DES HANTISES EN GÉNÉRAL
S'il fallait s'en rapporter aux traditions et aux superstitions, la hantise de certaines demeures serait un des phénomènes les plus certains de la métapsychique ; car, dans tous les pays sans exception, à toutes les époques sans exception, des faits de hantise ont été admis par l'opinion populaire.
Sans attacher à cette unanimité quelque importance scientifique, on ne peut s'empêcher de supposer qu'il y a, au fond de tous ces
1. La bibliographie (ancienne) est très vaste : on pourra pour les temps anciens consulter Joseph Glanvil (Saditcismus triumphatus) (1700) qui considère déjà que les phénomènes de Poltergeist, autrement dits de maisons hantées, ne peuvent s'expliquer par la fraude ou l'hallucination. Petrus Thyraeus : De infeslis ob molestantes dsemoniorum et defunctorum spirilus locis. Cologne, 1598. — Dale Owen. Foolfalls on the boundary of another World, Londres, 1860. — Zingaropoli : Gesla di uno spirito nel monastero dei PP. Gerolomini in Napoli; Cronaca del secolo XVII, avec préface de E. Passaro : Sulle manifeslazioni spontané misteriose, Napoli, Detken, 1904.
Quant aux livres plus modernes, ils seront indiqués en divers endroits de ce chapitre.
Je mentionnerai, ne fût-ce qu'à titre de curiosité, les noms des villes où se seraient manifestées des apparitions, et où il y aurait eu des hantises, d'après E. Passaro :
Grande-Bretagne : Woodstock (1649) ; Tedworth (1661) ; Epworth (1716); Lessinghall (1679) ; Liverpool (1868) ; B. (Eosa) (1862) ; Manchester (1902) ; Beverley (1903); Guernesey (1903).
France : Lyon (1528); Cideville (1850); Paris (1846); Saint-Quenlin (1849); Alger (1871) ; Valence-en-Brie (1897) ; Bruxelles (1890) ; Grivegnée (Belgique) (1900) ; Bordeaux (1867) ; Nice (1858).
Italie: Naples (1696) ; Lanzo (1762) ; Florence (1867) ; Bologne (1591) ; Vicenza (1875) ; Malte (1700) ; Gênes (1865) ; Bologne (1591) ; Pavie, Modena (1875) ; Rome (1876 et 18S1) ; Trieste (1881) ; Turin (1903) ; Catane (1879).
Allemagne : Hudemuhlen (1584); Dibbelsdorff (1762); Orlach (1831) ; Weinsberg (1835); Bergzabern (1852); Munchoff (1818); Groeben (1718), Schildbach (1533) ; Berlin (1890) ; Mulldoriï (1749) ; Cologne (1865) ; Resau (1899) ; Billingheim (1887) ; Môhthingen (1841).
Autres pays : Lipzy (Russie, 1852); Zurich (1860); Mustaja (Russie, 1870); Silin (Russie, 1888); Riga (Russie, 1583); Constantinople (1746); Philadelphie (1866); Guayaquil (1871); Rota (Espagne, 1870); Pétersbourg (1902); Budapest (1902) ; Nienadowka (1898) ; San Francisco (1899); Slatesborough (Géorgie, 1891); Ceylan (1902).
récits, une trace, très obscure, très faible peut-être, de vérité. Donc rejeter sans examen tout ce qui est dit des maisons hantées, ce serait presque aussi absurde que de tout accepter sans examen.
Certains savants que les sciences occultes psychiques intéressaient ont essayé d'étudier la question. Mais il s'est trouvé que les résultats de toutes recherches scientifiques relatives aux maisons hantées ont été piteux. Chaque fois qu'on a voulu, rigoureusement, sévèrement, mener une investigation méthodique, les phénomènes se sont pour ainsi dire évanouis. C'est une raison pour douter : ce n'est pas une raison pour nier. A vrai dire il n'est guère admissible qu'il y ait quelque incompatibilité entre les phénomènes de hantise et l'investigation scientifique, de sorte que le défaut de constatation exacte est déjà une assez forte présomption contre le réel des phénomènes eux-mêmes.
Mais, ce n'est qu'une présomption : ce n'est pas une certitude. Reste à savoir si dans la masse des témoignages obtenus nous pourrons trouver des preuves suffisantes pour conclure que quelques-uns de ces phénomènes sont vrais. Il faut se limiter à
l'étude critique des témoignages, puisque ce n'est malheureusement pas une analyse expérimentale des phénomènes qu'on peut faire.
Donc l'histoire des maisons hantées a un chapitre expérimental très court, ou plutôt nul ; il n'y a guère que des faits d'observation.
Ajoutons qu'il est difficile de séparer les hantises des autres phénomènes de la métapsychique. Souvent on pourrait les ranger dans le chapitre des hallucinations ou monitions collectives, quelquefois dans le chapitre des cryptesthésies, plus souvent encore dans le chapitre des télékinésies.
Toutes nos classifications sont éminemment artificielles. Ainsi que nous l'avons dit si souvent, les faits ne se soucient pas, quand ils se produisent, de rentrer dans tel ou tel chapitre d'un traité scientifique.
Par conséquent, la définition et la délimitation de la hantise sont fort difficiles à donner. Il semble pourtant que ce qui domine soit une condition spatiale. Des phénomènes de hantise, soit objectifs, soit subjectifs, soit mixtes, se produisent dans une localité particulière, là et non ailleurs. Tout se passe comme si cette localisation dans l'espace était une des conditions du phénomène.
Il y a là évidemment un fait essentiel qui doit nous faire réfléchir. Si les hantises sont véritables, se localisant toujours dans tel ou tel vieux castel, dans telle ou telle chambre d'une maison, nous pouvons presque en conclure qu'il y a quelque émanation, venant des choses inertes, adhérentes à cette chambre ou à ce castel. Car il serait assez absurde de croire que les esprits sont enchaînés par des liens matériels terrestres à l'endroit où ils apparaissent. S'ils apparaissent dans la chambre bleue de cette maison, c'est qu'il y a quelque chose dans cette chambre bleue qui les retient ou les produit. C'est ce que Bozzano appelle l'hypothèse psychométrique — je dirais plutôt pragmatique — des infestations l.
Il est presque impossible de ne pas admettre cette hypothèse, au moins partiellement ; car nous ne pouvons guère supposer aux esprits, très gratuitement, la fantaisie de ne pas vouloir s'écarter de tel ou tel endroit, alors qu'ils pourraient vagabonder ailleurs.
Donc, pour la définition de la hantise ou de l'infestation, provisoirement, nous dirons : phénomènes métapsy chiques, objectifs ou subjectifs, se produisant, à diverses reprises, dans un endroit donné.
Toutefois cette définition est quelque peu défectueuse ; car elle ne peut s'appliquer à tous les cas. Il y a des hantises qui semblent être attachées à telle ou telle personne, plutôt qu'à telle ou telle localité. Or les mouvements d'objets, se produisant dans le voisinage d'une certaine personne hantée ou infestée, ne rentrent pas tout à fait dans le cadre des hantises. Ce sont des télékinésies, involontaires, non expérimentales, ce qui leur donne un caractère spécial et les différencie des télékinésies expérimentales que nous avons précédemment étudiées. Ce ne sont pas de vraies hantises, puisque par définition (un peu arbitraire d'ailleurs) la hantise s'attache à telle localité, et semble être liée à une condition déterminée de lieu.
Nous ferons donc dans l'histoire des maisons hantées deux chapitres : d'abord nous parlerons des maisons hantées par des fantômes, puis, dans le chapitre suivant nous parlerons des phéno-
1. Nous devrions adopter ce nic-J. italien infestation, meilleur que le mot de hantise.
mènes matériels qui paraissent attachés plutôt à tels ou tels individus qu'à telles ou telles maisons.
Ainsi on aurait non seulement des maisons hantées, mais encore des personnes hantées. Même il est probable que beaucoup de hantises de maisons sont surtout des hantises de personnes.
Sont subjectifs les phénomènes de hantise dans lesquels une apparition non collective se produit — avec des caractères spécifiques bien déterminés — alors que nul mouvement d'objet n'apparaît.
Sont objectifs les phénomènes dans lesquels il y a mouvements d'objets, phénomènes mécaniques extérieurs.
Mais cette division est assez conventionnelle ; car l'objectif et le subjectif sont le plus souvent mélangés, de sorte qu'il faut, avec Bozzano, dire hantises surtout objectives, hantises surtout subjectives l.
Dans certains cas, très rares, les phénomènes sont uniquement subjectifs, et il y a cependant cryptesthésie, récognition assez nette pour qu'on ne puisse pas y voir un phénomène pathologique d'hallucination.
Mad. 0. Donnel2 arrive à Brighton avec sa fille, et loue un appartement meublé. Elle ne couche pas daus la même chambre que sa fille. A une heure du matin, elle entend des bruits de pas à l'étage supérieur, qui deviennent tellement forts qu'il semble qu'il y ait beaucoup de monde, et cela dure toute la nuit. Le matin, Mad. 0. Donnel dit à la femme de ménage : « les gens de l'étage supérieur sont sans égards ». Mais il lui fut répondu avec étonnement qu'il n'y avait personne à l'étage supérieur. Le surlendemain, après que les pas se sont fait entendre de nouveau avec force, Mad. 0. Donnel voit un spectre horrible qui lui indique de la main
t. On ne peut faire une correcto classification des han lises, précisément parce que le plus souvent les phénomènes subjectifs et objectifs se trouvent confondus. Pour ma part, n'ayant aucune expérience personnelle à citer, je suis contraint de m*en rapporter aux auteurs qui s'en sont sérieusement occupés : C. Lombroso, Ricerche sui fenomeni ipnotici e spiritici, Gap. XII, Case fantomaliche, Torino, 1909. — F. Zixgauopoli, Case infestate dagli spiriti, Napoli, Soc. Partonopea, 1907. — P. S. P. R. passim et J. S. P. R. passhn. On consultera surtout l'admirable étude de Bozzano, Dei fenomeni d'infeslazione, Roma, Ed. Luce e Ombra, 1919, 8°, 226 pages. Je ferai, bien entendu, comme pour les prémonitions, de nombreux emprunts à cette synthèse remarquable.