‹ Traité de médecine légale, contenant le traité des exhumations juridiquesChapitre 39 sur 55 · I. ââ · texte numérisé non relu

I. ââ

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dans ua poiat très limité. L’un n’a point dejugemeat ni de co»naissances, l’autre a la tês.e remplie d’idées fausses, et le tr<^ sième eonserNe en grande partie riniégrité de sa raison. J’étudierai d’abord les genres et les espèces de l’aliénaticn mentale , afin de pouvoir mieux déterminer les caractères généraux de celte maladie. J’insisterai particulièrement sur les circonstances qui ont le plus de rapport avec les lois.

Dans le droit romain et dans l’ancien droit français, les aliénés, denientes , sont partagés en deux classes; dans l’une sont ceux dont l’intelligence est faible ou nulle, mente capti; dans l'autre sont les malades agités et furieux, furîosi. On irouvedans nos codes, répétées dans différens endroits , les expressions de démence^ ^imbécillité de fureur, sans aucune définition de ces termes, ün jurisconsulte dit que rimbécilliié est un affaiblissement de toutes les facultés morales, que la démence est un dérangement de ces mêmes facultés , et que la fureur est une démence portée à l’excès; ordinairement, ajoute-t-il, l’imbécillité est perpétuelle (1).

Le Code prussien présente cette même division de la folie (2).

Les lois d’Angleterre reconnaissent trois espèces d’aliénation mentale : XidAotisme, la folie et le lunatisme. La première est définie aliénation mentale naturelle ou venant de naissance, causée par un vice primitif d’organisation ; les deux dernières sont causées par accident; l’une dure continuellement, l’autre revient par accès. Le testament d’un lunatique est valable, s’il est prouvé qu’il a été fait dans un intervalle lucide. Les idiots et les ^ous ne peuvent jamais tester (-3).

Je suivrai la division de Pinel , heureusement modifiée par Esquirol.

A. Sous les noms à'idiots et àUmbécilles ^ je traiterai des individus dont l’inielligence ne s’est jamais développée ou ne s’est développée que d’une manière incomplète.

B. Sous les noms de fous et à'aliénés, seront compris les individus dont l’intelligence s’est troublée, affaiblie ou éteinte ac-

(!) Deîvincourt, Cours de Code civil, t. i, p. 76, 1819.

(2) Hoflb-«-jer.

(3) Medical jurisprudence, Paris et Foublantpte ^ lK)ndon5 1823,

eaJentellemeat , et après ayeir aeqnis . son développement. La félie eu l'aliéEiation mentale sera divisée en mouo^mariie^ manie et iém&nce, snivant que le délire sera partiel , général avec excitation, génét'al avec affaiblissement des facilités.

A. De V idiotie et de V imbécillité.

Depuis l’abseneë complète dé l’intelligencé et des sensations, jusqu’au degré qui représente l’état ordinaire d’un individu sain, on Observe un grand norobre de degrés et de variétés.

Parmi les idiots, les uns sont presque réduits à l’existence des végétaux; les mieux partagés éprouvent des sensations, ont un petit nombre d’idées relatives aux objets qui les entourent, conservent quelques souvenirs, témoignent du plaisir ou de la douleur, montrent de la reeonnaissanee pour les personaes qui les servent; mais, ils ne savent point s’habiller ; ils n’ont pour langage que quelques sons mal articulés; des cris ou des, gestes peu nombreux. 'Gténéralement ces êtres sont difformes, petits^leur tête est mal conformée, disproportionnée avec le volume du corps. Presque tous sont scrofuleux, rachitiques ou épileptiques; leur physionomie est sans expression ou n’exprime que la stupidité; ils sont presque tous très malpropres. L’idiotie est inuéè.

Je conserve le nom di imbécitles à eeux chez qui on observe un certain nombre d’idées simples, un usag-g borné de la parole, un peu de mémoire, à ceux enfin qui peuvent comprendre des intérêts peu élevés et commettre quelques actes motivés. Ces iinbécilles sont employés dans les hospices à divers travaux grossiers, moyennant une faible rétribution. Les notions complexes desoeiéié, morale, religion, justice, leur sont à^peu-près étrangères; quelques-uns sont très rusés et enclins au vol, ce qui fait qu’on leur suppose souvent beaucoup plus- d’intelligence qu’ils n’en ont réellement. On sait que plusieurs de- ces êtres disgraciés peuvent apprendre à lire et à écrire et qu’ils peuvent faire de la musique. D’après Hoffbauer, les imbécilles pourraient être partagés en cinq catégories : 1° eeux qui, sans pouvoir juger les objets Bouveaux, ont la faculté de juger ceux avec lesquels ils sont en contact journalier ; 3° ceux qui confondent le, présent

avec le passé , prennent un étranger pour une personne qu’ila connaissent , oublient les temps , les lieux , les circonstances ; 3* ceux qui sont impropres aux actions qui exigent plus qu’une attention machinale, ont le sentiment de la supériorité des autres, du penchant à la dévotion et qui n’ont pas de mémoire ; 4® ceux dont l’entendement est complètement obtus , l’insensibilité profonde ; 5° ceux enfin dont l’intelligence est nulle, les facultés de l’âme éteintes, sans passions, sans désirs, mangeant comme des brutes.

Les idiots et les imbécilles sont quelquefois très dangereux ; il en est qui ont commis sans motif ou par plaisir, ou sous le plus léger prétexte, des incendies ou des homicides. On cite plusieurs exemples d’actes semblables, commis par ces êtres disgraciés de la nature; beaucoup d’idiots particulièrement sont sujets à des accès passagers d’agitation ef'de fureur.

On trouve dans la société des êtres qui se rapprochent des imbécilles par un développement médiocre de l’entendement, des demirimhécilles dont les connaissances sont très bornées, et qui n’ont que des notions fort imparfaites des grandes vérités sur lesquelles repose l’ordre social. Dans les classes inférieures, ces individus peuvent se livrer à beaucoup d’occupations qui n’exigent pas de grandes combinaisons d’idées ; ^quelques-uns apprennent mêmes des arts mécaniques faciles. S’ils ne passent point tout-à-fait pour des imbécilles parmi leurs égaux, ils sont regardés comme des êtres singuliers , comme ayant l’esprit faible ; on les tourmente de mille façons , et l’on se moqué d’eux. Beaucoup de ces demi-imbécilles n’étant retenus par aucun motif puissant, s’adonnent au vin, deviennent paresseux, ivrognes, débauchés ; enfin il en est plus qu’on ne pense qui finissent par tomber entre les mains de la justice. Ils commettent des vols avec adresse , et on les suppose très intelligens ; ils recommencent dès qu’ils sont sortis de prison, et on leur croit une perversité opiniâtre ; ils sont violens, emportés, et pour le plus léger motif ils commettent des meurtres et des incendies; ceux qui ont un penchant prononcé pour l’union sexuelle se rendent facilement coupables d’outrages à la pudeur. J’ai eu occasion de voir dans les prisons plusieurs individus de cette espèce , qui avaient été

jugés raisonnables, et dont la demi -imbécillité m’a paru manifeste (1).

Dans les classes aisées, ces demi-imbécUles ayant reçu de l’édacaiion , ayant eu continuellement sous les yeux de bons exemples, étant constamment l’objet d’une grande surveillance, peuvent mieux éviter de tomber dans de pareils excès ; seulement ils deviennent souvent la dupe des fripons qui les entourent, si on leur laisse la libre disposition de leur fortune.

Je ferai remarquer qu’il est impossible de tracer la limite qui sépare les imbécilles des hommes doués de facultés suffisantes pour comprendre toute l’étendue des devoirs sociaux. C’est par des degrés insensibles et infinis que l’on s’élève de l’idiotie la la plus complète jusqu’au plus parfait développement de l’intelligence.

B. De la folie (^aliénation mentale).

Je comprends sous le titre de folie, la monomanie, la manié tildidémence.

De la monomanie.

La monomanie est une idée déraisonnable, une passion ou une affection morale maladive, exclusive ou dominante.

Le désordre de l’entendement est parfois si bien limité, et l’intelligence tellement libre sous tout autre rapport, que le malade pense et agit raisonnablement toutes les fois ^u’il ne dirige point son attention vers l’objet de son erreur. Plusieurs de ces aliénés peuvent même se livrer à des occupations sérieuses : tel était Pascal, qui s’imaginait voir toujours un précipice à côté de lui. Le plus souvent, le délire exclusif s’accompagne de divers autres désordres dans les idées, les sentimens et les actions j les malades sont préoccupés , peu capables de se livrer à des occupaiiôns suivies; ils ont des préventions et des haines injustes ; beaucoup ont plusieurs idées ou des séries d’idées exclusives ; cependant ces mêmes aliénés peuvent soutenir des conversations

(1) Voyez les écnts cités.

tpês sensees sur les objets étrangers au délire ; fls peuveat lîse , jouer très bien à divers jeux. Enfin d’autres monomanes, en iâème temps qu’ils ont une idée ou une passion dominante, déraisonnent plus ou moins complètement sur tout autre objet.

Les idées dominantes varient à l’infini ; mais la plupart peuveat être rapportées à certaines passions et à certaines facultés. Panai les monomanes, on trouve des rois et des reines, des dieux et dœ déesses, des hommes qui possèdent des milliards, des mines de diamant, des royaumes ou toute la terre {Monomaniéavec cAæromanièS ; on voit des aliénés qui ont conçu une folle passiea pour des êtres surnaturels , ou pour des personnes qu’ils aê connaissent que de nom ; et d’autres qui sont poursuivis par des terreurs religieuses, par des chagrins imaginaires, par dès craintes chimériques {Monomanie avec lypéma7iié) ; quelqttèsuns ont des idées, ridicules sur l’étal de leurs organés : ils se croient morts, pleins d’animaux, près de se dissoudre, changés çn d’autres individus j un homme se croit femme, et réciproquement; d’autres sont le jouet d’illusions des sens, soit qu’ils se trompent sur les qualités des corps, soit qu’ils éprouvent des Aa^lucinations ou des sensations sans impression sur les sens, et voient des objets, entendent des voix, goûtent des saveurs, sentent des odeurs sans que les yeux, le nez bu la bbüchè soient excités pour agir, ün petit nombre de ces malades éprouvent ûhè violente propensioh à l’union sexuelle; quelques monomanes s’imaginèntâvüir Un talent supérieur, et travaillent avec ardèur pour produire quelque chose d’extràbrdinâîre. Lés funestes penchans au suicide et à l’homicide, et lè pèiichant au vol sont aussi des symptômes dé mônomanie. Plusieurs de ces idées et dè ces passions, souvent réuniès, sont la conséquence les unes des autres.

Suivant la nature des idées et dès passions qui dominènt l’esprit du malade, celui-ci est triste ou gai, bavard où sombre et taciturne; là physionomie est nâlürellè, oû présente les signes de l’exaltation, du contentement, dè la préoccupation, dè la méfiance, de la crainte où dé rabaticraent; le malade est tranquille, ou colère et emporté, et même furieux.

Envisagée sous le rapport médico-légal, l’hîstDîrè dè là ikono~

méniè «ônstittie ttn dés articles les plàs irapof tans de cet Cfôtfage-, ilae s’agit de rien moins en (^etqoe d’arracher à l’échafoQd on à d’âotres peines infamantes, des malheurenx que l’on Ééraii tenté de regarder comme criminels, tandis qu’ils n e sont qnè fous. Déjà les tribunaux allemands, grâce aux travaux delïenkè, de Mende, de Meckel, de Masins, de Rlein, de Platner, deVogel, deGau,deSchlegel,ont souvent admis l’exisience de la monomanie chez on grand nombre d’inculpés^ qu’ils sont parvenus à faire acquitter de crimes qu’ils avaient commis, en se bornant à les faire enfermer dans des maisons d’aliénés. Mais il n’en à pas été toujours de même en France ; les magistrats admettent dilïicilemeaî qu’une action criminelle puisse être le résultat d’une monomanié^ plusieurs médeeius , peu familiarisés avec ce genre d’études, ne rêeonnaissent -pas cette variété de folie toutes les fois qu’elte existe, et à plus forte raison le jury sé laisse-t-il souvent égarsr par les plaidoyers du ministère publœ , qui , tout en agissant de bonne foi , provoque une punition sévère là oà certes il réelaî&érait rindulgéocè des juges j si l’affection dont je parle lai était ifiieax connue. On pourra se faire une idcè de la manière doid quelques tnagistrats sont disposés à envisager celte question psÉP léS deüx éitaiiofiS suivantes. L’un disait , il y a peu d’années^ â Marc : Si ici monomanie ëst une maladie^ il faut, lorsqu' elle porté à dés erimes eûpitâuæ, la guérir eri place de Grèvé-, dést^à-diré par îù guillotine ( Annales d'hygiène ^ Octobre page 361). Un autre imprimait en 1826 : Lammèmanié est Une ressource mûderite) elle serait trop eommodé pour arracher, tantôt les coupables à la juste sévérité des lois , tantôt pour priver un citoyen de sa liberté. Qjuând dn fié pourrait pas dire quil est coupable , on dirait il est fou, et Vofi verrait Charenton (maison de fous) réinplacér la Bastille (prison avant la révolution de 17§9). On a de la peiné à croire à la réalité de pareilles âssertioifô dans un pays qui revendique à juste titèë l’honneur d’avoir fixé le premier ratlenlion des savans sur la monomanie / en effet , quoique Plater d'abord, et Muller ensuite, eussent tracé quelques lignes sur ce sujet, c’est à Pinei qu’appartient la gloire d’avoir décrit avec soin cette forme de ràliénaiion mentale ; depuis , Esquirol , Fodéré,

Georget, MM. Ferrus, Leuret, etc., en France, par leurs inté-* ressans travaux , n’ont pas peu contribué au perfectionnement de cette branche de la médecine légale. Il serait absurde aujourd’hui de mettre en doute la réalité de cette affection, dont on est forcé d’accepter les conséquences, c’est-à-dire qu’il serait révoltant de condamner un inculpé qui aurait commis un crime, s’il était monomaniaque. Je ne me dissimulerai pas combien il pourra être quelquefois difficile de se prononcer sur l’existence de la monomanie , et combien il serait dangereux pour l’ordre social d’appliquer d’une manière abusive le principe que je défends ; c’est aux lumières et à la probité des médecins que doit être exclusivement réservé le droit de juger chaque espèce , et de donner aux tribunaux les seuls élémens sur lesquels puissent être raisonnablement fondés des jugemens équitables. Je ne saurais donc assez engager les magistrats à renoncer à cet égard aux idées erronées dont ils sont imbus, à suivre la marche et les progrès de la science, et surtout dans chaque espèce, à consulter les médecins consciencieux qui se sont particulièrement voués à l’étude des aliénations mentales. Ces médecins se pénétreront de cette vérité , que rien ne nuit autant à la propagation d’une doctrine nouvelle et vraie, comme de chercher à trop étendre son domaine; en voulant voir des monomaniaques partout , ils arriveront à ce qu’on n’en voie nulle part ; ils sentiront qu’une seule fausse application suffirait pour affaiblir la valeur de leur doctrine, et inspirer de la défiance en sa réalité ; ils n’oublieront pas surtout ce précepte établi par Marc dans une brochure intitulée : Considérations, médico-légales -pour Henriette Cornier, Paris, 1826. « Lorsque dans un procès criminel, le médecin est consulté , il doit, en exposant son avis, se placer entre l’accusation et la défense, oublier si son opinion est réclamée par le ministère public ou par le défenseur; et lorsque ce derr nier, dans l’intérêt de la défense, a cru devoir recourir à ses lumières, il doit gémir et se taire quand les élémens médico-légaux du procès fortifient l’accusation.

Les faits recueillis jusqu’à ce jour me portent à admettre avec Marc deux sortes de monomanie ; l’une qu’il appelle ‘ raison-

liante, l’autre instinctive (1) {y. son excellent mémoire, inséré dans le numéro d’octobre 1833 àes, Annales df hygiène publique et de médecine légale ). Dans la première beaucoup plus facile à constater que l’autre, il y a eu association d’idées , un raisonnement a précédé, et l’on peut en juger la rectitude; rarement le malade cherche à nier ou à déguiser l’acte qu’il a commis, et qui en a été la conséquence ; rarement aussi il témoigne le moindre regret de ce qu’il a fait. La mono-manie distinctive porte l’individu, par sa volonté malade , à des actes automatiques , naissant d’un instinct irrésistible , sans qu’aucun raisonnement ait précédé. « La raison peut, en pareil cas , conserver toute son activité ; elle peut abhorrer l’acte que l’instinct commande , et pourtant elle ne peut s’y opposer. Souvent même, elle est forcée de le favoriser en suggérant les moyens de l’accomplir. Dès que l’instinct s’est exalté au point de rendre l’acte inévitable, la raison peut en effet , comme dans la manie raisonnante , fournir pour son exécution toutes ies combinaisons qui caractérisent le crime; intention, but, préparatifs, astuce même, l’acte étant commis, afin d’en décliner la responsabilité. A côté de ces circonstances, les phénomènes de l’état maladif sont bien souvent si légers, qu’ils peuvent échapper inaperçus à l’observateur le plus attentif, ainsi qu’au malade lui-même. Si l’on ajoute à ce qui vient d’être dit que , dans certains cas, l’accomplissement de l’acte devient une sorte de crise , suivie d’une guérison brusque, on se fera aisément une idée des diflScultés qui parfois rendent le diagnostic à-peu-près impossible (Marc). »

L’observation suivante, consignée dans les Annales de Henke, par le docteur Mende , en 1821, présente un exemple de monomanie instinctive homicide, dans lequel se trouve peint l’enchaînement progressif de la volonté normale et un dérangement nerveux auquel on peut rattacher la monomanie.

Catherine Olhaven, âgée de trente-trois ans, nourrice du fils du docteur

(1) Marc ne se dissimule pas que la dénomination de monomanie instinctive n''aura pas l’approbation générale, parce qu’on pourra admettre, avec le docteur Henke, que dans cette variété de monomanie, comme dans toute autre forme de l’aliénation mentale, il n’y a pas lésion de la volonté, mais bien suspension de la raison et par conséquent de la liberté morale.

ê**, fat prise le mercredi 20 et le samedi 24 octobre 1 822 , de fortes tnt»ques, qui se proiongèrenl jusqu’au dimanche, quoique à un degré moindre. Eile éprouvait en même temps, mais passagèrement, une sorte de mouvement dans l’estomac et de i’anxiété. Le dimanche soir, pendant que nous étions sortis, que la cuisinière était occupée dans sa cuisine, et que là ûoufrièe était seule dans une chambre avec les deux enfans, elle aperçdt un couteau sur la table, et à l’instant même, la pensée s’empare d’ellè de Gonper le cou à son nourrisson, qu’elle tient sur ses genoux. Elle adéclaré avoir éprouvé dans ce même instant un mouvement particulier dans l’estomac, une espèce de gargouillement avec des bouffées de chaleur vers la tête. Il lui a semblé que quelqu’un lui disait qu’elle était obligée dé tuer l’enfant. Getle pensée la fait frémir, elle le couche aussitôt sur le lit, et descend avec rapidité à la cuis’ne, tenant le couteau à la main ; elle le jette dè côté et suppiie la cuisinière de sortir avec elle è,t de ne pas l’abandonner, attendu qu’elle est tourment ée par de mauvaises pensées. La cuisinière lui répond qu’elle nepeut quitter son ouvrage, et que d’ailleurs elle sera bientôt obligée de s’absenter. La nourrice retourne auprès des enfans, où là même pensée l’obsède de nouvêàu. Elle eberche à y faire diversion, êft chantant tout haut et en dansant avee les enfans, qu’elle finit par coucha-. La .Guisinière étant revenue, e}ie la supplie de rester auprès d’eux, et de lui permettre d’alter chercher ses maîtres à sa place. La cuisinière ayant refusé et étant partie, Catherine se couche;- mais à peine s’est-eile endormiè qü’èllë sè réveille én Sursaut, et qüe î’envîè de tuer l’enfant, dont lé berceau est près de son lit, sê manifeste en elle avec une force irréststiblê. Heureusement la porte s’ouvre dans ce moment, et oous arrivous. Cettè eirconstançe calme yn peq Catherine, qui sait que ma femme et tnab^sceur doivent coucher dans la même chambre qu’elle; mais elle dort peuj son sommeil est agité, et vers trois heures de la nuit, l’horrible idée du meurtre la maîtrisé au point qu’elle se met â crier et réveille ma bèîlésœur, à laquelle elle se plaint d’être très incommodée et tourtnentéè pârdé mauvaises pensées, sur la nature desquelles elle ne donne tôutêfois àtioin renseignement. En même temps, elle se parle quelquefois à elle-même, comme si elle délirait, Tantôt elle s’écrie : « Grand Dieul quelles horrU blés, quelles affreuses pensées ! » Tantôt elle dit ; « Mais, ç’est ridicule, affreux, épouvantable ! » Tantôt elle s’informé avec anxiété dè l’enfant, demande s’il est réellement auprès de sa mère, et rappelle d’une voit tendre et carressante, jusqu’à ce qu’après avoir pris Un peu d’infusion de camomille, elle devient un peu plus calme et s’endort vers six heures du matin. Le jour suivaut, elle sé sent très fatiguée, abattue, et continue d’être en proie à des accès de l’idée qui la domine. Elle reste assise, sans parler et comme absorbée. Son regard est souvent fixe, farouche et sa fece est très rpuge. Coptre son usage, elle ne s’occupe plus de l’enfant.Vèrs cinq heures du soir, après avoir pris trois fois d’une potion qui lui a été prescrite, elle éprouve du calme et du soulagement. Une seule fois seulement, dans la Bàit

du lündi au mardi, la pensée fatale se présente encore ; mais CatherinS saute aussitôt de son lit et prend de la potion, dont elle obtient du calme. A dater de ce moment, elle n’a plus eu d’accès, et dans la matinée du mardi, elle a avoué à ma femme, en versant d’abondantes larmes, tout cé qui s’était passé en elle. Aujourd’hui, elle est aussi bien portante et gaie qu’elle l’était avant.

« Il serait difficile de découvrir une cause morale de cet événement. Catherine n’a jamais éprouvé chez nous de contrariétés ni d’autres émotions vives. Son humeur paraît gaie et calme. Seulement elle a eu, peu de temps après son accouchement, un accès épileptique. Il m’a été dit que, dans somenfance, elle avait beaucoup souffert des vers, mais nous ne nous en sommes pas aperçus. L’allaitement l’a sensiblement fatiguée, ellê en convient, et déclare même que jamais elle ne se replacera comme nourrice - Elle a constamment témoigné à l’enfant la plus vive tendresse. Il est enfla à remarquer que sa mère, lorsqu’elle était en couches d’ellè, a éprouvé un semblable accès.

« J’ajouterai à ce récit, dit M. Mende, que l’accès homicide qui vient d’être décrit, n’â nullement coïncidé avec l’apparition des règles, et qn’oû n’a même pu lui assigner la moindre cause occasionnelle. Les remèdes qui ont été administrés à la malade, consistent en une potion de Rivière avec de l’essence de castor, un vomitif qui a déterminé de copieux vomissemens bilieux, un léger purgatif et une infusion de valériane, defeuilléf d’oranger, de guy de chêne, avec du castoréum. On laissa l’enfant à sa nourrice, qui fut néanmoins soigneusement surveillée. »

M. Mende donne ici une description de la maladie de renfant,qui succombît le 12 novembre dans des convulsions^ puis il continue :

a Pendant cette scène déchirante, la nourrice ne cessa de tenir l’enfant dans ses bras, avec l’expression d’une douleur morne et profonde ; niais lorsque la mort arriva, cetté douleur se convertit en tin véritable désespoir, qui néanmoins fit bientôt place à une tristesse sombre. Aujourd’hui, l’étal dè Catherine est ce qu’il était lorsqu’elle se portait bien. Elle s’acquitte avec activité et contentement des travaux domestiques de la maison, où elle a continué de demeurer. Aucun accès épileptique ne s’est manifesté depuis. »'

Supposons maintenant que le désordre physique, déjà peu saillant chez Catherine ûlhaven, reut été moins encore, et qu’aueun incident heureux n’eût empêché la volonté lésée de s’exalter jusqu’à raccamplissement de l’acte qu’elle commandait, com-r ment eût-on jugé ce dernier? Avec les idées reçues pendant longtemps dans nos tribunaux , avec l’inattention de médecins peu eAêrcés aux investigations retatives à l’état mental » on eût dit :

Catherine n’a jamais donné de signes de désordre intellectael j elle n’en donne pas non plus depuis le crime; donc elle a agi volontairement; donc elle est coupable (Marc).

A cet exemple de monomanie instinctive, je pourrais enjoindre d’autres du même genre relatifs à des monomanies instinctives suicides et incendiaires.

J’examinerai actuellement les trois genres de monomanie qui ont plus particulièrement rapport à la justice criminelle; je veux parler de l’aliénation mentale qui conduit au vol^ à V homicide et à V incendie.

Monomanie avec 'penchant au vol. Pinel dit qu’il pourrait citer plusieurs exemples d’aliénés de l’un et de l’autre sexe, connus d’ailleurs par une probité sévère durant leurs intervalles de calme , et remarquables pendant leurs accès par un penchant à dérober et à faire des tours de filouterie (1). Esquirol a donné des soins à un aliéné qui avait un pareil penchant extrêmement actif (2). Gall et Fodéré citent également des exemples de personnes bien élevées, qui avaient un penchant irrésistible à dérober, et qui ne prenaient que des objets dé peu de valeur (3). J’ai observé un aliéné qui volait dès qu’il pouvait le faire sans être vu, allait cacher soigneusenient ce qu’il avait dérobé, et niait avec force si on venait à l’accuser.

Monomanie homicide. Cette terrible variété de l’aliénation mentale n’est bien connue des médecins que depuis les travaux de Pinel. Ce médecin .a publié plusieurs exemples remarquables de cette maladie; Esquirol, Gall, Fodéré, etc., en ont fait connaître de très curieux. Georget a rassemblé tous ces faits et je renvoie aux tomes xvi, xviii, xix, xxiii, xxiv et xxvii des Annales d’hyg. publique et de mêd. légale, où sont relatés des cas de monomanie homicide, avec le jugement des tribunaux qui ont livré les malheureux atteints de cette infirmité à la disposition de l’autorité administrative. La plupart de ces malades sont poussés à répandre le sang humain par des motifs imaginaires qui agissent puissamment sim leur esprit, motifs qui sont déterminés

(1) Traité de V aliénation mentale, p. 101.

(2) Blet, des SC. méd., art. Folie.

(3) GaU , sur les fonctions du cerveau, t. iv, in-S®. Fodéré, itferf. lég. , 1. 1, p.236

par des illusions des sens sans cesse présentes, comme on peut en lire deux obsenations curieuses dues à Ollivier (d’Angers) {Annales d’hy g. publique et de méd. légale, tomexxni, page 204). Quelques-uns seulement éprouvent un instinct sanguinaire , une impulsion plus ou moins violente et souvent irrésistible à l’homicide, avec conscience de leur état. Les premiers tuent pour se venger de prétendus ennemis, d’espions, de génies malfaisans , de diables , pour obéir à une voix intérieure, à un commandement de Dieu , pour arracher d’innocentes créatures à la corruption de ce monde, à la méchanceté des hommes, à une misère affreuse imaginaire, ou bien dans le dessein de les faire jouir par avance de la béatitude céleste ; pour obtenir la mort qu’ils n’ont pas le courage de se donner, qu’ils ne veulent pas se donner eux-mêmes dans la crainte d’offenser Dieu, ou pour avoir le temps de se préparer à mourir en attendant l’effet de la justice humaine, etc. Il en est enfin qui ont un penchant prononcé pour le suicide {Ann. d’hyg. puh. et de méd. légale, t. XVI, p. 123, Cazauvieilh). Des exemples feront mieux connaître cette maladie.

1“ Un aliéné de Bicêtre, dit Pinel, avait périodiquement des accès d’une fureur forcenée qui le portaient, avec un penchant irrésistible, à saisir un instrument ou une arme offensive pour assommer le premier qui s’offrait à sa vue, sorte de combat intérieur qu’il disait sans cesse éprouver entre l’impulsion féroce d’un instinct destructeur et l’horreur profonde que lui inspirait l’idée d’un forfait. Nulle marque d’égarement dans la mémoire, l’imagination ou le jugement. Il faisait l’aveu, durant son étroite réclusion, que son penchant pour commettr e un meurtre était absolument forcé et involontaire ; que sa femme, malgré sa tendresse pour elle, avait été sur le point d’en être la victime, et qu’il n’avait eu que le temps de l’avertir de prendre la fuite. Les intervalles lucides ramenaient les mêmes réflexions mélancoliques, la même expression de remords, et il avait conçu un tel dégoût de la vie, qu’il avait plusieurs fois cherché, par un dernier attentat, à en terminer le cours. Un jour il parvint à se saisir d’un tranchet de cordonnier, et il se fit une profonde blessure à la poitrine et au bras. Son funeste penchant était dirigé quelquefois contre le surveillant de l’hospice dont il n’avait qu’à se louer. « Quelle raison, disait-il, aurais-je d’égorger le surveillant, qui nous traite avec tant d’humanité ? Cependant, dans mes momens de fureur, je n’aspire qu’à me jeter sur lui comme sur les autres, et à lui plonger un stylet dans le sein ). »

■’t) Oat'mgns c/Ve, p. -lOâ et 457.

^ Un autre aliéné de Bicêtre était enchaîné lorsque les brigands vi^ tèrent les prisons pour nsassacrer les uns et délivrer les autres. Cet aliéné, interrogé par eux, ne tint que des propos très raisonnables. Le surveillant leur dit en vain qu’il est très redoutable par sa fureur aveugle, que d’autres malades sont dans le même eas : ils l’emmènent en triomphe ; mais bientôt sa fureur se ranime, il se saisit du sabre d’un voisin, frappe à droite et à ga}icbe,.fait couler le sang, est saisi et ramené à Bicêtre (1).

3° Gall parle d’un soldat qui tous les mois avait un accès de convulaoas, précédé d’un penchant immodéré à tuer ; il demandait lui-même avec instance qu’on le mît dans l’impossibilité de faire le mal, et indiquait le moment où on pouvait lui rendre la liberté (2).

Fne domestiqué domartde à quitter ses maîtres, parce que toutes les fois qu’elte déshabillait leur eniant, elle éprouvait le désir prfôque irrésistible de l’éventrer (3).

5° Une jeune dame, observée par Marc dans une maison de santé de Paris, éprouvait desdésirs homicides dont elle ne pouvait indiquer les motifs. Elle ne déraisonnait sur aucun point, et chaque fois qn’elle sentait ren^tre sa funeste propension, elle se faisait mettre la camisole jusqu’à ee l’accès fût passé. Çet acc^ durait quelquerois plusieurs jours (4).

6® Le même auteur a vu un, chimiste distingué, tourmenté du, désir de tuer, venir lui-même se faire enfermer dans une maison d’aliénés. Lorsqu’il sentait que sa volonté allait fléchir sous l’empire de ce penchant, il se faisait attacher; il a fini par exercer une tentative d’homicide sur un gardien (5).

1° J ai vu Une femme, thèru de quatre enfans, éprouver pendant trois mois environ une violente propension à tuer ses enfans, quoiqu’elle les chérisse, dit-elléj plus qu’elle-même. Pour éviter de commettre un pareil forfait, elle se sépara de ses énfans. Elle n’était influencée par aucun motif in^Hvaire, et son jugemeat n’offrait aucune apparence de lésion.

Je ne multiplierai pas davantage les exemples de cette manie àanas délire} il ne peut rester de doute sur l’existence dé cette affreuse maladie. Dans tous ces cas, un excepté, les malades ont conservé assez de liberté pour éviter de céder à leur penchant; ils ont été enfermés parmi les fous, et l’on ne peut leur supposer d’intention criminelle {^Voyejs des observations du même genre dans les numéros de janvier, d’avril, de juillet et décembre

(1) Oarraj-e ci/e, p. 450.

(2) Idem, t. iv, p. 99.

(3) Consultation médico-légale pour Henriette Cornier, par le doeleur Mare.

(4) Consultation médico-légale ,

(5) Idem.

1830, (fawU 18ââ^ et ée janvier 1834, des Annales ^hygiène pnÀlique et de me'éeeine légale').

Toici plusieurs cas de fureur homicide, dans lesquels on n’a . point noté de motifs imaginaires ; mais ces faits ont été publiés dans les journaux , et il est possible que les observations aient été incomplètes.

8° üa voiturier s’étant mis en route après s’être renfermé avec ses trois chevaux sans leur donner à manger, commence par maltraiter une femme qu’il rencontre ; plus loin il donne quelques coups de hache à une autre femme, et la laisse étendue dans un fossé ; bientôt il fend la tête à un jeune garçon ; peu après il enfonce le crâne à un jeune homme, dont il répand la cervelle sur le chemin, et qu’il mutile avec sa hache ; il ahandonne cet instrument, attaque successivement encore trois personnes, et est enfin arrêté. Conduit en présence des cadavres, il dit : « Ce n’est pas moi qui ai commis ces meurtres, c’est mon mauvais esprit » (t).

9® Un ouvrier maréchal, après avoir déjeuné fort paisiblement avec ses parens, s’en va chez le maître d’école du lieu qu’il habitait, lui fait plu^ sieurs questions, et tout-à-coup lui plonge dans le sein un couteau fraîchement aiguisé ; il rentre chez lui, aiguise son couteau, va chez un notaire qu’il frappe d’un coup de cet instrument, se rend ensuite chez une autre personne, et lui en assène un coup sur la tête j se voyant poursuivi, il se blesse au cou (2;.

<0° Un individu qui avait déjà donné des signes d’une fureur aveugle à la suite de plusieurs attaques d’épilepsie est pris un jour de cet état, se livre d’abord à plusieurs actes de violence chez lui et dans une église, s’échappe dans la campagne, menace un voiturier, poursuit à coups de pierres un cultivateur, atteint un vieillard qu’il terrasse et qu’il tue en le frappant à la tête avec une grosse, pierre, aborde plus loin un homme qui bêchait, le renverse à coups de pierres, et le tue à coup de bêche, rencontre un homme à cheval, auquel il lance des pierres qui l’atteignent et le renversent, poursuit plusieurs enfans qui lui échappent, arrive à un de ses parens qui bêchait, et le tue en le frappant avec sa bêche. Arrêté et conduit dans une prison, il dit qu’il se rappelle fort bien avoir tué trois hommes, et surtout l’un de ses parens qu’il regrettait beaucoup; que, dans son excès de frénésie, il voyait partout des flammes, et que le sang flattait sa vue. Il demandait qu’on le fît mourir. Sa fureur étant revenue de nouveau, il se jeta avec rage sur le concierge qui lui apportait à manger, et brisa tout ce qui se trouvait autour de lui (3).

(1) Àrlstarque du 13 avril 1820.

(2) Journal des Débats du l**” avril 1825.

(3) Gazette des tribunaux du 24 juin iS2S,

Je "Vais rapporter maintenant des observations d’aliénés qui ont été portés à l’homicide par des illusions de l’esprit, plutôt que ^par un instinct sanguinaire.

14 ° Ün vigneron crédule, dit Pinel, dont l’imagination avait été fortement ébranlée par de fougueuses déclamations et l’image etoyante des tourmens de l’autre vie, se croit condamné aux brasiers éternels, et s’imagine qu’il ne peut empêcher sa famille de subir le même sort, que par on baptême de sang ou martyre. Il essaie d’abord de tuer sa femme ; bientôt après il immole de sang-froid deux enfans en bas âge. Mis en prison, il égorge un criminel, toujours dans la vue de faire une œuvre expiatoire; renfermé à Bicêtre, il se dit la quatrième personne de la Trinité, etchaigé de la mission spéciale de sauver le monde par le baptême de sang. Excepté en matière de religion, il parut jouir de la raison la plus saine. Plus de dix années de réclusion avaient ramené jes apparences d’un état plus calme, et permis qu’on lui donnât un peu de liberté ; quatre nouvelles années de tranquillité semblaient rassurer, lorsqu’on vit tout-à-coup les idées sanguinaires se reproduire , et une veille de Noël, il forme le projet de faire un sacrifice expiatoire sur tout ce qui tomberait sous sa main. Il se procure un tranchet, en porte un coup au surveillant, et coupe la gorge à deux aliénés qui étaient à ses côtés. Il fut enfin saisi et renfermé (1).

42° ün ancien moine, dont la raison avait été égarée par la dévotion, crut, une certaine nuit, avoir vu en songe la Vierge entourée d’esprits bienheureux,. et avoir reçu l’ordre exprès de mettre à mort un homme qu’il traitait d’incrédule. Ce projet homicide eût été exécuté si l’aliéné ne se fût trahi par ses propos, et s’il n’eût été prévenu par une réclusion sévère (2).

4 3° Un aliéné,' dit Esquirol, devient tout-à-coup très rouge, il entend une voix qui lui crie aussitôt : Tue, tue! c’est ton ennemi! tue et tu seras libre {3)\

4 4° Le même auteur cite l’exemple d’une aliénée qui, s’imaginant qu’elle va être arrêtée, jugée et conduite à l’échafaud, et désespérée de causer du chagrin à son mari, forme te projet de le tuer et de se tuer après (4).

45° Ce médecin rapporte encore le cas d’une malade qui, ayant le désir de mourir, mais n’ayant pas le courage de se donner la mort, forma le projet de tuer quelqu’un pour la mériter ; elle essaya de tuer sa mère et ses enfans (5). *

46° Gall a observé chez une femme des accès périodiques durant lesquels elle éprouvait la tentation de se détruire et de tuer son mari et ses

(4) Ouvrage cité, p. 118.

(2) Ouvrage cité, p. 165,

(%)Dîct. des SC. méd., art. Mas ie.

(4) Id^m, art. SmcaDE.

(5) T>ict. des sc. méd., art. SufciDE.

enfans. Depuis long-temps elle n’avait plus le courage de baigner le plus jeune d’entre eux, parce qu’une voix intérieure lui disait sans relâche : Lcùsse-le couler, laisse-le couler i\).

Un aliéné, pressé de jouir delà vie future, songea à commettre un meurtre pour mériter la mort, et avoir le temps de faire sa paix avec Dieu, ün jour il attire deux petite» filles chez lui, coupe la gorge à l’une d’elles, se rend aussitôt en prison, et dort très bien toute la nuit (2).

48° ün individu s’imagine que depuis douze ans deux femmes l’ont rendu malheureux par les artifices-de l’astrologie, l’ont privé de sa raison, ont endurci son cœur, l’ont tourmenté par des souffrances physiques et des visions épouvantables le jour et la nuit, même pendant de longs voyages qu’il avait entrepris pour se soustraire à l’influence de ces femmes, ün jour, dans un lieu public, il les blesse grièvement, en s’écriant : Voilà celles qui m’ont assassiné ! II reste tranquillement en place et se laisse arrêter (3).

4 9® üne aliénée conçoit le projet de tuer un enfant, et voici son raisonnement : Cette enfant est fille unique ; moi aussi je suis unique, et j’a toujours été très malheureuse. Un semblable sort est peut-être réservé à cette enfant, il vaut autant que ce soit elle que je tue qu'une autre (4).

20® üne autre femme tue un enfant, après avoir ainsi raisonné : Tu dois tuer cet enfant, car il devient un ange et échappe aux séductions du monde (5). .

21® ün individu s’imagine que sa femme le trahit, il voit un rival dans le premier qui l’approche, il soupçonne ses propres frères, il change quatre ou cinq fois de résidence, il croit qu'il existe dans sa commune un complot formé contre ses jours, et voit dans chaque habitant un ennemi armé pour sa destruction. Tourmenté de l’idée que sa femme est toujours prête à le quitter pendant la nuit pour voler dans les bras d’un amant, il avait l’habitude de placer un tranchet sous le chevet de son lit, et menaçait de lui couper la tête si elle cherchait à s’échapper. Une première fois il tenta de l'étrangler ; une seconde fois il lui fit des blessures graves avec un instrument tranchant. On l’arrête, on lui reproche son action ; mais loin d’en témoigner du repentir, il ne manifeste d’autre regret que celui de n’avoir pu faire usage d’une hache, et de n’avoir pas tué sa femme (6j.

Avant de faire quelques réflexions sur tous ces faits, je parlerai d’un autre penchant atroce observé chez des aliénés.

Monomanie avec penchant à Vineendie, ou pyromanie.

(1) Edition in-8®, 1. 1, p. 457,

(2) Psycological Magazine, t. vn.

{3; Gall, même volume.

(4) Marc, consultation citée.

(3) Hofibauer, p. 112,

(6; Courrier français du 26 juillet 1^4,

Fodéré dit avoir va des malades qui s’entretenaient dans iea» intervalles de calme de choses étonnantes et extraordinaires, comme ô! incendies, d’inondations, de combats, de vols,

Gall rapporte le fait suivant :

Eq 48&2, une femme âgée de quarante-cinq ans , fut décapitée dans un# ville d’Allemagne. Elle avait mis le feu à douze maisons dans l’espace de cinq années. Douée de facultés intellectuelles bornées, malheureuse dans son ménage, elle chercha des consolations dans la religion, et s’adonna à r^u-de-yie. Il éclata dans son endroit un incendie auquel elle n’avait pris aucune part. Depuis qu’elle avait vu cet effrayant spectacle, il était né en elle le désir de mettre le feu aux maisons, et ce désir dégénérait en un pçnehant toutes les fois qu’elle avait bu de l’eau-de-yie. Elle ne savait donner d’autre raison ni indiquer d’autre motif d’avoir mia le feu jusqu’à douze fois à des maisons, que ce penchant qui l’y poussait. Malgré la crainte, la terreur et le repentir qu’elle éprouvait ebaqueiois après avoir commis te çriHfie, elle le commettait toujours de nouveau. Lesmédecina qui l’examinèrent dirent qu’il n’existait chez elle aucun indice d’aliénation (f).

Georget a publié les deux faits spivans :

Un individu qui a été acquitté par la cour d’assises de Metz pour Câuse de folie, offrait entre autres signes de cette maladie, des accès d’emportemens et de fureur qui le rendaient daagm’eux pour son père et sa sœur. Un jour, dans un moment de fureur, il annonce qu’il mettra le feü à la maison et qu’il se suicide ra. Peu après, en effet, la maison est en flammés. Le feu avait été mis dans plusieurs endroits à-la-fois. Le furieux avait été se coucher; il ne quitta son lit que lorsqu'on vint l’arrêter. Les bâtimêns ineendiés lui appartenaient en partie, et les denrées qu’ils contenaient constituaient pour le moment sa principale fortune (2>.

fjn jeune Jardinier, âgé de seize ans, dans l’espace d’une quinzaine de jours, mit successivement huit fois le feu à différens objets, tels 'qu’un tas de paille, une malle remplie d’effets, un panier de charbon, de la toile, un lit, le propre lit de l’incendiaire. Il aidait à éteindre le feu. Conduit en prison, il trouva le moyen de mettre des charbons ardens dans son lit, et se coucha par dessus. Ainsi, dit son défenseur, la passion de l’incendie le domine, le subjugue, le transporte. Cet individu était, en outre, au moins un <te«ii-imbéGille, et avait donné différentes fois des signes d’égarement de l’esprit. Il fut condamné, mais sa peine fut commuée (3).

Ces malheureux, comme on le voit, ont commis des incendies

(1) Ouvrage cité, t. iv, p. loS.

Discussion médico-légale.

ip) Discussion médico-légale.

sans intér^, sans intention criminelle, sans être dirigés par la vengeance ou la cupidité.

Je pourrais ajouter une foule de cas analogues ^i ont jété insérés dans le numéro de Juille.i 1834 à&Sy Annales d’hygiène publique et de médecine légale, et dans le niémoire déjà cité de Marc, auquel je renvoie le lecteur. Je pourrais encore rapporter les deux observations de monomanie incendiaire insérées dans le vingt-cinquième volume des Annales par M. Etqc-Demazy, médecin de l’asile des aliénés du !Mans. Mais il ne sera pas sans intérêt d’extraire du travail de Marc les principales considérations puisées par lui dans la Médecine légale de Henke. Cet auteur, frappé de la fréquence du crime d’incendie commis par de jeunes sujets en Allemagne (1), a cherché à se rendre compte de la cause qui pourrait faire naître chez eux cette monomanie. Voici les principaux résultats de ses recherches, qui ont également pour but de faire connaître les règles propres à guider les médecins chargés de résoudre les questions de pyromanie : 1° l’envie du feu et la propension incendiaire qui se manifestent fréquemment chez de jeunes sujets, sont souvent l’effet d’un état physique anormal, et résultent particulièrement d’une évolution organique irrégulière, à l’époque ou à l’approche de la pu ~ herté ; 2° la pyromanie, chez les jeunes sujets , s’observe le plus ordinairement entre la douzième et la vingtième année j 3° s’il existe en général des symptômes, des indices d’un développement irrégulier, des signes de mouvemens critiques marqués, au moyen desquels la nature cherche à parfaire l’évolution, ils devront être saisis en faveur de l’inculpé j 4“ s’il a existé , avant l’exécution de l’acte incendiaire, des symptômes de développement dans l’appareil génital, comme par exemple chez les jeunes filles, des efforts de menstruation, ces symptômes mériteront la plus grande attention ; ils rendront d’autant plus vraisemblable que le travail du développement sexuel aura troublé les fonctions du cerveau, qu’ils seront étayés d’autres symptômes dont il va être incessamment question ; 5° il faut surtout fixer l’attention

(1) En France, sur 124 crimes d’incendie, 26 ont été commis par des individus %és de S à 20 ans. la proportion est encore plus forte pour les incendies qui ont eu lieu en Allemagne,

sar les signes qui pourraient exister, d’un trouble dans le système circulatoire sanguin et dans les fonctions du système nerveux. Les désordres de la circulation, de forts accès d’orgasme, l’irrégularité du pouls, un afQux prononcé du sang vers la tête, de la céphalalgie, des vertiges et un état de stupeur, des congestions vers la poitrine avec oppression et angoisses, tels sont les symptômes qui indiquent un arrêt ou un trouble du développement des facultés sexuelles. Le tremblement, les mouvemens involontaires des muscles-, des spasmes, des convulsions, l’épilepsie et même la catalepsie, constituent autant d’accidens qui annoncent un trouble dans l’action nerveuse. Lorsque ces symptômes ont lieu, il se produit assez ordinairement des indices de désordre dans les fonctions intellectuelles , mais qui ne sont pas toujours appréciés, surtout lorsqu’ils ne sont que passagers ; 6" l’absence de signes positifs d’un désordre mental, ainsi que la présence de ceux qui paraîtraient établir l’intégrité de la raison, ne devront pas dérouter ou égarer le médecin j en effet, il est un état où, malgré l’absence de la liberté morale , la raison ne paraît pourtant pas être troublée : et cet état se rencontre souvent chez de jeunes incendiaires: ainsi, lorsque, avant d’avoir incendié, il ne s’est manifesté chez eux aucune trace évidente d’aliénation mentale , qu’ils étaient au contraire capables de se livrer à leurs occupations habituelles , que dans leurs interrogatoires , ils ont toujours répondu d’une manière convenable aux questions qui leur ont été adressées , qu’ils ont même avoué que le désir de. la vengeance avait motivé leur conduite, il ne faudrait pas encore en conclure, avec certitude, qu’ils étaient en puissance de toute leur liberté morale, et qu’en conséquence, ils avaient encouru toute la rigueur de la pénalité. Dans ces circonstances, une seule idée fixe peut en effet avoir dominé ces infortunés, et n’être découverte qu’après l’exécution de l’acte. La pyromanie fondée sur une cause pathologique, peut très bien s’exalter eu même temps que cette cause, par exemple, lorsque les règles paraissent, et se convertir alors brusquement en une propension irrésistible, suivie d’exécution.

Tout en admettant que la doctrine de M. Henke est conforme à un très grand nombre de faits recueillis jusqu’à ce jour, je ne

pense pas qu’il faille l’appliquer sans une extrême réserve à la médecine légale, les exemples d’incendie commis par de Jeunes sujets non pyroma7ieg n’étant point rares; ne sait-on pas en effet que la colère, la haine, la soif de la vengeance, l’envie, etc., ont porté des enfans à incendier des bâtimens ? Ces questions, il faut le dire, présentent quelquefois des difficultés insurmontables dans leur solution.

Objections contre la monoma7iie et contre le système qui établit que les 7nonoma7iiaques ne doive7it pas être punis autrement que par la réclusion^ des crimes quils ont pu commettre. Les questions de monomanie homicide s’étant présentées dans plusieurs procès célèbres, dans un court espace de temps, des discussions importantes ont eu lieu sur ce sujet.

Les uns ont dit « que la monomanie est une affection bizarre imaginée par les novateurs, un fantôme qu’on veut faire descendre dans la lice, une ressource commode, tantôt pour arracher les coupables à la juste sévérité des lois, tantôt pour priver arbitrairement un citoyen de sa liberté. »

Celle assertion absurde n’avait pas besoin de réponse.

Je rapporterai cependant ici un fait consigné dans les Mémoires de VEstoile, et qui prouve que la fureur homicide n’est point une inve7ition moderne.

« Dans le mois d’octobre 1574, un pauvre insensé, gardé en la maison des jésuites à Cologne, étant retourné en son bon sens pour l’espace de cinq à six jours , et par ainsi mis en liberté, tua trois des premiers dudit collège (1). »

Ils ont ensuite nié l’existence de la monomanie homicide , ou plutôt on a voulu écarter l’idée de maladie, et rattacher ce funeste penchant à quelques vices horribles, quelques instincts de férocité native, quelques goûts de cruauté bizarre, quelques affreux caprices de misanthropie, poussés jusqu’à une sorte de rage contre des individus plus heureux ; à une haine invétérée contre les hommes, transformée en un instinct de férocité et une soif du sang : d’où l’on a conclu que l'homicide commis sans intérêt, sans motif, sans passion criminelle, par des individus hon-

(1) Tome I, p. 104, édition de 1825.

nêtes jusque-là, rentrait dans le domaine du crime, et devait attirer sur Fauteur toute la sévérité des lois. On a même été jusqu’à dire que l’homicide étant constaté, et Fauteur convaincu, la justice n'avait pas besoin de rechercher la cause de l’événement , et en savait assez pour déterminer le caractère moral de l’acte imputé. D’ailleurs, a-t-on dit encore, si l’on admet des penchans irrésistibles, cette doctrine renversera les lois de la morale, et le précepte, ne sois -pas homicide^ se réduira à Ces mots : ne sois pas malade. Dans tous les crimes, il y a autant de déraison que de perversité. On verra donc de l’aliénation partout ; on excusera ainsi les plus grands Crimes.

J’ai longuement combattu ces pernicieuses assertions. Si leurs auteurs avaient pris les faits pour guide, ils auraient davantage respecté la vérité, et se séràienl épargné beaucoup de peine. Y à-t-il une monomanie homicide? Des faits incontestables répondent à cette question ; d’ailleurs, ce n’est pas prouver la nonexistence de cette maladie que dé lui donner un autre nom. Les magistrats constatent-ils beaucoup d’homicides commis par des personnes honnêtes, sans motifs réels , sans intérêt, sans esprit de vengeance ou de cupidité ? Tout le monde peut répohdre que ces cas fort rares ne sont que des exceptions âü nombre considérable de crimes ou l’homicide est ùh. moyen et rion un hut. N’est-ce point calomnier l’espèce humaine, que de supposer ainsi l’homme bien portant capable de commettre d’horribles forfaits , par l’unique plaisir de se baigner les mains dans le sang de ses semblables?

L’on objecte qu’il serait possible qu’on ne découvrît pas les motifs d’un crime, quoique ces motifs existassent ; c’est encore là une supposition démentie par l’expérience des juges. Ensuite, l’absence de motifs doit ràrèmènt être le séul indice de l’existence d’une maladiementalèj du moins, dans tous les cas qui se sont présentés récemment devant les tribunaux, les accusés avaientdonné une multitude de signes dè céite mialadie.

Enfin , on a dit qu’on pouvait punir Un aliéné dans l’intérêt de la société; que, d’ailleurs, léfou qui tue ne sauraitêtre comparé à un homme entièrement innocent. Je reviendrai sur ces questions en traitant de la législation criminelle relative à la folie.

Lors^’il s’agit de vol, le cas peut devenir un peu plus difficile j attendu qu’on ne peut pas dire qu’il y ait absence de motif intéressé, à moins que la chose dérobée ne soit d’une faible valeur eu égard à la position de celui qui l’a prise. L’aliénation mentale à des caractères propres à la faire connaître, et dont il faudrait prouver l’existence pour alléguer cette maladie comme moyen de défense.

L’incendie peut, comme l’homicide, avoir été commis sans intérêt, sans passion criminelle.

Plusieurs autres variétés dé monomanie peuvent conduire à des actes nuisibles à autrui ou aux aliénés eux-mêmes. Des malades s’imaginent être suivis, espionnés, injuriés, tournés en ridicule par les personnes qui les entourent et qu’ils ne connaissent pas 5 de là des propos et des voies de fait. Ceux qui croient posséder des trésors immenses, qui ont la manie de dépenser, de fairë des heureux , peuvent compromettre leur fortune en peü dé temps.

Monomanie par imitation. Avant déterminer tout ce qui a trait à cette variété de l’aliénation mentale, il importe d’examiner jusqu’à quel point la monoma^iie peut se déclarer pat imitation. Ce sujet a été traité avec beaucoup de sagacité par le docteur ProsperZ^ens dans une dissertation inaugurale, imprimée à Paris en 183 S, intitulée : De l’imitation eontagieuse ou de lapropagation sympathique des névroses et des monoinornies. Lés faits recueillis par ce médecin ne permettent pas de douter que la monOmahie homicide ne puisse reconnaître pour cause, le spectacle de la mort violente d’un homme ou le meurtre d’un animal, un spectacle qui se borne seulement à en réveiller l’idée, la réminiscence d’un crimè, la publicité qu’il doit aux débats judiciaires, etc. Voici quelques exemples :

4“ Un idiot, après avoir vu tuer un cochon, crut pouvoir égorger uu homme, et l’égorgea (Gall, Fonctions du cerveau, tome iv, page 99). 2° Un homme mélancolique assista au supplice d’un criminel; il fut saisi tout-àcoupdu désir le plus véhément de tuer, tout en conservant l’appréhension la plus vive de commettre un crime ; il pleurait amèrement, se frappait la tête, se tordait les mains et criait à ses amis de se sauver ; il les remerciait de là résistance qu’ils lui opposaient (Ibid, p. \ 00), 3° Un malade, dans des accès périodiques de fureur, avait le désir irrésistible de sucer le sang

qu’il croyait voir couler dans les veines, et de déchirer les membres de l’individu à telles dents pour rendre la succion plus facile (Pinel, Aliénation mentale, t ii, p. 369). 4" Un enfant de six à huit ans étouffé son plus jeune frère ; le père et la mère rentrent, reconnaissent le crime et l’auteur et lui en demandent la cause. L’enfant se jette en pleurant dans leurs bras, et répond qu’il ne l’a fait que pour imiter le diable, et qu'il avait vu étrangler Polichinelle (Prosper Lucas). 5" Une femme observée par M. Barbier d’Amiens, sujette à des maux de tète et d’estomac, dès qu’elle apprit le fait de la fille Cornier (4), futsaisiede l’envie de tuer son propre enfant, quoiqu’elle l’aimât beaucoup Plusieurs fois elle chercha à exécuter son dessein. Un soir, prête à succomber à cetle horrible tentation, elle eut l’idée décrier au feu pour attirer les voisins, auxquels elle déclara son projet horrible, en disant qu’elle l’exécuterait, si on ne la mettait pas dans l’impossibilité de le faire. Elle s’est rendue d'elle-même à l’hôpital d’Amiens. 6“ Jamais, dit Georget, il n’est venu à ma connaissance autant de faits de monomanie homicide, que depuis que les journaux répètent sans cesse les détails des dernières affaires, où il a été question de cette maladie, et en particulier de celle d’Henriette Cornier. En peu de temps, Esqui roi a été consulté pour trois cas de ce genre. Un mari a subitement été pris du désir de tuer sa femme, quoiqu’il n’eût contre elle aucun sujet de mécontentement ; sa raison conservait encore assez d’empire, lorsqu’il a consulté Esquirol, pour sentir la nécessité de rester éloigné de chez lui jusqu’à une parfaite guérison. — Une dame a été tourmentée de l’idée de tuer un de ses propresenfans ; cette malade est maintenanlà Charenton. — Une autre dame, également mélancolique, est constamment assaillie depuis quelque témps par l’idée qu’elle doit tuer quelqu’un ; elle dit sans cesse : j’ai envie de tuer, je tuerai mon mari, j’égorgerai l’enfantde mon fils; je suis une méchante, etc. Elle croit quelquefois avoir commis ces actes, et craint qu’on ne vienne la chercher pour la conduire au supplice. M. Serres a vu une femme qui, peu après avoirentendu le récit de l’homicide commis par H. Cornier, a éprouvé pendant quelques semaines une violente impulsion à tuer son enfant; elle entendait une voix qui lui commandait cet attentat {Discussion médico-légale sur la folie, p. 4 H ). 7“ Un habitant de la province vient se fixer à Paris, et amène avec lui une jeune fille de 22 ans, quiaimait passionnément l’aîné desesenfans. Ellese porte bien six mois, etne donne aucim symptôme de folie. Le septièmemois, sa santé se dérange, elle devient pâle, perd l’appétit, et éprouve de violens maux de tête et des attaques nerveuses. Son maître la surprend en pleurs, la presse de questions qu’elle cherche à éluder, et obtient enfin d’elle l’épouvantable aveu qu’elle lui faiten ces fermes : «Je lavais ma vaisselle, votre fils était à côté de moi ; il me vint la pensée de lui couper la tête. J’essuyai mon hacheret et le lui posai sur le cou ; il s’en-

(1) Cette fille qui, sans motif, coupa le cou à un jeune enfant fut jugée pour ce fait et condamnée aux travaux forcés à perpétuité.

feit époQvanié. Mais je le rappelai en lui disant de n’avoir pas peur; je lui cris de nouveau la tête, et lui posai encore le couteau sur le cou. J’allais... il pleura; ses pleurs me rendirent la raison, et je jetai loin de moi mon bacheret en songeant à la fille Cornier. Depuis cette époque, j’ai eu cent fois le désir d’achever ce que j’avais commencé. » Cette fille fut renvoyée en province, et entra au service d’une dame : peu de jours après on lui surprit l’aveu qu'elle avait le désir de trancher la tête à l’enfant le plus jeune de sa maîtresse, sans cependantque ce désir dégénérât, dit-elle, en une passim violente. Elle croyait que l’exemple d’H. Cornier avait été salutaire pour elle, en l’arrêtant dans l’exécution, tandis qu’il était au contraire la cause de son affreux penchant {Gazette des Tribunaux, 'ii juin 1826).

La monomanie incendiaire est également susceptible de s’éveiller et de s’étendrepar l’exemple. On litdans la Gazettenationale allemande de 4 802, que Marie Franck, âgée de 52 ans, fut décapitée à Schwabmemchen pour avoir mis le feu, dans l’espace de 5 ans, à douze maisons du bourg qu’elle ■ habitait. 11 éclata dans sou bourg un incendie auquel elle n’avait eu aucime part. Depuis qu’elle avait vu cet effrayant spectacle, il naquit en elle le désir de mettre le feu aux maisons, et ce désir dégénérait en un penchant irrésistible, toutes les fois qu’elle avait bu un peu d’eau-de-vie. Elle ne savait donner d’autre raison, ni indiquer d’autre motif d’avoir mis jusqu’à douze fois le feu à des maisons , que le penchant qui l’y poussait.

Serait-il impossible que les mystérieux incendiés qui ont désolé plusieurs provinces de France en 1830, reconnussent en partie pour cause la propagation contagieuse que je signale ?

De la manie. .

La manie est un délire général , variable , roulant sur toute sorte d’objets, avec excitation intellectuelle, production rapide d’idées fausses et incohérentes, illusions des sens, hallucinations, dispositions à pailer beaucoup, à crier, à s’emporter et souvent à se mettre en fureur. Dans le plus haut degré de la manie, le malade semble étranger à tout ce qui l’entoure ; on ne peut parvenir à fixer son attention , toutes ses idées sont déraisonnables , confuses ; il crie, il chante , il parle seul, il marche, il saute, il menace, il injurie, il frappe, casse et brise. Dans cet état, les malades sont ordinairement très sales ; ils oublient leurs besoins, et sentent à peine, ou pas du tout, la douleur, le froid et le chaud. Dans im second degré, l’agitation est moindre, on peut fixer Fat-

tentîon, avoir du malade des réponses justes, ou même suivre an raisonnement sensé, pourvu qu’il soit court; mais dès que l’esprit du malade est abandonné à lui-même, ou bien si l’on veut converser trop longuement, ce sont des divagations sans fin, des propos extrayagans, des idées incohérentes , des jugemens erronés, des emportemens, des ris, des chants, de la fureur.

Enfin, dans un troisième degré se trouve ce que Pinel a faitconnaître sous le nom de folie raisonnante. Suivant ce médecin, cette espèce de manie est marquée par des actes d’extravagance, ou même de fureur, avec une sorte de jugement conservé dans toute son intégrité, si l’on s’en rapporte aux propos. L’aliéné fait les réponses les plus justes et les plus précises aux questions des curieux ; ou n’aperçoit aucune incohérence dans ses idées ; il fait des lectures, il écrit des lettres comme si son entendement était parfaitement sain ; et cependant par un contraste singulier , il met en pièces ses vêtemens, déchire quelquefois ses couvertures ou la paille de sa couche, et trouve toujours quelque raison plausible pour ses écarts et ses emportemens (1).

J’ai observé une dame, âgée de 40 ans environ, qui, après avoir été pendant à-peu-près une année dans UH état habituel de tristesse sans motif, d’indifférence ou même de dégoût pour tout ce qui l’intéressait auparavant, d’apathie et de désoeuvrement insurmontables, sans délire, vit sa maladie changer de forme ; une exaltation mentale, une suractivité intellectuelle et une agitation continuelle remplacèrent l’état opposé.

Cette malade ne déraisonnait point du tout, faisait les réponses les plus justes, tenait des discours très sensés lorsqu’elle voulait bien fixer son attention sur les objets de la conversation ; mais en même temps elle se mouvait èt parlait sans cesse , se plaignait de tout, était continuellement exaspérée et en colère, au point que ses veines jugulaires acquirent un volume considérable et que sa voix s’altéra. Elle se disputait pour la plus faible contrariété, injuriait, criait; elle faisait une foule d’actes inconvenans, quoi que l’on fît pour l’en empêcher, et toujours elle prétendait se Justifier par quelque raison plausible en apparence. Elle était toujours brûlante , son pouls était fréquent, et le somimeil difficile et de courte durée ; cet état a persisté pendant près d’un an.

Un ancien jurisconsulte qui , toute sa vie, avait été apathique et ne s’était point mêlé de ses affaires , est pris vers l’âge de 6Û ans, d’une suractivité intellectuelle maladive ; il se livre avec excès au travail, fait des lee-

(î) Ouvrage cité 93.

fBÉfêg, des extraits, et prétend mettre an jonr d’nnportans oxm-ages ; il vent gérer lui-même sa fortune, et se pH*opose de l’augmenter beaucoup par dœ spéculations; tout ce qu’il dit sous ces différons rapports ne paraît pas toujours déraisonnable, et même lorsqu’il raisonne mal, il y a plutôt inconyenance qu’erreur. II propose à quelqu’un de lui acheter fort cher ime propriété qui ne lui convient pas du tout, il achète continuellement des objets qui lui sont inutiles. Un jour il s’échappe de la maison de santé où il a été retenu : à sa place un homme sensé serait allé de suite trouver un magistrat ou un avocat pour porter plainte et conserver sa liberté ; il ne fait rien de cela, et le lendemain il est reconduit par un seul domestique ; du reste il cause très bien , et l’on aperçoit tout au plus de l’exagération dans ses idées lorsqu’il parlé de sa fortune, dès dépenses qu’il peut faire. Ce malade est revenu à son état de santé habituelle, et ne songe plus ni à composer des ouvrages, ni à gérer sa fortune.

Ce degré de la manie est surtout marqué par un changement , dans les goûts, les habitudes, la conduite du malade , par des actes extravagans ou mal motivés, plutôt que par une lésion du jugement. Lorsque ces malades sont tranquilles, comme dans le dernier exemple, on ne s’apercevrait pas du dérangement des facultés, si l’on n’était prévenu des goûts et des habitudes antérieurs pour pouvoir établir un point de comparaison.

La manie est un genre de folie où l’on observe le plus l’agitation, les emportemens, la fureur ; les malades ont souvent besoin d’être contenus, soit simplement par l’appareil de la force, ou bien par la camisole pour être mis hors d’état de commettre des actes répréhensibles, de briser, de maltraiter, de tuer ; leur volonté est maîtrisée par des illusions des sens, par des erreurs de jugement, et c’est pour échapper à des dangers ou pour se venger de prétendues offenses qu’ils prennent ces déterminations violentes.

La manie ne se décèle pas seulement par les propos des malades j leurs gestes, leurs mouvemens , leur physionomie expriment l’excitation, l’agitation ou la fureur qui les dominent. Les plus tranquilles ont ordinairement quelque chose dans leur maintien, leurs gestes et leur physionomie qui n’est pas naturel.

De ta démence.

Ia démence est caractérisée par la faiblesse ou la nullité deé

facultés intellectuelles et des qualités morales. Dans la démence complète, le malade est réduit à quelques sensations imparfaites; il ne reconnaît plus personne, ue dit rien, ne demande rien, te comprend plus aucune question. A un degré moins avancé de la maladie, 'ces aliénés déraisonnent tranquillement, prononcent des mots sans suite, rient ou pleurent sans motif réel ; ils sont crédules, imprévoyans, d’une grande indifférence pour ce qui leur était cher ; leur mémoire est très infidèle relativement aux impressions récentes, tandis qu’elle reproduit ordinairement fort bien les souvenirs anciens ; ils offrent parfois un état d’agitation ou même de fureur. Lorsqu’on fixe l’attention de ces malades, comme les maniaques du second degré, ils peuvent faire des réponses fort justes, donner avec précision des détails sur des événemens qu’ils ont connus, exposer leurs connaissances, jouer à certains jeux, faire de la musique, etc. Enfin la démence peut être beaucoup moins avancée, consister moins en des idées incohérentes et fausses et des illusions des sens, qu’en une faiblesse très grande de l’intelligence inaperçue du malade, qui ne lui permet plus de remplir ses devoirs de citoyen, de gérer ses affaires, et lui fait commettre beaucoup d’actions mal motivées, extravagantes, nullement en rapport avec sa position, ses goûts et ses habitudes. J’ai observé plusieurs malades qui étaient dans cet état; c’étaient de grands enfans fort dociles, qui ajoutaient foi à toutes les raisons qu’on leur donnait pour les priver de leur liberté, et les empêcher de s’occuper de leurs affaires, pleurant facilement, riant de même, s’occupant avec des jouets, portant sur leur physionomie l’expression de la faiblesse intellectuelle et morale, ayant peu de pénétration, et n’apercevant point des choses qui frappent les yeux les moins clairvoyans, par exemple, l’extravagance des discours d’autres aliénés et leurs actions insensées ; conservant, du reste, toute leur connaissance, parlant avec exactitude de ce qu’ils savaient et se conduisant fort bien avec les personnes qu’ils fréquentaient. On pourrait appeler démence raisonnante cette espèce de folie.

Ces espèces de démence se développent lentement ; les deux premières ne sont souvent que la terminaison funeste des deux autres genres de l’aliénation mentale, la manie et la monomanie;

elles sont fréquemment le résultat de l’épilepsie. La démence raisonnante est primitive.

Esquirol a appelé démence aiguë (jstupidité ou stupeur de Georgei), un état complet de démence primitive dans lequel les malades semblent privés de besoins, d’idées, de sensibilité, et ne font rien de ce qu’on veut leur faire faire. Revenus à la raison, ils disent qu’ils avaient une existence machinale. Cet état mérite surtout d’être distingué de la démence progressive en ce que celle-ci est presque toujours incurable, tandis que la stupeur peut souvent être guérie.

Les aliénés en démence portent sur leur physionomie l’expression de la faiblesse ou de la nullité de leur vie morale ou intellectuelle; c’est un caractère qui ne trompe personne, surtout lorsque la démence est très avancée.

Si l’on fait un rapprochement entre la classification des aliénés mfuriosi et mente capti,e\,\ÿL division que j’ai suivie, on verra facilementles imperfections de la première. En effet, d’une part, tous les aliénés, les idiots eux-mêmes, peuvent avoir des accès de fureur ; la fureur n’est qu'un symptôme, plus fréquent, à la vérité, dans la manie que dans la monomanie, mais qui n’est pas rare chez les idiots, et qu’on observe dans la démence. D’autre part, quoique les effets de l’idiotie et de l’imbécillité de naissance, sous le rapport de la médecine légale, soient à-peu-près les mêmes que ceux de la démence, ces états offrent pourtant une différence assez importante ; l’imbécillité étant le résultat d’un vice d’organisation plutôt qu’une maladie, l’intelligence de l’imbécille ne s’altère pas, ou plutôt elle se perfectionne un peu parles rapports sociaux, et partout les peuvent se marier,

pourvu qu’ils sachent ce qu’ils font; dans les pays de crétins, beaucoup de ces derniers peuvent contracter l’union conjugale. Au contraire, Ja démence étant une maladie presque toujours incurable, et qui fait continuellement des progrès vers une terminaison fâcheuse, le mariage ne saurait être permis à ceux qui en sont atteints.

Au reste, je dois faire observer que les caractères des divers genres de fol^ ne sont pas toujours aussi tranchés que je les ai présentés ; le même malade peut quelquefois offrir des signes de

démence et de monomanie , de manie et de monomanie j en so^ qu’il serait difficile de placer sa maladie plutôt dans un geare que dans un autre. Mais cette confusion n’est importante en médecine légale que sous lerapport de la curabilité delà maladie.

Caractères ou signes généraux de l’aliénation mentale. Celte maladie présmile , 1® un état de perversion des peacfaans , des affections^ des passions, des sentimens naturels ; la mandestation de pencbans, d’affections, de passions et de sentimens ^ posés à ceux qui existaient avant la maladie ; 2° un état d’aberration des idées, de trouble dans les combinaisons intellectuelles, la manifestation d’idées extravagantes, d’illusions des sens ou de l’esprit , de jugemens erronés et de raisonnemens insensés. Ces deux ordres de phénomènes sont ordinairement compris sous les noms de lésions de la volonté, et de lésions de rintelUgenee ou délire.

Un malade est devenu indifférent pour les plus chers objets de ses affections, il ne songe plus à eux, ou bien il les a pris injustement en aversion, au point de les repousser, les injurier, les maltraiter ; on voit la haine, la jalousie, la colère, la méchanceté, la crainte, la terreur, le dégoût de la vie, le penchant à détruire et à tuer remplacer le naturel le plus égal, le plus calme, le plus doux. Voilà des lésions des sentimens ou de la volonté.

Un malade prend des personnes qu’il n’a jamais vues pour des personnes de sa connaissance, des domestiques pour des princes, des malades comme lui pour des pareils ou des amis ou pour des ennemis ; il se croit roi, einpereur, pape j ses idées sont incohérentes, ses raisonnemens extravagans , sa tête est pleine d’illusions, de perceptions fausses, son intelligence est exaltée ou elle est affaiblie : ee sont là des lésions de rïntelligence ou des signes de délire.

Ordinairement ces deux élémens de l’aliénation mentale se trouvent, à des degrés différens , réunis cheiz le même malade ; en même temps qu’il déraisonne, il présente des changemens remarquables dans Ses penchans, ses goûts, ses affections, en un mot, dans ses qualités morales. Il est rare , en ^ffet , que des idées fausses et des jitgemens erronés ne fassent pas naîre des

s^timens insolites , et que des penchans soient dénaturés sans communiquer du désordre à l’intelligence.

Mais souvent l’un ou l’autre de ces deux ordres de phénomènes prédomine ; quelquefois même l’un existe seul , ou àpeu-près seul.

J’ai cité plusieurs exemples remarquables de monomanie homicide, consistant uniquement en une violente impulsion à tuer, à répandre le sang d’êtres chéris , sans idées fantastiques, sans jugemens erronés, en un mot sans lésion de l’intelligence.

A. Il y a donc des folies sans délire^ des lésions exclusives des fenchans et des sentimens ou de la volonté^ qui provoquent à des actes insensés ou atroces que la raison répxouvè, dont elle empêche V exécution tant quelle est la plus forte.

Cette, proposition si vraie , si bien démontrée par des faits irrécusables, est généralement combattue par les gens du monde ; elle les épouvante, ils s’obstinent à placer sur la même ligne des actes répréhensibles fort rares, commis sans intérêt y souvent même avec une horreur profonde , et des crimes atroces consommés par des scélérats pour satisfaire de viles passions ; ils s’imaginent faussement qu’en excusant les uns, c’est prononcer l’absolution des autres.

Pour les gens du monde, il n’y a de folie que lorsque l’intelligence offre de profonds désordres. Ainsi , dans plusieurs actes d’accusation, on a voulu prouver que des individus n’étaient point fous en disant qu’ils raisonnaient bien, que leurs interrogatoires étaient des modèles de dialectique, qu’on n’observait aucun trouble dans leurs idées, aucune illusion dans leur esprit. Dans l’un de ces actes, on s’exprime ainsi : « La nature des réponses extraordinaires faites par le défatit absolu de motifs -pour un crime aussi atroce l’absence de toute émotion au moment où elle fut ramenée auprès du cadavre, et l’état de stupeur, on pourrait même dire de stupidité., où elle était plongée constamment, fixèrent l’attention ; mais on ne remarqua en sa personne aucun signe de démejice ; ses réponses se suivaient d’ailleurs parfaitement , et quoique faites péniblement à voix basse, elles étaient cohérentes et précises. » Ainsi, un homi-

eide commis sans motif, suivi d’une insensibilité morale pro* fonde, d’une sorte de torpeur de l’intelligence, ce ne sont point là des signes d’aliénation mentale î

B. A très -peu d’ exceptions près, les aliénés n’ont point conscience du désordre de leurs facultés, et sont persuadés de la réalité des illusions qui troublent leur esprit.

Rien ne peut convaincre un fou qu’il est dans l’erreur ; les faits, les raisonnemens n’ont aucune prise sur lui. Les malades qui ont conscience de leur état ne sont point les maîtres de diriger leur pensée et quelquefois leurs actions. J’ai cité des exemples de monomanie homicide offrant ce caractère. Leur esprit était assailli par d’horribles idées, et la volonté fortement influencée, mais pas encore tout-à-fait maîtrisée dans la plupart des cas.

Si les aliénés se trompent s^ur leur état mental.^ sous tout autre rapport ils jouissent de la plénitude de leur conscience, toutes les fois qu’ils conservent la connaissance.

Leurs actes les plus insensés, les plus ridicules, et qui paraissent faits sans dessein., sa7is volonté sont pourtant motivés et voulus.

Après leur guérison, ces malades rendent très bien compte de leur état de ^naladie, des motifs de leurs actions, des observations qu’ils ont faites sur les objets qui les entouraient, et auxquels ils paraissaient souvent ne pas faire la moindre attention.

Quelques malades prétendent , lorsqu’ils sont guéris, ne plus avoir aucun souvenir du désordre de leur intelligence. Mais ces malades sont en très petit nombre, et il est peut-être permis quelquefois de supposer que leur oubli du passé est feint, qu’il n’est mis en avant que pour éviter des questions indiscrètes, ou pour paraître ignorer entièrement des scènes désagréables, des propos indécens, des actes répréhensibles.

Dans la folie sans débre , les malades donnent pour motifs de leurs propos et de leurs actions , un penchant automatique qui les influence et les domine.

Un individu (Papavoine), accusé d’avoir homicidé deux jeunes enfans, interrogé sur ce qui s’était passé en lui lorsqu’il avait commis un pareil forfait , répondit : « J’avais la tête tellement

embarrassée, le sang me portait tellement au cerveau, j’étais tellement agité, que je ne puis me rendre compte de ce qui s’est passé. )) Cette explication est en contradiction avec presque tous les faits connus , et il serait d’autant plus extraordinaire qu’elle fût vraie, que ce même individu avait toute sa connaissance avant et après le peu de minutes qu’il a mis à donner la mort à ses victimes.

C. Des aliénés ■peuvent dissimuler leur état, et comynettre des actes avec ruse,, calcul, combinaison, sang-froid et toutes les précautions que prendrait un homme raisonnable.

Les gens du monde se font ordinairement une idée fausse de l’état des aliénés, en prenant pour terme de comparaison la manie la plus intense, avec déraison complète, emportemens, disposition habituelle à la fureur et aux actes de violence, ou bien l’abolition de toutes les facultés ; ils ne peuvent concevoir que dans la plupart des cas, l’intelligence n’est qu’incomplétement altérée, et que beaucoup de malades dont la manie ou la démence est légère, ou qui ne déraisonnent que sur un ou plusieurs points, puissent tenir des discours sensés, et se conduire sous beaucoup de rapports avec toutes les apparences de la raison. C’est pourtant ce qu’on voit tous les jours dans les maisons de fous ; dans certains cas de manie raisonnante ou de monomanie, ces malades soutiennent avec un art infini leur manière de voir, passent adroitement les circonstances qui les compromettent ou sur les- .^quelles on s’appuie pour les dire malades , donnent de la vraisemblance à leurs explications, et trouvent toujours quelque prétexte plausible pour justifier leurs actions extravagantes ou leurs projets insensés.

Dans ces derniers temps, on a soutenu dans différons procès , nu ailleurs, qu’un acte commis avec préméditation, ruse, calcul, combinaison, volonté, par un individu qui nie ensuite en être l’auteur, excluait l’idée d’aliénation mentale. « Un intérêt compris, a-t-on dit, des moyens combinés, un pian de conduite, supposent fa raison ; et il n’y a point de paradoxe à soutenir que la conscience de la folie exclut la folie. »

J’ai prouvé par des faits la fausseté de celte dernière assertion, qui n’admet point la folie sans délire ou les imjjulsions automati-

«fttes ét qïîeî^uefoîs îfréâstit)le&, et d’autres espèces de Mie dont îe màîade a parfaitement la eoDscience.

3’aî dit que les actes des aliénés^ même lés actes les plus bizarres, sont quelquefois motivés et voulus.

Xes 'aliénés qui ont èonseience de leur éfat peuvent sauvât idîssitnuîer^e désordre de leur esprit, par une -COTversation sensée et par une apparence de calme qui en impose aux persanes iqai me lès voient point habitUêllement. A fa vérité, c^te con- ^trainte ne sàurâtit être durable. Quant ù ceux «pii n’ont point censcienfce âdléttr maMdiè, on ne Muraitisedaire une idée de la dis- =i^mniaÊion,'de la ruse ébdü ealeulqUequëlques-uns d’entreeux "mettent en nsafe pour rèxécuter -un projet, nomme de s’évader, "de se tuer on deauer quelqu’un, Si l’on-nfa souvent été témoin de ‘pareils faits. Bes âliénés-suicides , par exemple , usent d^e ''adresse Incroyabie pour ^e procurer et cacher les moyens de s ? '•détruire; ds feignent d’avôir renemcéàleurs-projets, indiquent 'adroitement des promenades vers les lieux favorables à leurs 'desseins, envoient leurs gardiens quelque part, et au moment où d’on s^-attend le moins , ces malades font ou renouvellent des "téUtativès de suicide.

On soutient surtout que -les aliénés ne prévoyant pas les suites “de leurs actes répréhensibles , ou n ayant aucune crainte des '^mes^prononcées contre ces actes, ne cherchent point a prendre ~iâ~ fuite, à se cacher, et que; loin de mer de les avoir commis, ils ' én font de siiite un aveu circonstaneié : cela est généralement trai, mais cela n^st pas eônstant.

A^insij' dâiis les maisons de fous, il arrivé souvent que des malades commettent des actes blâmables ou répréhensibles, et opposent - une dénégation opiniâtre âüx preuves qui leur -sont ‘présentées, compréiïmit très bien que sds sont convaincus, ils seTOtit îTéprimandés nu recevront une punition. D’ailleurs ' On 'Vèrra que des accès se terminent , subitement après, une forte' commotion morale, que le calme renaît souvent lorsque 'des malades soM-parvenus à mettre à exécution les projets auxquels iis attachent une grande importance. On conçoit que dans ces cas, la erainte des châtimens qui n’exisiait pas au moment de l’agitation, puisse très bien succéder à celle-ci ; œla n’em-

pas la plupart de ces malades de tout avouer, de ne pas fuir 1^ poursuites de la Justice : ils disent qu’ils méritent bien d’être p^is pour avoir commis des actes atroces. Plusieurs aliénés t<Hnicides m’ont fourni précédemment des exemples de' ce fait, mais il ne faut pas en conclure que cela doive toujours être ânsi.

Le jurisconsulte dont j’ai parlé (page 378), comme étant atteint d’une folie raisonnante, conçoit le projet d’obtenir sa sortie de la maison de santé où il estretenu, en menaçant et frappant le maître de la maison ; il demande à faire une visite, cache une bûche sous sa redingote, se rend dans son cabinet, demande sa sortie d’un ton impérieux, ferme la portaet se dispose à frapper. Heureusement qu’il, était le plus faible. En reconduisant ce malade à sa chambre, on lui adresse des réproches , il répond tranquillement: « Eh bien ! quand même je l’aurais tué, il n’en aurait été que cela, puisqu’ondit que je suis fou. » Certes, ce malade» avait biensu user de ruse et d’adresse pour arriver à son but, et, dé plus, il avait peut-être prévu les suites légales de sa conduite. Et cependant on pey^femarcmer que ce malade faisait un acte de folie .qui amenait tout le contraire ^ ce qu’jl s’imaginait obtenir.

Hofibauer cite l’exémple d’un paysan qui ayant été mis dans une maison defons pour avoir fait plusieurs extravagances, s’y montie fort raisonnable, ne laisse voir aucune apparence de folie, ne commet aucun acte de violence ; quelque tençs après il trouve moyen de s’évaider, airrive dans sa famille et paraît raisonnable ; dans la nuit il tue ses enfâns et sa femme qu’il soupçonqait, mais sans motif, d’infidélité (1). Ici la ruse, la dissimulation, le calcul, ne sont pas douteux.

^. Sommeil. Sensations. Besoins. Fonctions nn^ritives. Llnsomnie opiniâtre à laquelle sont sujets quelques aliénés, pourrait fournir un caractère important dans certains cas j la disposition au sommeil ne saurait être surmontée pendant longtemps. Le phénomène contraire , une tendance continuelle au sommeil s’observe dans d’autres cas.

On a dit que les fous pouvaient supporter le froid le plus rigoureux sans en souffrir ; cela n’est vrai que pour un très petit nombre.

Des aliénés paraissent avoir oublié leurs besoins ; ils ne demanderaient point à boire ni à manger si on ne leur présentait

(1) rite', p. 133.

des alîmens; d’autres refusent obstinément de prendre de la nourriture, soit qu’ils prétendent se laisser mourir de faim, soit que quelque idée chimérique les porte à prendre ce parti. Il est très douteux que des personnes raisonnables puissent résister avec tant d’opiniâtreté au besoin de boire et de manger, surtout à la soif; le nombre de celles qui se sont laissées périr delasorte est très petit, et encore n’est'il pas certain que parmi ces personnes, il n’y en avait pas qui eussent l’esprit malade. Presque tous les condamnés à mort subissent leur peine plutôt que de s’ôter la vie,' çt surtout plufcôtxque de chercher à se laisser, mourir de faim.

Les fonctions nutriiivesiine fournissent aucun signe propre à faire reconnaître l’aliénation mentale ; ces fonctions s’exécutent généralemehi bien ; H* n’y a pas de fièvre. Il ne faut pourtant pas oublier de noter les dérangem'ens que le corps présenterait, car ils prou^raieif^jà un changement survenu dans l’état de l’individu. Le teint change quelquefoisM’une mapière très remarquable dans quelques cas de folie avec prédominance des affections morales tristes : il devient terne, jaunâtre, brun Qt quelquefois comme cuivreux.

E. Développement, marche, durée et terminaisons de Valiénation mentale. Dans le plus petit nombre des cas, la folie éclate tout-à-coup, au bout de peu de minutes, de quelques heures ou de peu de jours; la démence et la manie furieuse des épileptiques suivent immédiatement l’attaque des convulsions ou une contrariété plus ou moins vive. J’ai cité précédemment l’exemple d’un épileptique qui fut pris ainsi de deux accès de fureur homicide.

Georget a donné des soins à une jeune épileptique, âgée de 13 ans, qui éprouvait par instans, et hors le temps de ses attaques, tantôt une aberration mentale momentanée, tantôt un état d’irritation morale qui la rendait très colère, et la portait sous le plus léger prétexte à commettre des actes de violence, à casser ce qui lui tombait sous,la main, et à frapper les personnes qui l'entouraient; une fois cette dispositionpassée,cette jeune personne était fort douce.

Dans plusieurs cas de monomanie homicide rapportés plus haut, la fureur a paru se développer subitement et sans avoir été précédée d’aucun trouble apparent.

Le plus ordinairement, la folie se développe lentement, progressivement, et reste des mois et des années inaperçue des personnes qui voient habituellement le malade ; ce n’est que lorsque le désordre mental est évident , que ces personnes se rappellent un grand nombre d’indices qui annonçaient depuis Ion g- temps un dérangement dans les fonctions intellectuelles et morales, tels que des changemens notables dans les goûts, l’humeur, les habitudes, les affections du malade, dans son aptitude pour le travail; il était gai, communicatif ; il est devenu, sans sujet, tris te, morose, peu communicatif ; il était rangé, économe, il est devenu prodigue et fastueux, il néglige ses affaires ; la modération est remplacée par des opinions exagérées, l’irréligion fait place à une dévotion excessive, la confiance à la jalousie, l’attachement à l’indifférence ou à l’aversion, etc. Déjà mêmedes idées sont souvent en désordre, mais le malade conserve encore assez d’^empire sur lui-même pour cacher le trouble qui l’agite. On ne sq^t à quoi attribuer ces changemens ; on prend pour des caprices, pour des méchancetés, pour des vices , pour de la mauvaise volonté, ce qui n’est que l’effet d’une maladie qui se décèlera plus lard. Lorsqu’un malade a déjà eu un ou plusieurs accès de folie, on ne se trompe point sur la valeur de ces signes avant-coureurs.

Celte période de la maladie encore cachée ou non encore arrivée à son complet développement, peut offrir quelques considérations sous le rapport de la médecine légale. Ainsi, un testament fait peu auparavant la manifestation entière delà folie, mais lorsqu’il existait déjà plusieurs des phénomènes que je viens d’indiquer, pourrait très bien être attaqué pour cause de démence.

Une demoiselle, âgée de 22 ans, est conduite, le 1 5 février, dans une maison de santé, atteinte d’une démence complète, profonde, sans la plus faible lueur de raison ; elle meurt le 28 mars. Le 26 janvier, elle avait, par testament olographe, donné sa fortune à un jeune homme dont elle était éperdument amoureuse depuis cinq années , qui avait abusé de sa faiblesse, et qui ne se pressait pas de réparer sa faute. L’avocat du légataire soutient que la testatrice était saine d’esprit à l’époque où elle a fait ses dernières dispositions, et rapporte à l’appui de son opinion des lettres écrites à la même époque, et qui sont très bien faites, pleines de sens et de raison. L’avocat qui demande la nullûé du testament, offre de prouver que mademoiselle *** a tenu des propos insensés et commis des actes estrava-

gans antérienrement au 26 janvier. Si l’on remarque, d’une part, que le 45 février, la démence était profonde, complète, sans le plus faible r^ de raison; de l’autre, que depuis long-temps la jeune malade était tourmentée par un amour malheureux , par des chagrins, peut-être par des remords, on admettra sans peine que chez elle l’inteHigence s’est progressivement troublée, et qu’elle l’était déjà depuis long-temps lorsque la folie est dèvm Bue évidente pour tout le- monde-

Supposez que, dans cet état incertain et ignoré de maladie mentale, un individu commette un acte répréhensible : comment découvrir le véritable mobile de sa conduite ?

Un aliéné, plusieurs mois avant que sa maladie fût déclarée, était d’nne telle irascibilité, qu’il ne pouvait supporter la moindre contradiction sans se mettre en colère ; quelquefois il se portait à des actes de violence t un jour il eût assommé un charretier qui ne se dérangeait pas assez vite pour le laisser passer, s’il n’eût pas été le plus faible. Personne ne comprenait rien à Un changement aussi grand dans le caractère de ce malade.

Dans ces cas difficiles, le juge doit examiner si l’acie est suffis samment expliqué par des motifs d’intérêt ou de vengeance; et lorsque ces motifs sont faible ou nuis, surtout si le prévenu a ctonné des preuvesi d-uu changement survenu dans son état mo-^ ral, je crois qu’ilest équitable d’user d’indulgence.

La marche de la folie n’est point toujours égale; cette maladie peut changer de caractère, offrir des rémissions, des intervalles lucides et des intermissions.

Elle change de caraetère lorsqu’un état de stupeur fait place à l’agitation maniaque.

Il y a lorsque la maladie diminue d’intensité, sans

qu’il y ait retour à la raison.

Dans les intervalles lueîdeS et les inferrnissien»^ il y a retour à la raison ; le malade a conscience de sa position, et reeon^ naît très bien qu’il sort d’un état de folie. On a observé dés aliénations mentales intermittentes, régulières, quotidiennes, mensuèllès, annuelles. Des malades sont un jour bien et un jour mal, quinze jours aliénés et quinzé jours raisonnables, six mois guéris et six mois fous, ou aü moins ils ont un accès de deux jours l’un, chaque mois, chaque année, ou moins souvent. On appelle plus particulièrement intervalles lucides, les retours irréguliers

à la raison. Dans cet état, les malades conservent souvent du BftâkHse, du trouble dans les idées, de la faiblesse dans lïntelltgence, dont ils rendent très bien compte, et qui les empêche <te pouvoir fixer long-temps leur attention sur uu objet, s’occuper sérieusement à lire, à écrire ou à se remettre à leurs^ paires-.

Les jurisconsultes n’admettent pas d’intervalles lucides chez les mente capti, mais seulement [chez les furiosiy parce que, suivant eux, les premiers ont un mal habituel qui ne se guérit presque jamais. Cette distinction est juste en général. Les intervalles de raison ne s’observent guère que dans la manie; ordinairement la monomanie est guérie dès que le malade a reconnu la fausseté de son idée fixe; l’idiotie et l’imbécillité de naissance sont incurables ; la denience guérit rarement.

La durée de la folie est très variable. Esquirol a connu une dame qui avait un accès de folie de dix-huit à Vingt-quatre heures, toutes lesdois qu’elle assistait àtine représentation de l’opéra dé Mna. EHey est allée quatre fois pour sdiabituer à cette impression: ed en détruire les effets, sans pouvoir y réussir; Les at=taquesd-épilepsie sont suivies de la perte de la rai&on, ordinairement sous forme de démence, plus rarement soué forme de= manie, qui dure lé plus souvent depuis quelques minutes, unquart d’heure à une heure, et; se prolonge quelquefois plusieurs jours-, une, deux ou trois semaines. La folie causée fpar l’ivressie est en général de courte durée; elle se dissipe avant quinze ou vingt jours. Dans le plus fgrand nombre des cas, la guérison se feit attendre plus fong-temps. D%près uu tableau pubiié par Esqurrol, on voit que sur 269 rnaniaques, 27 ont guéri dans le premier mois, 32 le deuxième mois, 18 le troisième, 30 le quatrième, 24 lé cinquième, 20 lé sixième, 20 le septième, 19 le huitième, 12 le neuvième, 17 le dixième, 23 après une année, 18 âprès deux ans. D’après un autre tableau du même auteur, sur 1,223 guérisons, 604 ont eu lieu dans la première année, 502 la deuxième, 86 la troisième, 41 dans les sept années, suivantes. Oü a vu des malades recouvrer la raison après dix et vingt ans. Les onze douzièmes des guérisons s’opèrent pendant lés deux premières années de la maladie. Mais suivant un relevé des guérisons opérées à Bicêtre et à la Salpétrière en 1822, 1823 et 1824,

publié par Desportes, 746 ont eu lieu dans la première année de l’admission, et 118 seulement de la deuxième à la septième année.

La guérison de la folie, comme son invasion, s’opère le plus souvent peu-à-peu, progressivement, et quelquefois subitement, après une forte commotion morale, une douleur violente, une hémorrhagie, etc.

Pinel cite l’exeicple d’un homme de lettres qui, dans un accès de monomanie suicide, résolut de s’aller jeter dans la Tamise. Arrivé sur un pont , il est attaqué par des voleurs, il se défend vigoureusement, reste maître du terrain, oublie le but de sa course, s’en retourne guéri, et n’a plus eu depuis un pareil accès (1). Esquirol rapporte, dans une note de l’ouvrage d’Hoffbauer (p. 152), deux exemples de guérison subite, produite parune vive impression morale. Le même auteur a vu l’éruption des règles être suivie du même résultat {li., page 83).

Ces faits sont très importuns en médecine légale. On a vu, chez des aliénés, le calme et la raison suivre immédiatement l’exécution de projets atroces ; « l’étonnement, l’horreur produite par le sang qui coule, par l’aspect du cadavre, jette quelquefois les maniaques dans le désespoir, après s’être livrés a leur fureur (/t/., p. 146). L’appareil de la force armée qui veut l’arrêter, l’isolement et le régime de la prison, l’instruction judiciaire, la crainte d’un jugement, d’un châtiment, peuvent produire une forte diversion sur l’esprit d’un malade, et contribuer pour beaucoup à le ramener à la raison.

Les rechutes sont plus fréquentes dans cette maladie que dans beaucoup d’autres. Elles s’observent sur 1/24*', 1/20®, 1/7®, 1/6* des cas, suivant différens relevés. La maladie se reproduit sans cause, par des causes légères, ou sous l’influence de causes ordinaires.

Le juge demande, dans un cas donné : 1® si la folie est curable, et si elle doit durer long-temps,- 2° si la guérison est certaine.

Le juge désire savoir si un aliéné doit guérir ou s’il est incurable ; si la durée de sa maladie sera longue ou sera courte, lors-

(l) Ouvrage cité, p. 231,

qu’il s’agit de procéder à une interdiction ; en effet, si cette mesure n’est point urgente, et si l’on peut espérer de guérir le malade en assez peu de temps, dans l’intérêt même du malade et de ses enfans, il est convenaile d’attendre. Mais il n’est pas toujours facile de prononcer avec certitude sur l’issue probable de la maladie, et plus particulièrement sur sa durée, sur l’époque de la guérison. Voici quelques considérations qui serviront à éclairer le jugement du médecin.

Dans les établissemens publics de Paris, on guérit environ un tiers des malades. On en guérit beaucoup plus au-dessous de cinquante ans qu’au-dessus, relativement au nombre total des malades. Sur 1,698 aliénés âgés de moins de cinquante ans, 689 ont été guéris ; tandis que sur 809 âgés de plus de cinquante ans, 75 seulement, c’est-à-dire moins du quart, ont recouvré la raison (Desportes).

Les idiots et les imbécilles de naissance ne guérissent point.

La démence est presque toujours incurable. Lorsqu’elle est accompagnée de paralysie générale, les malades ne vivent pas long-temps.

La manie et la stupeur guérissent plus facilement que les autres genres de folie.

La monomanie est bien plus difficile à guérir que la manie et la stupeur.

La folie qui éclate brusquement à la suite d’une cause violente, est beaucoup plus facile à guérir que lorsque la raison s’est altérée insensiblement par une influence continue ou souvent répétée.

L’hérédité, plusieurs accès antérieurs, les excès de liqueurs alcooliques, l’abus du coït ou de la masturbation, un caractère prononcé sous un rapport et dans le sens du délire, sont autant de circonstances lâcheuses.

On ne peut point avoir la certitude qu’un aliéné se rétablira. Dans les cas les plus favorables, on se servira de cette expression : ce malade doit guérir, car il se trouve dans les circonstances les plus favorables à la guérison.

On peut encore moins fixer positivement l’époque du retour à la raison. On sait seulement que le printemps et l’automne offrent

plus de chances favorables que l’hiver et l’été. Lorsqu’à y a et un accès antérieur semblable, on peut espérer que le dernier se terminera: comme le premier. S’il y en a eu plusieurs, on doit craindre l’incurabilité.

Dans beaucoup de cas l’incurabilité est certaine, et l’on peot sans crainte le certifler.

Lorsqu’un état de manie, de stupeur ou de monomanie daro depuis deux ans, on peut dire qu’il y^a peu d’espoir de guéison.

Enfin, l’on ne risque rien de manifester du doute. Si l’interdiction est prononcée, et que le malade recouvre promptement la raison, on en sera quitte pour prendre la mesure contraire. ^ l’inte«iKctîon est diierce, cela prouve que les intérêts du malade et de sa famille ne sont point en péril ; après un délai suffisait on pourra prononcer avec piuSde certitudé.

La guérison s’annonce par la disparition des désordres dé fifiteligence et des sefitimens, et par le retour afix goÉtS, aux habitudes, aux affections, aux dispositions qui existâiæt antérieurement. Le malade a recouvré feconseiéncé de son état, il assure que les illusions de son esprit ont disparu, sa physionomie a pris son expression ordinaire, il s’occupé avec intâTêt de ses affaires, il reçoit avec plaisir les personnes qu’il av^ait ouMîéeS, ou contre lesquelles il avait conçu üne aversion ihâl ftmdée, le sommeil est bon, la tête est libre, non douloureuse; cette amélioration s’est maintenue pendant plusieurs semaines, plusieurs mois, le malade n’a point éprouvé de reGbute aprèsdésemblâhles intervalles déraison; tout porté à penser qu’il est guéri. îfeatiFmoins on peut attendre encore avant de lever l’interdiction, si éÔê a été prononcée, à moins que position du malade rféxîge le prompt exercice de ses droits civils.

Mais tant que l’aliéné ne reconnaît pas qu’A a ettla ralSmi égarée, s’il conserve d’injustes préventions contre sa famille,- ses amis, contre ceux qui lui ont prodigué dés soins ; s’il ccmserve quelque chose d’insolite dans sa maniéré d’ètre, dmissesgoéts, ses habitudes, son aptitude pour le travail, la guérimm n’est encore ni complète ni certaine ; il faut attendre, peut-être n’ëst*€e qu’un intervalle lucide, et une rechute est-elle imminente.

Des aliénés ne recouvrent qu’en partie l’usage^ régaîîér de

lewrs facultés intellectuelles, et sont incapables de jouir de leurs droits civils ; d’autres conservent beaucoup de faiblesse dans l'esprit, et ne pourraient gérer leurs affaires sans risque, s’ils .n’étaient assistés d’un conseil judiciaire enfin quelques-uns , tout en jouissant de leur raison, présentent des singularités dans l'intelligence et le caractère qui les font remarquer dans le monde, et rappellent sans cesse leur maladie passée.

Le Code civil, art. 489, statue que V interdiction sera prononcée lors meme que l’aliéné aurait des intervalles hir^ cides. On peut demander de fixer le terme où finit l’intervalle lucide et l’intermission , et où commence la guérison. Cette question est délicate, considérée sous le rapport de la médecine légale. Il me semble qu’un individu qui aurait un ou plusieurs accès chaque année, serait dans le cas prévu par l’article cité. Si les accès étaient plus éloignés, mais se répétaient, tous les deux ou trois ans par exemple, il y aurait lieu au moins, suivant moi, à la nomination d’un conseil judiciaire. Il s’agit toujours des cas où des intérêts majeurs seraient en péril. Line personne âgée de cinquante-sept ans, sujette depuis l’âge de quinze ans à des accès de folie qui durent deux ou trois mois, et qui reviennent tous les deux, trois, quatre ou cinq ans, est assistée d’un conseil judiciaire depuis qu’elle possède des propriétés. Durant ses accès, elle se plaint vivement des entraves apportées à la jouissance de ses droits civils, de son conseil judiciaire, de safcimille et de ses amis qui la font enfermer. Mais à peine estelle guérie qu’elle se loue de toutes les mesures qu’on a prises^ et particulièrement de l’assistance d’un conseil judiciaire, sans lequel elle ferait beaucoup de sottises, et comprom.ettrait sûrement sa fortune et l’avenir de ses enfans.

Moyens de reconnaître l’aliénation mentale ; caractères qui la distinguent de différens états de V entendement, La folie se manifeste extérieurement par le langage, par les actes, par le témoignage du malade. Dans un très grand nombre de cas, la maladie est évidente, et son existence est facilement constatée, même par les gens du monde ; mais Fa folie a quelquefois des caractères moins saillans, et il faut une certaine habitude de voir des aliénés pour pouvoir la reconnaître.

Trois moyens peuvent être employés pour arriver à ce but : l’interrogatoire, l’enquête et une observation suivie.

Interrogatoire. Avant de procéder à l’interrogatoire, il est bon de s’informer du genre de maladie de l’aliéné, de ses idées habituelles et dominantes, des questions qu’il faut particulièrement lui adresser pour le faire délirer. Il faut noter soigneusement le maintien du malade, l’expression de sa physionomie, sa manière de se présenter. L’interrogatoire suffit dans un très grand nombre de cas pour s’assurer de l’existence de la folie. Mais ce genre d’épreuve ek quelquefois tout-à-fait inutile, ou plutôt, si l’on s’en tenait à son résultat, on pourrait croire très raisonnable un malade dont la raison serait profondément altérée, dont la volonté serait entièrement perv^erlie.

Lorsque le malade a de longs intervalles lucides et de courts accès, il faut saisir le moment de l’existence du délire.

Les malades qui ont conscience de leur état et qui conservent encore de l’empire sur eux-mêmes, répondront juste aux questions qu’on leur adressera, et ne feront point connaître leur état s’ils ont intérêt à le cacher.

Des monomanes qui savent qu’on trouve leurs idées dominantes ridicules, et qu’elles servent de prétexte aux mesures dirigées contre eux, peuvent très bien éluder les questions qui se rapportent à ces idées, et même déclarer qu’ils n’y songent plus.

Dans la folie raisonnante sans grande agitation, le malade peut paraître devant celui qui l’inierroge avec calme, répondre très juste à toutes les questions, et expliquer d’une manière plausible les actions extravagantes qui lui sont imputées.

Georget a vu un aliéné qui était dans un tel état de démenc-e, qu’il lâchait ses excrémens dans sa culotte partout où il se trouvait; il ne pensait point à ses affaires, son jugement était d’une extrême faiblesse. Le juge vient l’interroger, et il répond assez juste aux questions qui lui sont adressées. Pourquoi ne vous occupez-vous pas de vos affaires? — Parce qu’on me retient ici. — Oui vous y a conduit? — Mon frère. — r Pourquoi vous y a-t-on conduit? — Je n’en sais rien. — Vous avez été malade? — Oui, mais je ne le suis plus (dans le principe la démence était accompagnée d’une maladie fébrile). — Que faites-vous ici ? — Rien. — Êtes-vous bien ? — — Oui. D’autres questions reçurent de semblables réponses.' Le tribunal

ordonna une enquête, à la suite de laquelle l’interdiction fut prononcée.' Des demi-imbécilles pourraient se trouver dans le même cas.

L’interrogatoire peut donc être insuffisant pour constater l’existence de la folie dans certains cas où cette maladie est manifeste. « Quand même les interrogatoires que l’on ferait subir à M. l’abbé d’Orléans, dit d’Aguesseau, seraient sages et pleins d’une raison apparente, pourraient-ils jamais effacer cette multitude prodigieuse de faits qui forment une image si vive du caractère de son esprit?... Pourraient-ils effacer tous les faits qui sont contenus dans les dépositions des témoins (1) ? » Ce magistrat appuie son opinion de l’exemple d’un aliéné qui avait subi trois interrogatoires en différens temps, tous pleins de raison et de sagesse ; il n’y en avait qu’un seul où il était convenu d’une action peu sensée, qu’il avait faite, disait-il, par pénitence. Cependant, malgré la sagesse de ses réponses, son interdiction fut confirmée, et cela sur des faits contenus dans ses lettres, que ses interrogatoires n’avaient pu détruire.

On ne doit pas manquer de demander aux aliénés qui conservent une grande portion de leur raison et qui sont dans une maison de fous, ce qu’ils pensent de leur position nouvelle et des personnes avec lesquelles ils vivent. Beaucoup sont si mauvais observateurs, ou ont si peu de pénétration, qu’ils ignorent la destination de leur retraite et l’état de leurs commensaux, quoiqu’ils les voient faire des extravagances et débiter des propos ridicules.

Ces questions doivent être à la portée du malade, doivent rouler sur les choses ordinaires de la vie; sans cela l’ignorance pourrait être •prise pour de l’imbécillité.

Observation suivie. Lorsque l’état mental d’un individu est douteux, le médecin qui est appelé à l’examiner peut demander qu’il soit placé dans un lieu convenable, et faire plusieurs visites, attendre plusieurs semaines ou quelques mois avant de faire son rapport ; il vient le voir sans en être attendu, il le fait observer sans qu’il s’en doute, il interroge les personnes qui vivent avec lui, il cause avec lui et le questionne sur les motifs qu’on

(1) OEuvres complètes, t. iir, p. a96.

allègue pour le traiter comme un fou ; il lui fait écrire des lettres ou des mémoires pour exposer ses moyens de défense et se plaindre aux autorités. Si toutes ces épreuves ne sufiQsentpas pour éclairer le jugement du médecin, il peut demander des renseignemens sur l’état antérieur de l’individu, et consnlter les pièces de la procédure, s’il y en a. Mais ceci a plus de rapport avec l’enquête, dont il me reste à parler.

Enquête. Dans beaucoup de cas, on aurait de la peine à découvrir le genre de folie d’un malade conduit dans une maison de santé, ^i l’on n’avait été prévenu par ‘ses parens ou ses amis. La surprise, la vue d’etrangers lui donnent de la retenue ; il cause peu, il ne se livre point ; ce n’est souvent qu’après quelques Jours que cette première impression étantpassée, il ne craint plus demanifester ses folles idées ; et dans certains cas de folie raisonuante, d’observation suivie pourrait bien ne pas fournir des données suffisantes pour prononcer avec certitude ; il faut que les malades soient libres pour marquer plus facilement leur conduite par des actes d’extravagance ; des mémoires et des lettres écrits pour se défendre, peuvent être faits avec beaucoup de suite et de raison, oü ne contenir que des inconvenances peu remarquables. -

L’enquête consiste à recueillir des rènseignemens sur l’état ^ de d’aliéné antérieur à la maladie présumée, sur les causes qu’on 'soupçonne d’avoir troublé sa raison , sur son état depuis l’invasion de la maladie ; on a recours au témoignage des personnes qui l’ont approché dans ces circonstances, qui ontuauséaveclui, qui dnt pu l’observer de près, qui ont connaissance de ses actions insensées, de ses propos déraisonnables ; on consulte les écrits qu’il a faits. On a surtout bien -soin de demander aux témoins dès faits plutôt que leur opinion. On s’informe si l’individu a des lotis dans sa famille, s’il a de tout temps présenté de l’originalité dans le caractère et dans l’esprit, de l’exaltation sous certains rapports ; s’il a été soumis à l’influence de causes puissantes, déliés que des chagrins, des contrariétés vives et répétées, des "revers de fortune, etc. ; s’il a, sans motif réel, changé dans ses goûts, ses habitudes, ses affections ; toutes circonstances qui précèdent si souvent le développement de là folie. Enfin, en fait

racouter les propos entendus, les gestes, les actes faits, et les écrits composés uniquement sous Tinfluence des idées qui préoccupent le malade. On est quelquefois tout surpris de lire des lettres d’une déraison complète, écrites par des aliénés qui causent assez bien et qu’on ne croirait pas aussi malades. Les fous dont l’intelligence est affaiblie, mais qui conservent encore beaucoup de connaissance nt de raison, oublient très souvent, en écrivant, des lettres et des mots, font des fautes d’orthot raphe qui ne leur seraient point échappées en bonne santé.

Ce n’est donc qu’en connaissant pour ainsi dire toute la vie d’un individu, c’est en pesant et comparant tous les faits, que dans quelques cas on peut parvenir à prononcer avec certitude sur son état moral actuel; c’est en interrogeant le passé qu’on acquiert la connaissance du présent.

Dans plusieurs procès criminels, notamment dans celui d’Henriette Cornler (1), les magistrats ont conamis des médecins pour déterminer Xétat moral actuel des accusés, uniquement pour savoir si ceux-ci pouvaient supporter les débats. Les magistrats ont prétendu que les médecins ne devaient point prononcer sur le caractère moral des actes imputés aux accusés; que ce droit n’appartenait qu’aux jurés ; qu’en agissant autrement les médecins rempliraient les fonctions de juges et de jurés, qui ne leur sont point attribuées par la loi.

Les médecins n’auraient point dû se charger d’une pareille mission ; iis devaient déclarer de suite, comme ils l’ont fait dans leur rapport, « que pour juger de l’état actuel d’un individu , il faut nécessairement le comparer avec sa manière d’être antérieure (5). )) Pourquoi s’engager à résoudre des questions scindées et qui à cause de cela peuvent être insolubles? D’ailleurs cette jurisprudence n’est pas générale ; lorsque le juge civil demande au médecin un rapport sur l’état mental d’un individu dont on provoque l’interdiction, et qu’il fonde son jugement sur l’opinion de l’expert, ce qui se fait tous les jours, peut- on dire

(1) Voyez travail de Georget sur ce sujet,

(2) Malgi'é cette déclaration, les experts n’osèrent pas s’expliquer sur la nature de l’aete imputé à la fille Cornier ; et cependant e^était précisément cet acte qui fpaniissait le caractère le moins équivoque delà folie de cette femme.

qu'il y ait infraction aux lois, usurpation de fonctions? Tous fcs jours, au criminel, les jugemens ne sont-ils pas rendus d’après 1« éclaircissemens donnés par les médecins , par exemple, dans les cas d’infanticide, d’empoisonnement? En démontrant aux magistrats ou aux jurés que tel acte imputé à un accusé offre tous les caractères de la folie, le médecin ne juge point, mais il éclaire la conscience de ceux qui doivent prononcer le jugement. Comment peut-on prétendre que des hommes étrangers à la médecine, qui n’ont |ieut-être jamais vu d’aliénés, restent sans guide dans des cas difficiles, même pour les gens de l’art! Cela n’est pas soutenable ; et cependant on voit chaque jour des procès jugés sans que des médecins soient consultés, quoique la folie soit alléguée dans la défense, et appuyée de preuves qui doivent au moins commander le doute.

Ainsi, lorsqu’on demande aux médecins un rapport sur l’état actuel d’un accusé, ils doivent, dans l’examen dé sa conduite antérieure, comprendre l’acte qui lui est imputé, si cela est nécessaire pour motiver leur opinion.

- Dans un rapport on ne doit pas se borner à émettre une opinion sur l’état de la personne qui en fait le sujet; il faut entrer dans des détails sur les faits observés, pour qu’une pareille pièce puisse être soumise à l’examen de noiiveaiix experts , s’il y a lieu.

L’emploi des moyens d’investigation indiqués ne conduit pas toujours à un résultat positif ; on est quélquefois forcé de rester dans le doute. J’ai indiqué les cas où les caractères de la folie n’étant pas très saillans, ne sont pas toujours faciles à saisir; d’autres difficultés naissent de certains rapports qui existent entre cette maladie et quelques états de l’entendement que je vais signaler.

Folie simulée. Je ne crois pas qu’un individu, qui n’aurait point étudié les fous, pût simuler la folie au point de tromper un médecin qui connaîtrait bien cette maladie. Comme on se fait, dans le monde, une idée très fausse des aliénés, celui qui simulerais folie d’après cette idée, fera à chaque instant des actes contradictoires et nullement vrais ; ainsi, il prétendra ne point se rappeler sa conduite passée, méconnaîtra les personnes qu’il connaît beau-

coup, ne fera pas une seule réponse juste aux questions qui lui seront adressées, dira des injures ; ses traits n’auront point l’expression d’un état si violent, il ne pourra pas long-temps s’empêcher de dormir ; il fera le fou particulièrement lorsqu’il se croira observé ; enfin, sa maladie prétendue ne se sera probablement développée que depuis qu’il craint les poursuites de la justice j elle n’aura point été précédée de ces bizarreries de caractère, de ces symptômes peu marqués, de ces secousses morales que l’on observe dans le plus grand nombre des cas. J’ajouterai que les actes répréhensibles de notre soi-disant fou ont été commis avec intérêt, avec passion criminelle. L’exemple suivant me paraît très propre à donner une idée de la folie simulée.

Un ancien notaire, nommé Jean-Pierre, poursuivi pour faux et pour escroquerie, fait le fou peu après son arrestation ; auparavant il avait toujours paru fort sensé et même fort intelligent en affaires. Envoyé à Bicêtre pour y être observé, il s’évade avec un autre prétendu fou également accusé, dans le moment où tout le monde est occupé à éteindre un incendie qui s’est manifesté dans le quartier des aliénés ; il est encore accusé d’avoir commis ce crime. Voici son interrogatoire aux débats :

D. Quel âge avez-vous?

R. Vingt-six ans (Il en a quarante-trois).

jD. Avez-vous eu des relations d’affaires àvec MM. Pellènes et Desgranges (deux de ses dupes) ? ^

R. Je ne les connais pas.

D. Reconnaissez-vous le prétendu acte notarié que vous avez remis au témoin?

R. Je n’entends pas cela.

D. Devant le commissaire de police vous avez reconnu cet acte.

R. C’est possible.

D. Pourquoi, le jour de votre arrestation, avez-vous déchiré un billet de 3,8ao fr. ?

R. Je ne me le rappelle pas.

D. Vous avez dit dans vos précédons interrogatoires que c’était parce que le billet avait été acquitté.

R. C’est possible.

A diverses dépositions l’accusé répond qu’il ne se souvient de rien.

D. Reconnaissez-vous le témoin (la portière delà maison qu’il habitait.)

R. Je ne connais pas cette femme-là.

D. -Pourriez-vous indiquer quelque personne qui ait été détenueen même temps que vous à la Force, et qui puisse rendre compte de votre situation mentale à cette époque ?

R. Je ne comprends pas cela.

J0. Yeus vons êtes évadé de Bicêtre?

R. Est-ce que vous y avez été, vous ?

î). A quelle heure vous êtes-vous évadé ?

R. A minuit , une heure, trois heures.

P. Sur quèlîe route avez-vous été?

5i Sur - éeHe de Meaux en Baie (1 avait pris Geïlede Normaadr^,

D. Pourriez-vous indiquer quel a été rauteur de l’incendie de Ricêtra-I

R. Je ne sais pas ce que vous voulez me dire.

D. Vous avez écrit une lettre au capitaine Trogoff le lendemain de vote» sortie de Bicêtre?

A Je n’ài poirtf écrit dé fetütè (Gétté pièce ést bien de son écriiufô).

Dans un moment où l’on accuse JeaurPieCTe d’avoir commis Fiacendie de Bicêtre, il se livre à d’horribles imprécations. Il interrompt sans cesse le défenseur et l’avocat général dans leurs pïaideiries, par des. dénégations des observations ridicules, des emportemens et des injures;

Parmi les aliénés qui n’ont pas enco re perdu complètement la raison, et Jean-Pierre n’est pas dans ce cas, on n’en verrait prch bablement pas un qui méconnaîtrait les personnes avec lesquelles il aurait eu des rapports, qui ne comprendrait pas ce que c’est qu’un acte notarié, qui aurait perdu le souvenir de ses actions, qui ne saurait pas ce qu’on voudrait lui dire lorsqu’on lui rappellerait un événement mémorable, et qui ferait les autres réponses bizarres que j’ai rapportées. Ce sont autant de contradictions, de contre-sens extrêmement choquans pour celui qui observe les aliénés-.

Lorsque les fous sont complètement déraisonnables, ou bien ils ne répondent pas du tout, ou bien ils extravaguen t sur des obj eis qui n’ont aucun rapport avec les questions qu’on leur fait. J’ai vu des malades dont rintelligence était réduite à quelques sensations isolées, et qui reconnaissaient et nommaient leurs parens, leurs amis; d’autres, il est vrai, ne veulent reconnaître personne, mais iis ne feraient certainement pas toutes les réponses cr-dessus énoncées, et les désordres de leur intelligence seraient bien autrement caractérisés.

Hoâbaüer prétend qu’il est rare qu’un individu simule la manie pour éviter une peine qu’il aurait encourue, surtout s’il sait

qas, dans le cas où la fraude ne serait pas découverte, il sera enfermé œmroe dangereux pour la société ; il pense d’ ailleurs que ht plupart des hommes aimeraient mieux périr que de passer pour être atteints d'erreur de sentiment (^monomanie'}, que le vulgaire confond avec la manie ; d'où il conclut que celui-là est réellement maniaque qui, pour se soustraire à 1^ peine, se laisse considérer comme affecté d’erreur de sentiment (1). Il est rare, en effet, que des coupables simulent la manie, mais c’est parce que cette simulation est fort difiScile, et ne réussirait point lorsque les motifs du crime sont évidens, et non pas parce que l'homme préfère la mort plutôt que de passer pour fou; ce caractère de la manie me paraît donc illusoire.

Caractères singuliers, imaginations déréglées, idées hi~ xarres. On rencontre à chaque instant dans le monde des individus qui passent pour être des esprits superficiels , étourdis , brouillons, distraits, extravâgans (le Ménalque de La Bruyère); pour être doués d’une imagination vive, mobile, déréglée, impossible à tenir en repos ; pour avoir des idées singulières, bizarres, une manière de voir particulière et extraordinaire , des manies, des lubies, des travers dans l’esprit ; pour être irritables, impérieux, emportés ; pour être tourmentés des désirs vagues, par des inquiétudes et un ennui sans sujet, par un état de perplexité et d’indécision, par des terreurs paniques. On entend dire tous les jours de différentes personnes qu’elles sont à moitié folles, qu’elles ont l’esprit timbré, qu’elles sont insensées, extravagantes.

Après avoir cité l’exemple d’un homme qui ne déraisonnait que sur un seul point tellement isolé, qu’il s’écoulait quelquefois plusieims mois sans qu’on pût apercevoir en lui la moindre trace d’aliénation, lé médecin anglais Cox se demande s’il n’y a pas encore des délires plus bornés, et si les façons de penser et d’agir extraordinaires et bizarres, sur quelques objets particuliers, des personnes réputées sages, ne ressemblent pas beaucoup aux marottes des aliénés. Mais il faudrait convertir des cités en maisons d’insensés, si l’on prétendait renfermer tous les fous de cette

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espèce qui jouissent du commerce de la société ; tous ces originaux peuvent mener une vie commune et ordinaire^ remplir les devoirs de la vie civile ; c’est tout ce qu’on peut exiger d’eux. Sans doute, il en est qui sont près des dernières limites de la raison ; quelques-uns ont déjà probablement franchi ces limites; d’autres, enfin, finiront par perdre entièrement la raison; mais jusque-là ils sont réputés sages suivant les lois.

Je pourrais citer ici l’exemple de perversion passagère des facultés morales chez une jeune fille de quinze ans, inculpée de vol et de tentative d’incendie, et dont Ollivier (d’Angers) a rapporté l’histoire (Voy. Annales d’hygiène publique et de médecine légale, tome xxv, page 140). Bien que Catherine Lambert, conclut ce médecin légiste, ne soit pas atteinte d’aliénation mentale, il est vraisemblable que celte jeune fille a agi sans discernement, sans avoir apprécié la portée et les conséquences de ses actes. Les conclusions du rapport adoptées, l’accusée fut rendue immédiatement à la liberté.

Ignorance, préjugés. Le médecin anglais Haslam définit la folie une association idées familières , incorrectes, indépendamment Aes préjugés de V éducation. Ainsi, dit-il, un paysan qui prétendrait aller à cheval en Amérique, pourrait bien jouir de tout son bon sens, tandis que l’habile navigateur qui aurait une pareille idée serait certainement aliéné. De même, l’homme éclairé qui croirait aux sorciers, aux revenans, qui s’imaginerait être ensorcelé, tourmenté par des êtres invisibles, aurait perdu la raison ; tandis que ces croyances sont encore très répandues dans les villages. J’ai connu un pauvre jardinier qui avait la ferme persuasion que les bateleurs ne font pas de tours d’adresse comme on le croit, et que ce n’est qu’à l’aide de fascinations qu’ils surprennent la bonne foi des spectateurs.

Ainsi les mêmes idées ridicules peuvent être chez les uns un signe de folie, et chez d’autres le résultat de l’ignorance. Cette distinction devient de la plus haute importance, lorsque ces idées ont été la cause d’actes répréhensibles qui conduisent leurs auteurs devant les tribunaux ; en effet, la folie est exclusive du crime, tandis que les préjugés ne sont pas même admis comme motif d’excuse par la loi. Il arrive souvent encore que de pauvres vil-

lageois, atteints de maladies de longue durée, se croyant ensorcelée et, s’imaginant être sous l’influence de sorts ou de charmes, exercent sur les prétendus sorciers des actes de cruauté pour les forcera cesser leurs maléfices, ou bien ils les tuent pour se venger, Les journaux quotidiens ont rapporté plusieurs procès pour crimes de cette nature (1). Dans l’un, les témoins ont présenté la victime comme une femme exerçant la sorcellerie, et dont la famille l’avait exercée de tout temps ; un individu a assuré avoir reçu lui-même, ainsi que son épouse et ses-enfans, un maléfice que lui jeta cçtte femme, tant ces croyances absurdes sont encore répandues. L’accusé n’a été condamné, par la cour d’assises de Valence, qu’à deux années de prison, comme coupable d’Aomécide involontaire. Dans un second procès, deux accusées ne furent condamnées qu’à la réclusion, quoiqu’elles fussent réellement coupables d’une tentative effroyable d’bomicide. Dans d’autres cas, les jurés ont été moins indulgens, et les accusés ont été condamnés aux travaux forcés à perpétuité, ou même à la peine de mort.

Sans doute, la loi ne doit pas admettre des préjugés semblables comme motifs d’excuse ; ce serait encourager le crime. Mais les magistrats et les jurés doivent, dans beaucoup de cas au moins, considérer ces préjugés comme des circonstances atténuantes, et user d’indulgence envers des hommes simples et honnêtes , mais victimes d’une profonde ignorance. Il faut alors rapprocher leur sotte croyance des idées fixes des aliénés ; du moins elle produit les mêmes résultats. J’ai rapporté précédemment l’exemple d’un fou qui blessa grièvement deux femmes, parce qu’il s’imaginait qu’elles altéraient sa santé par leurs maléfices.

Passions violentes, besoins impérieux, fanatisme. Un président de cour d’assises a adressé les questions suivantes à des médecins : 1® Si un homme, possédé d’une passion dominante et exclusive, peut tomber dans une espèce de monomanie au point d’être privé de ses facultés intellectuelles, et être hors d’état de réfléchir ; 2° si une passion extraordinaire n’est pas par ellemême un signe de monomanie ; 3° si une passion dominante et

(1) Constitutionnel du 18 août 1824 et du 30 juin 182â.

exclusive peut exciter chez un individu un dérangement d’idée» qui aurait tous les caractères de la démence (1). Ces qnestioa» ont évidemment pour but de déterminer, si Von peut assindler les effets des passions à ceux de l’aliénation mentale, la foreur de l’homme en proie à la colère, à la jalousie ou au désespoir, à la fureur d’un aliéné ; ou bien si, durant l’action d’xine passion violente, V homme ne peut pas être considéré comme atteint de folie.

Les avocats qui défendent un meurtrier dont le crime est évident, et lorsque l’homicide a été dicté par la colère, le désir de se venger d’une injure sanglante, la jalousie, etc., spmieDnejit ordinairement que les passions violentes sont de véritables monomanies, et invoquent, en faveur de l’accusé, le bénéfice de l’article 64 du Code pénal , qui déclare non criminels tous les actes répréhensibles des aliénés. Dans un cas de ce genre (2), Bellart cherche à prouver que l’homicide a été commis sans véritable volonté. « Il est, dit-il, diverses espèces de fous ou d’insensés : ceux que la nature a condamnés à la perte éternelle de leur raison et peux qui ne la perdent qu’instantanément par l’effet d’une grande douleur, d’une grande surprise, ou de toute antre cause pareille. Au reste, il n’est de différence entre çes deux folies que celle de la durée ; et celui dont le désespoir tourne la tête pour quelques jours ou pour quelques heures est aussi complètement fou, pendant son agitation, que celui qui délire pendant beaucoup d’années. Cela reconnu, ce serait une suprême injustice de juger et surtout de condamner l’un ou l’autre de çes deux tosensés pour une action qui leur 'est échappée pendant qu’ils n’avaient pas l’usage de leur raison (3}, »

Cette opinion, qui assimile les effets des passions à ceux de Taliénation mentale, est erronée et dangereuse, en confondant deux états différens, en plaçant sur la même ligne rimmoralité ^ le malheur, les assassins et les aliénés.

(t) Il s'agissait d’un homme qui, devenii épendument amoureux de la fille de sa concubine, et constamment rebuté pendant plusieurs années, finit par tuerl’objetde sa passion criminelle.

(2) L’accusé avait tué sa maîtresse dans un violent accès de jalousie. -

(3) Plaidoyer pour Joseph Ojas.

fl y a biefi iia grand trouble dans l’esprit lorsqu’il est agité par ia colère, tourmenté par un amour malheureux, égaré par la Jaaccablé par le dæespoir, anéanti par la terreur, p^verti par le désir impérieux de la yengeance, etc.; souvent alors, ainsi qa’ôB le dit communément, l’homme n est presque plus maître de lui; U ny est plus, sa raison est égarée, ses idées sont en désordre, il est comme un fou. Mais, dans tous ces cas, l’homme ne perd point connaissance des rapports réels des choses ; il peut exagérer son malheur, mais ce malheur est réM : et s’il le porte à commettre un acte criminel, cet acte est parfaitement bîea motivé. La folie est plus ou moins indépendante de la cause qui l’a produite ; elle existe d’eiie-même ; les passions cessent avec leur t^uise , la jalousie disparaît avec l’objet qui ia provoque, la colwe dure à peine quelques instans en rabsence de celui qui l’a fait uâître par une injure gra^'c; le désir de la v^gmDce ne subsfâte qu- autant qu’il peut être satisfait, etc. Les pj^ions yioieutes obscurcissent le jugement, mais «e le faussent point paa* des illusions et des ehimères comme on eu observe dans la folie ; elles excitent momentanément des sentimens de cruauté, mais ne oasent ^iat cette perversion tnoraie profonde , qui porte l’aliéné à immoler, sans motif, l’être qu’il chérit le plus.

Mais si les passions ne constituent pas un état d’aliénation fiw»daie,»éanmcâns, lorsqu’elles sont violentes, elles affaiblissent eoBSidérabiemeat ia liberté morale, maîtrisent puissamment la volonté, et peuvent qu^quetfois la forcer comme irrésistiblement à exétaiter des notes criminels dont l’homme ne saurait plus être respoïfâaMe. C’est ce que nos lois pénales reconnaissent, en dédaraat excusable, dans le cas d’adultère, l’homicide commis par l’époux sur son épouse et sur le complice à l’insfant où il les surprend en flagiant délit dans la maison conjügale(4)î ainsi que le trime de castration, s’il a été immédiatement provoqué par un outrage à la pudeur ^2), en ne punissant que des travaux forcés à perpétuité l’homicide commis sans préméditation , et dans un premier mouvement de colère.

(1) Code pénal, art. 321.

(2) Idem, art. 324.

Les hommes, chargés de juger leurs semblables, donnent souvent, et avec raison , de l’extension à ces dispositions |de la loi pénale, en faveur d’hommes honnêtes jusque-là, mais victimes d’un moment d’égarement ; tantôt ils déclarent l’homicide commis involontairement, et l’accusé n’est condamné qu’à une peine correctionnelle (1) ; plus souvent ils se bornent à écarter la question de préméditation pour sauver l’accusé de la peine de mort. Ici, comme pour les préjugés, le glaive doit rester suspendu sur la tête de tous les coupables ; mais il est des cas malheureux dans lesquels il est juste d’user d’indulgence.

Dans certains cas, la passion de la jalousie serait peut-être difficile à distinguer de la monomanie avec jalousie, car dans l’une et l’autre circonstance les soupçons peuvent être sans fondement, et la passion peut conduire à la maladie. On examinerait s’il n’existe pas d’autres phénomènes de l’aliénation mentale, des illusions des sens ou de l’esprit, des préventions dénuées de toute vraisemblance, des inquiétudes tout-à-fait chimériques, etc.; dans le doute le juge devrait, suivant moi, prononcer en faveur de l’accusé.

La loi qui punit de mort l’infanticide était éludée par les jurés dans le plus grand nombre des cas ; souvent ils ne pouvaient se décider à envoyer à la mort de pauvres filles ordinairement victimes de la séduction, réduites au désespoir, à la misère, à l’opprobre, et qui détruisent la cause visible de leur malheur au moment de l’accouchement, c’est-à-dire lorsqu’elles viennent d’être troublées, et, en quelque sorte, anéanties par d’horribles souffrances physiques et morales. Une nouvelle loi donne à la cour le pouvoir de n’appliquer que la peine des travaux forcés à perpétuité, s’il existe des circonstances atténuantes (2). C’est une amélioration.

Le fanatisme, aussi bien que les passions, égare quelquefois l’esprit au point d’exciter des sentimens cruels, et de porter des hommes honnêtes à commettre les crimes les plus atroces. L’histoire est remplie défaits de cette nature. Le suivant donnera une

(1) Code pénal, art. 310.

(2) Loi du 23 juin 1825.

idée des effets du fanatisme réuni à la superstition, et montrera qae quelquefois on ne doit pas faire une application rigoureuse de la loi.

Une secte sanguinaire de mommiers désolait la Suisse il y a quelques années, et répandait le sang hamaîn pour le salut des hommes. Dansl’une des scènes qui ont eu lieu, une fille du peuple, âgée de 28 ans, faisait des prédications auxquelles assistaient sa famille et quelques autres personnes. Un jour elle annonce à ses crédules auditeurs que l’heure était venue où h sang devait être répandu pour sauver une multitude d’âmes ; elle assomme un de ses frères à coups de maillet, elle tue une de ses sœurs de la même manière, puis elle se fait crucifier, son sang coule de toutes parts, et elle expire après s’être fait mutiler. Les cadavres sont soigneusement gardés pendant quelques jours en attendant la résurrection qui en avait été prédite par la prophétesse. Onze accusés furent arrêtés ; ils se laissèrent charger dé fers en bénissant la main de Dieu qui les frappait ; le ciel , disaient-ils, les avait réservés à de glorieuses épreuves , et ils aspiraient à monter sur l’échafaud pour mériter la palme dès martyrs: Le tribunal de Zurich a reconnu que le crime, quoique offrant une réunion de circonstances éminemment graves, n’en présentait cependant aucune qui fût de nature à donner lieu à l’application de la peine de mort. Les accusés furent condamnés à la réclusion dans une maison de correction, depuis six mois jusqu’à seize ans, suivant la part que chacun avait prise au meurtre (4). Cette sentence est pleine de sagesse et d’une saine politique.

Suicide. Le suicide est-il un acte de folie? Cette question est jugée diversement, les uns la résolvant par la négative, et les autres par l’affirmative. « Est-ce un désir de sortir de la vie, estce une sorte de maladie noire qui a porté Henriette Cornier à commettre Cet assassinat, et n’y a-t-elle cherché ^ju’une voie pour se débarrasser de l’existence? Il est certain d’abord qu’un pareil' motif ne saurait ni excuser ni même atténuer son crime (2) . » D’après cela, la monomanie suicide, si commune dans les maisons de fous, n’est plus une variété de l’aliénation mentale; ceux qui fondent le désir de mourir sur des motifs imaginaires, qui tuent pour mériter la mort, ces malheureux ne sont point des aliénés î D’un autre côté, Esquirol et Fodéré soutiennent que le

; (1) Relation des atrocités commises dans le canton de Zurich, en 1823, par une association de fanatiques. Genève, 1824.

(2) Acte d’accusation.

suicide est toujours ua acte de folie, lors même qu’il est le faoeite résultat des passions. Telle est aussi l’opinion de M. Ijearst (V. Annales d’hygiène, janvier 1831). Ces deux manières de voir, surtout la première, peuvent avoir de graves conséquences. Si le suicide n’est point un acte de folie, la naononaanie suicide n’aura plus les suites légales de i’ailénalîon mentale, l’interdiction, la nullité d’un testament, la non-culpabilité pour des actes Ci^mélieasibles 5 ces malbeureux dont j’ai rapporté les exemple*, qui, croyant mériter la mort, ont commis des bomicidespourêli* débarrassés du fardeau de l’existence, serontcondamnés àla peine due au crime! Au contraire, si le suicide est toujours un actedé folie, un testament fait peu de temps auparavant sera constanîmeat nul.

Ces deux opinions me paraissent erronée, parce qu’elles sseï trop ex'dasîves. Le suicide dicté par des illusions de l’esprit, des craintes chimériques ou des chagrins imaginaires, est un acte évident de folie. IL’homme qui en tue un autre j)our recevoir lamqrt de la main du J>onrreau est un aliéné. Mais le suicide fondé sur des motifs réels, tels qu’un revers subit de fortune, ia perte d’«» obj^ aimé, une situâtion déshonorante, un mot, iesuicideqai est le résultat des passions n’est pas plus un aete d’aiiénatioB mentale que les crimes qu’elles font naître. L’homme qui souffre au point de désirer la mort n’a pas sans doute l’esprit bien calme, et avant d’arrêter la funeste résolution de se détruire, avant surtout de se porter le coup mortel, il doit être en proie aux plus vives angoisses, si la raison n’est pas aliénée ; mais quel que soit encesinstans le trouble do ses facultés mentales, il apprécie la gravité des circonstances qui le pressent, et calcule les résnltats de l’aciion qu’il médite. L’homme qui se tue pour échapper à une mort ignominieuse et certaine, pour se débarrasser de maladies douloureuses , d’infirmités dégonlantes qu’il croit incurables, pour prévenir un genre de mort qui emporterait la confiscation de ses biens et en priverait sa famille, etc., un tel homme peut-il être comparé à un aliéné qui fonde ses déterminations sur des erreurs manifestes? Il est néanmoins plus que probable qu’il y a parmi les individus qui deviennent homicides 4’eu^-mêinesheaueoup plus d’aliénés qu’on ne pense communémeat.

Le complice du suicide peul-il être considéré comme ayant commis volontairement un homicide? Celui fqpii fiait une grave blessure à autrui sur sa prière, instance ou ordre, peut-ü être puai comme celui qui fait cette blessure par naalyeillance et contre le vœu du blessé ?

Une femme accusée d’avoir donné la mort à son mari, se défend en éisant qu’elle lui a seulement fourni les moyens pour s’ôter la vie. Le Jury déclare cette femme coupable de meurtre avec préméditationj mais ea ajoutant l’explication donnée par l’accusée. Elle est condamnée à la peine ùb mort. La conr de cassation annulle cet arrêt, « parce que la déclaration du jury caractérise dans le même fait à-la-foisle crime d’assassinat et la complicité d’un fait de suicide qui n’est puni par aucune loi, d’où résultait une coatradiction qui ne laissait plus d’élémens pour asseoir un arrêt, seît de condamnation, soit d’absolution (1). »

En 1816, un homme distingué, las de la vie, paie une fille publique pour qu’elle lui ôte la vie; elle ne lui fait qu’une blessure grave dort il périt. 11 déclare que l’accusée l’a toujours dissuadé de mettre à exéeuties son funeste projet, qu’il l’a enivrée pour la faire céder, que la voyant résolue de ne point se rendre à ses vœux, il lui avait fffis la main avec violence et l’avait ainsi contrainte de lui enfoncer un couteau dans le sein. ÏÆ défenseur alléguait les modfs du précédent arrêt, qui dédare que le stâcide n’est point un acte condamné par les lois, et que l’auteur ni le complice ne sauraient^être punis. Cette fille a néanmoins été condamnée à dix ans de réclusion pour blessures graves (2) .

Ces deux femmes etaieut mupables. Mais ea est-^ii de mêaae de deux individus de sexe difOérent, qui, ^lis i’un de l’autre et contrariés dans leur inrtinadon , se veulent réciproquement donner la mort en même temps, et ne parîtûeniient point entièrement à leur but? Qui oserait condamner le survivant au dernier supplice?

Les besoins impérieux de la faim et de la soif, poussés à l’extrêmej peuvent porter un individu aux plus grands excès 5 dans cet état des hommes se sont dévorés entre eux. De pareHs actes sonttout-à-fait irrésistibles et hors de toute responsabilité. Le vol commis uniquement pour satisfaire ces besoins dans Je moment est-il punissable ? Personne ne le pens^a,

(1) Journal des audiences de la Cour de cassation^ t. xv.

(2) Ihïd.

Jusqu’à quel point un homme à qui on aurait fait prendre certaines drogues excitant des désirs vénériens^ serait-il excusable s’il commettait un outrage à la pudeur?

La dépravation de quelques instincts par suite d’une éducation vicieuse, de mauvais exemples, d’habitudes criminelles, ou d’une organisation défectueuse, donne naissance à des caractères cruels qui commettent avec indifférence ou même avec plaisir des actes atroces. Des scélérats qui ont commis une multitude d’homicides pour voler plus aisément ou pour se débarrasser de témoins accusateurs, racontent leurs forfaits avec une sorte de satisfaction, et n’ont ni remords ni repentir.

On cite quelques exemples d’anthropophagie chez les nations civilisées.

M. Lacretelle rapporte , dans son Histoire de France {4 ) , que le comte de Charolais, frère du duc de Bourbon-Condé , manifestait dans les jeux de son enfaipce un instinct de cruauté qui faisait frémir. Il se plaisait à torturer des animaux ; ses violences envers ses domestiques étaient féroces; on prétend qu’il aimait à ensanglanter ses débauches, qu’il commit plusieurs homicides sans intérêt, sans vengeance, sans colère ; il tirait sur des couvreurs pour avoir le plaisir barbare de les voir précipiter du haut des toits.

Ces faits d’anthropophagie et de caractères naturellement sanguinaires sont trop rares pour qu’on puisse porter un jugement sur ces monstruosités morales. Il est néanmoins très-présumable que les individus chez lesquéls on les observe sont des imbécilles ou des demi-imbécilles.

La cour d’assises de Metz a condamné, en novembre 4 821 , un parricide âgé de 4 7 ans, qui avait montré dès sa plus tendre enfance des dispositions à la méchanceté et même à la férocité ; dès cette époque on l’appelait le fou. Dans plusieurs querelles qu’il avait eues avec sa belle-sœur, il lui avait souvent fait des blessures graves. Quelque temps avant de tuer son père, il engage un de ses cousins à s’asseoir sur le bord d’un étang; aussitôt il le précipite dans l’eau, et se met à rire des efforts que sa victime faisait pour se retirer ; il lui donne ensuite un coup de couteau dans la poitrine, après l’avoir prié d’entr’ouvrir ses êtemens pour voir s’il était mouillé. Le père de ce misérable était à s’occuper ayant la tête baissée , il lui assène

(1) Tome II, p. S9.

on coup de hache et rétend sans connaissance. Il dit que c’était sans doute le diable qui l’avait poussé à commettre ce crime ; il avoua que toutes les fois qu’il voyait un instrument, soit hache, couteau, etc., il éprouvait le désir de s’en emparer pour blesser ou pour tuer le premier individu qui se serait présenté devant lui ; du reste, il s’était toujours fait remarquer par me profonde piété et des habitudes religieuses. Sa tête était mal conformée, rétrécie et aplatie au front, comme chez beaucoup d’idiots et d’imbécilles parmi lesquels il me semble devoir prendre place (1).

Ce qui distingue cette dépravation de sentiment d’avec la monomanie homicide, c’est que celle-ci survient accidentellement, et qu’elle se trouve tout-à-fait en opposition avec les mœurs, les habitudes, les affections ordinaires des malades qui en sont atteints ; tandis que la perversité est le résultat d’une mauvaise éducation ou d’une organisation défectueuse. L’une est une maladie^ l’autre est un tiice horrible chez les scélérats, chez ceux qui, étant raisonnables, s’il en existe, ressemblent au comte de Charolais, elle est une disgrâce de /awa/wre chez les imbécilles; ces derniers rentrant dans la classe des aliénés, leurs actes répréhensibles ne sont point punissables.

l°ünedame, appartenant à la classe supérieure delà société, riche, tient une conduite scandaleuse, et finit par venir à Paris mener la vie d’une fille publique ; la famille veut la faire renfermer pour cause de folie sans pouvoir y parvenir. 2° Une demoiselle bien élevée, renfermée dans une pension jusqu’à sa majorité, parce qu’on prévoit qu’elle s’abandonnera au premier venu si elle reste libre, en sort à cette époque, et ne justifie que trop les craintes de sa famille ; on demande son interdiction motivée, suivant les père et mère, 'sur l’incapacité morale de leur fille et sur son inconduite.

Ce genre de dépravation pourrait-il être considéré comme une variété de la folie sans délire? Cette question est fort délicate et me paraît d’une solution difficile. En général, le libertinage ne saurait être rangé parmi les phénomènes d’aliénation mentale j mais dans les cas rares tels que ceux qui, ont «été cités plus haut, où des personnes bien nées, bien élevées et au-dessus du besoin, oublient leur dignité, leurs devoirs, leurs affections, l’intérêt et l’honneur de leur famille, au point de descendre sans remords ou même avec plaisir au rang des plus viles créatures, dans ces

(1) Jmscuss. médMg-y P*

cas ne pourrait-on pas, à la rigueur, raoth^er Tînterdiction et h séquestration sur une -perversion morale profonde^ autant que sur la dépravation du penchant à l’union sexuelle? Jenecrws pas pouvoir résoudre cette question d’une manière générale.

Cependant je n’abandonnerai pas ce sujet sans relater les conclusions d’un mémoire sur cette question (V. Annales d’hygiène publique et de médecine légale tome xviii, page 4i6).

1° La nymphomanie, dit M. Bayard qui en est l’auteur, est une variété de la folie sans délire, une monomanie.

2® Lorsque les désordres sont tels, que la malade, entraînée contre sa volonté à commettre des actes répréhensibles, conserve cependant l’entière faculté des jouissances de l’entendement, l’intervention judiciaire n’est pas nécessaire, et le médecin seul doit être chargé du traitement hygiénique et moral.

3® Les lésions des facultés affectives et de plusieurs des facultés de l’entendement nécessitent une séquestration temporaire ou prolongée ; dans cé dernier cas, l’institution de quelques mesures législatives puraît devoir être provoquée.

4° La nymphomanie peut être une cause d’interdiction, lorsque la lésion des facultés affectives et intellectuelles, s’accompagne de signes de manie générale (fureur) ou de démence.

5® Dans ces divers degrés, l’examen des actes de folie étant nécessaire pour les classer, la pertinence des faits doit être admise.

Etat des facultés intellectuelles dans V enfance et la vieillesse. L’intelligence se développe graduellement, et les connaissances nécessaires au commerce de la société ne s’acquièrent qu’avec le temps; c’est pourquoi le législateur a fixé différentes époques du jeune âge auxquelles sont attachées la jouissance des droits civils et la responsabilité des -actes répréhensibles. La disposition de la loi qui fixe à seize aris la responsahilité entière des actions est certainement trop rigoureuse pour beaucoup d’individus sans éducation, habitant des villages isolés, des maisons perdues dans les bois. Le fait suivant peut donner uneidée de la stupidité de certains de ces individus. Un berger, âgé de 16 ans, mais simple d’esprit, avait vu, près de lui, desenfans jouer le mort, enterrer une petite fille de six ans malgré ses cris

rt ses pleurs; et BOB-seulement il ne s’est pas opposé à cette seètîe^ horrible, mais il ne l’a déBoncée à l’autorité que lorsqu’une rée^ffpGRse eût été promise. Cet éTénement est arrivé en Hol- Ijtede (1).

L’extrême vieillesse amène souvent la feiiblesse, l’altération ou te perle des facultés mentales ; avant même que les vieillards^ soient en démence, en enfance, comme on dît vulgairement, sou- TeBtite ont l’esprit faible, la mémoire très infidèle pour tes impressions du moment, ils ont quelquefois de légères absences, ils s’atfemdrisseHt et pteürent aisément, ils sont crédules, faciles à iufteencer dans leurs jugemens, leurs actions, leurs affections.^ Iféanmoins ife conservent la connaissaRce de leurs intérêts, et assez de raison pour faire de sages dispositions dans le sens des mis, s’ils sont restés libresd’agir d’apFèsleur propre volonté. [Mais cet état de four esprit les rend susceptibles d’être influencés par des moyens de suggeetimi et de eœptation, ce qui rend leurs aéles de deFuière volonté quelquefois susceptibles d’être annulés.

Les individus qui restent paralytiques à la suite d’attaques d’apoplexie, lorsqu’ils ne sont pas en démence, présentent souvent la faiblesse d’esprit que je viens de signaler.

Épilepsie. Il résulte d’un relevé publié par Esquirol, sur l’état mental des épileptiques, que sur S39 de ces malades admises à la Salpétrière, il y avait 2 monomanes ; 64 maniaques, dont 84 fiarieuses ; 146 en démence, dont 129 après l’attaque seulement, et les 16 autres d’une manière continue; 8 idiotes, 50 habituelle-, ment raisonnables, mais avec des absences de mémoire, de l’exaltation dans les idées, quelquefois un délire fugace, une tendance vers la démence ; 60 qui ne présentent aucune aberration de l’intêlligence, mais qui sont d’une grande susceptibilité, irascibles,, entêtées, difiiciies à vivre, eaprieieuses, bizarres, ayant toutes quelque chose de singulier dans le caractère. Ce que je dois surtout foire remarquer encore ici, c’est que la perte de la raison, la démence ou la fureur, ne durent très souvent que quelques minutes, une ou plusieurs heures, et qu’alors cet état ne pourrak pbfô être constaté peu de temps après qu’un acte répréhensible

(1) Journal des Débats du 14 mars 18£5.

aurait été commis, autrement que par le témoignage des personnes qui vivent habituellement avec le malade.

M. Legraverend (1) pense que l’épiiepsie ne doit pas empêcher de poursuivre, déjuger et de condamner à la peine qu’il aurait encourue, l’individu qui aurait commis un crime ou un délit, quoique auparavant ^t depuis il eût éprouvé des attaques de cette maladie. Il me semble qu’il y a ici une distinction à faire entre les crimes vils, longuement prémédités, tels que le vol, l’homicide suivi' du vol, et les crimes commis dans un premier mouvement de etlère, d’emportement; les premiers doivent être sévèrement punis, même chez les ^épileptiques raisonnables; pour les seconds., il est évident que l’état mental de ces malades doit être pris en grande considération.

La cour royale de Colmar, par un arrêt rendu le 2 prairial an XIII, a décidé que la faiblesse d’esprit unie à l’épilepsie, ne constitue pas l’état d’imbécillité qui autorise à provoquer l’interdiction (2). Cet énoncé est trop vague pour qu’on puisse en tirer quelque induction. Seulement Je puis dire qu’avant la perte totale de la raison, la faiblesse d’esprit qui la précède peut nécessiter au moins la nomination d’un conseil judiciaire.

Hy'pochondrie, hystérie. Les hypochondriaques s'è font surtout remarquer par l’exagération de leurs inquiétudes sur l’état de leur santé, et les folles idées qu’ils émettent souvent pour expliquer leurs souffrances. Ils ont en général l’humeur irès inégale, ils passent presque sans motif de l’espérance au désespoir, de la tristesse à la gaîté, des emportemens à la douceur, des ris aux pleurs; beaucoup sont timides, pusillanimes, craintifs, ombrageux, irascibles, inquiets, défians, difficiles à vivre, tourmentant et fatiguant tout le monde ; ils sont faciles à émouvoir, un rien les contrarie, les agite, leur cause des craintes, des tourmens, des terreurs paniques, des accès de désespoir; la plupart présentent un changement très marqué dans leurs afféctions, ils sont égoïstes ; les motifs les plus légers les font passer tour-àtour de l’attachement à l’indifférence ou à la haine ; ils éprouvent souvent de l’exaltation dans l’esprit, ou de l’abattement, une suc-

(1) Traité de Ig. législation criminelle en France^

(2) Sirey, Tab. ’vicennal^ p. 477.

cession rapide d’idées et d’émotions les plus diverses, sans que la volonté puisse maîtriser la pensée.

Mais ces malades jugent très bien tout ce qui a rapport à leurs intérêts, et généralement tout ce qui est étranger à leur santé, à moins qu’il ne finissent par perdre la raison, ce qui est fort rare. Seulement les dispositions que je viens de signaler doivent rendre les hypochondriaques plus susceptibles de céder à la crainte, et plus faciles à contracter des engagemens déclarés nuis par l’article 1109 du Code civil ; les moyens de suggestion et de captation doivent avoir beaucoup d’influence sur leur esprit; ils cherchent plus facilement que d’autres à révoquer les donations pour les causes d’ingratitude spécifiées en l’article 995 du Code civil; enfin le caractère jaloux, soupçonneux, irritable, emporté, de ces pauvres malades, serait une circonstance atténuante s’ils commettaient un acte répréhensible dans un premier mouvement.

Ce qui précède touchant l’état mental des hypochondriaques, est applicable dans beaucoup de cas d’hystérie.

Désirs insolites ehez quelques fem^nes enceintes. La grossesse exerce souvent une influence très marquée sur les phénomènes de la sensibilité, détermine des changemens dans le caractère, l’humeur, les affections, les goûts,les appétits. Quelques femmes enceintes ont des envies extraordinaires, des désirs bizarres, des appétits dépravés; par exemple, elles mangent àvec avidité des choses détestables, des fruits verts, du poivre, Bu plâtre, du charbon ; elles prennent plus que d’ordinaire du vin, du café, des liqueurs fortes. Mais cet état insolite peut-il servir d’excuse aux actes répréhensibles qui seraient commis pendant la grossesse? Albert! rapporte qu’une semblable question ayant été soumise à la faculté de Halle, cette faculté répondit qu’elle ne pouvait émettre d’opinion relativement au fait pour lequel elle était particulièrement consultée (il s’agissait d’une femme qui avait volé), attendu qu’elle ne connaissait aucune des circonstances propres à motiver une décision quelconque, mais qu’on pouvait résoudre par l’aflirmative la question de savoir si la grossesse peut produire chez certaines femmes une envie irrésistible de commettre dilférens excès, notamment le vol (1).

(i) Système de jurispr. méd., tome v, p. S76,

Roderic à Castro parle d’ane femme enceinte qui, ayant vu l’épaule d’on boulanger, voulait absolument en manger. C’est là sans doute un conte populaire. Langius rapporte qu’une femme qui désirait, durant sa grossesse, manger de la chair de son mari, le tua et en sala une grande partie pour prolonger son plaisir. Ce fait me paraît aussi peu vraisemblable que le précédait. Le fait suivant, est probablement aussi un conte fait à plaisir; Vives dit, dans ses Commentaires sur saint Augustin, qu’une femme serait avortée si elle ne fût parvenue à mordre Un jeune homme au cou. Baudelocqoe citait, 4ans ses cours d’accouchement, l’exemple d’une femme enceinte qui ne mangeait rien avec tant de plaisir que ce qu’elle pouvait dérober lorsqu’elle allait faire ses provisions au marché ; elle portait la subtilité jusqu’à %omper les yeux les plus vigilans (t). Marc a connu une femme enceinte :qui ne put s’empêcher, en passant prèsde la boutique d’un rôtisseur, d’enlever une volaille, qu’elle avait le désir de manger. Une femme deMons, mère de cinq enfans, et grosse de cinq mois, a précipité dans un puits trois de ses enfans, et s’y est ensuite jetée elle-même j elle avait fait demander celui de ses enfans qui était en nourricê, et elle avait envoyé au cinquième, tpii était en pension, un gâteau empoisonné (2).

Dans tous les cas de ce genre, il s’agit de déterminer si la femme est atteinte d’aliénation mentale, c’est-à-dire si les actes commis par une force prétendue irrésistible n’ont point été dictés par la cupidité, la haine, la vengeance, ou toute autre passion criminelle, et si, au contraire, les victimes d’un penchant sanguinaire n’étaient point des objets chéris. Ainsi la femme de Mons était évidemment une aliénée. Quant au vol, comme je l’ai déjà dit, il est plus difîîcile de distinguer le crime d’un acte de folie, attendu qu’ici on ne peut jamais dire qu’il y ait absence de motif intéressé ; seulement, lorsque l’objet dérobé est de peu de valeur, qu’il est destiné à être mangé pour satisfaire un goût p^n*liculier, il n’y a pas grand inconvénient à excuser le délit- Dans tout autre, cas, je ne crbis pas qu’on dût avoir égard à l’état de grossesse d’une prévenue si elle ne présentait aucun signe de foiie.

Je ferai observer d’ailleurs que les délits et les crimes, où l’on fait valoir un pareil motif d’excuse, sont extrêmement rares.

Ivresse. L’homme n’a plus ni jugement, ni liberté, ni volonté réfléchie lorsqu’il est complètement ivre ; à un degré moins

(l)Capuron, Médecine legale relaihe aux accoiichemens,

^2) Journal de Paris des il , 12 et 13 avri 1 1 816,

ataiicé de Tivresse, la raison est encore considérablement troublée, et le caractère souvent perverti 5 tel est naturellement doux qsi devient alors querelleur et méchant- Cependant nos lois ne font point mention de l’ivre^e, soit comme motif d’excuse pour les délits et les crimes , soit comme cause de rescision des con-^ vendons ; la jurisprudence des cours et tribunaux n’est pas moins ^vère. Le 15 octobre 1807, la cour d’assises du département du Cher ayant posé une question relative à [l’ivresse, proposée par l’accusé, la Çour de cassation imprpuva cette manière de voir, « attendu que l’ivresse étant un fait volontaire et répréhensible, ne peut jamais constituer une excuse que la loi et la morale pepr notent d’accueillir (1). » La cour royale de Colmar a admis ({ que lorsque l’ivresse est l’effet du dpl ou de la fraude, elle est une cause de rescision des conventions, et que la preuve en peut être feite par témoins (2), » Il paraît au contraire que dans la loi romaine l’ivresse était un motif d’excuse; per vimymi etc., qapitçXis pana r^mittenda e^t (§}, L’enipereup Joseph II a admis ce principe, « lorsque le fait a eu lieu dans un état d’ivresse involontaire, et que celle-ci n’a été occasionnée que par un cas fortuit, sans avoir été accompagnée d’aucune intention déterminée et relative à l’action criminelle, ou lorsque , par un trouble involontaire des sens, l’auteur n’a pas pu avoir l’idée de l’action qu’U a commise (4). »

La question de savoir si un homme ivre est responsable ou non de ses actions appartient autant à la philosophie générale qu’à la médecine. Il me semble que la loi de Joseph est la plus équitable. En effet, l’homme qui s’enivrerait volontairement, avec l’intention de commettra un acte répréhensible, est évidemment coupable. Il serait présumé avoir eu cette intention, si l’acte était dicté par une passion criminelle, tel que le vol, l’homicide commis par un esprit de vengeance , existant antérienrement à rivresse, etc. Mais l’homme qui, dans un état d’ivresse, « atta-

(1) Sirey, Recueil des lois et des arrêts, 2® partie, p. 26, 1808.

(2) Arrêt rendu le 27 août 1819. Sirey, Tabl. vïcenn.

(3) liy. vx, § 7, ^ militari.

(4) B-égUjaent provisioand pour la procédure criBÜndle dam les Pays - Bas autrichiens.

querait et maltraiterait indistinctement tous ceux qu’il rencontrerait, homiciderait plusieurs personnes sans être mu par ancune des passions qui caractérisent le crime, mais par une fatale frénésie qui le porterait à verser le sang de qui que ce fut (1); a un tel homme doit-il être traité suivant toute la rigueur des lois? Ce serait le punir un peu sévèrement pour s’être enivré, sans que par là on pût espérer "de prévenir de pareils actes , attendu que l’homme en délire ne raisonne pas. A plus forte raison devrait-on user d’indulgence envers un homme qu’on aurait enivré presque à son insu, en mettant de l’opium ou du suc de baies de Stramonium dans son vin, ou bien qui aurait perdu la raison en se tenant au milieu d’une atmosphère d’alcool, comme cela arrive quelquefois dans les lieux où s’opère la fermentation vineuse.

Mais l’ivresse présente des considérations purement médicales, et qui peuvent être d’une grande importance en médecine légale.

L’ivresse cause quelquefois un court accès de délire ou de manie , auquel on a donné le nom de delirium tremens. Cet accès peut durer depuis quelques jours , peut-être moins , jusqu’à plusieurs semaines. Il diffère de l’ivresse en ce que celle-ci disparaît au bout de peu de temps , douze ou quinze heures au plus , si elle n’est pas renouvelée par la boisson. L’homme qui est pris de ce délire n’est certainement pas responsable de ses actions. Que si l’on prétendait encore punir à cause de l’immoralité du premier mobile de l’acte répréhensible, il faudrait aussi punir beaucoup d’aliénés.

L’ivresse est aussi un des effets de la folie, et peut s’observer au début de la maladie, lorsque la raison n’est point encore complètement égarée. On est seulement surpris de voir qu’une personne qui était habituellement sobre ait tout-à-coup changé de goûts, se soit mise à boire et à s’enivrer. Bientôt l’existence de la folie n’est plus douteuse • et lorsque cette maladie revient par accès, on est averti de son invasion par le retour du goût pour les boissons alcooliques et de l’habitude de l’ivresse. Les méde-

(1) Expressions d’un arrêt de la chambre des mises en accusation de la cour royale de Riom , qui déclare n’y avoir lieu à poursuivre criminellement contre un fou. Gazette des Tribunaux des 14 et 21 juillet 1826.

cins allemands ont signalé une autre variété de la folie ou du delirium tremens, caractérisée dans tout son cours par un besoin irrésistible de prendre de l’eau-de-vie , par du délire , des tremblemens, de la fureur, des excès horribles si le besoin n’est pas satisfait , ou s’il n’est pas trompé par quelque autre boisson forte- Cette dipsomanie, c’est le nom qu’ils donnent à celte variété du délire, peut durer quelques jours ou plusieurs semaines, être continue ou intermittente , se terminer par le retour à la santé ou par. la démence incurable (1). Dans tous ces cas, l’homme ne saurait être rendu responsable de sa conduite ; l’ivresse n’est plus volontaire , elle est le résultat d’une véritable maladie ; au criminel comnie au civil on doit , ce me semble , appliquer les lois relatives aux aliénés.

Je viens de passer en revue différens états de l’entendement qui, quoique- différens de l’aliénation mentale, présentent néanmoins quelquefois des points de ressemblance avec cette maladie, et qui souvent modifient le caractère moral des délits et des crimes. Il existe des cas douteux où il est bien difficile de découvrir la vérité, de savoir si l’on a affaire à un aliéné ou à un individu qui ne l’est pas ; dans ces cas douteux , quoi qu’on en puisse dire, si un acte répréhensible a été commis sans un motif qui en donne une explication satisfaisante, cette seule circonstance rend l’existence de la folie très probable , sinon certaine. L’homme ne commet point un crime avec volonté libre , avec discernement, sans un intérêt quelconque ; il vole pour augmenter son bien-être, il tue par esprit de vengeance , de jalousie, de cupidité , etc. Ce n’est point là une idée spéculative , c’est une vérité démontrée chaque jour par les procédures criminelles; dans tous les cas, le mobile du délit ou du crime est évident.

Le doute et l’embarras devraient être grands, particulièrement s’il existait en même temps quelques signes d’imbécillité ou de folie et un motif d’intérêt, une passion criminelle qui expliqueraient plus ou moins bien l’acte criminel. Ces cas sont probablement plus fréquens qu’on ne pense, et on y fait peu ou point d’attention. Parmi les criminels il y a de ces demi-imbécilles qui,

(1) Voyez Dictionnaire de médecine, art. DEtraicrat laEKESs.

pour peu de chose , se laisseront entraîner, par des scéléflfts plus adroits qu’eux, à commettre les plus grands forfaits.

Hoffbauer dit que celui que la crainte du diâtiment détourne d’une action criminelle, est libre aux yeux de la loi ; que celuilà, au contraire, n’est pas libre sur qui cette crainte ne saurait agir, soit parce qu’il n’a pas la faculté de concevoir la peiae comme une suite nécessaire de son action, tel est l’imbécille 5 soit parce qu’il est dominé par une impulsion irrésistible, tel est l’homme attaqué de la ragé ( l’auteur aurait pu citer égaleUseui la manie ou la monomânie ) (1). Ce principe est généralement vrai, mais il souffre des exceptions ; ainsi , tous les jours, dûfls les maisons de fous, les aliénés sont contenus par la crainte d’éprouver certaines privations ou de légères punitions; d’àutte part , on voit des scélérats consommés également familiarisés avec le crime et les châtimens humains, qui finissent par craindre à peine de risquer de perdre leur liberté ou même la viê; voit aussi dés hommes dominés à un tel point par leurs passions, surtout là jalousie, pour ne pas craindre de braver l’échâfâùd, plutôt que de ne pas les satisfaire (2).

Le même auteur dit que la réflexion mise dans l’exécutiOfl d’une action contraire aux lois, avec l’intention d’éviter la peine et pour l’éviter, est une preuve de la culpabilité ; mais que si la recherche des moyens d’éviter la peine se montre seulemebt après l’action, on ne peut pas en conclure que le prévenu auï’àit pu être détourné par la crainte du châtiment, attendu que le retour à la raison peut être la suite de l’exécütion du projet (3). Tout cela est vrai èn général, mais il n’en faudrait pas faire une règle de conduite invariable. J’ai dit que dans des maisons dé fous , des aliénés commettent avec adresse des actes répréb^sibles, Et font tout ce qu’ils peuvent pour n’être pas découv^ts,

<1) Pàgé 25.

(2) On sait combien sont fréquens en Corse les mèürtres pour vendetta^ dans les familles honorables du pays, et combien sont impuissantes les lois qui p'ûnissen't tes crimès. Certes, ces meurtriers ne sont pas des fous, XFoyei les journa:M quotidiens du 2S mai 1826, qai rapportent Hane-séahcë de là Êhatabrè àesà'^és dans laquelle il a été question de ce sujet.)

(3) Pages 145 et 17.

(tans la craifite d’être punis. D’un autre côté, laisserez-vous impuni l’homicide commis publiquement par esprit de vengeance ou de jalousie, parce que l’auteur a tout bravé pour exécuter son ^ojet? Il me semble que tout en faisant une sérieuse attebtion à ces observations , qui sont généralement vraies , il faut surtout tenir compte des motifs de l’acte répréhensible, de l’existence ou de l’absence d’un intérêt et de passions criminelles.

Les juges civils éprouvent aussi parfois de l’incertitude lorsqu’ils ont à prononcer sur des demandes en interdiction et en nullité de testament pour cause de démence. Je vais revenir sur ce sujet.

Législation et jurisprudence criminelle relative à V aliénation mentale.

Notre Code pénal ne contient qu’une seule disposition relative à cette maladie : <c II n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en démence au moment de l’action (1). » Cet article est clair et précis, il ne saurait donner lieu à aucune interprétation ; les fous ne peuvent devenir criminels , ils ne sont ni coupables ni punissables lorsqu’ils commettent des actes répréhensibles.

Cependant la question de savoir si des fous peuvent être coupables et punissables a été agitée non-seulement par des hommes étrangers à la médecine et à la science des lois, mais encore par des médecins , des jurisconsultes et des magistrats qui l’ont résolue dans un sens contraire à notre Code pénal. Et comme les Jurés ne sont tenus qu’à déclarer si un acte a été commis avec ou sans volonté j sans faire mention de la démence , il est bien évident que ceux qui partageront cette opinion pourront facilement éluder la loi et prononcer la condamnation d’accusés qui étaient atteints de folie au moment de l’action.

Lord Haie, grand justicier d’Angleterre, dit que la démence partielle., qui ne prive pas entièrement de l’usage de la raison, semble ne pas devoir excuser les crimes que commettent ceux qui en sont atteints, même en ce gui en fait l^ objet prinei-

(i) Article 64.

^al ; et cependant il admet qu’en pareil cas les actes civils doivent être annulés, quoiqu’ils n’aient aucune relation avec les circonstances qui causent la démence, et qui auraient pu influer sur la conduite du malade. Ce jurisconsulte pousse la sévérité jusqu’à trouver coupables les aliénés qui, ayant un accès de folie chaque jour, commettraient un acte répréhensible dans les intervalles lucides de la journée (1).

Un avocat général s’appuyant de l’opinion de lord Haie, a soutenu que la folie générale peut seule arracher un criminel à la vindicte des lois, et^ que la folie partielle ne pourrait servir d’excuse admissible (2).

Hofifbauer pense que dans les délires partiels, les malades n’étant réellement aliénés que dans les circonstances où l’idée exclusive est mise enjeu, et agissant pour tous les objets étrangers à cette idée comme s’ils n’étaient pas aliénés, leurs actes doivent conserver, en droit civil, leur validité, et leur culpabilité en droit criminel, toutes les fois qu’ils n’ont aucun rapport avec le délire. «Il est donc très important, dit-il, de reconnaître l’idée dominante, de déterminer quelle influence elle exerce sur l’intelligence du malade, sur ses actions en général, sur l’idée qu’il se fait de lui-même et de ses rapports avec les autres (3). »

Le même auteur admet que le degré le plus élevé de la manie détruit toute responsabilité, mais que lés degrés inférieurs peuvent ne pas même l’atténuer. « Quand le maniaque, dit-il, ne peut avoir une notion exacte des conséquences de ses actions, ni être détourné des unes par la crainte des autres, toute culpabilité cesse; dans le cas contraire, quoique le degré de la maladie rende difficile la résistance à l’impulsion, la punition (le traducteur dit la culpahilité) doit être augmentée, quelque paradoxal que cela paraisse au premier abord. — Mais si la peine la plus terrible que le législateur puisse établir est inefficace, l’individu n’est en aucune façon punissable (à). »

Fodéré pense que dans les folies partielles, « il convient d’exa-

(1) Hist. des plaid, de la couronne.

(2) Relation de l’affaire Papavoine, p. 82.

(3; Pages 103 et 106.

(4) Pages 141 et 144.

miner la relation ou le rapport qui peut exister entre le délit commis et l’objet du délire du délinquant (1). » Il ajoute que ( lorsqu’il s’agit d’un délit indépendant de l’objet de la folie, le prévenu s’en repent et cherche à le cacher ; au lieu que dans l’autre cas, il s’en applaudit, et même il insiste sur la beauté et la nécessité de l’action qu’il vient de commettre (2). »

J’ai cherché à prouver que la folie -partielle doit exclure Vidée d’action crhninelle ou de culpahilité , et ôte ainsi à celui qui en est atteint la responsahilité de sa conduite^ quels que soient V étendue et le genre de délire (3). J’ai fondé mon opinion à cet égard sur plusieurs faits bien connus : 1° l’idée dominante peut changer ou varier d’objet, et faire naître de nouvelles idées déraisonnables ; 2° des idées dominantes peuvent être tenues cachées pendant des mois et des années, et n’être avouées du malade que lorsqu’il est guéri ; 3° presque toujours le délire le moins étendu s’accompagne de changemens profonds dans le caractère, les sentimens , les affections, les goûts et les habitudes des malades, changemens qui seuls pourraient les rendre dangereux pour eux-mêmes, pour leurs parens et pour la société. C’est ainsi que la folie raisonnante se décèle souvent plutôt par la conduite et les actions que par ùn désordre mental : d’une part on ne pourrait que très difficilement présumer qu’un acte répréhensible est étrangèr au délire ; de l’autre, tel acte réellement étranger à l’idée dominante, eût-il été commis sans le désordre moral qui accompagne cette idée?

Des difficultés semblables se présentent relativement à la manie incomplète. J’ai déjà fait voir que la crainte de la peine est un mauvais moyen d’apprécier le degré de raison et de liberté que possède l’individu qui commet un acte répréhensible. Hoffbauer n’a pas bien distingué la folie d’avec les passions ; il confond même souvent ces deux états , et cette erreur en a causé d’autres. Ce n’est qu’aux effets funestes des passions que l’on doit opposer la crainte des châtimens ; c’est en pareil cas que

(1) Médecine légale^ tome i®', p. BOO.

(2) Médecine légale^ tome p. 301.

(3) Dîscuss. méd.-lég.

l’influence de la crainte de la peine peut donner la mesure éeli force qui pousse au crime et du degré de liberté qui donne k moyen de résister à l’impulsion criminelle.

La loi française est donc d’accord avec les faits. Peut-être épargne-t-elle quelques coupables ; mais à coup sûr une règle contraire, en faisant naître ebaque fois d’interminables discossions sur l’étendue et l’inflùénce du délire, sur ses rapports avec l’acte imputé, ferait commettre , en résultat , des injustices pins nombreuses et autrement graves.

Il est plus difficile d’établir uü principe fixe relativement ans intervalles lucides. A cet égard, Hoffbauer avance 1“ que quand la durée des accès surpasse de beaucoup celle des intervalles, le malade a bien la connaissance de son état présent dans sêS rapports avec les circonstances actuelles, mais non dans ses rapports avec son état antérieur 5 2® que lorsque les accès Sont fort courts et très éloignés, le malade est, pendant l’intervalle lucide, dans la position d’un homme dont les facultés sont intactes;

que si l’accès et l’intervalle sont égaux et fort courts, l’étàt du malade peut être regardé coifinie Contînti (1). Si l’on se rappelle ce que j’ai dit, sur l’invasion lente, obscure de la, folie, sur les traces qu’elle laissé souvent après la guérison, ët sur l’étât îacertain de la raison dans les intervalles lucides , on concevra toute la difficulté qô’il y aurait à prononcer avec certitude en pareil cas» Ajoutez à cela « qu’il n’est pas aisé de déterminer précisément où commencé et Où finit l’intervaile lucide (2). » Je n’ose pas proposer de règle générale à ce sujet ; c’est dans chaque cas qu’il faudrait prendre en considération , pour établir la culpabilité oü l’inUocencé, l’étendùé de rintèrmission comparée à la durée des accès , l’état de la raison et des sèntiméns à cette époque , ët les motifs dé l’acte imputé. Il me semble que si lès intervalles n’étaient pas an moins de plusieurs mois, et beaucoup plus longs que les accès, rînnocêneé devrait toujours être présttmëê.

Quelques personnes lèvent toutes ces diflîcultés, en proposant

(1) Pages 101 et 102.

(2) Esquirol (ouvr. d’Hoffbauer, p. 100),

ëe traiter les aliénés homicides « «marné des animaux possédé de la rage, que l’on extermine avec raison pour délirer la société des maux inévitables qu’elle souffrirait de leur évasion , si l'on se contentait de les renfermer, ou de leur grand nombre, s'ils se multipliaient ; » de considérer la monomanie homicide « comme une fureur meurtrière dont il faut purger le monde (1).» On a dit, en parlant de l’auteur d’un attentat horrible, « que si l’on n’a pas dû le condamner comme coupable, on a bien pu le tuer comme ime bête féroce, comme un chien enragé, comme un malheureux pestiféré qui franchit le cordon sanitaire O)- On a soutenu qu’il fallait délivrer la société de la présence dé ces malheureux, attendu qu’ils pourraient trouver des victimes jusque dans les maisons de fous (3). On soutient encore iâ même cause par des raisons moins barbares : on espère jmévénir par dés châtmiens exemplaires le renouvellement d’actes atrocés ifi); oh craint que des acquittemens pour cause de folié ne fussent de dangereux exemples d’impunité, et né fissent souvent proposer et accepter une pareille excuse; enfin, l’on avance qû’aüéune loi n’autorisant la réclusion des aliénés après leur guérison, i’ôn doit redouter le retour de nouveaux accès de fureur homicidè tout aussi dangereux que le premier.

Quelques-unes de cès assertions méritent à peine d’être réfutées, tant elles sont4-la-fois inhumaines et absurdes. « IiOrsqu’un maniaque a causé quelque grand malheur, dit Beliait, il est à craindre sans doute; il faut le surveiller, il faut le garrotter, l’enfermer peut-être ; c’est Justice et précaution : mais il ne faut pas l’envoyer à l’échafaud , ce serait cruauté (5). » Ce magistrat soutient, avec raison, que la vengeance qu’on tirerait de l’acte commis dans l’excès de la fureur serait un exemple nul, qui n’mnpêcherait point les furieux de commettre des actes répréhensibles, non plus que la mort donnée à un fiévreux n’empêcherait personne d’avoir la fièvre ; que dès-lors le châtiment

©oéteur Grands àwt îa monoméme éoAHcidêi ïihéji Gêd>0&.

(2) Journal des Débats du 18 février 1826.

(3) Gazette de France du IS décembre 1825.

(4) Plaidoyer d’un avocat général. Voyez Discuss^-méd, legi^ f -, 96,

(5) Plaidoyer cité.

serait une barbarie (1). Oublie-t-on que le Code pénal admet des excuses qui sont souvent proposées dans la défense, et cela sans aucun danger pour la sécurité publique? Qu’importe, d’ailleurs, que tous les accusés allèguent la folie, si ce moyen n’empêche pas leur condamnation.

Quant à la dernière objection, la seule qui ait quelque valeur, je ferai observer que beaucoup d’aliénés peuvent inspirer de semblables craintes, et que pourtant on ne songe pas à prolonger leur réclusion ; qu’on n’a pas de raison d’être plus rassuré à l’égard d’un fou dont le penchant homicide connu à temps n’a pu avoir aucun résultat, qu’à l’égard du malade qui a commis un malheur; tous deux ont la même affection, tous deux sont également sujets aux rechutes : pourquoi les traiter d’une manière si différente? Que si, cependant, on veut traiter plus sévèrement les aliénés homicides, que du moins on les distingue des assassins, en ajoutant un article au Code pénal, par lequel ces malades seront passibles d’une séquestration à temps ou perpétuelle dans une maison de fous. Jusque-là on n’a pas le droit de les flétrir par une condamnation et de déshonorer leurs familles. D’ailleurs, les faits de ce genre qui retentissent dans les tribunaux ont un grand inconvénient, celui d’exciter vivement l’attention publique, et de faire naître dans des imaginations déjà malades les mêmes idées qui ont conduit à l’homicide. C’est un fait mis hors de doute par Esquirol, que tous les grands événemens, toutes les opinions dominantes ont donné naissance à dès folies, ou plutôt ont déterminé le caractère particulier de cette maladie. Il est donc important de terminer ces sortes d’affaires dans les chambres de mise en prévention ou de mise en accusation , sur la 'déposition des témoins, et surtout d’après un rapport fait par des gens de l’art. « Les juges et fonctionnaires publics, dit M. Legraverend, chargés d’instruire les procédures doivent cesser toute poursuite aussitôt que le fait de dérangement d’esprit est bien établi (2). »

Il y a d’ailleurs un grave inconvénient à condamner les imbé-

(1) Plaidoyer cité.

(%) Législation criminelle en France,

cilles et les demi-imbécîlles, an lieu de les envoyer dans une maison de fous ; renfermés pendant quelque temps dans une prison, ils y contractent des vices qui les rendent beaucoup plus dangereux pour la société ; retenus au contraire dans une maison de fous pour le reste de leurs jours, si leur famille ne peut les entretenir et les faire surveiller, ils sont mis pour toujours à l’abri de la séduction et des mauvais exemples.

Dans le Code des délits et des peines qui a précédé le Code pénal actuel, l’aliénation mentale était rangée au nombre des motifs d’excuse; mais l’excuse supposant l’existence du crime, il est évident que cette disposition de la loi ancienne était moins philosophique que celle de la loi nouvelle, qui ôte tout caractère de criminalité aux actes des fous, et ne tend plus à confondre ces infortunés avec des malfaiteurs. Mais je ne pense pas que cette nouvelle doctrine, quoique fondée sur la nature des choses, soit aussi favorable aux accusés que la jurisprudence du Code des délits et des peines.

En considérant la folie comme un motif d’excuse, le président de la cour d’assises pouvait poser une question relative à l’existence de cette maladie; maintenant, cette question se trouve confondue avec celle qui est relative à la volonté ; la démence étant une circonstance morale exclusive du crime, les jurés doi vent, s’ils sont convaincus que l’accusé en était affecté lors du fait par lui commis, déclarer quil 71 a pas agi volontairement; ce qui équivaut à un acquittement. Mais la plupart des jurés sont étrangers à l’étude de la métaphysique, et s’élèveront difficilement jusqu’à la distinction de la volonté libre et de la volonté de l’homme aliéné. En voici une preuve frappante : malgré la nouvelle jurisprudence , un président de cour d’assises crut devoir poser uue question relative à la démence; le jury fit la réponse suivante: 1° oui, l’accusé est coupable d’avoir commis un homicide ; 2° oui, cet homicide a été commis volontairement et avec préméditation; 3° oui, l’accusé était en démence au moment où il a commis l’homicide. Cette déclaration contradictoire, dénoncée à la Cour suprême, n’a point été annulée; la Cour l’entend en ce sens, que l’accusé est matériellement auteur du fait, mais qu’il n’y a apporté qu’une volonté dUhomme en

démence, une volonté quasi-animale, et qui est exclusive dt toute culpabilité légale (1). Ainsi, sans la position de la dernière question, qui était illégale d’après la nouvelle jurisprudence, l’aceusé, quoique en démence, était condamné à mort, et portait peut-être sa tête sur l’échafaud. Les jurés n^’ont pas compris que la {Jéntenee doit être considérée comme étant exclusive de la volonté : c’est que les aliénés sont en effet doués de cette dernière faenlté > seulement elle est faussée par des idées déraisonnables, nialtrisée par des pençhans désordonnés.

Que si l’on trouve contradictoire à la disposition de l’article 64 do poser une question relative à l’aliénation mentale, toutes les foii^ que le président, en est requis par les çonseils de l’accusé, il me semble que l’on préviendrait l’erreur funeste que je viens de signaler, en rédigeant ainsi la question de volenté: l’accusé a-^t-il commis le fait volontairement et avec discernement I ï^é lait suivant vient peut-être encore à rappui de mon opinion, à moins qu’il ne soit une preuve que le Jury ait été influencé par les considérations exposées plus haut sur la néeesâté denondamner des fous,

La cour d’assises de Vaucluse a jugé en \ 827 le nommé Castanier, ^sassin de sa fille, encore enfant, dont le cadavre a été trouvé dans un puits, avec une pierre au cou et percé de deux coups de couteau. Les débats et les. dépositions des témoins ont paru établir- que Castanier, atteint d’une manie superstitieuse, n’avaiî point agi avec discernement. Le migistère public a partagé cette opinion ; néanmoins les jurés l’ont déclaré cpupahle d’assassinat sans préméditation j il a été en. conséquence condamné aux travaux forcés à perpétuité (2). .

ün homme atteint d’imbécillité ou de folie, dit M. Legraverend, ne doit pas être mis en jugement pour les crimes ou délits qu’il est prévenu d’avoir commis, parce qu’il serait ridicule de juger un fou (3). On suspend l’instruetion jusqu’au retour de la raison. De même si un individu devenait fou après sa condamnation, harrét ne serait pas mis à exécution avant sa guérison.

(1) Arrêt rendu le 4 janvier 1817. Sirey, Tab. vîcenn. , p. 499.

(2) Journal de Farii du 23 mai i§3?.

<3) Ibid.

L'q aliéné a cependant été jugé et condamné par le tribunal correctionnel de Paris, comme complice d’un délit d’adultère, a les juges ne pensant pas que le prévenu fût fou au moment du délit (1). » J’ai relu plusieurs fois le compte rendu de ce procès, craignant à chaque fois de m’être trompé, et ne pouvant concevoir qu’on put mettre en jugement un aliéné, c’est-à-dire un iadividu peu capable de se défendre, et qui pourrait quelquefois s'accuser d’actes qu’il n’aurait pas commis; mais les feits de folie rapportés par le journal, et qui se sont passés à l’audience fltême, ne laissent aucun doute sur l’existence de la maladie.

Des aliénés peuvent-ils servir de témoins? Hofibauer admet que la déposition des imbécilles, et des aliénés en démence est nulle si la maladie existe à un haut degré; mais que dans le cas contraire ces malades peuvent très bien observer des faits simples et en rendre compte; il en est tout autrement quand il s’agit de faits pris collectivement, d’affaires compliquées. Suivant le lUême auteur, dans la monomanie avec illusion des sens, l’imagination crëpnt des chimères, transformant les objets, on ne pourrait avoir de confiance dans les récits des malades. S’il n’existe pas d’illusion des sens, le malade n’étant aliéné que sur un point, et jugeant pour tout le reste comme ferait un autre dans les mêmes conditions, sa déposition peut être reçue ; cependant comme son erreur l’occupe trop souvent pour qu’il accorde une attention spéciale à ce qui se passe autour de lui s’il n’y est obligé par quelque circonstance, cela doit influer surrauthenticité dn témoignage, La déposition d’un maniaque est authentique, s le fait sur lequel il témoigne a eu lieu pendant un intervalle lucide (2).

Fodéré pense que si le délire partiel a quelque rapport avec l’objet pour lequel va témoigner le malade, ce témoignage doit être frappé de nullité; que dans tous les cas, et dans toutes espèces de folie, il faut que le fait ait eu lieu depuis peu, car s’il s’est passé depuis plusieurs jours, il sera raconté d’une manière infidèle; que dans la folie périodique, si l’accès est survenu depuis

(1) Gazette des tribunaux^ des 14 et 21 juillet 1S26.

l’acte observé, il est probable qu’il n’en restera qu’une idée très confuse ; enfin que dans la folie partielle, il est toujours à craindre que le malade n’associe l’objet réel avec l’objet illusoire, de façon que dans ses réponses il confonde l’un avec l’autre (1).

Celte question présente de très grandes difficultés; chaque jour, dans les maisons de fous, on entend des malades se plaindre, soit de leurs serviteurs, soit de leurs commensaux ou des maîtres de la maison, et très-souvent on est forcé de rester dans le doute sur la valeur de leurs récits et des témoignages contradictoires de ceux qu’ils accusent. Les rapports de quelques malades n’inspirent aucune confiance, soit parce que ces malades sont très portés au mensonge ou à la méchanceté, soit parce que les illusions de leur esprit colorent, dénaturent, transforment les choses, ou enfantent des chimères ; ce qui ne veut pas dire, néanmoins, que leur témoignage n’est jamais vrai. D’autres rendent un compte exact de ce qui leur arrive et de ce qu’ils observent autour d’eux, toutes les fois que cela est étranger au délire; on les écoute, on ajoute pleinement foi à ce qu’ils disent; des observations nombreuses ont prouvé qu’ils ne cherchent point à en imposer. Entre ces deux extrêmes, se trouvent beaucoup de cas dans lesquels on démêle dans les assertions des malades des choses vraies et fausses ; on entrevoit la vérité plutôt qu’on ne la découvre. Il faut, comme on le voit, connaître le malade, son genre de folie, ses rapports habituels avec les objets qui l’entourent, ses habitudes, pour savoir quel degré de confiance méritent ses assertions. J’ajouterai, 1° que la plupart du temps, les aliénés, même les moins déraisonnables, sont préoccupés, concentrés en eux-mêmes, et pourtant assez peu disposés à bien observer ce qui se passe autour d’eux ; 2“ que si le fait a quelque rapport avec leur délire, ou avec leur personne, leur témoignage devra être de peu de valeur ; il sera beaucoup plus important si l’acte est lout-à-fait étranger au délire et aux intérêts du malade ; l’événement sur lequel un aliéné est appelé à déposer doit être tout-à-fait récent, ainsi que le remarque Fodéré ; autrement le souvenir peut en être confus, l’imagination

(1) Page 302.

peat en avoir dénaturé les circonstances ; 3° que dans la démence, la mémoii e est ordinairement peu fidèle pour les impressions récentes, et que beaucoup de vieillards sont dans le même cas (1). Mais dans aucun cas on ne devrait s’en rapporter uniquement au témoignage d’aliénés ; leurs dépositions ne devraient être considérées que comme des renseignemens plus ou moins vraisemblables, et non comme des preuves suffisantes de l’existence d’un fait.

Législation et jurisprudence civiles relatives à la folie.

« Le majeur qui est dans un état habituel d’imbécillité, de démence ou de fureur, doit être interdit, même lorsque cet état présente des intervalles lucides (2). En rejetant la demande en interdiction, le tribunal pourra néanmoins, si les circonstances l’exigent, ordonner que le défendeur ne pourra désormais plaider, transiger, emprunter, recevoir un capital mobilier ni en donner décharge, aliéner ni grever ses biens d’hypotlièques, sans l’assistance d’un conseil qui lui sera nommé par le même jugement (3). Cette espèce d’inîerdiction partielle est applicable aux prodigues (4). Les actes antérieurs à l’interdiction pourront être annules, si la cause de l'interdiction existait à l’époque où ces actes ont été faits » (5); « l’interdit est assimilé authineur pour sa personne et pour ses biens » {b) ; « pour faire une donation entre vifs ou un testament, il faut être sain d’esprit » (7) ; « après la mort d’un individu, les acte® par lui faits pourront être attaqués pour cause de démence si l’interriiclion avait été provoquée, ou si la preuve de la démence résulte de l’acte même qui est attaqué » (8) ; « pour prévenir les événemens-fâcheux qui pourr aient être occasionnés par les insensés ou les furieux laissés en liberté, l’autorité municipale est rexêiue du droit de faire enfermer ces individus dans une majson de force (9) : telles sont les principales dispositions de nos lois civiles relatives aux aliéités.

De l'interdiction. Pour motiver l’interdiction , dit un juris-

(1) Hoffbauer citp, d’après Pyle, l’expinple d’une femme qui, à chaque époque menstruelle, oubliait tout ce quiiui était arrivé pendant la période précédeuie.

(2; Code civile art. 489.

(3) C. de civil, art. 499.

(4) Idem, art, S13.

(5) Idem, art. 503.

(6) Idem, ai-t. 509.

(7) Idem, art. 901.

(8) Idem, art. 504.

(9) Loi du 24 août 1770, tit. II, art. 3,

'éûïisnlte (^), H faut (fue Tafeseiice de ïa raison soit relative aiix ^aifés Ordinaires de la vie civile, au gouverflëtnent dé la pefsôrine et des biens de rindividtr 5 eeîni qui s’égare dans les idées spéeataiivéS , ûjdùte-t-il , d’une fausseté palpable , un homme à visions ne devrait pas être tnterdît, si pâr aiîlettps H gonverfiart bien scs affaires, et que le public n’eSt rien à "di'àindPe de sa démeiiree; par eiémple, le fou d’fïofàce, qdi croyait toujours assister à un spectacle. Je ne croîs pas dette opinion fondée ; on ne peut jamais se fier à un aliéné. Il faudrait au moins ddiinér un conseff j^udicîaire â uù fdü comme celui qü’on vient de citer. En rejetant la demande en interdiction formée contre le fameux plaideur Selvés, le tribunal de la Seine déclara jqu’ii ne suffisait pas qu’un homme fôt traeassier dans sa famille, processif dans lé monde, irrévérêneîèui envers les magistrats, va’ffîeméfft dépefisier, ni tnèrUe imbU d’erfênrs plus ou moins "gravés, ou d’rltusîons, pour qu’il fût permis dé l’interdire ou de fui donner un conseil ; que la liberté civile ne peut être enchaînée 0U restreinte qu’au eas d’imbécillité, de démence ou defureur fâ). Il me semble qu’un individu qui présenterait tous ces travers^ et tel était M. SeiveSj devrait au moins êtdé pourvu d’un conSeil^tidiejatre ; si la liberté civile doit être envfronnéé dé gàfaniies, la conservation des droits des familles mêiuè aussi d’être assurée. Il est meme douteux que la disposition de la loi qui autorise la nomination d’ua conseil judiciaire ne soit applicable qu’aux cas de demênce, d’imbécillité on de fureur; l’att. sfalue, êh élfet, qn’én rejêiaut la dèîttànde en fnterdicîidn, le tribunal pourra, si les circonstances Véxigènt^ etc. Or, te tribunal rie se refuse à prononcer rinterdiclion que parce qu’il ne tromn pas que le défendeur soit en état d’imbécillité, de démence ou de fureur : et pourtant, si les ciTConstances l’exigérit, il peut lui donner un conseil judiciaire.

Hoffbauer ne veut pas, non plus, que i’inlerdleiion doive être prononcée dans tous les cas de folie ou d’imbécillité. Suivant cet auteur, certains imbécilles peuvent conservérradïriiuistfatfôn de

(î) Toullier, te àroii civil français, etc. Icil,

(2) Sirey^ Taè. T/c,, p. 477,

leurs bîefis, à moins de quelque circonstauee particulière, ayaat rapport au caractère de l’individu, ou à la difficulté de gérer a ioiérêls; quand l’erreur dominante n’entraîne pas la subversion totale de l’inteiligence, et qu’elle ne peut porter le malade ni à la dissipation de sa fortune, ni à des actions préjudiciables à luimême ou aux autres, il n’y a aucune raison d’insliluer une curatelle ni unesun-eillance spéciale ; -si la manie n’est pas liée à une faiblesse de l’entendement et à une erreur de sentiment qui rendent le malade incapable de gérer lui- même ses affaires, il n’y a âtîctm motif de le priver de l’adminisiraiion de ses biens, ni de la faculté d’en disposer par testament, et cela, lors même qu’on aurait été contraint de lui ôter sa liberté physique (1).

La plupart des aliénés ne sont point interdits ; ceux qui ne possèdent rien et les femmes en puissance de mari, n’ont point de fortune à compromeilre. Quelques malades gèrent leur fortune enx-mêrnes ; pour le plus grand nombre, les membres des familles s’entendent, et un parent muni d’une procuration a sottî des affaires du malade. Cependant, lorsque l’état de folie est habituel et présumé incurable, ou lorsque de graves intérêts pourraient être compromis en peiide temps, il est beaucoup plus convenable de faire interdire les fous, ou au moins de faire donner un conseil judiciaire aux moins déraisonnables, et même aux demî-imbécilles. Dés tribunaux ont trouvé, dans la loi sur les absens (2), un moyen de conservation pour la fortune des aliénés qu’on ne veut point faire interdire avant d’avoir essayé de les guérir ; un administrateur pro^dsoire est nommé pour représenter le malade dans différentes circonstances.

La loi exige « un état hahituél à^irnhécillxté-, de démenée ou de fureur, » pour motiver l’interdiction. Quel sens doll-on donner ici à l’expression état hahituel? Combien de semaines, combien de -mois, combien d’années faut-il que dure la folie, pour être devenue babituelle, dans le sens de la loi? Celte maladie étant ordinairement de longue durée, même lorsqu’elle est curable, peut-on dire que l’aliéné qui recouvre la raison après lé laps

(i) Ouvragée cité, -p. HQ et iBO. ...

(li) Code civile art, 112 el iiS,

de temps le plus ordînaîre, cinq ou six mois, pat* exemple, soit habiluellemenl fou? Le législateur n’a pas dû avoir en vue seulement la conservation de la fortune des fous ; il a sans doute songé aussi à leur réputation, à leur état, à l’honneur des familles. Or, il est bien certain qu’il existe contre les aliénés et leurs enfans, des préjugés qui ne sont pas sans fondement; qu’ainsi l’interdiction, par la publicité qu’elle donne à la maladie, et en ne laissant plus aucun doute sur son existence, peut nuire à ceux qui ont eu le bonheur de guérir, et compromettre l’avenir de leurs enfans. J’ajouterai que les formalités prescrites par la loi pour prononcer et surtout pour lever l’interdiction, agissent souvent d’une manière très fâcheuse sur l'état des malades. Il est donc convenable de ne prendre celte mesure que le plus lard possible, et lorsqu’elle est devenue tout-à-fait indispensable. A Paris, les juges qui vont interroger les aliénés dans les maisons de fous, reçoivent la déclaration du médecin sur le caractère,de la folie de l’individu dont on poursuit l’interdiction, sur la durée, les effets du traitement, et la terminaison probable ou certaine de la maladie ; si le médecin déclare que la guérison est très probable et peut n’êire pas éloignée, et s’il n’est pas toui-à-faii urgent de prononcer l’interdiction, elle est ordinairement ajournée.

Tout parent est recevable à provoquer l’interdiction (1); dans le cas de fureur, elle peut être provoquée par le procureur du roi, si la famille ne prend pas cette détermination; Je. ministère public a le même droitdans tous les cas de folie, lors pie le malade n’a point de parens connus (2).

Les faits de folie doivent être articulés par écrit, les pièces et les témoins présentés à l’appui ; un conseil de famille donne son avis sur l’utilité de la mesure; le défendeur est interrogé par un juge assisté du procureur du roi; si l’interrogatoire et les pièces produites sont insufRsans, le tribunal peut ordonner une enquête t3). Les mêmes formalités sont exigées pour la levée de l’interdiction.

Je ne reviendrai pas sur ce que j’ai dit précédemment de l’interrogatoire , de l’enquête et de l’observation médicale prolongée.

(i) Code civil, art. 490.

{2) Idem, art. 491.

(3) Idem, art. 493, 494 et 496; Code de procédure civile , art. *98. ,

Nullité d’actes provoquée pour cause de folie, après le décès d’un individu. Les tribunaux avaient d’abord appliqué à toute espèce d’actes l’art. 504 du Code civil, qt,’ statue qu’aucun acte ne peut être attaqué après le décès de la personne, à moins que l’interdiction n’eût été provoquée, ou que la démence ne résultât de l’acte lui-méme. La jurisprudence a changé à cet égard, d’après la disposition de l’art. 901, qui porte pour faire un testament ou une donation entre vifs, il faut être sain d’esprit; de sorte que ces derniers actes peuvent être attaqués pour cause de folie du testateur ou du donateur, quoique ces actes ne contiennent aucune preuve de folie, que Tiulerdiction n’ait point été provoquée, et même qbe le notaire et des témoins aient déclaré le donateur sain d’esprit. Dans tous les temps, les actes par lesquels plusieurs personnes s’engagent réciproquement (contrats, conventions, etc.) ont été plus protégés par lu loi que les donations et testamens.

Ou conçoit combien il doit être souvent difficile de constater l’état de folie d’un individu, après sa mort. L’enquête est le seul moyen auquel on puisse avoir recours. Le médecin est quelquefois consulté pour donner son avis sur le caractère d’un ou de plusieurs actes plus ou moins singuliers; le plus souvent les juges s’eu rapportent à leurs propres lumièies. ün verra, par les jugemens suivons, que les tribunaux aimullent difficilement les testamens pour cause de folie.

Pour qu’un testament, et surtout un testament olographe, entouré de toute la faveur de la loi, puisse être annulé pour cause de démence, il faut que les faits, articulés et prouvés, démontrent que le testateur avait totalement perdu l’usage de la raison, et qu'il n’avait aucun intervalle lucide (1).

La cour royale d’Aix, par arrêt du 14 février 1808, a jugé que le testament d’un sieur Beauquaire, soumis à la surveillance d’un curateur sans lequel il ne pouvait ni aliéner, ni lester en justice, à raison de l’administration et de la jouissance de ses revenus, et qui même avait été momentanément frappé d’interdiction, était

(l'i Arrêt de la cour royale d’Orléaos , du il août 1823. Journal du Palais , tome III, 1823.

valable Boeâisâîant toui les feUs 4e démeeee aFliçulés. Ponrôtre p.riyéde lester, dii l’arrêt, il faut être incapable d’avoir une volonté. Si le sieur Beauquaire n’avait pas la tête aussi forte que lecom- Eîun des hommes, il y a loin de cet état à un état habituel de démence et d’imhéçilUté ; et c’est dans un cas pareil seulement, qu’il est permis de priver l’homme mourant de la consolation de disposer à son gré de sa fortune. Dans les causes de ce genre, les tribunaux se sont toujours montrés protecteurs du droit de tester, prenant en considération et l’état de d’esprit du testateur, et l&s dispositions en.elîes-mémes du testament attaqué (1).

Il n’y, a pas présomplien légale d’aliénation, d’j^prit daiîs up îestaieur, par cela . seul qu’il lègue à ses domesliqiies la totalité d’une immense fortune (2).

Fsquirol, consulté en juillet 4829 sur la validité du testament d’un homme atteint d’hémiplégie, avec affaiblissement de rintelligenee, répondit : un homme peut ne savoir ni lire ni écrire ; il peut, à cause de sesin-r ficmités, être incapable d’écrire, de dicter, et cependant il peut lire, comp^pdre^ êtrp ^in d’jBgprit, La faiblesse daus lagujelle es.t tombé prggrejii-j vempnt le testateur, Ig fourmillement, le tremblement spasmodique de tout le membre thoracique et abdominal gauche, la dureté de l’ouïe, la fair blesse de ?a vue, la prononciation difiQcil.e et voilée, l’hémiplégie, sont des signes de lésion cérébrale, mais des lésions qui n’entraînent pas nécessairement la perte de Fintelligence. L’expérience journabère preuve qu’on peut Ürê asthmatique, hémiplégique, impotent et raisonnable. Sans doute lorsque le corps est accablé d’infirmités.lp laisop n’a pGint l’énergie et l’açtiyjté doftteJle brille dans ràge viril, mais J’homme peut conserver le sentiment du moi et peut vouloir. En conséquence le testateur qui est le sujet de la consultation a pu volontairement disposer de sa fortuné envers autrui, surtout n ’ayant succombé à cette maladie aigaé que deux mois après la rédaction du testajpeîît. La loi n’exige pas qu’il aitéerit ou dicté son le^,tament ; rien ne prouve qu’ii n’apgï îttike, ni comprendre l’acte, déposé.Le testateur n’était pas inferdit. Il ne résulte .pas de l’aete qu’il aitétéen état de4émence. Lorsque le testateur a fait le dépôt du testament myslique, s’il , n’avait pas joui de sa raison, le notaire et les sept témoins n’auraient pu attester le dépôt légal du testament ( Amales dliyyiène publique et de m^ecine légaleij ÿmyiepAèS'î)..

Is méme médecio, appelé dao.s use au tre cireoostaace pour statuer sur

DI Siiey, tome deu^pie partie, page.3tS.

(2) Arrêt de la cour de Caeu, octobre 1809. Sirey, tome x, p. 315,

l’état m.ental du te,5tateur, jugé d’après les actes dernières ifolontés,

conclut que le sieur Z. était dans un état de démence (panophobie) lorsqu’il rédigea les quatre actes par lesquels il institua Mme sa légataire universelle, et M.V., son exécuteur testamentaire. Celte conclusion est fondée sur ce que les écrits -de M. Z., qui pourraient, si on lesesaminait iseléiaeât, ne pas présenter des traces évidentes de délire, donnent, p@r leurensemrr bis, une preuve incontestable de l’égarement d'esprit dans lequel éiajtieur auteur. En effet, M. Z. commença son testament en dépeignant I borrible situation de son esprit et de son cœur ; en dénonçant cçux qu’il appelait ses ennemis, et en les accusant de sa mort, il fit un grand nombre de legs à des personnes qu’il désigna comme des émis auxquels il voulait donner des preuves de sonaffectien. Mais les noms de la plupart des personaK». désignées dans ce testament furent successivement rayés dans les trois cç,dicile.s, dont l’ua a été fait le 5 janvier, six jours avant la mort volontaire du testateur : les mêmes personnes qui, dans le testament, étaient désignées comme des amis auxquels le testateur faisait un legs en témoignage de sea affection^ affeetiea qu’il exprimait dans les termes lespaus positifSj cesmêmes personnes non-seaLement furent effacées dans leseediGileSj nas^. le testateur-leur reljflt les legs faits par le te^anpent, avec des e«pre^i,ons de hajne, et les.acçusant de s’être laissé corrompre et d’être devenues ses ennemis. Il est remarquable qu’à chaque codicile nouveau, le nombre des légataires a diminué. Enfin cet égarement de la raison a conduit le testa-^ teur au suicide, dernier symptême de la plus douloureuse etdelaplus déplorable des folies (Esquirol, Annales d’hygiène, avril 1831).

M. deB;, âgé de soixanteens, fait une tentative de suicide, per syite de craintes chimériques ; une légère blessure au cou en est le résullat, Quei-^ ques heures après il écrit son testament, et le remet à une jærsonne avec l’injonction dé le faire connaître après sa mort. Ce malade est de suite conduit dans une maison de santé pour y être soigné. Après plusieurs moisde traitement, il se trouve mieux et il promet de ne plus- attenter à-ses jours, ajoutant qü’mjaM su le courage de supporter la vie pendant seixante^ansi il pourrait bien supporter l’ennui de quelques jours encore. Pendant trois années il tient sa promesse et ne donne aucunsigne de déraison. L’auteur du Mémoire dans lequel je puise ces détails ne dit pas à quelle maladie M. de B. a succombé. Les dispositions testamentaires étaient fort raisonnables. Oh demande si M. de B était sa*»- d’espn't îersqu’il a xédigé-sesdermêres volontés-tl ).

Il est évident que cette questioji doit être résçjue négMivement, puisque M. de B, a eu un accès de folie, que l’acte de suicide était ici bien positivement le résultat de cette maladie, et que c’est immédiatement après une tentative de suicide que le testament a été fait.

(1) Mémoire pour M. de Margeot. lizieux, imprimerie de Tissot^ 1S25.

De V impossibilité où se trouve un aliéné de donner son consentement au mariage de ses enfans (1). Lorsque l’aliéné n’est point interdit , et que son état l'empèche de remplir cette formalité, nn certificat du médecin qui constate cet empêchement suffît pour lever toute difficulté.

Mariage. La famille peut s’opposer au mariage d’un de ses membres, en alléguant un état de démence, mais à la condition de provoquer l’iiuei diction (2).

Service militaire. La fulie n’est point un cas d’exemption, surtout si la maladie survient après l’entrée au service. Si le malade guérit, il reprend l’exercice de ses fonctions. Cependant , si l’on fait attention à la rigueur nécessaire des lois sur la discipline militaire, et en même temps à l’irritabilité que conservent beaucoup d’aliénés guéris, on conviendra que ces derniers supporteront plus difficilement le joug de la subordination, et pourront devoir au reste de leur ancien état mental de commettre des actes qui n’ont de gravité que par la position des personnes, et qui néanmoins sont punis avec une grande sévérité. L’existence antéi ieure de la folie devrait au moins être un motif d’indulgence.

Révocation d’u7ie donatiovt entre vifs pour cause d'higratitude (3). Les aversions injustes, les haines sans motif que les aliénés peuvent concevoir contre les personnes qu’ils chérissaient le plus, jointes aux illusions de leur esprit, les porteraient aisément à de fausses accusations d’ingratitude telle qu’elle est spécifiée parla loi, de même qu’ils se rendraient coupables d’excès blâmables envers leurs bienfaiteurs mêmes. Dans l’un et l’autre cas, la maladie expliquerait la conduite des malades ; et l’ingratitude n’existant pas, ou n’étant que l’effet de la maladie, ce ne serait plus le cas prévu par la loi citée. Mais j’ai dit que la folie n’offre pas toujours les caractères connus généralement; que quelques-unes de ses variétés’ne se décèlent à tous les yeux que long-temps après l’invasion des désordres , que même alors

(1) Coite civil, art. 149.

(2) Code civ’l,ar\.. 174,

(3) idern, arl. 993.

Texistence de la maladie n’est pas certaine aux yeux de tout le monde. J’ai insisté sur ce point pour qu’on se tienne en garde contre l’erreur.

Incapacité et destitution de la tutelle. Les interdits sont exclus de la tutelle ; mais il existe, dans la société, des fous qui jouissent de leurs droits et qu’il serait difficile d’interdire à certaines époques de leur maladie ; cependant il y aurait du danger à les laisser gérer la fortune de mineurs. Il serait probablement facile de les priver de la tutelle en interprétant les articles du Code civil qui donnent comme motifs de décharge ou d’exclusion de celte fonction une infirmité grave, une inconduite notoire ou l’incapacité (1).

Séquestration des aliénés. Notre législation ne traite de ce sujet important qu’accessoirement et en déterminant les attributions de l’autorité municipale à laquelle est départi « le soin d’obvier ou de rentédier aux événeniens fâcheux qui pourraient être occasionnés par les insensés ou les furieux laissés en liberté (2). » Le Code civil dit simplement que l’interdit est assimilé au mineur pour sa personne et pour ses biens (3) ; or, le mineur ne peut être enfermé que pendant un temps déterminé, pour inconduite, sur la demande de son père , ce qui n’a aucun rapport avec la question présente.

Dans quelques établissemens on ne reçoit pas d’aliénés qu’ils ne soient interdits, à moins que l’inierdiciion ne soit provoquée immédiatement. Mais dans le plus grand nombre, dans tous ceux de Paris, la séquestration des aliénés n’est soumise qu’à certaines formalités prescrites par l'autorité , pour s’assurer que les personnes admises dans les maisons destinées à recevoir des fous sont bien réellement atteintes de folie.

On s’est élevé, dans ces derniers temps, contre ces détentions administratives ; on a prétendu « que nos lois autorisent l’emprisonnement par voie civile, après défense publique à l’audience, mais non par voie d’emprisonnement indéfini , dont la cause n’a

(1) Codecioil, art. 434 et 444.

(2) Loi du 24 août 1790.

(3) Code civil, art. 509.

g§is été dûment cpstradictoirement vérifiée eu jptice (l).. > Ou a biejQ recounu à l’autorilé muniqipale le droit de faire enfermer les fous dangereux, mais à la seule condition que la justice intervieudrait aussitôt pour procéder à une interdiction.

MaiSj d’abord, la loi n’est point aussi impérative qu’on le dit; elle, se tait sur rinierveniion de la justice, sur la durée de la séquestration , ou plutôt elle eptend qu’elle sera prolongée aussi loug-tecops que le néisessitera l’état du malade. La Ipi de police s’a eu eu vue que la sûreté publique, tandis que la Ipi civile u’a eu pour objet que .la cpuservaiiQu de la fprtwue des malades. Cela est si vrai, que rinterdiction n’est prescrite que pour le majeur, c’est-à-dire pour celui qui peut disposer de ses biens ; et cepea-' daut des mineurs sont imbécilles ou fpus, et pour celarenferflaés dans les maisons de fpree. Les JuriscoBSUltes diçent aue 1^ utineufs pe,uvent être interdilSr Biais cést u parce qu’à seize ans Us pçqyent exercer diférepsactes d^^à vie civile » ce qui vienià Lappuide mpn opinion ^4vlà vér|téi rpWi^ation iipposée au prpenrenr du roi de poursuivre d’olïiçe l’intefdieUoji des furieux,, §i i^parenf BeleLpjnt pas». aginM# avoir but laséauestraUon

des ipaladêf J attendu ase les iniérôts de§ furie»x ne sont pas pins gravenaent eompFomjSjjet ménae le sont beançoup moins que ceux de beaucoup d’aliénés dont la folie est moins évidente ; cppendunî il esjt.deg . malades qui n’oBLpasjde furéur^ et dont la récJUislan duns. jme.,nîaiêOja^é^^ feus u’e^t pas mpinx urgente que e^eJie des. .furieux.: tels, sont mm qui o»t,du ,ï)§ncfiMt an suicide on à ibomicide.

J>i déjà dit que la loi exig§ étaL-babUue} de felfe pom: motiver rinterdiction.

Mais si la loi avait voulu qu’aucun alfené Bp PÛt ême privé de sa.Uberté snn^itre imerdit, il faudrait ae bàtcf # la refaire ; car, outre qit’elfe serait contraire àj’iniéret bien entendu des, malades et .des. familles^ U serait très souvent impossible d’en faire l’application. Empêobereg^yous »no famiUè d§ retenir fi#

(1) Dupin, Gazette des Tribunaux du 13 juin 1825.

(2) Delvincourt, Cours de code civil j tome p. 476ii ^^ii du

Code civil, tome v, p. 327.

f(M‘ce ua fôu dans sa maison et de l’y faire soigner? a très bien démontré que dans ces cas il est convenable de lab^ ser un pouvoir assez étendu aux familles (1).

Il faut sans doute prendre des mesures efficaces pour que la liberté individuelle ne soit pas compromise sans motif légitime, pour qu’on n’abuse pas du droit de séquestration. J’ai déjà signalé des lacunes importantes dans les réglemens administratifs sur ce sujet (§)• -Je pense qu’il ne suffit pas de s’assurer que le malade est atteint de folie lorsqu’il entre dans une maison de santé, mais encore qu’il faudrait que, par des visites générales faites une ou plusieurs fois l’année, un magistrat constatât qu’aucun malade n’est retenu plus long-temps qu’il ne doit l’être. De plus, la séquestration n’étant privative d’aucun drpit civil, et Içs maladesétant obligés de faire gérer leurs biens par prpçuration, on eonçoit qu’il peut en résnUer des ineojuvéniens.. Dn ng" mination d’im administrateur provisoire, powr cause d’absenç^i pourrait remédier à ces inGpnvéniens ; on pourrait encore avoir recours à une sorte d’interdiction provisoire prononcée par Le juge de paix, sur la demande de plusieurs proches parens du malade, et de l’avis d'un ou de plusieurs médecins ; la levée 0»' serait faite de même-

Mais ce que l’on peut dire de rassurant peur ceux qui pensent, avec raison qu’on, ne saurait entourer la sûreté individuelle dp trop de garanties, c’est qu’en renferme journeile.ment des milliers d'aliénés sans les faire interdire, et qu’après leiU* guérison, H u’eu est point qui s’avisent de pocter plainte contre ç#u^ quiletu' ont rendu le service de les faire soigner ; que les familles se décident diffieilement à avoir reconrs à la séquestration, et que par l’effet de cette répugnance beaucoup de malades restent libres, qui devraient être privés de leur liberté, aussi bien dans leur intérêt.que pour la sécurité publique; j mm dans. les. gouygrnemens libres, il serait difficile de eôm mettre une imustice de cette nature qui ne parvînt pas à la connaissance du public, et qui n’attirât pas suc ses auteurs une punitica justeiaent méritée,

(t) Diet^ des SC. méd. , art, SéQtrEsr«i*iea ,

{i) Examen^ Ÿ- Kï?,

En Angleterre, la séquestration des aliénés est indépendante de leur interdiction (1).

Circonstances morale^ qui font présumer quun individu s' est donné la mort.

Tous les jours le médecin est appelé à décider si un individu s’est donné la mort, ou s’il a été privé de la vie par quelqu’un. Dans les articles consacrés aux blessures, à la submersion, à la pendaison, on trouvera les signes propres à faire reconnaître si l’accident à eu lieu avant ou après la mort, par la volonté de celui qui l’a éprouvé ou par l’effet de violences exercées sur sa personne. Je ne veux retracer ici que les circonstances morales qui ordinairement provoquent ou précèdent le suicide, et dont l’existence ou l’absence peut concourir à fixer l'opinion de l’homme de l’art.

Du suicide.

Le suicide s’observe très rarement avant l’époque de la puberté, peu communément chez les vieillards, et moins souvent chez les femmes que chez les hommes. Get acte est favori'é par une disposition héréditaire ; par les opinions des auteurs célèbres, qui ont présenté l’action de se détruire comme noble, courageuse et permise ; par les principes de ceux qui ne voient dans l’existence de l’homme aucun but moral et surhumain ; par l’exemple de personnes qui exercent une certame influence. Il est bien avéré, au contraire, que les préceptes religieux qui défendent le suicide, souspeinedes punitionsles plus sévères dans une autre vie, peuvent enchaîner la main homicide de l’homme

(1) M. Ferrus a publié sous le titre de Considérations sur les aliénés^ un ouvrage dans lequel , de concert avec Breton, il s’est proposé de combler un certain nombre d lacunes relatives à la liberté individuelle et à la conservation des biens. J’engage le lecteur, et surtout les magi..trats et les chefs d’administration municipale et de la police à méditer a tenlivement le chapitre de ce traité qui a rapport à cette question, ainsi que \c projet des dispositions légales proposé par MM. Ferrus et Breton (V, chapitre V, page 267, année 1834). Je .les invite aussi à lire un mémoire remarquable d’Esquirol sur Visolement des alénés. publ é en 1833 dans les .Annales d'hygiène ; mais il est sm'tout indispensable de prendre connaissance

accablé sous le poids du malheur, et souvent même alors qu’il n’est plus guidé par les lumières de la raison.

Les causes occasionnelles du suicide les plus ordinaires sont

de la Loi sur Us aliénés, promulguée le 6 juillet 1838, et par conséquent, plusieurs années après la rédaction de cet article par Geoi^et. Toici le texte de cette It» :

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