CHAPITRE II
MOUVEMENTS D'OBJETS (TÉLÉKINÉSIES)
Les mouvements d'objets sans contact constituent le chapitre, sinon le plus important et le plus extraordiuaire, au moins le plus communément observé de toute la métapsychique objective. C'est en effet par les mouvements d'une table, ou ceux d'une manette se déplaçant sur un alphabet, que le plus souvent se manifestent les actions extérieures d'origine supposée métapsychique.
A. — Mouvements de tables.
Déjà du temps de Tertullien, il avait été observé qu'une table sur laquelle on mettait (ou ne mettait pas) les mains, paraissait donner des réponses intelligentes.
L'essentiel est de savoir jusqu'à quel point ces mouvements de la table sont dus aux contractions musculaires, inconscientes ou non, de la personne qui a mis les mains sur la table.
Le problème paraît très simple. En réalité il est d'une difficulté extrême.
Assurément, dans la plupart des cas, il n'y a aucun doute qu'il s'agit de mouvements musculaires inconscients.
De même qu'un sujet, hypnotisé ou non, en état de trance ou en état de veille, couvre avec un crayon ou une plume de grandes pages d'écriture (écriture automatique) dont il ne connaît pas le sens, et qui cependant ont un sens, de même il peut, quand il a les mains apposées sur une table, faire tenir à cette table, par des mouvements qui correspondent à telle ou telle lettre de l'alphabet, des conversations suivies, méthodiques, qui semblent provenir d'une personnalité étrangère : car presque toujours l'écri-
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ture automatique ou les réponses, de la table prétendent qu'elles expriment la pensée d'une personnalité autre que celle du sujet.
Cependant il est hors de doute que dans la plupart des cas, sinon dans tous, ces mouvements s'expliquent simplement parles actions musculaires inconscientes du sujet. On voit ses muscles se contracter, et comme, sur une table en équilibre instable, la moindre pression détermine un mouvement, on ne peut raisonnablement supposer autre chose qu'un mouvement inconscient, aussi bien pour les balancements de la table que pour l'écriture automatique.
Ce qui trouble et parfois fait hésiter dans cette conclusion nécessaire, c'est que les réponses de la table sont vraiment vivantes ; les émotions de l'inconscient se traduisent fidèlement par la forme des mouvements de l'objet inerte. Cette table inanimée semble avoir une âme. Tantôt elle hésite, tantôt elle s'irrite, tantôt elle affirme avec énergie, tantôt elle se balance avec solennité. On ne peut pas imaginer, quand on n'a pas assisté à ces séances, jusqu'à quel point, par la fréquence ou la force, par la lenteur ou l'hésitation, par la vigueur ou la douceur des mouvements, des sentiments divers peuvent être exprimés. C'est un véritable langage, parfois éloquent, toujours intéressant, qui, pour peu qu'on ait quelque naïveté, fait conclure qu'une intelligence étrangère meut cette table.
Mais ce serait une conclusion folle. Les émotions qu'on est tenté d'attribuer à la table sont les émotions qui agitent l'inconscience du médium. Les mouvements de la table sont les mouvements que les muscles du médium imposent à la table. Il n'y a là rien de métapsychique. C'est un phénomène de psycho-physiologie normale qui peut se résumer ainsi, aussi bien pour l'écriture automatique que pour les mouvements de la table ou de la planchette.
Il y a des mouvements inconscients, parfois très énergiques, qui peuvent s' 'or ganiser méthodiquement et s' 'attribuer à une personnalité spéciale, laquelle paraît différente de la personnalité du médium.
De fait le problème est loin d'être aussi élémentaire. Et on ferait une grave erreur si l'on croyait avoir tout expliqué par les contractions musculaires inconscientes. En effet les grands mouvements de la table, quand la table est très lourde, par exemple, et que les contractions musculaires sont presque imper-
ceptibles, peuvent difficilement s'expliquer par des mouvements inconscients, de sorte que, dans quelques cas, il est presque impossible d'affirmer que les déplacements delà table sont dus uniquement à des contractions musculaires. Maintes et maintes fois, j'ai vu des tables pesantes se déplacer intensivement et rapidement, alors que le médium les touchait à peine. Elles viraient, voltaient, allaient d'un bout à l'autre de la pièce avec uue telle agilité qu'on avait peine à les suivre, et pourtant le médium ne posait que très légèrement un doigt au centre de lavable.
Entre autres expériences de ce genre, je citerai celle-ci, qui a été caractéristique. J'avais fait construire, pour les expériences que je voulais faire dans l'île Ribaud avec Eusapia Paladino, une table carrée de 1 mètre de hauteur et de 1 mètre de côté. En outre les pieds de la table étaient pointus, pour qu'il fût difficile de soulever cette table parles pieds. Il se trouva que, lorsque Ochorowicz et moi nous vîmes cette table que le menuisier venait apporter, nous la jugeâmes beaucoup trop lourde (20 kilos). Pourtant nous essayâmes le soir même l'expérience. Or à peine Eusapia eut-elle touché du bout des doigts cette lourde table qu'il y eut des soulèvements énormes, des balancements considérables, et que, même sans que les pieds de cette table fussent touchés, elle se souleva de quatre pieds complètement1.
Pourtant je ne ferai pas état de ces troublantes expériences dans lesquelles il y a un contact même très léger ; car il est trop difficile de séparer ce qui est dû à la mécanique normale musculaire, et ce qui est dû à la force métapsychique. Fidèle au grand principe qui doit nous guider dans cette étude, dès qu'il est possible d'expliquer normalement un phénomène, c'est l'explication normale que j'adopterai, pour peu qu'elle ne soit pas radicalement impossible. Donc, au risque d'exagérer mon scepticisme, je dirai que, toutes les fois que les mains des assistants et du médium touchent la table, même très légèrement, il faut supposer que les mouvements sont exclusivement des mouvements musculaires inconscients.
Et cependant il est probable que dans nombre de cas les mou-
1. Pour expliquer par la mécanique naturelle ce phénomène, toutes les hypothèses sont absurdes. Il n'y avait ni crochets, ni cordes. C'était en demi-lumière, et nous tenions les mains et la tête d'EosAPiA.
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vements sont dus pour une bonne part à des forces métapsychiques. Toutefois la distinction est trop difficile à faire pour qu'on puisse en déduire quelque conclusion définitive. Dès qu'il y a contact des mains avec la table, il faut résolument rejeter l'hypothèse d'une force autre que la force musculaire du médium. Mais quand les mains ne touchent pas du tout la table, ou peut établir qu'il y a des mouvements sans contact, des télékinésies.
D'abord ce ne sont pas seulement les tables qui se déplacent, mais les objets les plus divers, qui peuvent être alors transportés d'un point à un autre. J'ern citerai plus loin de nombreux exemples, mais auparavant je voudrais indiquer brièvement les conditions nécessaires pour que l'expérimentation soit valable.
Eu effet le plus souvent, ou, pour mieux dire, presque toujours, il n'y a mouvement sans contact que dans l'obscurité. Aussi les précautions doivent-elles redoubler contre la possibilité d'une fraude.
La fraude est d'autant plus à redouter que ces mouvements d'objet sans contact sont rares, produits presque uniquement par des médiums professionnels. Les faits subjectifs sont bien souvent observés par des personnes ne faisant pas métier de médiums, et par conséquent il est vraisemblable qu'elles ne fraudent pas. Mais, dèsqu'uu médium est assez puissant pour obtenir des mouvements d'objets sans contact, il est tout naturellement tenté de faire profession de médium, et, dans ce métier, la tentation de frauder est presque irrésistible. D'autant plus que très souvent le médium, quand il est en état de trance, ne distingue pas très bien ce qui est mouvement musculaire de ses mains et de ses bras, et ce qui est phénomène métapsychique. L'état mental des médiums n'est pas du tout l'état normal ; dans le cours d'une expérience, ils perdent une partie de leur responsabilité, et alors ils n'ont qu'une bonne foi atténuée, même lorsque, à l'état de veille, ils sont, comme l'était l'excellente Eusapia Paladino, d'indiscutable bonne foi.
Donc, dans l'obscurité complète, entouré de personnes crédules et souvent ignorantes, ne sachant pas distinguer où sont vraiment ses membres, et ce que peuvent faire ses muscles, le médium est tenté de tricher, c'est-à-dire de mouvoir des objets avec sa main, tout en prétendant, avec sincérité peut-être, qu'il ne les a pas touchés.
Par conséquent, on doit s'assurer, en absolue certitude, que les mains (et la tète et les pieds) du médium ont été solidement maintenues de manière à empêcher tout mouvement parasite. Il faut une vigilance qui ne se lasse pas, et une longue pratique pour acquérir cette certitude, car les médiums ont tendance à faire de continuels mouvements. Leurs mains ne sont jamais en repos. Eusapia — le médium-type pour les mouvements d'objets — n'avait jamais un instant de tranquillité, et il était nécessaire de veiller à ce que ses mains ne fussent jamais libres; car, dès qu'une de ses mains se libérait, Eusapia en profitait pour faire les mouvements défendus, et attribuer à des phénomènes métapsychiques (mouvements dune main fluidique) ce qui n'était que le mouvement musculaire de sa main normale.
Sur beaucoup de sujets, au lieu de tenir le médium, on ligote fortement les membres. Tantôt on l'enferme dans des vêtements qui sont cousus; dans certains cas on fait passer un fil dans les ongles. Tantôt on cachette avec de la cire les nœuds qui attachent les mains. Ce sont précautions utiles, dans le détail desquelles je ne puis entrer ici, et qui doivent varier avec les conditions expérimentales, comme avec la psychologie du médium.
Mais il ne faut pas oublier que toutes ces précautions, encore qu'elles soient indispensables, tendent à diminuer l'intensité des résultats. La certitude augmente, maïs le résultat s'affaiblit. Si l'on veut avoir de très brillantes séances, il faut laisser le médium assez libre. De même que, dans les expériences subjectives, la crédulité et la confiance aveugles des assistants intensifient les phénomènes, de même, dans les expériences objectives, quand on ligote étroitement, avec une surveillance inexorable, le médium, on n'a souvent que peu de chose.
Cette constatation, que j'ai faite maintes fois, excitera le sourire des sceptiques. Mais je crois que dans ce cas les sceptiques ont tort, et que souvent il vaut mieux laisser le médium assez libre ; mais, bien entendu, il faudra alors observer avec une vigilance et une surveillance infatigables tout ce qui se passe, tout regarder, douter de tout, et finalement être très rigoureux dans les conclusions, tout en ayant été très conciliant pour les conditions de l'expérimentation.
La vraie méthode me paraît être la suivante : c'est d'abord, pour
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qu'il y ait une ample moisson de faits, de laisser le médium abandonné à lui-même ; puis, à la séance suivante, de prendre quelques précautious sommaires, et, à chacune des séances ultérieures, de devenir plus sévère, plus exigeant, de manière qu'il soit finalement impossible de supposer que les phénomènes sont dus à des mouvements musculaires normaux, enfin, et surtout, de répéter et de multiplier les expériences.
Un précieux moyen de contrôle, c'est la photographie. A un moment donné, on fait déflagrer du magnésium, et l'objectif photographique, par avance convenablement disposé, donne l'image exacte de la situation où était le médium quand l'objet a été déplacé.
On doit, ce me semble, toujours prévenir le médium qu'une photographie instantanée peut être prise et même qu'elle va être prise. Après tout on risque peut-être de compromettre la santé ou les facultés d'un médium en faisant jaillir à l'improviste, pendant sa trance, la lumière du magnésium. J'ai ce scrupule (exagéré peutêtre), de ne pas vouloir les surprendre, encore moins de les tromper. Certes, dans quelques cas, quand on a obtenu des preuves très fortes qui établissent la grande vraisemblance d'une fraude consciente machinée à l'avance, on a le droit, pour une constatation définitive, de faire cette photographie détectivante ; mais, en principe, je crois plus digne de traiter les médiums humainement, et de montrer, vis-à-vis d'eux, la bonne foi qu'on exige d'eux.
Par les sceptiques, une objection est souvent présentée, que le vulgaire regarde comme dirimante. On dit : « Pourquoi l'obscurité? Si vous n'avez rien à la lumière, c'est parce que le médium profite de l'obscurité pour vous tromper. Quand vous aurez obtenu ces phénomènes en plein jour, ou avec un fort éclairage, j'y croirai. Mais jusque-là je prétends qu'il n'y a que tricheries, puisqu'il faut l'obscurité, qui rend faciles toutes les supercheries. »
Cette objection est sans valeur pour deux raisons :
1° Il semble prouvé que beaucoup de ces phénomènes de télékinésie, sinon tous, ne peuvent avoir lieu en plein jour. Tout se passe comme si l'obscurité était une des conditions nécessaires à
la mauifestation de ces forces. Or ce n'est pas du tout absurde. Nous connaissons maints phénomènes qui ne se produisent pas en lumière, comme d'autres qui ne se produisent pas dans l'ombre.
Je suppose, par exemple, qu'on dise à un photographe : « Pourquoi, pour développer vos plaques, vous mettez-vous dans un cabinet sombre ou à peine éclairé d'une lampe rouge? Il y a quelque tricherie là-dessous. Je ne croirai à vos photographies que si vous les développez en pleine lumière. » Le photographe aurait le droit de répondre que la lumière gêne le développement des plaques. De même le métapsychiste a parfaitement le droit de répondre que la lumière gène les mouvements d'objets sans contact.
2° La seconde raison pour laquelle l'objection n'est pas valable, c'est qu'avec certains médiums les mouvements avaient lieu en pleine lumière, comme notamment avec Home. Etd'autrepart, dans de nombreux cas, l'obscurité n'était pas assez profonde pour que des contrôles visuels parfaitement satisfaisants n'aient pu être obtenus.
B. — De quelques télékinésies expérimentales.
Les phénomènes suivants sont extrêmement intéressants, non seulement en soi, mais encore parce qu'ils ont été très anciennement observés. Le juge John W. Edmunds, légiste réputé, juge du district, a commencé ses recherches en janvier 1851. Ce n'est qu'en avril 1853 qu'il a été convaincu de la réalité des phénomènes. « J'ai recouru, dit-il, à tous les expédients que je pouvais imaginer pour découvrir une imposture et me mettre en garde contre les supercheries... J'ai vu une table en acajou, ayant un pied central et portant une lampe allumée, s'élever au moins d'un pied au-dessus du parquet, malgré les efforts des personnes présentes... Une chaise d'acajou qui se jetait sur le côté et se mouvait vivement en arrière et en avant sur le sol, sans que personne la touchât, à travers une chambre où il y avait au moins une douzaine de personnes assises, et cela sans que personne fût frôlé. Elle fut arrêtée fréquemment à quelques pouces de moi. A un moment elle arriva avec une violence telle que, si elle n'avait pas été arrêtée, j'aurais eu la jambe broyée1.»
1. Cité par A. Rcssell Wall ace, Les miracles et le moderne spiritualisme, trad. fr., Libr. des Se. Psychologiques, Paris, £33.
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Nous donnerons maintenant quelques détails rapportant quelques expériences qui prouvent qu'il y a chez certains sujets « mouvements d'objets sans contact. ' »
Eu 1854, A. de Gaspàrin publia un livre sur les tables tournantes" où sont rapportées des expériences précises relatives à des mouvements d'objets, et particulièrement de tables, sans contact. « Au moment où la table était emportée par une rotation énergique, dit A. de Gaspàrin, nous avons soulevé nos doigts, en maintenant nos mains uuies, de manière à former une chaîne à quelques lignes au-dessus de la table ; la table a alors continué sa course, et fait deux ou trois tours... le lendemain nous avons recommencé, et nous avons pu produire la rotation en partant du complet repos. Quelquefois la rotation s'arrête après un tour ou un demi-tour. Parfois elle s'est prolongée pendant trois tours et même quatre... Un autre jour, les mains ayant été levées, et tout contact ayant cessé, le guéridon s'est dressé sept fois à notre commandement ».
A la suite de cette publication, qui fit sensation, Thury, professeur à l'Université de Genève, qui avait pris part aux expériences de A. de Gaspàrin, publia, en 1855, une brochure intitulée « Les tables tournantes considérées au point de vue de la question de physique générale qui s'y rattache » et il cita cette expérience décisive : « Deux personnes seulement, Mad. de Gaspàrin et Mad. Dorât, entraînent, sans le toucher, un guéridon qui tourne et se balance sous leurs mains, tenues à 2 ou 3 centimètres de distance du plateau. J'ai vu constamment l'espace libre entre les mains et la surface du guéridon, et je suis sûr qu'il n'y a pas eu de contact pendant quatre ou cinq révolutions du meuble... Aucun doute n'était possible ».
Ces expériences furent confirmées par des expériences analogues, faites par Fréd. de Rougemont, en Suisse, et Hare, professeur de chimie à l'Université de Pensylvanie 3.
En 1868, un médium extrêmement puissant, peut-être le plus puissant qui fut jamais, Daniel D. Home, fit des expériences devant
1. Consultez surtout à ce sujet lexcellent livre de A. de Rochas, L'extériorisation de la motricité, Paris, Ghanuel, 1896.
2. Des tables tournantes, Paris, 1854, 2 vol. Unetroisième édition a paru en 1888.