‹ Traité de médecine légaleChapitre 115 sur 167 · DISSIMULÉES , FOLIE. 2G · texte numérisé non relu

DISSIMULÉES , FOLIE. 2G

procès à l’éclaircissement duquel nous sommes appelés. Il n’en est rien ; notre avis , quel qu’il soit, peut être méprisé par le tribunal ou par les juges, et cette surintendance aurait bien dû rassurer les adversaires que nous combattons ici; car enfin les jurés et les juges ne sont pas médecins, et sont censés hommes de bon sens: ils ont vu l’aliéné, l’ont interrogé, ont apprécié comme nous son état. Une épreuve singulière et toute pratique a accompagné la polémique à laquelle nous venons de faire allusion, l.a médecine tant méprisée par Urbain Coste était l’arsenal où il puisait tous ses arguments passables; aurait-il connu le fort et le faible de la question sans être médecin? M. Elias Régnault a été dans la même position. Simple avocat, il n’aurait jamais pensé à composer ses brochures , il ne l’aurait pas pu. Mais il vivait dans une atmosphère médicale , dans lecabinet de son père, qui est médecin, et, qui plus est, au milieu des discussions médicales continuelles que provoquait la rédaction d’un journal médical publié par ce môme docteur Régnault, et ayant pour collaborateur habituel son fils Elias Régnault, licencié endroit. Une contreépreuve a eulieu en Allemagne : c’est la publication du livre d’Hnffbauer, qui a évoqué l’aliénation mentale comme jurisconsulte et métaphysicien , sans y joindre les sciences médicales ; son livre, que le traducteur nous recommande comme excellent, est une composition détestable, et il a fallu cent, notes de MM. Esjuirol et Ilard pour remplir ses lacunes et redresser ses erreurs.

Nous estimons donc que les études spéciales du médecin ne lui donnent pas nécessairement des préventions dangereusesen matière d’aliénation ; que ces études ne rendent pas son jugement infirme, comme l’insinuent ceux qui demandent pour juger l’aliénation des hommes de jugement sain. Nous allons maintenant tracer les règles générales d’après lesquelles l’expert doit procéder. Rappelons d'abord ici un conseil que nous avons déjà donné dans la seconde leçon , à propos de la rédaction des rapports. I.e premier soin du médecin doit être d’examiner la teneur de la requête du magistrat : il ne faut pas accepter une mission impossible à remplir. Les requêtes demandent souvent des choses que l’expert ne peut faire , posent des questions avec négligence , ou d'une façon caplieusc.il faut avant tout faire

bien poser les questions. Voici comme Fodéré résume les devoirs du médecin :

(«Il doit s’informer avant tout si l'individu a intérêt ou non à paraître aliéné ; ou si ceux qui poursuivent l’interdiction sont intéressés à l’obtenir; si l’on peut fonder quelque soupçon de chagrin , de dépit amoureux, de terreur ou autres passions fortes qui aient précédé cet état, ou s’il y a eu quelque maladie à la suite de laquelle il se soit manifesté un dérangement dans les fonctions intellectuelles.

Si dans la famille il y a eu quelques individus dans le même cas, il sera bon d’interroger auparavant les voisins et les connaissances du malade pour savoir ce qu’on en pense généralement. Après ces préliminaires , on observera tous les signes ouiporels; on questionnera adroitement la personne sur différents objets , et on l’entre tiendra^ un certain temps en faisant bien attention à ses réponses. On reviendra sur les mêmes questions, aiin de savoir si ses réponses ou ses répliques varient ; si elle a conservé ou non de la mémoire; s’il y a de l’ordre ou de la confusion dans ses idées. En cas d’intermittence, on ne manquera pas de revoir le malade dans le temps présumé des paroxysmes , et en général on exigera plusieurs visites avant de porter son jugement. » L’interrogatoire, qui encore aujour I’hui est le principal moyen d’investigation , est mis par d’Aguesseau au-dessous de l’enquête ou du témoignage. Ce grand magistrat, contraire en ceci à l’opinion de Bourgeois , Lapeyrère , d’Argentré , Roniface et Bardet , approuve des arrêts des cours souveraines de son temps qui ont prononcé l’interdiction , quoique l’interrogatoire subi eût paru plein de raison et de sagesse. Mais une enquête préalable avait prouvé la démence par une longue suite, une continuité, une multiplicité d’actions attestées par le témoignage de gens qui en avaient été les spectateurs assidus. La répugnance de d’Aguesseau a depuis été reproduite par Fodéré; nous croirions volontiers quecette répugnance tenait à ce qu’on n’avait pas encore assez nettement distingué la folie générale de la folie partielle ou monomanie. Aujourd’hui que celte distinction est bien tranchée , l'interrogatoire doit*êtrc mis au premier rang des moyens d’investigation dans la folie générale. Il peut rendre aussi les plus grands services dans la monomanie, en notant la différence de ses résultats, lorsqu’on louche au sujet spé-

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cial de l’aliénation partielle, ou bien lorsqu’on se dirige vers les sujets étrangers à cette séried’idées. '

Quand il s’agit de faire lever une interdiction , il faut procéder avec autant de circonspection que lorsqu’il était question delà faire prononcer. L’article 512 du Code civil ordonne, pour la main levée, les mêmes formalités que pour l’interdiction ; l’expert devra donc suivre les sages lenteurs de Ja loi.

Après l’observation des symptômes, un des moyens qui aident le plus au diagnostic est la considération des causes.

Wous allons donner ici quelques généralités sur les causes de la folie, que nous diviserons en prédisposantes et en déterminantes.

Première série. L’action du climat a été jusqu’ici peu étudiée ; on a dit en général que la folie était moins fréquente dans les pays chauds. Mais c’est que la folie suit eu général les progrès de la civilisation, et que la civilisation est plus dans le nord que dans le midi. La principale des circonstances, dont la réunion compose le climat, la température, quand elle est élevée, a une action plus grande que lorsque elle est basse : les saisons le prouvent dans le même pays. Selon M. Esquirol, ce sont les mois de mai, juin, juillet et août, qui produisent le plus d’aliénations mentales ; les mois de janvier, février et mars qui en produisent lemoins. Les manies sont plus fréquentes dans les saisons chaudes, les mélancolies dans les saisons humides et brumeuses.

Le froid intense commence par agiter les aliénés, mais pour peu qu’ii continue, il ne tarde pas à les calmer. Tous les âges ne sont pas également sujets à la folie : les mêmes espèces de folie ne sont pas propres à tous les âges. L’idiotie et l'imbécillité sont propres à l’enfance, la démence à la vieillesse et à la caducité. La manie ou folie proprement dite, se développe toujours après la puberté. Selon Pinel, les deux dizaines comprises de vingt à trente et de trente à quarante ans sont les plus fécondes en aliénés ; la dizaine suivante en offre un nombre bien moindre; la dizaine d’après est encore moins productive. M. Esquirol modifie un peu cette statistique : l'aliénation est plus fréquente de vingt-cinq à trente-cinq ans dans les deux sexes et dans toutes les conditions de la vie; de cinquante à soixante ans , la proportion est plus forte que dans les quinze années antérieures et dans celles qui suivent.

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