‹ Traité de médecine légale, contenant le traité des exhumations juridiquesChapitre 47 sur 55 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

Mayeif^s propres à fairo connaître si la mort est réelle ou apparente.

Des observations nombreuses rapportées par Bruhier, Lancisi> Zacehias, Philippe Peu, Misson, Guillaume Fabri, Pechlin, Fal- COanet, BigaudeauXj etc,; l’histoire généralement connue de

François de Civille, qui fut enterré trois fois, et qui se qualifiait dans les actes de trois fois rnort^ trois fois enterré, trois fois ressuseité far la grâce de Dieu; celle du célèbre Winslow, que l’on ensevelit deux fois, et les méprises qui peuvent se commettre journellement, m’autorisent à consacrer quelques pages à l’examen de cette question, d’autant plus que les dispositions législatives actuellement pn vigueqr, relatives aux inhumations, en supposant même qq’elles soient rigoureusement observées, peuvent ne pas empêcher, dans certains cas , que l’on n’enterre des individus vivans. Voici les articles de nos codes concernant cet objet :

« Aucune inhumation ne sera faite sans une autorisation, sur papier libre et sans frais, de l’officier de l’état civil, qui ne pourra la délivrer qu’après s’être transporté auprès de la personne décédée, pour s’assurer du décès (ou sur le rapport d’un officier de santé commis par lui pour le constater), et que vingt-quatre heures après le décès, hors les cas prévus par les ré^ glemens de police » (Code civil, art. 77).

a Ceux qui, sans l’autorisation préalable de l’officier public, dans Iç où elle est prescrite, auront fait inhumer un individu décédé, seront punis de six jours à deux mois d’emprisonnement, et d’une amende de \ 6 francs à 50 francs, sans préjudice de la poursuite des crimes dont les auteurs de ce délit pourraient être prévenus dans cette circonstance. La même peine aura lieu contre ceux qui auront contrevenu, de quelque manière que ce soit, à la Ipi et aux réglpnieqe relatifs aux inhumations précipitées >> (Code pénal, art. 356).

a En cas de décès dans les hôpitaux militaires, civils ou autres maisons publiques , les supérieurs, directeurs, administrateurs ou maîtres de ces maisons, seront tenus d’en donner avis dans les vingt— quatre heures à l’officier de l’état civil, qui s’y transportera pour s’assurer du décès, et en dressera l’acte sur les déclarations qui lui auront été faites, et sur les ren->seignemens qu’il aura pris » (Code civil, art. 80).

« En cas de décès dans les prisons ou maisons de réclusion et de détention, il en sera donné avis sur-le-champ, par le concierge ou gardien, à l’officier de 1-état civil, qui s’y transportera, comme il est dit en l’art. 80, et rédigera l’acte de décès y> (Code civil, art. 84).

« Lorsqu’il y aura signes ou indices de mort violente, ou d’autres circonstances qui donnent lieu delà soupçonner, on ne pourra faire l’inhumation qu’après qu’un officier de police, assisté d’un docteur en médecine ou en chirurgie, aura dressé procès-verbal de l’état du cadavre et des circonstances y relatives, ainsi que des renseignemens qu’il aura pu recueillir sur Igs prénoms, nom, âge, profession, lieu de naissance et domicile delà personne décédée » (Code pénal, art. 81).

« Quiconque aura recélé ou caché le cadavre d’une personne homicidée ou morte des suites de coups ou blessures, sera puni d’un emprisonnement de six mois à deux ans, et d’une amende de 50 francs à 400 francs, sans préjudice de peines plus graves, s’il a participé au crime » (Code pénal, art. 359).

J’examinerai successivement : 1“ les signes de la mort réelle ; 2° les maladies qui peuvent produire la mort apparente et exposer aux inhumations précipitées ; 3“ les épreuves que l’on a proposées pour constater si la mort est réelle.

Des signes de la mort réelle.

Les signes indiqués par les auteurs comme propres à distinguer la mort réelle de la mort apparente , sont assez nombreux. Ils n’ofifrent pas tous la même valeur, et doivent par conséquent être examinés séparément.

1“ La face est cadavéreuse. Voici comment Hippocrate a décrit cet état de la face, désigné par quelques auteurs sous le nom à' hippocratique (^De morbis ^ liv. ii, sect. v) : Front ridé et aride ; yeux caves ; nez pointu , bordé d’une couleur noirâtre ; tempes affaissées, creuses et ridées; oreilles retirées en haut; lèvres pendantes; pommettes enfoncées; menton ridé et racorni ; peau sèche et livide ou plombée ; poils des narines ou des cils parsemés d’une sorte de poussière d’un blanc terne ; visage d’ailleurs quelquefois fortement contourné et méconnaissable. » S’il est vrai que la face de la plupart des cadavres présente plusieurs de ces caractères, il est également certain qu’ils manquent souvent chez les personnes mortes subitement ou à la suite d’une maladie de courte durée ; d’ailleurs les malades âgés qui succombent à une affection chronique, ceux qui s’effraient facilement et qui redoutent la mort, ceux qui sont en proie à des névroses ou à des affections carotiques , la plupart des criminels que l’on conduit au supplice, etc., offrent quelque temps avant la mort, une altération semblable dans quelques-uns des traits de la face : ce serait donc à tort que l’on regarderait ce signe comme caractéristique.

5* Le refroidissement du corps est un phénomène cadavérique qui ne manque jamais ; mais il n’a lien que graduellement, et il n’est ordinairement complet qu’au bout de quinze à vingt heures ; on observe même que chez la plupart des malades les extrémités et la surface du corps commencent à se refroidir avant la mort. Plusieurs circonstances concourent à accélérer ou à retarder le refroidissement, et il importe de les connaître, a. Le genre de maladie : il est beaucoup plus lent lorsque la mort est produite par l’apoplexie et par les maladies aiguës, que lorsqu’elle est le résultat d’une maladie chronique , d’une hémorrhagie ; les cadavres des asphyxiés par la vapeur du charbon et par suite de la strangulation, conservent la chaleur pendant longtemps, tandis que, dans l’asphyxie par submersion, le refroidissement ne tarde pas à avoir lieu. h. L’état d’ohésité et d’amaigrisi entent : plus le corps est gras, plus il met de temps à se refroidir, tout étant égal d’ailleurs, e. L’âge : la chaleur se dissipe plus lentement chez les adultes que chez les vieillards. d. La saison et le climat : plus la température du milieu qui environne le corps est élevée, moins le refroidissement est rapide ; aussi la chaleur se conserve-t-elle plus long-temps lorsqu’on plonge les cadavres dans un bain chaud, e. L’état plein ou vide de l’estomac au moment de la mort. Ollivier (d’Angers ) a rapporté , dans le tome xxx® des Archives génê • raies de médecine , un cas de mort violente survenue au moment où le travail de la digestion s’opérait , dans lequel la cavité abdominale s’était conservée chaude plus long-temps que les autres parties. Si l’on ajoute à ces considérations que, dans la première période de certaines maladies , comme dans la dernière période de l’hystérie, et dans la fièvre intermittente pernicieuse algide, le corps est très froid, on sera forcé de conclure que si le refroidissement est un phénomène cadavérique constant , il est loin, lorsqu’il n’est pas réuni à d’autres signes, de pouvoir servir à distinguer la mort réelle de la mort apparente.

3“ La couleur de là peau et des autres organes. On sait iju’après la mort le sang s’aecumule dans les veines caves , dans les cavités droites du cœur, dans les vaisseaux du poumon , et dans le système capillaire de cet organe ; aussi en irouve-t-on à

peine dans les cavités gauches du cœur, dans les artères et dans le système capillaire général ; le défaut de sang dans ce dernier système produit le plus ordinairement la décoloration de la peau, qui devient quelquefois jaunâtre ou terreuse, celle des tissus qui doivent leur couleur au sang, et des membranes muqueuses, comme on le voit surtout aux paupières, aux lèvres, dans la bouche et dans les fosses nasales ; les surfaces suppurantes deviennent blanches et blafardes, etc. ; les congestions sanguines, particulièrement celles qui afectent les organes membraneux, sont en partie effacées après la mort. Toutefois on aurait tort d’attacher à ce caractère plus d’importance qu^l n’en mérite : ne voiton pas la pâleur de la mort chez des individus vivans qui ont été soumis à l’action d’un froid intense et qui sont sous l’influence d’une vive affection de l’âme ou de quelque maladie nerveuse, tandis qu’on observe que certains cadavres, au lieu d^être pâles, présentent une couleur rougeâtre ou livide très marquée, et que plusieurs organes retiennent une assez grande quantité de sang pour en paraître gorgés, comme je le dirai plus tard? La couleur de la peau des cadavres n’offre-t-elle pas d’ailleurs des nuances différentes, suivant le temps qui s’est écoulé depuis la mort? Enfin dans les cas d’empoisonnement par la vapeur du charbon, la peau n’offre-t-elie pas dans quelques cas des taches rouges?

li° La perte de la transparence de la main et des doigts. Ce signe ne peut être d’aucune utilité , parce qu’il est aisé de s’assurer que les doigts des cadavres placés entre l’œil et la flammé d’une bougie sont transparens , lors même que l’expérience se fait un ou deux jours après la mort.

5° La flexion de la première phalange du pouce. Quand la mort est réelle, dit M. Villermé, les quatre premiers doigts de la main sont rapprochés et fléchis, et le pouce recouvert par eux, est presque toujours dirigé dans le creux de la main, vers la racine du petit doigt ; les deux phalanges, dont la première se trouve dans la flexion, sont ordinairement étendues l’une sur l’autre. Mais s’il est vrai que l’on observe quelquefois ce signe après la mort, et qu’il offre une assez grande valeur quand il existe, il n’est pas moins certain qu’il manque souvent, et que dans le cas OÙ il peut être constaté, il suffit d’une force extérieure acciden-

telle pour écarter le pouce des autres doigts , oii pouu étendre ceux-ci, et faire par conséquent disparaître le caractère (^Annales d’hygiène, numéro de décembre 1830 ) .

6“ L’ obscurcissement et V affaissement des yeux. On remarque sur la plupart des cadavres que la cornée transparente est obscurcie par un enduit glaireux et comme membraneux, facile à détacher et à fendre. Quelques heures suffisent pour que les yeül deviennent flasques et mous, après la formation de cette toile. Le célèbre Louis s’exprime ainsi à l’occasion de ces altérations : « La perte dü brillant dès yeux et de la toile glaireuse ne sont point des signes certains de la mort, car on remarque que les yeux se ternissent dans plusieurs Occasions, et j’ai souvent vu un enduit de matière glaireuse sur la cornée dans certaines maladies des paüpièréS. Mais les yeUx des morts deviennent flasques et mous en fort peu d’heures 5 il n’y a aucune révolution dans le cœur humain vivant qui soit capable d’opérer Un pareil changement. Ce signe ést vraiment caractéristique, et j’ose le donner pOür indubitable. L’affaiblissement et la mollesse des yéüî dispensera d’attendre la putréfaction » ( OEuvres diverses de chirurgie, quatrième lettré, de ta certitude des signes de

mor/, page 139).

Jf’admettrai avec cet auteur que dans beaucoup de circonstances la flaccidité des yeux est un phénomène cadavérique ; mais je ne partagerai pas son opinion lorsqu’il veut faire regarder ce signe comme caractéristique de la mort : en effet, on sait que des personnes asphyxiées dont les yeux étaient flasques, enfoncés et re-' couverts d’une toile glaireuse, ont été rappelées à la viê; que chez d’autres qui avaient succombé à une apoplexie, à l’asphyxie parla vapeur du charbon, ceS organes conservaient leur brillant ét leur intégrité long-temps après la mort. Il pourrait même arriver que les yeux des cadavres qui d’abord auraient été affaissés et ternis, devinssent éclatans et plus volumineux au bout de quelques heures ou de quelques jours;cephénomène,dontLouis n’a pas fait mention , tient à l’accumulation du sang après la mort dans les cavités droites du cœur, et à son refoulement vers les veines de la tête, de la face et de Xœil, parce que l’estomac a été distendu par des gaz et a poussé le diaphragme de bas en haut.

7* L’invmohilité du corps. On sait que les diverses parties d’im cadavre abandonnées à elles-mêmes cèdent à leur propre poids et retombent lorsqu’on les soulève ; aussi la pointe du pied est-elle tournée en dehors, la mâchoire inférieure est pendante, les paupières entr’ouvertes, les joues et les tempes affaissées, etc. Le transport des matières alimentaires et même des vers qui étaient contenus dans l’estomac jusque dans la bouche , dans la trachée-artère et dans les bronches, l’expulsion des matières fécales par l’anus , loin de prouver la contraction de l’estomac , de l’œsophage et des intestins, annoncent le relâchement et l’immobilité de ces parties, puisqu’ils dép endent d’un efifêt mécanique, savoir de la pression exercée par les gaz qui distendent l’abdomen sur ces organes. Toutefois, il ne serait pas exact de dire que les cadavres ne présentent aucun indice de contraction ; la contractilité musculaire ne cesse en effet que quelque temps après la mort; elle s’éteint d’abord dans le ventricule gauche du cœur, puis dans les organes musculeux, puis dans les muscles proprement dits, et enfin dans l’oreillette droite du cœur : l’utérus, dans certaines circonstances , n’a-t-il pas conservé cçtte propriété à un assez haut degré pour expulser le produit de la conception , s’il faut en croire la plupart des auteurs? N’a-t-on pas vu les muscles qui meuvent les os, contractés sur le cadavre comme ils l’étaient chez l’individu vivant, et la mâchoire inférieure n’estelle pas quelquefois tellement rapprochée de la supérieure après la mort, que l’on a beaucoup de peine à la séparer? De Haen a -VU , dans un cas de tétanos, la rigidité de l’os maxillaire inférieur durer au moins pendant quarante-huit heures, puisqu’à celte époque il lui fut impossible déterminer l’abaissement. Je pourrais encore ajouter que les/muscles extérieurs sont susceptibles de s.e contracter et de mouvoir les os, lorsqu’on les irrite peu de temps après la mort avec un instrument piquant, ou lorsqu’on les soumet à l’action de la pile électrique ; on observe le même phénomène, quand, au lieu d’exciter directement un muscle, on irrite le nerf qui s’y distribue.

Mais si, d’une part, l’immobilité du cadavre est soumise à tm certain nombre de restrictions, d’un autre côté on sait que dans la syncope et dans une foule de maladies, il peut y avoir aboli-

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lion de tout mouvement musculaire ; il serait donc déraisonnable devouloir distinguer la mort réelle de celle qui n'est qu’apparente, à l’aide de ce seul caractère.

8“ Défaut de mouvement de la mâchoire inférieure que l’on a ahaissée. Si la mort n’est qu’apparente, dit Bruhier, et que l’on abaisse la mâchoire inférieure, elle ne reste point dans la situation qu’on lui a fait prendre , et se rapproche spontanément de la supérieure l’incertitude des signes de la

mort). Ce caractère , regardé par des savans recommandables, comme ayant beaucoup de valeur, est loin de pouvoir être considéré comme tel : non-seulement il est impossible de le constater dans certains cas, parce qu’on ne peut pas abaisser l’os maxillaire inférieur qui a été luxé , ou parce que la bouche est restée béante par suite de la paralysie des adducteurs ou du spasme des abducteurs, mais encore, en supposant que l’on parvînt à déterminer l’abaissement, ne pourrait-il pas se faire que le rapprochement des deux os eût lieu en vertu d’un reste de contractilité dont seraient doués les muscles crotaphyte et masseter, comme je l’ai dit en parlant de l’immobilité du cadavre?

9° Défaut d’action des organes des sens et des facultés intellectuelles. Il suffira de dire que dans les affections comateuses et dans un très grand nombre de névroses, il y a abolition de l’exercice de ces sens et de ces facultés, pour que l’on n’attache aucune importance à ce signe.

10° Absence de la circulation et de la respiration. S’il était toujours facile de reconnaître que ces deux fonctions ne s’exécutent plus, et si leur exercice ne ‘pouvait être suspendu dans certaines maladies, telles que la syncope et l’asphyxie, on aurait raison de regarder ce caractère comme un des plus propres à résoudre le problème : mais il n’en est pas ainsi ; nous verrons bientôt combien les épreuves proposées pour juger s’il y a absence de circulation et de respiration sont insuffisantes dans certains cas, et l’on sait d’une manière péremptoire, que plusieurs personnes chez lesquelles il y avait suspension de ces deux fonctions ont été rappelées à la vie. Haller et quelques autres auteurs ont ci té même des exemples d’individus qui pouvaien t I. 31

suspendre à volonté les mouvemens circulatoires et respiratoires.

Il me reste encore à parler de deux autres signes, les plus importans de tous, savoir : la rigidité des tnemhres et la putréfaction / je vais les examiner successivement sous deux litres spéciaux.

Dç la rigidité d,es membres.

La raideur des membres a été regardée par le célèbre Inuis comme un signe de l’anéantissement de l’action vitale. Voici comment il s’exprime dans sa quatrième lettre, page 119 (ouvrage cité) : «Des recherches faites avec toute l’exactitude dont j’ai été capable, et que j’ai suivies pendant plusieurs années sans interruption, m’ont fait voir sur plus de cinq cents sujets, qu’à l’instant de la mort, c’est-à-dire au moment de la cessation absolue des mouvemens qui animent la machine du corps humain, les articulations commencent à devenir raides, meme avant la diminution de la chaleur naturelle : il résulte de celte remarque, que la flexibilité des membres est un des principaux signes par lesquels on peut juger qu’une personne n’est pas morte, quoiqu’elle ne donne d’ailleurs aucun signe de vie. » Celte assertion, appuyée d’un assez grand nombre de faits, n’a pas empêché Mahon et quelques autres médecins de déclarer depuis, que la raideur des membres était un signe incertain de la mort.

On doit à Nysten une suite d’observations sur la rigidité. Sommer a étendu par ses recherches les notions [que la science possédait, et Mende {Ausfuchrliches handbuch der geriehtliehen Medicin') nous a fait connaître des particularités nouvelles et pleines d’intérêt. Ces observations ont pour objet, 1” la raideur considérée sous le rapport du phénomène lui-même et des circonstances qui en font varier la force et la durée ; 2^* le siège et la cause de cette raideur ; 3“ enfin les caractères qui la distinguent de celle que l’on remarque quelquefois chez le vivant.

Rigidité considérée sous le rapport du phénomène luimême ; circonstances qui en fofit varier la force et la durée. Si l’on en excepte les os, tous les tissus du corps humain éprouvent un relâchement marqué après la mort : ainsi la peau

est flasque et paraît amincie j le tissu cellulaire sûus-cmané est moins consistant ; les muscles ont moins de fermeté que pendant leur inaction chez le vivant ; leurs fibres se déchirent sans peine ; le cœur, le cerveau, la rate et la plupart des viscères sont mous et affaissés. A ce relâchement succède rigidité désignée sous le nom de cadavérique, phénomène constant de la mort, qui n’a été nié que parce qu’on avait obseryé les cadavres à une époque trop rapprochée ou trop éloignée de celle où la mort avait eu heu ; c’est à cette rigidité qu’il faut attribuer l’inflexibilité des membres, la résistance que l’on éprouve lorsqu’on veut leur donner une autre direction, résistance assez marquée dans certains cas pour qu’on puisse soulever le cadavre tout d’une pièce en saisissant une de ses extrémités.

Suivant Sommer, la rigidité cadavérique commence ordinairement au cou et à la mâchoire inférieure, d’où elle gagne les membres supérieurs, de haut en bas, puis les membres pelviens. Il est rare qu’elle débute par ces derniers, ou qu’elle envahisse les quatre membres à-la-fois. Sur deux cents cas. Sommer n’en a vu qu’un seul où elle ne commençât pas au cou. Tous les muscles sont plus fermes et plus denses. Selon Nysten, les membres devenant rigides conservent la position qu’ils avaient auparavant ; Sommer, au contraire, prétend qu’ils subissent un léger mouvement 5 il a observé que la mâchoire inférieure se rapprochait fortement de la supérieure à l’invasion de la raideur cadavérique, dans le cas où la bouche était ouverte au moment de la mort; le pouce s’applique contre la paume de la main, et l’avant-bras se fléchit un peu.

En se dissipant, la rigidité cadavérique suit la même marche qu’elle avait présentée dans son apparition.

Plus la rigidité tarde à se manifester après la mort, plus sa durée est considérable, et vice versâ. Nysten ne l’a vue cesser complètement qu’au bout de six à sept jours chez des individus d’une constitution athlétique , où elle n’avait commencé, suivant lui, que seize ou dix-huit heures après la mort.

Le genre de mort étant le même, la rigidité est plus forte et dure d’autant plus que le système musculaire est plus développé et a éprouvé moi^s d’altération.

Elle est très forte après la mort produite par les gastro-entérites aiguës, les poisons narcotiques et corrosifs, et par l’inspiration des gaz délétères qui ne portent aucune atteinte à la contractilité, comme le chlore , l’ammoniaque, le bi-oxyde d’azote. Sa durée est moindre, et elle est moins forte à la suite des maladies longues, comme le scorbut, le cancer de l’estomac, la cachexie, l’inspiration du gaz acide sulfhydrique, et dans tous les cas où l’épuisement est considérable et le système musculaire affaibli ; il n’est pas rare alors de la voir se manifester peu de temps après la mort, pour se dissiper au bout de deux ou trois heures.

Si la force musculaire n’était point affaiblie avant la mort comme chez les asphyxiés, la raideur se déclare plus tard et dure davantage. Après les maladies aiguës qui abattent les forces, elle se manifeste plus promptement (Muller) ; ainsi on peut la constater au bout de quinze à vingt minutes dans le typhus. Son apparition est aussi’ plus rapide, sa durée plus longue, quand la mort a été soudaine. Hunter et Himly ne l’avaient point observée chez un sujet frappé de la foudre ; cependant Sommer l’a vu apparaître tout aussi promptement sur un chien qu’il avait tué au moyen d’une décharge électrique. Dans les cadavres des individus qui ont succombé à l’apoplexie , elle est aussi forte du côté qui a été hémiplégié que de l’autre.

Ce fait, avancé par Nysten, est confirmé par Sommer, mais il ajoute qu’il ne faut pas que la paralysie ait entravé la nutrition des muscles, car une fois il a vu dans un cas pareil la rigidité cadavérique manquer complètement dans le membre paralysé. Chez un individu mort à la suite d’un tétanos. Sommer dit que la raideur des mâchoires avait succédé immédiatement à leur spasme tétanique, contrairement à l’opinion de Nysten, qui avait annoncé que le spasme cesse au moment de la mort, et que le corps est quelque temps flexible.

Nysten assnre que la raideur ne commence à se manifester que quand la chaleur vitale a cessé, et qu’elle dure moins longtemps dans un air humide et chaud que dans un air froid et sec ; cependant il est des cas où elle arrive presque immédiatement après la mort et lorsque le corps est encore chaud (Mor-

gagni, De eausis et sedihus morhorwm). N’avons-nous pas vu, dans le choléra asiatique, quelques heures après la mort, les membres excessivement raides, tandis que les muscles de ces mêmes membres étaient encore très chauds? D’ailleurs Sommer l’a observée, non-seulement dès avant le refroidissement, mais encore dans des cas où la chaleur naturelle avait une durée extraordinaire. D’après lui une diÉFérence de 12 à 22 degrés dans la température atmosphérique n’exerce aucune influence sur son apparition et un bain chaud ne l’empêche pas de se manifester.

D’après les nombreuses expériences de cet auteur, la raideur cadavérique ne survient jamais plus tôt que 10 minutes, ni plus tard que sept heures après la mort. Chez les enfans nouveau-nés elle commence, dit Mende {Ausfuerliches Handhuch der ge~ richtlichenmedicin^ t. iii, page h05), à se manifester six heures après la mort, mais elle est plus faible et dure moins longtemps que chez lès adultes. Elle est bien moins considérable encore chez les enfans non venus à terme, et les fœtus de sept mois n’en offrent aucune trace. Chez les enfans qui ont respiré, elle est plus forte que chez les enfans mort-nés (Mende, loc. cit.).

Dès que la raideur a commencé, les muscles cessent de pou^ voir être stimulés parles agens extérieurs. Quant à ce qui coùcerne l’influencé des centres nerveux sur la manifestation de la raideur cadavérique. Sommer confirme les observations de Nysten qui avance qu’elle en est indépendante tant pour son invasion que pour son degré et sa durée.

Rigidité considérée sous le rapport de son siège et de la cause. he, siège de la rigidité est dans les muscles, car elle survient alors même que la peau a été enlevée, ou que les ligamens articulaires ont été coupés et les capsules synoviales vidées ou remplies d’eau, tandis qu’on ne l’observe pas quand lés muscles ont été coupés en travers, de manière que les articulations demeurent extensibles après la section des muscles fléchisseurs, et flexibles après celle des extenseurs. Nysten regarde la raideur cadavérique comme un effet spasmodique de la force musculaire, et l’a fait dépendre de la contractilité organique des fibres du muscle. Sommer l’attribue à la contractilité physique et non

organique : car, dit-il^ elle se manifeste quand tous les phénomènes vitaux ont perdu de leur énergie ; généralement parlant, la raideur cadavérique survient d’autant plus tôt que l’irritabilité des muscles s’éteint plus vite. C’est à la coagulation du sang que la rapportent Béclard et Tréviranus.

Caractères qui distinguent la rigidité cadavérique^ de celle que Von remarque quelquefois chez le vivant. L’inflammation du cerveau et de ses membranes, l’apoplexie, le tétanos, et d’autres maladies convulsives, l’aspbyxie, la congélation, etc., donnent quelquefois lieu pendant la vie à une raideur que l’on serait tenté de confondre, au premier abord, avec la rigidité cadavérique. Voici les caractères propres à faire éviter toute méprise.

Lorsque la raideur estuü symptôme d’une affection nerveuse^ de ï in f animation du cerveau ou de ses membranes, elle précède toujours la mort apparente, et le corps conserve une chaleur sensible au thermomètre ; reconnaissant pour cause un état convulsif des muscles où elle réside, elle est très forte ; et si l’on parvient à imprimer au membre un mouvement quelconque, il retourne promptement, et souvent avec violence, à la direction qu’il afiectait avant d’avoir été forcé. Si l’individu succombe, la raideur convulsive peut persister encore pendant une heure ou deux : la chaleur se dissipe par degrés, ef la rigidité cadavérique ne tarde pas à se manifester. Ces considérations doivent suffire pour distinguer la raideur convulsive de celle qui est le résultat de la mort ; en effet cette dernière a dû être précédée des signes dé la mort ; elle n’a dû se montrer le plus, ordinairement qu’après l’extinction de la chaleur vitale 5 et si l’on a employé une force suffisante pour la faire cesser, elle ne reparaît plus quand 'pn abandonne le membre à lui-même. La raideur cadavérique est donc un phénomène qui ne se manifeste qu’une fois. Sommer assure que le seul cas dans lequel elle reparaît et se développe davantage est celui dans lequel on a triomphé d’elle, alors qu’elle n’était pas encore arrivée à son summum d’intensité ; mais, dans cette hypothèse, sa réapparition est lente. Avouons toutefois qu’il est des circonstances où l’on pourrait être induit en erreur, si on se bornait à un examen superficiel : que l’on suppose, par

exemple, un cas de syncope produit par une affection morale Tire, par une saignée, etc., les fonctions intellectuelles, la respiration et la circulation commenceront par être suspendues, le corps paraîtra d’abord plus chaud et ne tardera pas à se refroidir : peu de temps après les membres deviendront raides; la mort apparente ne sembie-t-elle pas précéder ici le refroidissement et la rigidité? Il faut alors examiner attentivement la manière dont les phénomènes se succèdent > en effet, la suppression des fonctions est presque immédiatement suivie de la raideur qui est portée de Suite au plus haut degré, et le tronc conserve une chaleur sensible pendant que les membres sont rigides ; telle n’est pas la marche de la raideur cadavérique : non-seulement les fonctions du cerveau, du cœur et des poumons n’ont pas cessé subitement et en même temps, mais encore riniervaile qui sépare la suspension de ces fonctions et l’apparition de la raideur a une durée assez considérable, pendant laquelle le corps Se refroidit dans la plupart des cas ; d’ailleurs, la rigidité cadavérique ne se développe que par degrés, et ne parvient au plus haut degré d’intensité qu’au bout d’un certain temps,

La raideur qui accompagne quelquefois l’asphyxie pouiTait également en imposer. Si l’asphyxie a eu lieu depuis quelque^ minutes seulement , on peut hardiment conclure que la rigidité n’est point cadavérique ; en effet, l’asphyxie fait périr en très peu de temps ; or, il est à-peu-près constant que la raideur cadavérique tarde beaucoup à se manifester après l’asphyxie ; il est donc évident que la rigidité dans ce cas est un symptôme de l’asphyxie, et que la personne n’est probablement pas morte : en d’autres termes, il est diffleile d’admettre que dans douze â quinze minutes, il y ait à4a-fGis asphyxie, mort et rigidité cadavérique. Si l’homme de l’art n’est appelé pour apprécier la nature de la raideur que long-temps après l’accident, ou s’il manque de rensèiguémens sur l’heure à laquelle la maladie s’est manifestée, il tâchera de découvrir quelle a été la cause de cette affection ; s’il apprend qu’elle a été produite par des gaz non respirables, ou par la strangulation, jet que le corps soit froid, il pourra conclure que la rigidité est cadavérique , parce qu’on sait que dans ces sortes d’asphyxies la chaleur du corps est encore très marquée

au bout de douze heures, et qu’il est difficile d’admettre qu’une personne puisse être rappelée à la vie après douze heures d’asphyxie. On aurait tort de négliger dans ce cas l’expérience dont j’ai fait mention en parlant de la raideur convulsive, et qui consiste à changer brusquement la position du membre rigide {voyez page 486); ce moyen devrait encore être mis en usage dans le cas d’asphyxie par submersion.

La raideur qui est le résultat de la congélation pendant la vie, sera facilement distinguée de la rigidité cadavérique, parce qu’on saura que l’individu a été soumis à l’action d’un froid intense, parce que la peau, les glandes, les mamelles et l’abdomen seront rigides, tandis qu’ils présentent un certain degré de souplesse dans la rigidité cadavérique ; parce qu’enfin, en déplaçant les membres congelés, on entendra un bruit semblable au cri de V étain, produit par la fracture des petits glaçons.

Les détails dans lesquels je viens d’entrer prouvent, dès qu’il n’est point permis de confondre la raideur qui est le résultat de la mort, avec celle qui survient quelquefois chez le vivant, qu’elle doit être regardée comme un des signes les plus certains pour distinguer la mort réelle de la mort apparente, surtout si les muscles affectés de cette rigidité, soumis à l’influence de la pile électrique, ne donnent aucùn signe d’irritabilité.

De la ■putréfaction.

La putréfaction est un signe certain de mort. On donne le nom de putréfaction, dans son acception la plus générale; à la décomposition qui s’établit spontanément , et sous l’influence de certaines conditions, au sein des corps organisés privés de vie; cette décomposition est accompagnée de la production de substances nouvelles, et surtout de vapeurs et de gaz remarquables par leur fétidité.

Tout mouvement spontané qui s’excite dans un corps, et qui donne naissance à des produits qui n’y existaient pas, est regardé en chimie comme une fermentation. Ces deux conditions sont réunies dans la décomposition des êtres organisés ; aussi n’a-t-o i

vu dans ce travail qu’une espèce de fermentation : on la nomme ferme ntg.tion putride; on l’avait aussi désignée sous le nom Aefermentatioti ammoniacale; mais, l’ammoniaque n’en étant pas l’unique produit, cette dénomination est vicieuse.

La putréfaction a été l’objet des études de Bacon , Boecher, Pringle, Boissieu, Godard et Bordenave ; mais on ne pouvait guère en saisir la théorie avant les découvertes qui ont changé la face de la chimie. L’art de recueillir et d’analyser les gaz, et la connaissance de la composition de l’air atmosphérique étaient des conditions indispensables à l’explication de la fermentation putride. Fourcroy lit la plus heureuse application de ces progrès récens à l’étude de la putréfaction à l’air libre. Enfin Vauquelin, Thouret, Georges Smith, Gibbès, Guntz, Gay-Lussac, Chevreul, Mateucci, Moscati, Boussingault ont plus ou moins éclairé ce sujet par leurs recherches ; moi-même j’ai présenté dans mon Traité des exhumations juridiques le résultat de travaux nombreux, dont je donnerai bientôt les faits principaux.

J’examinerai d’abord d’une manière générale : 1° les circonstances qui peuvent accélérer, retarder, ou arrêter la putréfaction ; 2° la théorie de la putréfaction ; 3° si la putréfaction peut se développer dans les corps jouissant de la vie.

I. Des circonstances qui peuvent accélérer^ r^arder, ou arrêter complètement la putréfaction. Elles sont relatives : 1“ à la température; 2“ à l’état hygrométrique du milieu dans lequel le corps est plongé ; 3° à son état électrique ; 4° à l’état actuel de ce corps; 5° à la nature du milieu.

A. Influence de la température. Une chaleur modérée est une des conditions les plus favorables à la décomposition putride. C’est surtout de 16° à 25° que son influence s’exerce avec le plus d’avantage. La chaleur agit en diminuant la cohésion qui réunit les élémens des substances animales ; elle les livre à de nouvelles combinaisons. Si la chaleur est plus forte, elle cesse de favoriser la putréfaction , parce qu’elle produit l’évaporation rapide des liquides, et qu’elle tend à dessécher la partie. Or, nous verrons plus loin que l’humidité est nécessaire à la fermentation putride. A une température plus élevée encore, à 50 -t-0 et au-dessusi ce phénomène ne se manifeste plus. La chaleur n’agit

pas, dans ce cas, uniquement en favorisant l’évaporation, car l’immersion des substances animales dans des liquides dont on a élevé la température, arrête leur putréfaction et les rend moins propres à l’éprouver de nouveau. La chaleur a sans doute , à ce degré, pour effet, de coaguler l’albumine, et de donner naissance à des composés moins putrescibles. Une température peu élevée, de à 4“+ 0", par exemple, retarde constammént l’invasion de la putréfaction et en ralentit la marche. Lorsque le thermomètre est au-dessous de 0°, la putréfaction est complètement arrêtée, et les substances animales peuvent se conserver indéfiniment. Des animaux entiers placés dans ces conditions par des révolutions de la surface de notre globe, se sont conservés pendant plus de six mille ans. Du reste, il est à noter que les cadavres gelés se putréfient promptement aussitôt que la température s’élève autour d’eux.

Que penser de l’action de la lumière dans le phénomène de la putréfaction? Dans l’état actuel de la science, on ne peut, malgré l’expérience de Lefébure qui prétend avoir développé de l’hydrogène en exposant à la lumière de là matière cérébrale plongée dans l’eau, exprimer que des doutes.

B, Infiuence de Vétut hygrométrique. L’humidité exèrcë une puissante influence sur le développement de la putréfaction, on peut même dire que son intervention est indispensable. Je ferai remarquer à ce sujet, que, dans le cas même où le milieu dans lequel est le corps qui se décompose ne contient pas d’eau en quantité notable^ l’humidité naturelle de la partie rétablit cette condition. Gomment agit l’eau pour favoriser la putréfaction? Elle ramollit les tissus organiques, elle diminue leur cohésion , elle peut d’ailleurs solliciter la décomposition par la tendance qu’elle a à s’unir avec quelqües-uns des produits de la fermentation putride. L’eau ne paraît pas se décomposer; l’espèce à&deliquium dans lequel tombent lès corps qui se putréfient indique, au Contraire, qu’il s’en forme une nouvelle quantité. Si l’humidité est exti*ême, elle cesse de hâter la putréfaction, mais cela rentre dans les cas où le corps est submergé, et J’y reviendrai plus loin.

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