‹ Traité de médecine légale, contenant le traité des exhumations juridiquesChapitre 42 sur 55 · SOMMEIL ; SOMNAMBULISME · texte numérisé non relu

SOMMEIL ; SOMNAMBULISME

Hoffbauer cite l’exemple d’un homme qui s’éveillant en sursaut à minuit, croit dans le premier instant voir, un fantôme épouvantable debout auprès de lui. Il crie deux fois d’une voix peu assurée ; Qui va là? Pointée réponse. Le fantôme semble s’avancer vers lui. Ne se possédant plus, il s’élance hors de son lit, saisit une hache qu’il avait d’ordinaire auprès de lui, et immole avec cette arme sa femme qu’il prenait pour un spectre. Le bruit que fait cette infortunée en tombant, et un gémissement sourd qu’tlle fait entendre, éveillent tout-à-fait l’auteur de l’homicide, qui reconnaît alors son malheur et est saisi d’ün désespoir profond. Cet homme, dit Hoffbauer, ne jouissait point du libre usage de ses sens au moment de l’action, et ne pouvait en être responsable (1 ).

On conçoit que pour qu’une excuse fût admissible, il faudrait qu’il y eût absence complète de motif intéressé ou de passion criminelle ; car il n’y a aucun moyen de constater la réalité d’un pareil état des facultés mentales, à moins qu’il ne se soit répété plusieurs fois.

Les réglemens militaires punissent sévèrement le soldat qui s’endort étant en faction. Mais ne devrait-on pas distinguer,

(1) Ouvrage cité, p. 55 et 205.

dans certains cas, le sommeil naturel, de l’espèce d’assoupissement provoqué par une forte chaleur ou par un froid excessif?

Le somnambulisme est un phénomène peu commun, et que l’on a rarement occasion d’observer. On pense généralement que les somnambules ont une certaine activité d’esprit qui leur permet de se livrer à quelques actes d’une exécution plus ou moins difficile, tout en ayant les sens extérieurs fermés aux impressions comme pendant le sommeil. Les somnambules se croient éveillés, et hors de l’accès la plupart ont oublié tout ce qu’ils ont fait pendant l’accès, ou bien ils ne se le rappellent que comme on se souvient d’un rêve.

Hoffbaüer place les somnambules sur la même ligne que les aliénés affectés terreur de sentiment (espèce de monomanie), mais il ne pense pas que les actes des premiers doivent être excusés, quoiqu’ils ne jouissent pas du plein exercice de leurs sens, et qu’ils n’aient pas la conscience de leur état, attendu que devant connaître leur maladie, ils tombent en faute s’ils ne prennent pas d’avance toutes les précautions nécessaires pour les empêcher de nuire aux autres. D’ailleurs, ajoute le même auteur, il est possible que les actions des somnambules trouvent leur source dans la profonde attention avec laquelle leur esprit était fixé sur l’objet durant la veille (1).

Fodéré pense qu’un homme qui aurait fait une mauvaise action durant son sommeil ne serait pas tout-à-fait excusable, parce que, d’après le plus grand nombre des observations, il n’aurait fait qu’exécuter les projets dont il se serait occupé durant la veille. Loin de considérer ces actes d’un somnambule comme un effet du délire, Fodéré les regarde comme les plus indépendans qui puissent être dans la vie humaine (2).

Dans un ouvrage anonyme, généralement attribué à feu Brillat- Savarin, conseiller à la Cour de cassation (3), l’auteur rapporte un fait très curieux de somnambulisme observé chez un religieux,

(1) Pages 166, 169 et 171.

(2) Ouvrage cité, p. 259.

(3) Physiologie du goût, t. ii, p. 5, 1823.

et qui lui a été Facpnté par le prieur même du couvent, témoin oculaire.

Un soir, fort tard, ce somnambule entre dans la chambre du prieur; s« yeux étaient ouverts, mais fixes ; l’éclat de deux lampes ne fit aucune impression sur lui; il avait la figure contractée et les sourcils froncés, il tenait un grand couteau à la main ; il va droit au lit, a l’air de vérifier si le prieur y est, puis frappe trois grands coups qui transpercent les couvertures et une natte servant de matelas. En s’en retournant son visage était détendu ; il y régnait quelque air de satisfaction. Le lendemain, le prieur demanda au somnambule à quoi il avait rêvé la nuit précédente. Celui-ci avoua qu’ayant cru en songe que sa mère avait été tuée par le prieur, et s,on ombre lui ayant apparu pour lui demander vengeance, il avait été à cette vue transporté de fureur, et avait couru aussitôt poignarder l’assassin de sa mère ; que peu après il s’éveilla tout en sueur et très content de n’avoir fait qu’un rêve.

L’auteur ajoute ces mots : « SJ, dans cette circonstance, le prieur eut été tué, le moine somnambule n’eut pas été puni, parce que c’eut été de sa part un meurtre involontaire.»

Çette opinion est certes la plus conforme aux règles déjà morale et de l’équité.

fjÇ somnambulisme pourrait être simulé dans un but cripainel ; si le prévenu u’avait jamais été sujet à cetétatmental, et si l’acte imputé était motivé par quelque intérêt suffisant ou par une passion criminelle, l’excuse serait difficilement admise, si, même elle l’était jamais. Dans les cas contraires, si un somnambule connu pour tel çomnieitait sans motifs un acte répréhensible, l’excuse ne pourrait être rejetée.

Le somnambulisme n’est point assez bien connu pour qu’on établisse sûrement sés caractères distinctifs. Peut-on dire, par exemple, avep Fodéré, que si un individu qui prétend être somnambule se détourne pour éviter un obstacle opposé exprès à sa marché, ses sens spnt éveillés et le somnambulisme supposé (1)?

Il existe un singulier état de l’entendement qui a quelque rapport avec le somnambulisme, et qui, s’il se présentait en justice, pourrait causer un grand embarras.

J’ai déjà parlé, d’après Hoffbauer, d’une femme qui^ à chaque

(1) Page SIS,

époqae menstrnelle, oubliait tout ce qui lui était arrivé pendant la période précédente.

Esquirol fut consulté, il y a quelques années, pour une dame qui, à la suite d’attaques convulsives hystériques, paraissait être dans son état naturel, remplissant tons les devoirs sociaux, mais qui, au bout de huit ou dix jours, perdait complètement le souvenir de ce qu’elle avait pensé ou fait pendant ce temps, et se croyait au moment où l’attaque avait commencé.

2° Georget a également observé un fait de ce genre chez une fille hystérique ; on l’aurait crue complètement revenue à elle-même, elle faisait usage de ses sens, elle causait, mangeait, travaillait, personne ne soupçonnait un état anormal ; il y avait seulement un peu d’exaltation ; on ne s’apercevait point du retour à la conscience ordinaire ; il y avait alors oubli entier du passé.

3° M. le docteur Pochon, de Louhans, a connu, pendant huit mois, un étudiant en médecine qui avait des accès particuliers, dans lesquels il conservait tellement l’usage de ses sens et de ses facultés mentales, que les personnes qui ne le voyaient point habituellement ne s’apercevaient d’aucun changement; il voyait, entendait, parlait, suivait une conversation, même en changeant de sujet, assistait aux leçons, rédigeait ce qu’il avait appris, jouait, etc. Ce qui distinguait l’accès de l’état ordinaire, c’était souvent un cri dès l’invasion, un ton de voix brusque et élevé, un caractère irritabte, impatient, querelleur, facile à s’emporter, quelquefois des illusions véritables de l’esprit qui le portaient à se lever la nuit et à parcourir les rues étant en chemise. Pour faire cesser l’accès, on saisissait brusquement ce jeune homme par le corps ; il revenait à lui en faisant des efforts pour s’échapper, ou bien l’accès finissait de lui-même. Le retour subit à la conscience ordinaire était marqué par l’étonnement, et par un oubli comidet de tout ce qui s’était passé. Mais dans l’accès suivant, il se rappelait tout ce qu’il avait fait dans le précédent, et néanmoins il se croyait dans son état habituel, en sorte que c’était comme deux existences différentes. Les accès étaient plus ou moins fréquens ; ils revenaient plusieurs fois chaque jour, ou bien il y avait entre eux des intervalles d’une semaine ou deux; ils étaient souvent excités par un léger bruit, par une affection morale, par une attention soutenue.

Le père de cet individu était somnambule ; une nuit, étant dans une auberge, il crie au voleur ; on ouvre la porte de sa chambre ; on lui demande ce qu’il a... « Ah! c’est toi, coquin! répondit-il en tirant un coup de pistolet. Poursuivi pour cet acte, il ne fut acquitté qu’en prouvant qu’il était sujet au somnambulisme (t). »

Lé tribunal correctionnel de Paris a jugé et condamné pour

(1) Archives générales de médecine, t. xir, 1527.

exercice illégal de la médecine, une de ces somnambules qui donnent des consultations (1). Mais ici, que le somnambulisme fût réel ou simulé, le délit existait, puisque la prévenue savait, dans l’état de veille, qu elle traitait habituellement des malades, sans avoir aucun titre légal.

§ IV-

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