DANS LA TERRE
Le premier effet de la macération dans l’eau d’un cadavre humain sc manifeste à l’épiderme des mains. Les éminences Ihénar et hypothénar qui sont d’un aspect plus foncé que le reste de la surface palmaire prennent un aspect blanchâtre.
Ensuite paraît sur la région sternale une plaque verte; puis la face blanchit et sa peau devient opaline. La plaque verte s’étend du sternum aux épaules. .11 est remarquable qu’elle ne s’établit pas à l’abdomen , si ce n’est vers les régions inguinales. De là la putréfaction verte gagne les cuisses, l’épiderme du moins s’épaissit et blanchit comme si on avait long-temps appliqué dessus des cataplasmes émollients. En même temps, la tache verte du sternum a blanchi, et la lace s’est boursouffléc ; l’épiderme des
mains comhiencc k se détacher vers la lésion moyenne des doigts, à l’endroit oii 1 épiderme dorsal joint l’épiderme palmaire. Enfin il se développe des gaz dans les cavités et dans le tissu cellulaire. C’est alors que le cadavre devient spécifiquement moins léger que l’eau et qu’il surnage ; c’est l’époque où il est aperçu par les mariniers et porté à la Morgue, au lieu d’ètre péché comme on se l’imagine dans les filets de Saint-Cloud. A la Morgue, on voit souvent le progrès de développement des gaz déplacer les membres au point que quelques assistants croient à quelques mouvements spontanés. Ces déplacements font éloigner les bras du corps, et en changeant le centre de gravité font parfois tomber le cadavre de la pierre sur laquelle il est étendu. Quelquefois le cadavre a été enterré dans les mouvements du sable ou de la vase et il est retenu même après la formation des gaz. Le travail des tireurs de sable peut le détacher facilement et le faire alors monter k fleur d’eau. Si cette circonstance ou tout autre le retient plus long-temps , l’état opalin de la face se manifeste aux mamelles et aux parties grasses en général. Cet aspect particulier de la peau tient à la saponification delà graisse. Une autre altération qu’on n’observe pas dans la putréfaction h l’air, consiste dans des érosions k bords droits, presque semblables kdes ulcères syphilitiques ; ces érosions s’agrandissent et deviennent des corrosions véritables , d’abord k laface , puis au pli des cuisses. Elles sont le produit complexe de la putréfaction et de la percussion du flot de l’eau qui emporte la chair suffisamment ramollie. U y a des érosions d’une autre espèce qui apparaissent lorsque le courant est plus fort et la putréfaction moins avancée. Am tibia, on voit une perte desubstance delà peau qui simule un grand ulcère; l’os est dénudé et rouge. Enfin le tissu cellulaire se saponifie. On a cru que l’azote nécessaire à la formation de l’ammoniaque qui saponifie les parties grasses était fourni par la décomposition des muscles, cela n’est point vrai, au moins k cette période peu avancée. Il est aisé de le prouver par l’inspection de ce qui se passe aux mamelles tout près du mamelon. La saponification de cette partie est déjà opérée que les couches plus profondes de la glande et de la graisse, à plus forte raison les muscles pectoraux, ne sont pas encore décomposés. Blais la graisse là comme partout est sillonnée
Légale ;
par des milliers de vaisseaux sanguins et autres ; et dans ces liquides , il y a une proportion suffisante d’azote pour aider k la fabrication de l’ammoniaque. Les tissus saponifiés augmentent notablement de volume; la peau du ventre acquiert deux pouces d’épaisseur , surtout lorsque le savon est k base de chaux. Le tissu musculaire se saponifie avec le temps, il forme une espèce de gelée rose ressemblant assez k la gelée de groseille. Il paraîtrait que le tissu cellulaire ne participe pas k la décomposition , car plus tard on le trouve filandreux, desséché etcassantcomme de la vieille toile. Les membranes séreuses qui sont entièrement composées de ce tissu cellulaire, et même quelques membranes fibreuses se conservent fort long-temps. Ainsi on trouve la rate et le foie putréfiés et liquides , mais conservant leur forme , grâce k leur membrane propre qui les renferme k la manière d’un sac. Le dernier phénomène que l’on ait remarqué dans la putréfaction dans l’eau est l’incrustation calcaire de la peau. La peau est pénétrée de ce sel calcaire au point d’en être sonore. Elle est hérissée de mamelons comme un poisson d’écailles. A l’abdomen , ces mamelons sont gros comme des tuyaux de plume et imbriqués; au dos , ils forment de petites pyramides pointues ; les glandes sur lesquelles sont plantés les poils, quand elles font saillie au dehors pendant l’horripilation, présentent ces deux formes k ces deux régions. Le sel en se déposant ne fait que semouler sur ces formes primitives, et les grandit en augmentant les couches de superposition. Quand la peau est ainsi recouverte d’incrustations calcaires, le cadavre peut se conserver des années entières , ou du moins jusqu’à ce que les chocs du courant ou des corps contre lesquels le cadavre heurte en roulant dans la rivière aient détruit les parties molles en ne laissant que les os. C’est alors aussi que le savon du gras change de base , l’ammoniaque étant remplacé par la chaux.
Le carbonate calcaire de l’eau, combinant son acide carbonique avec l'ammoniaque, forme un sel soluble , tandis que les acidesstéariqueetmargarique s’emparent de la chaux. —Nous allons main tenant étudier la putréfaction qui a lieu dans le sein de la terre. Les travaux sur ce sujet sont encore rudimentaires, ils sont dus presqu’exclusivement k Bl. Orfila. Ce médecin légiste ne se regarde pas comme muni de faits suffisamment positifs pour gradue
PUTREFACTION DANS ï/EAÜ ET DANS LA TERRE. 25
les changements qui surviennent clans les périodes successives de la putréfaction souterraine. 11 parait cependant ccit.iin <juc l’épiderme se dessèche , puis devient transparent et muqueux ou calleux , c est ce qui fait que les bras des cadavres que l’on déterreauboutd’un certain temps sontcollésau tronc. Le tissu cutané lui-même sc dessèche et prend une teinte d’ocre ioncé. La peau ne s’érode pas et ne s’incruste pas. On voit que rien ne se passe ici comme dans l’eau ; cqiendant il se forme en assez grande quantité du gras de cadavre. Cette saponification conserve les parties autant que la dessication, qui est une tendance encore plus générale des corps enterrés. Il est rare qu’il se forme desgazdansletissucellulaircqui ne se saponifie pas, mais sc dessèche beaucoup.
Les musclesne forment pas gelée de groseilles, ils perdent leur couleur, se dessèchent etse délitent en couches minces que M. Orfila a comparées à des feuilles de tabac roulées. Les os se conservent longtemps, surtout quand ils sont protégés par des cercueils de pierre et de métal. On prétend avoir retrouvé ceux du roi Dagobertquiavaient douze cents ans d’ancienneté. On en a trouvé de beaucoup plus anciens , et Haller a retiré de la gélatine d’ossements qui avaient appartenu à des hommes vivants il y a deux mille ans. Le dernier phénomène de la putréfaction dans la terre comme à l’air libre est la formation d’un cambouis noir. On le voit persister, surtout aux côtés de la colonne vertébrale , aux régions jadis occupées par les intestins. C’est là que M. Ürfila recommande de le recueillir quand il est question d’examiner si la mort a été occasionnée par le poison. La matière vénéneuse peut s’y retrouver même après un temps fort long. Maintenant, si nous revenons à la question de déterminer le temps de la mort à l’inspection d’un cadavre subissant quelqu’une des périodes de putréfaction à l’air , nous devons dire qu’une réponse précise à cette question est bien difficile. < )n observe si rarement (des cadavres humains dans ces circonstances, qu’on manque de données pour la solution du problème. Cela fait aussi qu’on est bien rarement appelé a donner un avis sur cette matière. Cependant la question peut se présenter. Les personnes qui par état observent des cadavres, les prosecteurs d’amphithéâtres devraient faire quelques études propres à éclairer la médecine légale. Le cas de putréfaction dans
l’eau est beaucoup plus fréquent, et grâce aux travaux dcM. Devergie, la question de l’époque de la mort peut dans ces cas cire résolue avec des approximations assez satisfaisantes. Ce médecin, en causant avec les employés de la morgue, les entendait dire, en parlant des cadavres qui y étaient exposés après avoir été retirés de laSeine.celui-làahuitjoursd’eau, celui-là quinze jours , celui-ci un mois , celui-là trois mois. Il se fit expliquer par eux à quels signes ils reconnaissaient ces dates, et se demanda à lui-même si avec la science et l’observation, un médecin ne pourrait pas arriver aussi loin que ces hommes ignorants et grossiers étaient arrivés avec l’observation toute seule. Il étudia donc attentivement l’état de soixante-deux cadavres ; sur ce nombre , quarante-cinq furent reconnus, et l’on eut conséquemment la date certaine de leur submersion. Dès lors muni de cetle base de critique, M. Devergie vérifia sur les trente-sept autres les assertions des employés de la Morgue en leur appliquant les données positives fournies par les quarante-cinq. Cette étude le fit arriver à découvrir une foule de signes que les employés n’avaient vus qu’imparfaitement , et il en donna le résumé dans un mémoire inséré dans les Annales de médecine légale et d’hygiène du mois d’octobre 1829. Depuis, M. Orfila a voulu réclamer l’initiative de celte étude en s’appuyant sur vingt-deux observations de noyésqu’il avait rapportées dansses cours; mais sur ces vingt-deux observations, il n’y en a que neuf significatives; les autres se sont toutes passées au milieude circonstances non déterminées, tandis que les soixante-deux de M. Devergie ont eu lieu dans un temps assez court et pendant lequel la température s’est maintenue assez uniforme. C'étaient les mois de janvier, février, mars et avril. Dans une saison plus chaude, les altérations auraient marché plus rapidement. Ce médecin s’en est convaincu en continuant scs recherches pendant l’été. En balançant les observations de l'hiver et du commencement du printemps, il obtint des moyennes que nous donnerons loutà-l’heure. Les règles qu’il a posées ont déjà été appliquées plusieurs tgis par d’autres que lui-même et avec succès. Les docteurs Paulin, Bouvier et Olivier d'Anvers ont déterminé l’époque de l’immersion de plusieurs cadavres qu’ils avaient été chargés par la police d'examiner , et l’évènement a prouvé que
leur évaluation était juste. Voici donc les moyennes des altérations offertes par les cadavres des noyés :
— De ?> à 5 jours , refroidissement du corps, rigidité cadavérique des muscles, incapacité de réaction galvanique, nulle trace de taches vertes ou brunes qu’il ne faut pas confondre avec la lividité provenant de la stase du sang. L’épiderme de la paume de la main commence à blanchir aux éminences tliénar et hypothénar.
— De 5 à 8 jours d’eau, les muscles sont flasques; l’épiderme de la paume des mains est blanc partout.
— De 8 à 12 jours , l’épiderme de la face dorsale des mains commence à blanchir ainsi que celui de la pointe des pieds; la face est ramollie et présente une teinte blafarde opaline différente de celle de la peau du reste du corps.
— Quinze jours, face développée, brunâtre ou verdâtre par places, surtout aux paupières et aux ailes du nez. Au haut du sternum est une plaque verte de quelques pouces d’étendue. L’épiderme des pieds et des mains est totalement blanchi et épaissi ; celui des mains commence à se plisser.
— Un mois, teinte rouge brunâtre de la face généralement prononcée, paupières et lèvres vertes et développées par des gaz, centre de la plaque du sternum bruni, autour teinte verte gagnant les épaules. L’épiderme des mains et des pieds est plissé comme après l’application des cataplasmes.
— Deux mois , face aussi enflée que possible, cuir chevelu, comme érysipélateux ; cheveux cédant à la moindre traction, épiderme des mains et des pieds se détachant à l’endroit où la couche dorsale joint la couche palmaire plantaire.
Les ongles sont encore adhérents.
— Deux mois et demi , épiderme et ongles des mains détachés, épiderme des pieds détachés, ongles encore adhérents, coloration en rouge du tissu cellulaire sous-cutané du col , de celui qui environne la trachée et les organes contenus dans la cavité de la poitrine. Chez la femme saponification partielle des joues, du menton, saponification superficielle des mamelles , des aines de la partie antérieure des cuisses. Doigts fusiformes, gras et glissants au toucher comme des anguilles.
— Trois mois et demi , face méconnaissable , destruction d’une partie du cuir chevelu, des paupières, du nez; su-
ponification partielle de la face, de la partie supérieure du col et des aines; corrosion et destruction de la peau sur divers points. Epiderme des mains et des pieds complètement enlevé , ongles des pieds tombés.
Quatre mois et demi, saponification presque totale de la graisse de la face , du col, des aines et de la partie antérieure des cuisses, des mamelles, de l’abdomen. Corrosions plus ou moins larges aux cuisses, à l’abdomen, aux aiues ; corrosion du tibia simulant ulcère. Mais plus caractéristique encore de l’époque, incrustation calcaire à l’abdomen, aux cuisses; substance cérébrale diminuée de volume, saponifiée ; calotte osseuse du crâne dénudée et commençant à être friable ; les muscles en se saponifiant prennent la teinte rosée vive.
Le mémoire de M. Devergic et son article Asphyxie du dictionnaire de médecine et chirurgie pratique , donnent des détails beaucoup plus étendus et des indications pour des époques postérieures à celle à laquelle nous nous arrêtons ici. Nous consignerons seulement deux observations qui appartiennent à ce médecin. Les vêtements serrés autour du corps garantissent long-temps les parties qu’ils étreignent des progrès de la putréfaction. Ainsi les bottes chez les hommes, le corset chez la femme conservent les pieds et la taille dans un état qui contraste avec les altérations subies par les parties nues ou simplement couvertes. La seconde observation est relative à la différence de position des cadavres dans les deux sexes. L’homme est toujours couché sur le ventre au fond de la rivière ; la femme sur le dos. La raison de cette habitude est dans la distribution delà graisse qui, chez la femme, se trouve principalement aux parties antérieures, aux mamelles et au ventre, puis dans le volume ordinairement considérable du ventre. Il faut y ajouter le poids et la saillie des fesses qui leur font toujours gagner le fond. La détermination du temps que les cadavres ont passé dans l’eau est plus difficile pendant l’été.
Mais il est rare que dans cette saison ils y séjournent long-temps; la putréfaction gazeuse s’établit de bonne heure ; le plus grand nombre est recueilli au bout de huit jours : il est rare que les autres restent plus de trois semaines ou un mois, ou bien ils ont six et huit mois d’eau, ayant traversé la saison froide, s’étant incrustés et étant devenus alors difficiles
levée et ouvert due des cadavres.
à sc pu l iv fier par Je fait île la saponification et de l’incrustation. Donc sur le plus grand nombre des cadavres qui sont recueillis dans l’eau pendant l’été, on ne voit que la blancheur de l'épiderme des mains et J a plaque verte ou brune du sternum. Ces altérations signalent une date d’immersion bien moins longue qu’eu hiver. L’épiderme blanchit dès le second ou troisième jour. La plaque verte parait au bout de cinq ou six jours. Vers le septième ou le huitième, on verrait les caractères qui l’hiver se rapportent à trois semaines. Il laut donc de la sagacité pour évaluer le séjour dans l’eau d’un cadavre , en tenant compte de l’influence de la chaleur, de l’électricité, etc. Dans les saisons moyennes, il faudrait prendre le milieu des extrêmes de l’été et de l’hiver. Quand on est appelé auprès d’un cadavre de noyé, il faut savoir exactement depuis quel temps il a été retiré de l’eau ; s’il a long-temps flotté à la surface. En passant du milieu aqueux au milieu gazeux , la putréfaction marche avec une rapidité prodigieuse. Le cadavre retient toujours beaucoup d’humidité, et nous avons déjà dit coAbien elle hâtait lu putréfaction dans l’air.
CHAP. vil. LEVÉE ET OUVERTURE DES