ÉQUIVOQUES ET DE SES SIGNES CERTAINS
Tout le monde sait que la mort est la cessation de la vie : c’est donc de celleci qu’il faudrait donner une bonne définition pour définir la mort elle-même.
Cette tâche si mal remplie par Bichat n’a pas encoreété mieux remplicpar d’autres, et un des derniers physiologistes, M. Adelon, a pris le parti, en désespoir de cause, de donner une description abrégée des principaux phénomènes vitaux, pour suppléer à l’impossibilité de trouver la délinilion convenable. Nous tiendrons donc pour bonne la notion provisoire , et acceptée par tout le monde, d’instinct
plutôt que d'esprit et de réflexion, relativement h l’essence de la vie, et nous répéterons que la mort résulte de sa cessation. La mort peut être naturelle ou accidentelle. Les belles pages où Buffon a tracé la dégradation successive que la vieillesse imprime à l’organisation humaine sont assez connues pour que nous puissions y renvoyer le lecteur; Cabanis, les reprenant en sous-œuvre, y a ajouté des considérations savantes et ingénieuses , pour expliquer l’altération particulière que présente l’intelligence des vieillards : les acquisitions de l’âge mûr s’effacent rapidement , et celles de l’enfance et de la puberté reparaissent en proportion correspondante, ou plutôt celles-ci ont toujours régné et n’ont été que recouvertes par les autres. Elles étaient le produit des sens doués de toute leur vigueur ; elles s’écrivaient sur une table rase. Tout ce qui est venu quand les sens ont été affaiblis ou quand la table était couverte a dû produire des impressions molles et confuses, qui ont été les premières enlevées quand est venu cet âge de destruction, si justement nommé seconde enfance. On comprend comment le vieillard proteste contre le présent pour donner la préférence aux idées du passé : ces idées portent avec elles un souvenir enchanteur, celui de la jeunesse, et de plus elles furent élaborées à uneépoque où l’individu était plein de foi en lui même. La paresse et l’engourdissement l’empêcheraient de juger convenablement les idées nouvelles, quand même sa conscience ne lui assurerait pas que ce passé qu’on ose attaquer fut infaillible. Avec l'affaiblissement de la vie animale, c’est-à-dire des sens extérieurs et de leur intelligence, arrive bientôt celui de la vie organique en commençant par la force musculaire et la force digestive. Enfin , la mort elle-même s’ensuit. Les belles recherches de Bichat ont démontré que la mort, soit naturelle, soit accidentelle, pouvait commencer par trois points de l’organisme, le cerveau, les poumons cl le cœur. Chacun de ces trois genres de mort a une durée bien différente, et il est bien nécessaire de le savoir, lorsqu’on a à décider des questions de survie. Plusieurs individus périssent ensemble dans un naufrage, dans l’écroulement d'une maison , etc. La justice demande si l’un n’a pas vécu plus que l’autre : l’hérédité ne peut être établie autrement. Chacun des trois genres de mort laisse des traces auxquelles on peut rigoureusement le rc-
connaître. C’est toujours dans le travail de Bicliat que nous en retrouvons l’énumération. L’exactitude de la description de Bicliat a été reconnue en mille occa-
LÉGÀLE.
sions par les experts qui ont ouvert des cadavres. Voici un tableau synoptique des signes de [ces diverses espèces de mort :
Blort par le cœur gauche.
Cœur gauche plein.
Artères et cerveau vides.
Poumons assez gorgés.
Cœur droit peu gorgé.
Vaisseaux veineux peu gorgés.
r Cœur droit plein.
Blort par le cœur droit. / Troncs veineux gorgés.
i Système capillaire gorgé.
1 Présence du sang dans les deux ventricules. Présence du sang dans l’artère pulmonaire. Troncs veineux peu gorgés.
Poumons, cerveau, système capillaire, état naturel.
I Poumon s gorgés.
Cœur droit et tronc veineux gorgés.
Système capillaire gorgé.
Cœur gauche, artères et cerveau vides.
Sinus injectés.
Blort par le cerveau.
I Cerveau gorgé ou non gorgé.
Poumons assez pleins.
Cœur droit plein.
Troncs veineux pleins.
Cœur gaucho gorgé.
Artères gorgées.
On voit que l'engorgement commence toujours à l’endroit frappé le premier par la mort ; il se prolonge de là le long des vaisseaux sanguins. Dans la mort par le cerveau, nous disons que le cerveau peut être gorgé ou non, parce que le cerveau peut cesser ses fonctions de deux manières, l’une par compression lente, comme dans l’apoplexie, l'autre par affaissement subit, comme dans la commotion ou une plaie pénétrante de la têle occasionnant une mort instantanée. La mort par le cerveau est la plus courte de toutes; celle qui a son origine dans le cœur est de plus longue durée ; enfin , celle qui dure le plus long-temps, c’est la mort par les poumons. La mort par le cœur est celle des gens qui succombent à une hémorrhagie , à une plaie du cœur, à sa déchirure par un anévrysme , à son arrêt dans la syncope qu’occasionnent une nouvelle imprévue, la joie ou la douleur. La mort par les poumons s’appelle asphyxie ; elle peut tenir à une cause mécanique empêchant la dilatation de la poitrine ou le jeu des muscles inspirateurs et expirateurs, comme lorsqu’un homme
est enterré dans des décombres pesant sur son thorax , ou bien dans le cas d’une blessure de la moelle épinière de la partie supérieure de la colonne vertébrale ; le cas le plus fréquent tient à l’introduction dans les poumons d’un gaz délétère ou non respirable. Avant de rechercher le genre de mort, il faut d’abord constater que la mort existe. Les signes de la mort sont très-nombreux, s’il faut en croire beaucoup d’auteurs. Blais la plupart de ces signes se retrouvent dans ce qu’on appelle les morts apparentes , et sont par conséquent fort équivoques ; toutefois il est nécessaire de les connaître, ne fùt-ce que pour ne pas se laisser tromper par eux. Bruhier a rapporté cent quatrevingt-un exemples de mort apparente, où plusieurs de ces signes incertains se trouvaient. On peut les diviser en ceux que fournit l’intérieur du corps et ceux que fournit l’extérieur: nous allons énumérer les premiers. Le faciès cadavéreux ou face hippocratique, que nous n’avons pas besoin de décrire, puisqu’il se trouve décrit dans tous les traités de séméiotique. Gela même prouvç que c’est un si-
TONICITÉ MUSCULAIRE ) raideur cadavérique, etc.' 17
gne qui paraît sur le vivant. Le refroidissement s’observe également dans des maladies, dans la lypothimie , 1 hystérie, la catalepsie. Il est très-variable dans les cadavres, en ce qu’il ne se manifeste pas en même temps chez tous ; dans les cadavres d’asphyxies, par exemple, il arrive bien plus tard que dans d’autres ; dans les cadavres de vieillards il arrive plutôt que dans ceux des jeunes gens ; dans l’été la chaleur dure plus long-temps que dans l’hiver; dans un lit, sous des couvertures, la chaleur se détruit moins promptement que quand le cadavre est en plein air et nu, etc. On donne aussi pour un signe de mort la pâleur de la peau ; mais dans la syncope, l’hystérie, les grandes hémorrhagies, la peau est blafarde. On peut attacher un peu plus d’importance à une transparence particulière de la main. On sait que lorsqu’on regarde la main ouverte en face d’une lumière, elle paraît demi transparente et rose ; celle du cadavre est plus livide; la couleur rose ne s’y observe plus. Mais la stase du sang dans l’extrémité supérieure peut faire durer la couleur, et faire croire que la vie dure encore. Le relâchement des sphyncters, et particulièrement de celui de l’anus, s’observe non seulement dans le cadavre, mais dans quelques attaques de syncope. Louis a donné une attention particulière à l’obscurcissement de la vue provenant d’une espèce de toile qui se forme devant la cornée, mais cette toile s’observe dans des maladies graves, dans l’arachnitis particulièrement, plusieurs jours avant la mort. La flétrissure de la cognée jouit d’un plus grand crédit, mais d’abord beaucoup de cadavres ne présentent pas ce signe; et s’il paraît, le premier mouvement de la putréfaction peut le faire disparaître. Les gaz qui se développent dans les cavités poussent les liquides vers les surfaces; les vaisseaux des paupières, et du fond du globe se distendent et chassent en dehors le globe et font saillir la cornée, qui reprend sa rondeur et son poli. Les signes équivoques tirés de l’intérieur sont la suspension de la circulation et de la respiration que l’on peut constater en mettant une glace devant la bouche du cadavre, en lui tâtant le poids, écoutant à la région pectorale antérieure, soit avec l’oreille, soit avec le sthétoscopc. Mais on sait que dans les syncopes, dans l’hystérie, la circulation s’arrête; quand cette fonction est suspendue long-temps, la respiration devient très-obscure; elle s’arrête même
Mal, Juég,
quelquefois dans l’hystérie cataleptique.
Enfin, on a quelques exemples rares à la vérité, mais authentiques, d’individus qui avaient la puissance d’arrêter à volonté les battements du cœur et par suite la respiration. Haller en a rapporté plusieurs dans sa grande physiologie. Celui du colonel anglais Townscnd esteélèbre, parce qu’après avoir fait plusieurs fois l’épreuve de se tuer et de se ressusciter au moyen de l’empire singulier qu’il avait sur les contractions de son cœur, il finit par succomber définitivement dans une de ces dangereuses épreuves : on assure que ce fut volontairement et pour se débarrasser de chagrins violents qui lui avaient fait prendre la vie en dégoût. La perte de la sensibilité passe aussi pour un des signes de la mort. On pince la peau fortement; quelques auteurs peu réfléchis ont conseillé de l’inciser ; il est plus prudent de se borner à l’application, des moxas ou d’un cylindre de gayac.
Mais l’absence de réponse à tous ces appels ne permet pas encore de conclure à îa mort ; l’exemple que M. Fodéré rapporte d’un homme qui était en état de mort apparente et que sa femme ne put réveiller par l’application d’un moxa, en est une preuve suffisante. Enfin Bruhier attache une certaine importance au défaut de mouvement de la mâchoire inférieure. Je m’explique: si l’on abaisse fortement cet os et qu’il ne revienne pas pour fermer la bouche, Bruhier arguë de ce fait à la réalité de la mort. Mais cette épreuve n’est pas toujours possible, car souvent on meurt avec la bouche très-ouverte et la mâchoire fortement abaissée.
M. Yillermé a cru remarquer que le pouce était toujours ramené sur la paume de la main , dans les cadavres qu’on n’avait pas dérangés depuis la mort. Il n’y a réellement que deux signes certains de la mort , c est la rigidité cadavérique et la putréfaction ; on pourrait en ajouter un troisième, qui est négatif, c’est l’absence de la contractilité musculaire sous les agents chimiques , mécaniques ou galvaniques.