‹ Traité de métapsychiqueChapitre 293 sur 327 · B. — LES MUNITIONS D'APPROCHE · texte numérisé non relu

B. — LES MUNITIONS D'APPROCHE

Il est certains cas de monitions ou de prémonitions, avec bilocation subjective, — très communs, — qu'il est difficile de classer. Il s'agit de ce phénomène vulgaire, auxquels les proverbes de tous pays font allusion. « Quand on parle du loup, on en voit la queue » — « Quand on parle du soleil, on en voit les rayons ». « Speak of the devil, and lie will appear. » — « Quando si parla del sole, il sole spunta. » Probablement, parmi les personnes qui me liront, il n'en est peut-être pas une seule qui n'ait observé quelque avertissement analogue. Les faits sont assez nombreux pour mériter un nom spécial. Myers les a appelés des monitions d'approche, et il me paraît que le mot doit être conservé i.

Sur ces monitions d'approche, je me permettrai d'abord de rapporter le fait suivant qui m'est personnel. Il n'est pas plus probant que beaucoup d'autres; mais cependant il a été par moi minutieusement observé; car depuis longtemps mon attention est portée sur les faits de cette nature.

En 188... je me rendais tous les mercredis matins, 111, boulevard Saint-Germain, aux bureaux de la Revue scientifique. Revue dont j'étais le directeur. Un matin, vers 9 heures, en marchant boulevard Saint-Germain sur le trottoir de droite, je vois sur le trottoir de gauche le professeur Lacassagne, de Lyon, qui, il y a trois mois, avait écrit un article pour la Revue, et je me dis : « M. L... est arrivé à Paris, et il va venir me voir. » Il est à noter que je le connaissais très peu, et que nos relations étaient lointaines. A 10 heures, dans les bureaux de la Revue, après que j'ai reçu différentes personnes, on me fait passer la carte de M. Lacassagne; et je ne m'en étonne pas, puisque je l'avais vu à 9 heures sur le trottoir de gauche. Mais, dès que M. Lacassagne paraît à la porte de mou cabiuet, je comprends que ce nest pas lui que fai

1. Voir aussi G. -G. Ferrari, Prévision ou prémonition à rappel, A. S. P., 1905, XV, 38b et Dr Roch, Note sur les prévisions de rencontre, Arch. de Psychologie, Genève, 1905, V, 140. M. Roch a fait une sorte de statistique ne portant que sur dix cas, et il conclut par l'incertitude. Le mot prévision de rencontre n'est pas mauvais; mais je préfère le mot monition d'approche. -

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vu, et je lui demande. « Étiez-vous à 9 heures boulevard Saint- Germain? » — « Non certes, me dit-il, j'y ai passé à 7 heures et je suis venu directement du Val-de-Grâce ici. »

Ainsi : 1° j'avais cru voir (très nettement) M. Lacassagne; 2° je n'avais aucune raison de penser qu'il était à Paris ; 3° ce n'était pas lui que j'ai vu.

Pourtant, si singulier que soit ce cas de lucidité, il ne peut entraîner aucune conviction scientifique; car le hasard peut très bien faire qu'un individu vaguement ressemblant à M. Lacassagne ait passé à 9 heures boulevard Saint-Germain, et provoqué le souvenir de M. Lacassagne dans ma pensée.

Mais je ne crois guère que ce soit le hasard. J'admettrais volontiers une obscure et fugitive cryptesthésie. S'il en est ainsi, cette cryptesthésie est-elle celle du passé ou celle de l'avenir ? Autrement dit, si j'ai cru voir M. Lacassagne, est-ce parce qu'il avait passé une heure auparavant boulevard Saint-Germain, ou parce qu'il devait y passer dans une heure ?

Des exemples analogues sont innombrables, et je ne cite celui-là que parce que j'y ai longuement réfléchi sans pouvoir donner quelque explication passable.

Parmi les faits de ce genre que cite Myers, j'en rapporterai quelques-uns, qui me paraissent de notable importance.

M. Carroll aperçoit dans sa chambre (à Towcester) l'image de son frère qui habitait Londres. Il est effrayé. Mais, avant qu'il ait le temps de se remettre de son émotion, il entend frapper à une porte de sa chambre. C'était son frère (celte fois, en chair et en os), arrivé exprès de Londres pour le voir sans lui avoir annoncé sa visite. Il faut ajouter que le frère de M. Carroll ne connaissait pas exactement la maison, et qu'à tout hasard, il avait frappé à cette fenêtre.

M. Stevenson était assis chez lui, à côté de sa femme, à 7 heures du soir. Tout était tranquille, lorsqu'il entendit nettement ces mots : « David arrive ! » Croyant qu'ils ont été prononcés par sa femme, il l'interroge ; mais elle l'assure n'avoir pas prononcé un seul mot. Or David, le frère de M. Stevenson, avait l'habitude de ne rentrer qu'à 10 heures du soir. Trois minutes après que Stevenson

eut entendu (nettement) cette voix, la porte s'ouvre, et David entra, sans qu'on l'eût le moins du monde attendu à cette heure.

Mad. A., attendait son mari qui avait été faire une excursion (dans un village indien) et, étant inquiète, alla avec sa jeune sœur au-devant de lui. Alors à 6 heures, les deux femmes le virent arriver en voiture avec son cheval gris. Mais soudain on ne vit plus rien. Une heure et demie après, M. A... arriva en voiture avec son cheval gris.

Autre exemple. Le colonel Bigge ' aperçoit un de ses collègues vêtu d'un costume de pêche, avec des ustensiles de pêche, et en un attirail que M. Bigge ignorait complètement, et cela dix minutes avant l'apparition môme de ce collègue dans l'endroit en question. Or dans ce cas il y a simplement cryptesthésie, peut-être prémonitoire ; mais il serait bien absurde de supposer qu'il y a eu bilocation objective du collègue de M. Bigge.

Mad. Muneo1 avait invité le D1' Jackson à venir chez elle passer quelque temps : mais M. Jackson avait refusé. Un matin, à 2 heures du matin, elle s'éveille ; car elle entend le D1' Jackson appeler à la grille qui est à 300 mètres de là. Dans des conditions ordinaires on ne peut entendre, à cause des maisons interposées. Mais Mad. Muneo a entendu, de sorte qu'elle a éveillé son mari qui a cru d'abord à une illusion. Quelques minutes après arrivait le D1 Jackson.

Il est probable qu'il ne s'agit là nullement d'une monition d'approche, encore moins d'un double, mais d'un cas d'hyperesthésie auditive, laquelle s'est manifestée pendant le sommeil.

Rarement les monitions d'approche prennent la forme d'une impression auditive, comme dans le cas de M. Saunders, vieillard de quatre-vingt-quatre ans, qui, le 8 janvier, à 7 heures 30, entend (quoique étant fort sourd) une voix qui lui dit : « Tom arrive aujourd'hui ». Tom était, pendant la guerre, soldat en France; on avait reçu la veille une lettre où il annonçait une lettre prochaine. Quelques heures après cette monition auditive, Tom arrivait2.

i. Fu. Myehs, La personnalité humaine, trad. fr., 229. 2. J. S. P. R., 19:19, XIX, 30-32.

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