CHAPITRE XXXVIII. — DU MARIAGE ; LE- GISLATION
L’art. 212 du code civil peut nous aider a donner une définition du mariage , telle qu’elle convient à notre société actuelle : le mariage n’est pas seulement une association de deux êtres dans le but de satisfaire les sens et d’amener la-procréation; c’est de plus un pacte solennel d’amitié, de fidélité, d’assistance et de secours mutuels. Les diverses parties de ce but complexe, si elles ont été aperçues dans tous les temps , n’ont pas au même degré préoccupé toujours le législateur; les honneurs rendus à la qualité de père, les affronts auxquels les célibataires étaient exposés à Sparte, étaient des peines destinées à accroître la population. Platon et Aristote ne regardaient pas cet accroissement indéfini, d’un œil aussi favorable que les gardiens des lois de Lycurgue; Platon voulait que le nombre des mariages fût réglé de façon à cc que la population se réparât sans surcharger sa républi |iie. Aristote dit nettement que si la loi du pays défend d’exposer les enfants, il faudra borner le nom1 re de ceux que chacun doit çngen-
tirer. En cas d’arrivée d’une grossesse surnuméraire, il conseille l’avortement avant que le fœtus ait vie ; il propose même de prévenir le mal plutôt en rappelant la recette pratiquée d’abord par les Crétois. Ce succédané de l’amour ne pouvait pas être infâme dans un temps où des hommes délicats, intelligents et graves, comme Platonet Aristote, osaient le nommer et le prêcher dans leurs livres. Il avait préexisté sans doute aux besoins de la politique; celle-ci pouvait bien employer à ses tins une coutume déjà existante; elle n’aurait pu la créer, car cette habitude frustre une moitié de la population, contre laquelle la loi n’aurait pu être tout à coup partiale ; il fallait que la spoliation fût consacrée par l’usage, qu elle se perdît presque dans la nuit des temps. Comment avait-elle commencé? il ne faut pas, comme Depaw, l’attribuer à la laideur des femmes grecques, car il faut admettre implicitement la beauté des hommes, ce qui est contradictoire, attendu que chaque génération étant un produit mixte de deux sexes, la laideur de la mère peut y être tempérée par la beauté du père. L’origine la plus vraisemblable du vice est une autre inégalité que celle de beauté corporelle, c’est l’inégalité d’éducation. La femme antique fut ce qu’est aujourd’hui la femme de l'Orient, une domestique ou une esclave plutôt que la compagne et l’égale du mari. Dans le sentiment de l’amour, l'homme recherche non-seulement les plaisirs des sens , mais un commerce intellectuel qui en relève l’attrait, le rende plus désirable en apprenant à l’attendre, à l’espérer , qui en remplisse les longs intervalles, en un mol, quiennoblisse cesplaisirspar lemélange de la délicatesse et de la dignité. Or , l’homme païen avec sa fierté mal entendue et son mépris injuste pour la femme, ne pouvait ni chercher, ni trouver un pareil commerce dans l’amour selon les lois de la nature. Le christianisme fil triompher ces lois en donnant à chaque sexe ce qui lui manquait, l’humilité à l’homme, à la femme la dignité.
Les lois romaines favorisaient le mariage en vue de la population , que les guerres continuelles mettaient en coupe réglée ; la loi Poppœa, ajoutée par Auguste , ordonnait un second mariage aux époux devenus veufs ou divorcés; le mariage eut des privilèges, la paternité des récompenses ; le célibat fut puni cç;nmc
un délit chez les jeunes gens ; le mariage des vieillards éprouva des entraves ; la fécondité était le but voulu par le législateur. Constantin respecta davantage la liberté chez les deux sexes ; il permit aux maris de rétablir la clause de viduité en testant en faveur de leurs épouses ; il accorda même des avantages au célibat.
Montesquieu, en blâmant le premier empereur chrétien d’avoir rendu de pareilles lois, n’a pas suffisamment pensé au zèle qu’inspirait de son temps la religion nouvelle : ce zèle se manifeste par des sacrifices, et celui des plaisirs de l'amour était au premier rang ; peut-être le législateur cédait à une tendmee plutôt qu’il ne l’encourageait, (^uand on ne fut pas exclusivement préoccupé du nombre , on pense à la santé et à la force des enf.ints:or, l’âge des parents a une grande intluencedans ce but. Les Spartiates mariaient les hommes à trente ans , et les femmes à vingt ans. Les Athéniens du temps de Périclès étaient de beaucoup moins sages, car Je mariage était permis aux deux sexes dès qu’ils avaient atteint la puberté, mais Platon et Aristote essayèrent de réformer cette dangereuse coutume en retardant un peu le mariage pour les femmes et beaucoup pour les hommes; dans des temps plus reculés, Hésiode avait déjà conseillé de ne marier les hommes que vers la trentième année. Les lois romaines, pour les motifs que nous avons déjà expliqués, n’avaient en vue que la quantité de la population , et les mariages furent permis au sortir de l’enfance.
L’empereur Sévère voulut se rapprocher des précédentes dispositions de la loi Spartiate, et recula le mariage à vingt-ans pour les femmes et à vingtcinq pour les hommes. Justinien revint aux lois anciennes, et, pour comble d’inconvenance , il ne fixa pas un âge auquel la puberté pût se supposer toujours accomplie, mais permit le mariage sur l’exhibition des pièces probantes. L’expédient proposé par Platon et blâmé par Justinien lui-même , de faire présenter les futurs tout nus aux magistrats, n’était pas plus indécent. Le moyen âge a suivi le code Justinien en y ajoutant toutefois la précaution honnête de fixer un âge pour la puberté:cetàge est de quatorze ans pour les garçons , de douze pour les i'iMcs. Le droit canon en est encore là. Zacchias a eu le courage de blâmer celle tolérance pour des unions si précoces, i La loi française ancienne était conforme i