ANESTHÉSIE, CHLOROFORME
Le chloroforme, appliqué pour la première fois par M. le professeur Simpson, d’Édimbourg, en 1847, est d’une odeur douce, franche , pénétrante. Les inhalations en sont très-bien supportées sans répulsion et sans spasmes. L’action en est rapide , qpielqpiefois presque instantanée , précédée d’un vif sentiment de constrietion vers la tête et le cœur.
Quelques malades font entendre des plaintes , soupirent , parlent de leur famille , ou adressent des prières à Dieu; d’autres s’ôtent, se débattent avec violence contre ceux qui les entourent, prononcent des paroles incohérentes, des menaces, des injures; la face est congestionnée, le pouls fréquent, la respiration rapide; mais bientôt cette période d’excitation disparmt, le pouls devient plus souple et se ralentit; les inspirations sont plus profondes et plus amples ; le globe de l’œil se renverse en haut et en dehors et reste insensible à l’action de la lumière ; les contacts ne sont plus sentis; enfin, les membres soulevés retombent inertes par leur propre poids ; toute conscience et toute sensibilité ont disparu.
L’anesthésie est persistante, sans rêves, sans période habituelle d’excitation. Le retour à la lucidité est lent, calme et régulier ; c’est le réveil d’un sommeil profond. Les malades parlent peu et ont besoin de repos et de silence ; quelques-uns cependant sont un peu exaltés : ce sont ceux particuhèrement qui doutaient des vertus de l’anesthésie et qui ne peuvent assez s’étonner et s’applaudir d’avoir été opérés à leur insu.
Les effets du chloroforme peuvent se continuer et s’aggraver, malgré la suspension des inhalations ; de là le précepte de ne pas seulement maintenir la régularité de l’acte respiratoire , mais de cesser les inspirations anesthésiques dès l’apparition- de la résolution musculaire , et même de l’attendre par des intermittences habilement ménagées des inhalations.
Le chloroforme se combine avec le sang , dans lequel on le retrouve , et l’odeur n’en poursuit pas autant les malades que l’éther. Les quantités inhalées ont varié de quelques gouttes à plusieurs centaines de grammes, et l’anesthésie a pu être prolongée depuis une heure et une heure et demie, comme nous l’avons fait un grand nombre de fois , jusqu’à huit , dix et douze heures et au delà.
Pendant les opérations pratiquées sous l’influence de l’anesthésie , le sang artériel est quelquefois noir et ne se distingue pas du sang veineux. C’est une indication de rendre au malade une plus grande proportion d’air atmosphériqpie. Des accidents effrayants de congestion , de mort apparente , ont été fréquemment constatés , et de nombreux malades ont succombé. Tels sont les traits principaux des inhalations diloroformiques ; on comprend la convenance
d’entrer dans plus de détails pour faire connaître quelles ont été les causes des événements funestes dont il y a eu tant d exemples , et pour signaler les moyens les plus sûrs de les éviter.
Nous ne nous sommes jamais dissimulé le danger réel et incontestable de l’emploi du chloroforme; nous lé signalions hautement dès l’année 1848 à l’Académie de médecine : Toutes les fois (disions-nous) qu’on a recours au chloroforme, la question de vie ou de mort se trouve posée. C’était prémunir la chirurgie contre une confiance et une témérité exagérées. Nous faisions en même temps im appel à la circonspection et à la prudence : Chloroformer est un art qui exige une attention de tous les moments et beaucoup d’h'àbileté et d’expérience. Nous né devions pas toutefois effrayer trop vivement les esprits , et augmenter le nombre des hommes de l’art qui ont renoncé à l’usage de ce merveilleux anesthésique ; aussi n’avons-nous pas craint d’ajouter cette troisième proposition : Le chloroforme pur et bien employé ne tue jamais.
Les malades seront à jeun, pour prévenir des vomissements abondants pouvant compromettre la respiration ; on évitera la syncope en les chloroformant couchés , la tête légèrement soulevée par des oreillers , et on ne les changera de lit qu’ après les avoir anesthésiés, si leur transport à la table d’opération doit être douloureux.
Il est essentiel d’employer du chloroforme pur. M-. Simpson avait le premier étudié cette question, et en avait montré la gravité. La présence de l’alcool paraît la principale cause de l’excitation des malades. Des huiles chlorées encore peu connues paraissent exercer une action toxique redoutable. Le chloroforme longtemps conservé de\ient presque toujours acide. Il faut donc essayer la liqueur lorsque la source n’en inspire pas toute confiance. On reconnaît que le chloroforme est pur : 1° lorsqu’il ne rougit pas le papier de tournesol ; 2“ qu’il ne devient pas blanchâtre et opalin par le contact de l’eau; 3° qu’il ne précipite pas par le nitrate d’argent, qu’il reste incolore sous l’action prolongée d’un mélànge à parties égaleé d’acide sulfurique , et qu’il ne laisse aucun dépôt ni aucune odeur tenace et dés^réable dans la paume de la main, où l’on en a versé quelques gouttes.
La seconde condition préservatrice des accidents est d’employer un mode d’inhalation convenable. Deux méthodes sont restées en présence ; dans l’une on précipite l’anesthésie en domptant par la force la résistance des malades. Quelques grammes de chloroforme sont versés sur un mouchoir, qiie l’on applique sur le nez et la bouche du patient. Celui-ci étouffe , devient pourpre et se débat ; on le maintient , et en deux ou trois minutes , un ronflement caractéristique et la résolution des membres indiquent que l’anesthésie
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est obtenue. Quelle que soit la violence de ce procédé , on peut le répéter un très-grand nombre de fois sans suffocation mortelle , et certains chirurgiens s’autorisent de cette apparente innocuité pour railler les craintes et les précautions de leurs confrères. Je suis persuadé que cette confiance est téméraire et périlleuse , et qu’en agissant ainsi on s’expose à tuer ses malades. L’expérience vient trop tard, et les annales de l’art enregistrent un malheur de plus.
L’autre méthode est plus lente , mais aussi plus sûre. Voici comment nous agissons : le chloroforme est versé sur une compresse ou un moüchoir ployé en long et roulé autour du poing, de manière à présenter une cavité assez large pour recouvrir facilement le nez et la bouche. L’autre côté de la pièce de linge est froncé et fixé lâchement par une épingle, pour ne pas empêcher le passage de l’air. Le malade n’est pas tenu , mais doit rester couché sur le dos , la tête légèrement soulevée par un oreiller. On verse sur le mouchoir un ou deux grammes de chloroforme , et on l’approche de O»,! ou 0‘“,2 de la bouche du malade pour qu’il ait le temps de s’habituer à l’odeur et à l’impression de l’anesthésique. Il n’est donné à personne de se^laisser plonger dans une perte de conscience absolue, et d’affronter une opération, sans une émotion plus ou moins vive. Le chirurgien tranquillise ses opérés , leur parle doucement , leur explique qu’ils doivent respirer naturellement et sans efforts , qu’ils ne s’endormiront pas tout à coup et qu’ils ne courent aucun danger. Si les vapeurs du chloroforme sont bien supportées, on les concentre en versant largement la liqueur sur le mouchoir, et l’on en fait inspirer de fortes quantités dans le temps le plus court, comme le meilleur moyen de prévenir la période d’excitation. Le succès est moins prompt sur les personnes vigoureuses et habituées aux alcooliques. Les spasmes laryngiens, un commencement de suffocation avec turgescence de la face , commandent la suspension momentanée de l’anesthésie, que l’on reprend après le rétablissement de l’acte respiratoire. S’il y a de l’exaltation , des mouvements brusques, les signes d’une ivresse bruyante, sans que la respiration soit en souffrance, on augmente les doses du chloroforme. Souvent alors le blessé s’alanguit, ses paroles deviennent confuses , sa voix plus faible , sa tête se penche sur sa poitrine et il se renverse complètement endormi. Dans les cas, assez rares, où la compresse est repoussée , on renouvelle les mêmes épreuves. Si l’on ne réussit pas , et que le malade continue à se défendre , on essaie exceptionnellement de le sidérer par une plus forte quantité de l’agent anesthésique , dont on suspend l’usage au moment de l’apparition de la résolution musculaire , lorsque les membres retomlDent inertes par leur propre poids. On peut également entr’ou-
Sédillot. — Méd. Ofirat. 1 — 2
vril' les paupières et toucher le globe de l’œil , convulsé en haut et en dedans. La diminution de la contractilité de 1 orbiculaire palpébral indique une chloroformisation suffisante. Le chirurgien commence, alors l’opération et fait reprendre les inhalations à la moindre trace de mouvement sous l’action des instruments. ^
L’indication consiste à maintenir cet état d’insensibilité et d immobilité sans compromettre la respiration. Avec de l’intelligence et de l’habitude , l’aide parvient à bien comprendre cette indication , et dans tous les cas son erreur doit consister à ne pas chloroformer assez le malade, plutôt qu’à exagérer l’anesthésie. On éloigne le mouchoir tant qu’aucune contraction musculaire ne se manifeste ; et lorsqu’un mouvement de la bouche ou des paupières révèle le retour de la motilité , on revient à quelques inhalations , que l’on suspend de nouveau si la respiration faiblit. On peut, parfois, rester plusieurs minutes sans donner de chloroforme , lorsque les effets en sont persistants. "
Quelques chirurgiens*ioudraient qu’on ne portât pas l’anesthésie jusqu’à la résolution musculaire. Nous croyons indispensable, pour la sûreté des opérations, d’atteindre cette période. Les malades s’agitent, se débattent, luttent avec violence, et un amputé du bras, échappé sanglant des mains de l’opérateur et de ses aides avant la ligature des artères , dut être poursuivi au milieu des salles d’un des hôpitaux de Paris.
On peut toutefois ne pas attendre l’apparition de la résolution musculaire , dans le cas d’une opération instantanée , telle qu’un simple coup de bistouri.
On a cité l’exemple de personnes chloroformées dont la sensibilité avait été abolie , avec persistance de leur raison. Nous avons vu ces phénomènes en retour. Après une anesthésie complète , l’intelligence repai-aît avant la sensibilité , et les malades peuvent dire : «Je me vois opérer, mais je ne le sens pas. » Ce fait est conforme aux lois de la progression et de la disparition anesthésiques , mais jamais nous n’avons observé l’abolition de la sensibilité avant celle de la conscience, et ceux qui s’imaginent en avoir été témoins se sont très-probablement trompés.
Nous avons vu des malades plongés en apparence dans la résolution musculaire la plus profonde, et chez lesquels l’action des instruments réveillait des mouvements très-énergiques.
L’anesthésie, dans ce cas, n’a pas été poussée assez loin; mais il n’en en est plus de même des personnes atteintes de luxation. La traction des membres rappelle les contractions , et il faut renoncer à en poursuivre l’entière disparition si l’on veut échapper aux accidents. Nous avons constaté tant de fois la vérité de cette
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observation, que nous la maintenons malgré les assertions contraires.
Nous n’admettons pas d’états idiosyncrasiques, impossibles à prévoir et à reconnaître, dans lesquels le chloroforme tuerait nécessairement les malades. En ne donnant au début que des quantités infiniment faibles de chloroforme, pour interroger les susceptibilités exceptionnelles, on se met à l’abri du danger; c’est une question d’épreuve, et l’expérience l’a résolue pour les poisons les plus actifs , tels que la morphine , la strychnine , l’acide hydro-: cyanique. Le chloroforme , évidemment, ne saurait faire exception. Nous n’avons jamais rencontré de réfractaires à l’emploi des anesthésiques et nous affirmons qu’il n’en existe pas.
Contre-indications. Des accès fréquents d’hémoptysie, un anévrysme dont la rupture serait à craindre, une attaque antérieure d’apoplexie, une laryngite avec gêne respiratoire pourraient être considérés comme de véritables contre-indications ; rien cependant n’est absolu à ce:Sujet, et le chirurgien i-este libre de sa décision. Nous avons chloroformé avec .succès des personnes atteintes de hernie étranglée , au dernier degré de la débilité, ayant la peau froide et la voix, éteinte; une phthisique avec des cavernes, condamnée à une mort prochaine, a été opérée et guérie de sa hernie, sans que le chloroforme ait paru avoir ;aggravé son affection pulmonaire. Nous n’avons pas craint , cette année (1868), de pratiquer, une urétrotomie interne , sous l’influence du chloroforme, à un de nos confrères , frappé d’une attaque d’hémiplégie depuis vingtquatre heures. Aucune aggravation de son état n’est survenue et sa convalescence est complète. Tout dépend de la manière de chloroformer, et avec la méthode que nous préconisons nous sommes pleinement rassuré contre la plupart des contre-indications.
M. Lustreman, médecine-inspecteur, nous a remis la note suivante, tout à fait conforme aux résultats .de notre propre expérience r
,«La faiblesse extrême des malades., dit cet habile collègue, n’est pas une contre-indication aljsolue. Pendant la campagne d’Orient, j’ai chloroformé (en tremblant la première fois) des blessés épuisés par le scorbut, la diarrhée , la fièvre traumatique , une suppuration abondante et prolongée par suite d’une complication de pourriture d’hôpital.
« Ces pauvres moribonds , envoyés de Crimée à Constantinople , pour lesquels je cherchais une dernière chance de salut dans une amputation in extremis , exigeaient qu’on les endormît.
(c Je n’ai eu qu’à me féliciter d’avoir cédé à leurs instances. Plusieurs ont guéri ; pas un n’a éprouvé le moindre accident qu’on pût attribuer au chloroforme.
J’ajouterai qu’ils étaient anesthésiés dans leur lit, portés à la salle d’opération., amputés , pansés avec la lenteur que commandait une disposition exceptionnelle aux hémorrhagies , reportés dans leur salle , sans que la chloroformisation fût un instant suspendue.
«Donc, même dans le cas où la vie semble près de s’éteindre, une anesthésie complète (car je n’ai jamais commencé une opération que la sensibilité ne fût absolument abolie) peut être prolongée sans danger pendant un temps très-long. »
Causes de la mort. Le danger n’est nullement en rapport avec les quantités de l’agent anesthésique. Presque tous les cas de mort connus ont été occasionnés par de très-petites doses de chloroforme. Nous en avons consommé impunément deux cents grammes , et il est rare que nous en usions moins de vingt à trente grammes pour nos opérations ordinaires. L’expérience a donc prononcé sur cette question , et il n’est plus permis d’invoquer l’action toxique du chloroforme mêlé au sang , sur le cœur. L’asphyxie est la cause principale, si ce n’est la seule, de tous les cas de mort que l’on a eu à déplorer, et l’on est étonné de né pas en rencontrer plus d’exemples, lorscpi’on voit la manière dont beaucoup d’hommes de l’art chloroforment encore leurs malades.
On a prétendu cependant et l’on soutient que la syncope est la cause la plus habituelle de la mort, et l’on conseille d’avoir le doigt sur le pouls pour régler la chloroformisation et la suspendre si la circulation paraît compromise. Nous n’avons jamais accordé une grande importance à l’état du pouls , et l’intégrité de la respiration , nous ne pouvons trop le répéter, est l’indication capitale. L’erreur dépend , comme je l’ai exposé à la Société de chirurgie , de ce qu’on méconnaît la suspension de l’acte respiratoire. La poitrine s’élève et s’abaisse régulièrement, mais il n’y entre pas d’air, et comme les accidents s’aggravent et deviennent fatals, on méconnaît l’asphyxie et l’on croit à une syncope qui n’existe pas et dont on ne trouve aucune trace après la mort.
La personne chargée de la chloroformisation doit donc continueUemént sur\eiller la respiration et écouter si l’air traverse suffisamment le larynx. Dans ce cas , il n’y a pas de danger, avec la précaution des inhalations intermittentes.
Nous avons eu l’occasion de pratiquer la bronchotomie sur un malade porteur d’une énorme tumeur de l’arrière-bouche, avec imminence habituelle de suffocation. L’ouverture de la trachée nous sembla indispensable pour sauvegarder la respiration pendant les manœuvres opératoires , et les inhalations chloroformiques eurent directement lieu par la trachée. L’anesthésie s’accomplit avec une
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régularité parfaite, sans la moindre trace d’anxiété ni d’excitation, et nous attribuons ce résultat à ce que le larynx ne fut pas traversé par les vapeurs anesthésiques et n’éprouva pas d’irritation ni de spasmes.
Appareils d’inhalation. Les plus simples sont les meilleurs; nous préférons le mouchoir roulé en creux , qui ne modifie en rien le mode ordinaire de la respiration et n’intercepte jamais complètement le passage de l’air. Nous repoussons absolument les procédés dans lesquels le nez est comprimé par une pincette élastique. Nous connaissons des personnes dont la respiration est très-gênée lorsque l’air ne peut plus traverser les fosses nasales , et nous attachons trop d’importance à l’intégrité de l’acte respiratoire , pour risquer d’en compromettre en aucune façon le jeu libre et régulier.
Notre collègue et savant ami M. Jules Roux, de Toulon, a préconisé les avantages d’un sac doublé d’une vessie de porc , dans lequel on plonge des éponges imbibées de l’agent anesthésique. La grande ouverture du sac, s’ouvrant et se fermant à volonté au moyen d’un cordon à coulisse embrasse la bouche et le nez , et une autre ouverture centrale, que l’on obture ou non avec une cheville , laisse passer l’air atmosphérique. Charrière a renfermé tout l’appareil dans une boîte portative. Mais k quoi bon ces complications, quand on peut se servir si facilement du mouchoir roulé ? Aussi renonçons-nous à décrire l’appareil à soupape dont nous nous étions quelque temps servi.
Est-il possible de doser le chloroforme^ La question des appareils , que nous avons résolue négativement , se lie à un autre problème dont on s’est beaucoup occupé , celui de doser les anesthésiques, c’est-à-dire de les mélanger avec des proportions d’air atmosphérique déterminées et calculées de manière à mettre à l’abri des accidents. On a été , . dans cette voie , jusqu’à proposer de faire respirer du chloroforme par une narine et de l’air pur par l’autre, et ce procédé a été accueilli par la presse médicale comme une très-belle invention. Nous croyons de toute impossibilité de recourir avec avantage à aucun appareil de dosage , en raison des différences d’impressionnabilité des sujets. Tel malade est anesthésié avec quelques inspirations de chloroforme mêlé à ime grande quantité d’air ; tel autre résiste à une assez longue série d’inhalations concentrées. Il faut donc à chaque instant varier l’énergie des vapeurs -inspirées , et les appareils sont incapables de se prêter à ces effets , à moins d’une complication excessive qui les rendrait d’un emploi difficile, incertain et dangereux.
Pirogoff et le professeur Roux ont conseillé l’éthérisation rectale,
susceptible d’application dans certains cas d’affections de l’arrière-
bouche, laryngites etc.
On a proposé d’associer le chloroforme à l’éther, ou , comme M. le docteur Bourguignon, de continuer l’anesthésie avec l’éthér, après l’avoir produite par le chloroforme.
L’emploi du chloroforme entraîne-t-il dés accidents consécutifs ? Nous l’avions cru quelque temps ; mais depuis que nous faisons usage de chloroforme pur, nous n’avons rien observé qui confirmât cette opinion. Nous avons chloroformé deux fois dans une même journée , pendant près d’une heure , un vieillard de soixante-dix ans , excessivement irritable , et nous n’avons constaté aucune altération ultérieure de sa santé, qui s’est maintenue excell'ente. Nous sommes chaque jour témoin de pareils faits , et nous croyons que les troubles morbides signalés dépendent de l’impureté de l’agent anesthésique et des intoxications qui en sont le résultat.
On a combattu les accidents par des moyens fort nombreux : un courant d’air pur ; des aspersions d’eau froide sur la face ; des frictions irritantes sur le front, les tempes, les apophyses mastoïdes ; l’action des vapeurs ammoniacales ; la titillation de la luette ; les insufflations d’air bouche à bouche ; l’écartement des mâchoires; la dépression de lalangue pour dégagerl’arrière-bouche; la . traction de la langue : la respiration artificielle par des mouvements alternatifs de , compression imprimés à la poitrine ; le décuhitus horizontal ; la saignée ; l’électricité d’induction ; la bronchotomie.
La traction en avant de la langue , dans le cas où cet organe , paralysé par une anesthésie poussée trop loin , retombe sur l’orifice laryngien, et la bronchotomie , avec respiration artificielle, sont les moyens les plus efficaces.
Une expérience suffisante empêchera les praticiens de s’effrayer sans raison de. symptômes qui n’ont rien d’inquiétant et qui se dissipent spontanément. Nous avons eu souvent le spectacle de frayeurs qui n’avaient rien de motivé, et une foule de sauveurs ont attribué à des procédés qu’il n’est pas nécessaire de rappeler, la résurrection de malades , dont l’anesthésie régulière ne réclamait nullement leur inutile et parfois dangereuse intervention.
Le chloroforme devient le meilleur remède des accidents dont il est la cause , dans deux cas différents fort curieux. Les malades, au début de l’anesthésie , offrent souvent des symptômes d’irritation laryngée : toux , crachements , dyspnée , que l’on peut faire disparaître en cessant les inspirations chloroformiques ; mais on perd ainsi du temps et on arrive beaucoup plus vite au même résultat en continuant activement la chloroformisation. Les spasmes cessent et la respiration redevient libre et régulière.
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Il en est de même des nausées qui précèdent les vomissements et qui se manifestent ordinairement après une anesthésie plus ou moins prolongée. Le moyen le plus sûr de les arrêter est de revenir aux inspirations chloroformiques. Ces faits, dont l’importance pratique est incontestable , s’expliquent facilement par l’effet de la résolution musculaire.
Si l’asphyxie est imminente, l’application du doigt sur la base de la langue, pour comprimer cet organe d’arrière en avant et dégager le larynx , donne , comme nous l’avons dit , des résultats excellents. La respiration interrompue se rétablit rapidement. Le plus sage , cependant , est de ne pas exagérer l’anesthésie , au point d’être obligé d’agir ainsi.
Il faut parfois, pour prévenir l’asphyxie, ouvrir la bouche de force, avec une spatule ou tout autre corps introduit entre les dents ; nous employons un dé d’acier garni de peau , afin de nous préserver des morsures. Si l’abaissement de la langue en bas et en avant ne suffisait pas pour amener le l’etour de la respiration, il faudrait essayer de tirer cet organe hors de la bouche , avec une pince , en maintenant mécaniquement les mâchoires ouvertes. J’ai assisté à la nécropsie d’une femme morte d’asphyxie chloroformique. On avait déprimé la langue avec le doigt ; mais la respiration ne s’était pas rétablie et on avait cru à une syncope. Nous trouvâmes les preuves les plus évidentes d’une asphyxie facile à expliquer : le larynx et particulièrement le cartilage thyroïde étaient rétrécis par suite d’une ancienne affection syphihtique et entourés et comprimés par un corps thyroïde devenu en partie fibreux et adhérent. L’abaissement de la langue avait complété l’obturation des voies aériennes et déterminé la suffocation.
Nous avons été sur le point de pratiquer la bronchotomie sur un malade dont la respiration ne se rétablissait pas , malgré tou.s les moyens mis en usage ; au moment de l’incision de la peau , une inspiration se fit entendre et tout danger disparut. Nous fîmes à la plaie un point de suture et nous achevâmes l’ablation d’une tumeur cervicale avec un succès complet.
Dans le cas où la respiration tendrait à s’arrêter spontanément , sans obstacle laryngé et par excès d’anesthésie, on entretiendrait la rëspiration artificielle en pressant la poitrine et l’abdomen avec les mains par des efforts réguliers et intermittents pour chasser l’air des poumons, où il rentrerait par la propre élasticité des parois thoraciques. On obtient des résultats semblables en élevant les deux bras du malade en l’air et en les abaissant ensuite le long du corps. La cavité thoracique se trouve alternativement agrandie et diminuée. On doit prodmre quinze à ’sângt inspirations par minute , et
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constater la régularité du passage de l’air. Au bout de quelques minutes , la respiration normale se rétablit , par un souffle d abord et très-lentement. Si elle faiblit et s’arrête , on recommence les inspirations artificielles , et on voit bientôt le malade respirer naturellement et sortir d’un état qui semblait désespéré.
Chloroformisation par surprise. On peut opérer les enfants à leur insu et sans qu’ils en conservent aucun souvenir en les cbloroformant brusquement sans se laisser voir. Ils tombent dans la résolution musculaire après quelques inspirations , et on les porte sur la table où tout se trouve préparé pour l’opération. On les replace ensuite dans leur lit , et ils y reprennent leurs occupations et leurs jeux , exactement au point où ils les avaient interrompus , sans se douter de ce qui vient d’arriver. Les mêmes phénomènes s’observeraient sur des personnes d’un âge plus avancé , si l’on pouvait les anesthésier sans les en prévenir, pendant leur sommeil par exemple ; ce serait le moyen de leur éviter les anxiétés et les craintes qui précèdent et suivent les opérations.
Réveil des malades. Il est avantageux de ne pas troubler le repos des opérés , tant qu’ils restent sous l’influence de l’anesthésie et que la respiration s’exécute régulièrement. Ils se réveillent plus ou moins promptement, dorment quelquefois pendant une heure , et l’on est étonné de trouver plein d’animation et de gaîté un malade qui paraissait plongé dans une prostration effrayante quelque temps auparavant.
Règles générales. Nous résumerons ainsi ces considérations :
, L’anesthésie exige des aides expérimentés et des témoins.
Les malades, à jeun, seront placés dans le décubitus horizontal , la tête légèrement soulevée. Le chloroforme,- reconnu pur, sera versé sur un mouchoir roulé en creux , de manière à embrasser facilement le nez et la bouche , et à ne pas intercepter le passage de l’air atmosphérique.
Les inhalations seront commencées à distance et à faible dose ,
• POTii’ juger des susceptibilités individuelles et se préserver des accidents primitifs , les seuls constatés jusqu’à ce jour.
Les quantités de chloroforme employé sont insignifiantes. Une quantité quelconque de l’agent anesthésique peut être' consommée dans une seule opération, si la respiration n’est pas compromise.
Les inhalations seront suspendues à la moindre apparence de dyspnée et au moment de l’apparition de la résolution musculaire , terme réguher d’une anesthésie complète ; on les reprendra dès que la motihté se manifestera de nouveau.
La durée de l’anesthésie est illimitée , tant que la respiration n est pas entravée. Il faut éviter, après un arrêt momentané de la
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respiration , les inspirations de chloroforme trop profondes , qui pourraient amener un commencement de sidération.
Les spasmes laryngiens et les nausées disparaissent sous Finfluence de nouvelles inhalations. Il n’y a pas de personnes réfractaires à l’anesthésie. Une extrême débilité ou des altérations graveç des organes cardio-pulmonaires ne peuvent être considérées comme des contre-indications absolues à l’emploi du chloroforme.
Les deux préceptes capitaux sont , comme nous l’avons sans cesse répété depuis 1847, de maintenir la régularité , la normalité de l’acte respiratoire , en rendant les inhalations intermittentes , pour en juger les effets , et de les suspendre dès l’apparition de la réso-, lution musculaire. En suivant ces règles , nous chloroformons tous nos malades avec la plus grande confiance et sans jamais avoir eu à regretter d’accident fatal.
D’autres substances anesthésiques ont été essayées. Nous avons publié, ÔKo&ldL Gazette médicale de Strasbourg du 20 février 1847, le récit de quelques expériences faites en commun avec M. le professeur Oberlin, sur l’éther chlorhydrique, dont nous avions obtenu des effets analogues à ceux de l’éther sulfurique , mais moins persistants. Nous avons infructueusement tenté l’emploi du gaz hydrogène proto-carboné. Les éthers nitrique, nitreux, formique, iodhydrique, acétique, oxalique et chlorhydrique ont été étudiés sous le même rapport parM. le docteur Ghambert, et l’amylène l’a été depuis , et a été essayé par M.. le professeur agrégé Sarazin , à l’hôpital militaire, sans qu’aucune de ces substances ait offert des avantages comparables à ceux du chloroforme et de l’éther, qui restent jusqu’à ce jour les anesthésiques les plus remarquables et les plus puissants.
L’anesthésie locale était digne de tenter l’imagination des chirurgiens , et permettrait l’abolition partielle de la sensibilité sans aucun danger pour la vie. On avait déjà eu recours à la compression , aux narcotiques , et dans ces derniers temps on a expérimenté les applications directes de chloroforme , les réfrigérants etc. ; tous ces moyens ont plus ou moins réussi , mais sont d’une application si compliquée ou si peu certaine qu’on ne les a pas généralement adoptés. Les insufflations d’éther pulvérisé suspendent la sensibilité de la peau ; un fabricant anglais , M. ***, fournit aujourd’hui au commerce un ' éther très-diffusible , donnant rapidement des froids de vingt degrés. La peau blanchit et on l’incise sans aucmie douleur pour les malades.
L’appareil dont on se sert est celui de Richardson, dont le mécanisme est très-simple. Un premier vase a , en cristal , rempli à moitié d’éther b , reçoit deux tubes ; l’un central c plonge dans le
liquide et se continue au dehors en une anse recourbée dont 1 extrémité doit lancer l’éther pulvérisé par un orifice unique d, ou
double dd en forme de croissant. Le second e , plus volumineux et plus court renferme le premier et présente trois ouvertures. La première libre d est commune à celle du tube précédent et l’entoure. La deuxième, soudée au tube central au-dessous du bouchon, offre un trou arrondi f, qui communique avec la partie supérieure ou vide du flacon a. La troisième s’ouvre au-dessus du goulot de ce dernier g et se, continue avec un conduit de caoutchouc vulcanisé h, renflé en deux points successifs par deux petits ballons de même substance. Voici le jeu de l’instrument. L’orifice libre i du premier ballon J a une soupape mobile pour permettre seulement l’introduction de l’air, qui, pressé par la main de l’opérateur, pénètre dans le deuxième ballon k, dont l’orifice d’entrée est un peu plus large que celui de sortie. Il en résulte un courant d’air continu dans la partie vide du flacon , par l’élasticité permanente et la réaction des parois du second ballon k. L’air comprimé du flacon a force l’éther à sortir par le tube central, et, au moment où ce liquide s’échappe avec force et par jet au dehors, l’air qui sort en même temps de l’extrémité du tube d s’y mêle et le pulvérise.
Pendant l’opération , de nouveaux devoirs, autrèfois résumés dans ces trois mots : cito, tuto et jucunde, incombent au chirurgien. La rapidité , la sûreté et l’élégance opératoires sont en effet des conditions précieuses que l’on doit s’efforcer de réunir.