‹ Traité de médecine légaleChapitre 18 sur 167 · SULFURIQUE · texte numérisé non relu

SULFURIQUE

former un sulfate. Si l’on poursuit l’acide sulfurique à travers des matières animales et végétales solides et liquides mêlées, les difficultés sont encore plus complexes.

1° L’acide peut être mêlé à l'cau-dc-* vie, à l’éther, à l’acide acétique.

2° Des sulfates acides peuvent se rencontrer dans le mélange.

3° Gmelin et Lassaigne ont démontré qu’il se formait dans l’estomac des acides acétique et liydrochlorique.

4° Un contre-poison peut avoir été pris par le malade : les carbonates de chaux, la magnésie, le savon, d’où il se sera formé des sulfates de chaux, de magnésie, de soude. •

5° Orfila et Lesueur ont reconnu qu’après un certain temps de séjour dans l’estomac des cadavres, l’acide sulfurique se sature d’ammoniaque.

Cette dernière complication n’arrive qu'au bout de plusieurs mois et peut-être au bout d’un an chez les cadavres qui pourrissent dans la terre. Dans tous ces cas, voici ce qu’il est prudent de faire : on commence par essayer la réaction acide parle tournesol; on ajoute de l’eau, et on met le tout dans une cornue adaptée à un récipient ; on met la cornue dans un bain de chlorure de calcium , qui, chauffé, produit une chaleur bien supérieure à celle de l’eau ; l’éther, s’il y en a , se volatilise le premier; l’alcool bientôt après, l’acide acétique ensuite, l’hydroclilorique après. Ces produits peuvent être essayés à mesure en les retirant du récipient. On peut pousser l’évaporation jusqu’à siccité. On prend ces matières desséchées ; on y ajoute de l’eau distillée ; on fait bouillir à plusieurs reprises ; on traite la liqueur obtenue par la potasse ou l’ammoniaque pour savoir si elle contient des oxydes précipitables ; on sépare les précipités, puis on évapore le reste de la liqueur; on introduit les deux résidus dans une cornue ; on chauffe fortement et on recueille le produit dans un récipient. La chaleur portée au rouge décompose les matières animales et végétales; il se dégage des produits pyrogénés; s’il y a un atome d’acide sulfurique il se combine avec l’ammoniaque , et on peut constater sa présence dans le liquide obtenu en le traitant à chaud par l’eau régale et ensuite par la solution de chlorure de baryum. Nousavons dit aussi que le malade, en proie aux tourments de l'empoisonnement, avait pu prendre des substances alcalines comme contre-poison.

Ces substances peuvent être la soude, la potasse ou la magnésie. Mêlées à l’acide suit urirjue, elles auront formé un sulfate qui est soluble, et que l’on peut conséquemment enlever par l’eau distillée.

Malgré toutes ces précautions et ces opérations complexes , l'expert est bien loin d’avoir une certitude complète; aussi, la conviction qu'on a affaire à un empoisonnement par l’acide sulfurique, résultet-elle bien plus de l’ensemble des résultats chimiques que d’un effet obtenu par un réactif en particulier. Cette conviction, pour être complète, devra s’appuyer sur l’étude des symptômes de l’empoisonnement et de^ lésions qu’il aura occasionnées sur les 'tissus. Nous allons examiner ces deux séries de faits importants. L’empoisonnement peut être causé par l’acide sulfurique dans trois états différents : pur , étendu d’une certaine quantité d’eau ou très-affaibli. Dans le premier cas , la mort survient promptement ; dans le second, le malade résiste un, deux ou trois jours, et succombe pendant la réaction inflammatoire; dans le troisième, la vie peut se prolonger quinze jours, un mois, six mois; mais la mort arrive presqu’infailliblement, même pendant ce que l’on avait pu prendre pour la convalescence. Cette terrible action de l’acide sulfurique, à la différence d’autres acides minéraux, doués d’une énergie presqu’égale , tient à ce que l’huile de vitriol du commerce est toujours dans ’nn état de concentration assez grande , tandis que l’acide nitrique et l’acide muriatique sont vendus dans divers états d’affaiblissement par l’eau. Yoici les symptômes propres à l’empoisonnement de la première espèce : saveur acre, brûlante, si prononcée que le courage faillit souvent aux individus résolus «à se suicider par l’acide pur. Aussitôt qu’il est parvenu dans l'estomac , sentiment de brûlure dans la région épigastrique, angoisses, agitation ; le malade se roule à terre, jette des cris, éprouve des nausées et des vomissements qui augmentent la douleur; altération des traits de la face, refroidissement des membres ; la peau de l’abdomen est quelquefois glacée. Cet état peut durer d’une demi-heure à trois quarts d’heure ; tout à coup il survient un amendement, après lequel le. supplice recommence brusquement par des tranchées, des nausées et des vomituritions sans résultat, que la mort ne tarde pas à suivre. Il s’est formé une perforation de l’estomac et un épanchement dans la ca-

LÉGÀLE.

vite péritonéale. Celle catastrophe a été précédée par une respiration haletante , suspirieuse , un pouls petit, fréquent et s’affaiblissant graduellement, une sueur froide. Si les matières vomies sont tombées sur un pavé calcaire ou des briques, elles y ont déterminé une effervescence qui tient à l’action de l’acide sur les carbonates. A l’ouverture du cadavre , on rencontre dans la bouche , aux lèvres, à la gorge , des taches qui peuvent être noires, mais qui souvent sont blanches:

nous avons déjà expliqué pourquoi. L’œsophage, dur et contracté comme un boudin, offre sa muqueuse plisséc ; la surface interne de l’estomac est noire, surtout au grand cul-de-sac ; la muqueuse et la musculeuse peuvent être détruites en quelques points où la séreuse aura résisté ; cette résistance peut empêcher l’épancLement plusieurs semaines, dans le cas où l’acide n’a pas été employé pur, ou bien dans celui où une fort petite quantité a pénétré dans l’estomac. Lorsqu’une rupture a eu lieu, les bords sont frangés et réduits en une bouillie noire dont on suit la trace dans la cavité péritonéale ; au voisinage des parties noircies se dessine une arborisation sanguine ; les vaisseaux les plus voisins des points brûlés sont pleins de sang coagulé; le commencement du duodénum est coloré en noir, puis ou trouve une teinte jaune qui provient de l’effet de l’acide sur la bile ; dans le reste de l’intestin grêle, on voit des traces d’inflammation. Cette réaction est vitale et prouve que le poison n’a pas été déposé dans l’estomac d’un cadavre , mais bien ingéré par un individu vivant. Lorsque l’acide sulfurique a été pris un peu affaibli, les symptômes que nous avons décrits sont un peu moins violents ; il survient ensuite un calme qui peut durcr plusieurs heures, et qui fait soirvent croi re que le malade est sauvé ; mais il se déclare une réaction iuflammatoire pendant laquelle tous les premiers symptômes reparaissent , moins le vomissement : la respiration est haletante, la peau brûle , le malade ne trouve pas suffisant de rejeter les couvertures, il veut se coucher sur le carreau pour- se refroidir. La gorge est si douloureuse et les amygdales si gonflées qu’il ne peut avaler les liquides qu’on lui présente. Il est rare que, malgré le traitement le plus rationnel , il échappe à la mort : celle-ci survient quelquefois au milieu de la convalescence. Dans le troisième cas que nous avons supposé , les soins bien dirigés

DE LACIDE

pourront sauver la vie et parer h l'inconvénient îles longues convalescences.

Dans ce cas, il est évident que les symptômes primitifs et ceux de la reaction inflammatoire seront plus prononcés. Les altérations cadavériques qui se rapportent au second cas, ressemblent beaucoup à celles du premier, h'cela près des perforations. Nous admettons des contre-poisons dans l’empoisonnement par l’acide sulfurique : ce sont les alcalis. Mais on ne peut donner la soude , la potasse , la chaux à l’état caustique ; la baryte et la strontiane deviennent des poisons quand elles sont absorbées. Par conséquent , il faut user des trois premières à l’état de carbonate , et mieux encore se servir de la magnésie. Les carbonates auraient l’inconvénient de dégager une énorme quantité d’acide carbonique par leur contact avec l’acide sulfurique. Ce gaz distendrait les parois de l’estomac déjà si endolories, et peut-être déciderait-il la rupture de quelque portion déjà corrodée.

La magnésie calcinée est donc préférable au carbonate de magnésie. La soude, dans l’état où elle se trouve dans le savon, peut aussi être administrée à défaut de magnésie : quand on donne celle-ci , il en faut donner beaucoup, cinq, six, huit onces suspendues dans l’eau, sans s’inquiéter de la quantité de sel d’epsom qui se formera ; mais il est bien rare que l’antidote puisse agir. L’acide fait son elïet délétère en dix minutes , et le médecin arrive beaucoup plus tard ; ensuite, nous avons déjà vu la répugnance qu’avait le malade pour avaler, l’impossibilité où le gonflement de la gorge le mettait souvent de le faire. La saignée n’est indiquée que dans la période de réaction ; encore, pour ouvrir la veine, faudrait-il avoir affaire à un individu très-sanguin. Il faut préférer les sangsues et laisser beaucoup couler leurs piqûres, puis on donne des boissons émollientes. Quand on a eu le bonheur d’empêcher la mort , le malade doit, être mis au régime lacté et s’y tenir pendant plusieurs mois : il en faut six et huit avant que les désordres causés par le poison soient réparésdans le tube digestif.

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