, qu’un homme consomme par heure tout l’oxygène contenu dans
90 litres d’aîr à-peu-près, et qu’il sort des poumons par heure aussi 33 centimètres cubes d’air, dans lesquels il y a 4 pour 100 d’acide carbonique en moyenne. Cela étant, la proportion d’air expiré dans les vingt-quatre heures serait de 8 mètres cubes. Dans les expériences qu'ilatentées sur lui-même, M. Dumas a vu que le nombre des expirations était de seize à dix-sept par minute, et que chacune d’elles fournissait 1/3 de litre d’air environ. En admettant dans cet air 4 pour 100 d’acide carbonique, on voit que la quantité de cet acide expiré dans les vingt-quatre heures s’élèverait à 305 litres 8,10. Que l’on juge maintenant de la proportion énorme de ce gaz qui existerait bientôt dans l’atmosphère d’une petite chambre close ou à peine, aérée, dans laquelle seraient réunies trente, quarante ou cinquante personnes : on appréciera encore mieux la rapidité avec laquelle se manifesteraient les effets nuisibles de cette atmosphère, lorsqu’on saura que si un adulte ne consomme "par heure que l’oxygène contenu dans 90 litres d’air, il commence déjà à être fortement incommodé lorsque l’air a perdu le tiers de l’oxygène qu’il doit renfermer: aussi M. Péclet assigne-t-il le nombre de 6 à 10 mètres cubes pour la ration d’air à fournir à un homme par heure , si l’on veut maintenir sa respiration dans de bonnes conditions.
J’emprùnterai au mémoire déjà cité de M. Leblanc quelquesuns des nombreux résultats qu’il a obtenus dans diverses analyses d’air confiné. Dans un dortoir de la salle [du Calvaire de la Salpétrière où se trouvent un grand nombre d’aliénés incurables, et qui n’a qu’une faible capacité, au bout d’une nuit de clôture , l’air fournissaitjusqu’à 8 millièmes d’acide carbonique, etl’on sait que l’air pur n’en contient gtière qu’un demi-millième. Dans un amphithéâtre de 1,000 mètres cubes de capacité où neuf cents personnes avaient séjourné pendant une heure et demie , il y avait plus de Ipour 100 d’acide carbonique, quoique deux portes fussent restées constamment ouvertes.
Quant à la vapeur aqueuse animalisée qui s’exhale par la transpiration cutanée et la transpiration pulmonaire, je dirai avec M. Leblanc qu’il résulte des expériences de Séguin et de celles qui ont été faites plus récemment par M. Dumas, que la quantité d’eau évaporée par un homme dans les vingt-quatre
heures peut s’élever habituellement à 800 grammes. Si l’oncherî che le volume d’air sec que ces 800 grammes de vapeur aqueuse sont capables de saturer, on trouve environ 60 mètres cubes pour la température de 10° centigrades, et 80 mètres cubes pour celle de 15°. Si l’air était déjà à demi saturé, il faudrait un volume double, soit 120 mètres cubes à 10°, et 160 à 15°. Il sülBt d’énoncer ces chiffres pour juger de l’effet qui doit résulter du séjour prolongé d’un certain nombre d’individus dans une enceinte fermée; l’air doit arriver assez promptement à l’état de saturation ; à ce terme, il est permis de croire avec M. Dumas qu’un séjour plus prolongé. amènerait des effets physiologiques prononcés; en effet, l’évaporation cutanée, qui formerait à elle seule les trois quarts de l’évaporation totale, doit se trouver, sinon totalement arrêtée, du moins notablement diminuée, puisque l’air ne peut plus enlever de vapeur aqueuse qu’autant qu’il s’échauffera au contact de la peau : or celle-ci n’étant pas à découvert j les mou- ' vemens de l’air sont trop gênés pour que l’effet soit sensible. Quant à la transpiration pulmonaire, elle ne s’effectue plus qu’à raison de la différence de tension entre la vapeur d’eau à saturation à S7°, et celle qui saturerait l’espaceà la température du milieu environnant. Il s’ensuit qu’une portion notable de la chaleur enlevée à l’état latent par l’effet de la transpiration normale^ tendra à s’accumuler dans nos organes et à en élever la température, à moins qu’il ne s’opère dans les procédés mêmes de la respiration une réaction capable de compenser cet effet (Leblanc, p. 8),
Faut- il ajouter qu’indépendamment des effets nuisibles que la vapeur aqueuse animalisée doit à la vapeur proprement dite, ellé en détermine probablement d’autres à raison de la matière organique qu’elle renferme? Qui ne sait que dans l’air non renouvelé, on sent souvent une odeur repoussante ? MM. Péclet et Dumas affirment que l’air expulsé par des cheminées d’appel destinées à opérer la ventilation des salles d’assemblées nombreuses, exhale souvent une odeur tellement infecte qu’on ne saurait la supporter impunément, même pendant un temps assez court.
Il n’est pas nécessaire de dire que la combustion des chandelles, des bougies, des lampes, etc., dans une pièce où l’air n’est point renouvelé ou ne l’est qu’incomplétement, contribue puissam-
ment à vicier l’atmosphère. Un kilogramme d’acide stéarique en brûlant peut verser dans une capacité de 50 mètres cubes près de û pour 100 d’acide carbonique en volume, c’est-à-dire amener cette atmosphère au même degré d’altération que l’air expiré par nos poumons. Une chandelle de 12 au kilogramme absorbe le tiers de l’oxygène contenu dans 340 litres d’air; une bougie de 10 au kilogr. consomme le tiers de celui que renferment 435 litres d’air; et une lampe à gaz, pendant qu’on y brûle 42 grammes de combustible, absorbe le tiers de l’oxygène contenu dans 1,680 litres. Que l’on juge maintenant de la rapidité aveC laquelle l’air est vicié dans nos salons, lorsque indépendamment d’un luminaire considérable, plusieurs centaines de personnes se trouvent réunies.
Caractères de l’air non renouvelé. Il est incolore et transparent; il éteint le plus souvent les corps en combustion ; il rougit faiblement la teinture de tournesol; il précipite abondamment l’eau de chaux en blanc. Si on l’agite pendant quelque temps avec de l’eau et de la potasse caustique pour en absorber l’acide carbonique, comme je l’ai dit à la p. 833, et qu’on en sépare ensuite l’oxygène aü moyen du phosphore, il ne reste plus que de l’azote.
On procédera à l’analyse de cet air, comme je le dirai en parlant de la vapeur du eharbon.
Symptômes déterminés par V air non renouvelé. Lorsqu’on place des animaux sous une cloche contenant de l’air atmosphérique qui n’est point renouvelé, on voit qu’ils ne tardent pas à être inquiets ; la respiration et la circulation sont accélérées ; bientôt après, la première de ces fonctions se ralentit ; l’animal tombe dans la stupeur et meurt. Les détails suivans, extraits de l’histoire dfé; guerres des Anglais dans l’Tndoustan , peuvent donner une idée des effets produits par l’air non renouvelé sur l’homme. « Cent quarante-six personnes furent renfermées dans une chambre de vingt pieds carrés, qui n’avait d’autre ouverture que deux petites fenêtres donnant sur une galerie. Le premier effet qu’éprouvèrent ces malheureux prisonniers fut une sueur abondante et continuelle ; une soif insupportable en fut bientôt la suite : à cette soif succédèrent de grandes douleurs de poitrine et une difficulté de respirer approchant de la suffocation. Ils es-
sayèrent divers moyens pour être moins à l’étroit et se procurer de l’air ; ils ôtèrent leurs habits, agitèrent l’air avec leurs chapeaux, et prirent enfin le parti dese mettre à genoux tous ensemble, et de se relever simultanément au bout de quelques instans ; ils eurent recours trois fois en une heure à cet expédient, et chaque fois, plusieurs d’entre eux, manquant de force, tombèrent, ét furent foulés aux pieds par leurs compagnons. Ils demandèrent de l’eau, on leur en donna ; mais, se disputant pour s'en procurer, les plus faibles furent renversés et succombèrent bientôt après : l’eau n’apaisa pas la soif de ceux qui purent en boire , et encore moins leurs autres souffrances ; ils étaient tous dévorés d’une fièvre qui redoublait à tous momens. Avant minuit, c’est-à-dire durant la quatrième heure de leur réclusion, tous ceux qui restaient encore en vie, et qui n’avaient point respiré aux fenêtres un air moins infect, étaient tombés dans une stupidité léthargique, ou dans un affreux délire on se battit de nouveau pour avoir accès aux fenêtres. A deux heures du matin, il n’y avait plus que cinquante vivans ; mais ce nombre étant encore trop grand pour que tous pussent recevoir de l’air frais, le combat se continua jusqu’à là pointe du jour. Le chef lui-même, après avoir résisté long-tenaps, était tombé asphyxié : on le releva , on l’approcha de la fenêtre, et on lui donna des secours ; bientôt après la prison fut ouverte : de cent quarante-six hommes qui y étaient entfés, il n’en sortit que vingt-trois vivans ; ils étaient dans le plus déplorable état qu’on puisse imaginer, portant peinte dans tous leurs traits la mort à laquelle ils venaient d’échapper » {Dictionnaire de» sciences médicales').
Lésions de tissu. Lorsqu’on ouvre les cadavres d’individus morts pour avoir respiré de l’air non renouvelé, on voit que les cavités du cœur et les vaisseaux: sanguins contiennent du sang noir; il y en a beaucoup plus dans l’oreillette et le ventricule du côté droit et dans le système veineux, que dans les autres parties.
Du gaz de V éclairage (gaz light).
Les différences que présente le gaz de l’éclairage dans sa composition et dans ses propriétés chimiques, suivant la manière dont
il a été préparé , sont tellement jiombreuses qu’il est impossible d’en donner une description générale, sans induire le lecteur en erreur ; aussi vais-je me borner à indiquer ses principales variétés et à faire connaître son mode d’action sur l’économie aniv male.
Gaz f revenant de l’huile de foisson hrute, de l’huile de . graines ou de la matière. grasse des eaux die savon chauffées jusqu’au rouge. Il est formé pour 100 parties de 6 de gaz hydrogène bicarboné et de carbures, de 28,2 d’hydrogène protocarboné, de 14,1 d’oxyde de carbone, de 45,1 d’hydrogène et de 6,6 d’azote. L’huile décomposée à une chaleur moins intense fournit un gaz composé de 22,5 d’hydrogène bicarboné et de carbures, de50,3 d’hydrogène protocarboné, del5,5 d’oxyde de carbone, de 7,7 d’hydrogéné et de 4 d’azote (Dumas).
Gaz -provenant de la décomposition simultanée de l’huile et de l’eau qui font partie des schistes d’ Ig ornay. Il renferme sur 100 parties, 6 d’hydrogène bicarboné et de carbures, 22,5 d’hydrogène protocarboné, 21,9 d’oxyde de carbone, 31 d’hydrogène, 14 d’azote et 4,6 d’acide carbonique (Wurtz). On explique la présence d’une proportion notable d’oxyde de carbone et d’acide carbonique dans ce gaz, par le charbon rouge dont on se sert pour décomposer l’eau.
Gaz de la houille non purifié. Il contient du gaz hydrogène bicarboné, du carbure tétrahydrique, du gaz oxyde de carbone, de l’hydrogène, du sulfure de carbone, une certaine quantité de vapeur d’huile pyrogénée très volatile, une petite proportion de gaz sulfhydrique et d’acide carbonique libres ou combinés à l’ammoniaque. Vers la fin de l’opération l’hydrogène et l’oxyde de carbone prédominent dans le mélange.
Gaz de la houille purifié. Il est presque entièrement privé de l’acide sulfhydrique, de l’acide carbonique et du sulfhydrate et du carbonate d’ammoniaque qu’il renfermait; il contient en outre presque toujours une quantité variable de sulfure de carbone.
Gaz des résines. Quoique analogue aux précédens, il en diffère encore sous certains rapports. Malgré ces différences, il est cependant deux faits sur lesquels il importe d’insister : je veux parler de l’odeur et de l’explosibilite de ce gaz. L’odeur du gaz in. S4
fabriqué avec les huiles est tellement pénétrante, qu’elle se développe avec intensité dès que la plus faible portion de gaz s’échappe sans avoir été enflammée; aussi à peine ÿ a-t-il une fuite de gaz, qu’on sent celui-ci, et que l’on peut, se préserver des accidens qui arriveraient souvent si on le respirait. « Les pro- « priétés odorantes de ce gaz, dit M. Tourdes, sont pour la sé- « curité publique une garantie tellement précieuse, qu’on peut « avancer sans exagération qu’un gaz complètement inodore pré- « senterait de grands dangers, et qu’il deviendrait indispensable « de lui communiquer des qualités odorantes (p. 5 8 de l’ouv.cité).» Ce professeur s’est assuré qu’à la proportion d’un onzième l’odeur est extrêmement intense ; il en est de même à un trentième; à un cent cinquantième, elle est toujours très caractéristique; elle est très sensible à un quatre centième, à un cinq centième et à un sept cent cinquantième. A un millième^ qn perçoit une sensation douteuse, mais l’odorat est encore impressionné. '
Quant à V explosihilité du gaz mélangé à l’air à l’approche d’iln corps en combustion, on sait qu’elle a occasionné de nombreux accidens. MM. Tourdes et Wurtz ont vu, pour le gaz de Selligues , (ÿéun volume de gaz et cinq d’air produisent Une très'forte détonnation ; qu’tzzie partie sur sept, sur neuf et sur dix, donne le même résultat ; qu’à une sur onze, la détonnation est faible, et ne s’obtient dans l’eudiomètre que par une forte étincelle ; qn’une proportion sur onze et demie ne détermine plus ni inflammation ni détonnation, mais que Je vide se forme avec rapidité. Ainsi, au-delà d’un onzième, il n’y a plus d’explosibilité, comme l’avait déjà dit M.' Bevergie.
On doit conclure de ces faits qu’une atmosphère peut contenir assez de gaz de l’éclairage pour ne pas détonner (plus d’un onzième) et cependant en renfermer assez pour empoisonner, puisque nous verrons bientôt que la dose d’un quinzième suffit pour tuer les lapins et les pigeons en quelques minutes ; il suit de là également qu’on se méprendrait étrangement si l’on croyait qn’il n’y a aucun danger à rester au milieu d’une atmosphère dans laquelle des lumières et du charbon brûleraient comme à l’ordinaire, attendu, encore une Vois, que les corps en ignition ne dé-
terminent l’explosion du gaz que lorsque celui-ci entre dans sa composition au moins pour un onzième. Dès que l’odeur du gaz se manifeste dans un appartement, dit avec raison M. Tourdes, il est prudent d’éteindre tous les corps en ignition. La prudence conseille également de ne pas entrer avec une lumière dans un lieu où l’odeur du gaz se fait sentir, car rien n’indique à l’avance que la proportion n’est pas suffisante pour détonner, ou que l’accumulation successive du gaz ne lui communique pas bientôt cette propriété.
Action du gaz de V éclairage sur V économie animale. Ce gaz est délétère par lui-même. Son action toxique doit être attribuée au gaz hydrogène bicarboné, aux carbures d’hydrogène qu’il tient en suspension et surtout au gaz oxyde de carbone. II peut donner la mort, même lorsqu’il se trouve dans une proportion inférieure à un onzième. M. le professeur Tourdes à qui nous devons un très beau travail sur ce gaz, a tenté des expériences nombreuses sur les chiens, les lapins , les oiseaux, etc., et a eu l’occasion d’examiner ses effets sur plusieurs individus d’une même famille. Yoici comment on peut résumer ces effets. Dès le début on voit apparaître des accidens qui sont dans une indépendance complète de toute gêne de la respiration. Des nausées, de la céphalalgie, des étourdîssemens, de l’inappétence, un affaiblissement considérable, tels sont toujours les prodromes parmi lesquels ne figurent ni la dyspnée ni la toux. Quand la maladie éclate avec toute sa violence, l’appareil cérébro-spinal, qui a reçu les premières atteintes, présente encore les phénomènes prédominans. A la céphalalgie, aux vertiges, succède un trouble profond de la sensibilité, de la motilité et des facultés intellectuelles ; le système nerveux est le théâtre principal des symptômes : ainsi il y a perte totale de connaissance, prostration profonde des forces, paralysie ou convulsions. La respiration s’exécute long-temps sans trouble notable j sa lésion n’est vraiment grave que dans les derniers momens ; alors il y a suspension de la circulation et tous les phénomènes de l’asphyxie.
Quant aux altérations cadavériques, s’il est vrai que l’un des signes les plus importans de l’asphyxie manque, c’est-à-dire que le sang est en général coagulé au lieu d’être liquide , il est éga-