J. S. P. R., VIII
la chambre voisine. Même elle sent comme une main glacée qui la touche : elle s'évanouit presque de terreur. Le fantôme était celui d'un homme de petite taille, brun. La fille de Mad. 0. Donnel n'a rien vu ui entendu. La nuit suivante," quoique la porte eût été fermée à clef, le même fantôme reparut.
Or, après euquête, il fut établi que dans cette même chambre habitait, quelques semaines auparavant, un jeune homme, ami très intime d'un jeune homme écossais, de petite taille et brun, répondant au signalement donné par Mad. 0. Donnel, lequel s'était volontairement jeté par la fenêtre d'une autre maison de Brighton.
Voilà donc un cas assez bon de cryptesthésie subjective, puisque les bruits, les paroles, les formes de l'apparition ont été perçus par Mad. 0. Donnel et ne l'ont pas été par sa fille.
Voici comment Bozzano décrit les phénomènes auditifs et visuels. (Je traduis, en abrégeant, et très librement.)
« Les phénomènes auditifs sont des bruits sans cause apparente, depuis des coups de diverse intensité, jusqu'à des fracas de verres et de vaisselles brisées, chutes de meubles, portes et fenêtres s'ouvrant et se fermant violemment, roulements d'objets pesants, bruits de chaises. Souvent des pas, comme humains, cadencés, dans les corridors ou les escaliers, froissements d'habits, cris lamentables, soupirs, sanglots, ou psalmodies liturgiques, chants divers et comme mélodies musicales.
« Il est probable que ces phénomènes, quoique mêlés d'objectivité, sont surtout subjectifs. Pourtant parfois ils sont entendus par plusieurs personnes. Dans maints cas authentiques, ces bruits sont donc franchement objectifs.
« Dans leur forme visuelle les phénomènes sont constitués par des manifestations lumineuses ou des apparitions de fantômes. Les manifestations lumineuses sont des lueurs qui éclairent les fantômes ou des lumières de forme indécise. Dans des cas très rares, une torche ou une lumière éclairante est dans les mains du fantôme.
« Les fantômes, sauf de rarissimes apparitions d'animaux, ont une forme humaine, vêtus des vêtements qu'ils portaient à l'époque de leur vie terrestre. Tantôt ils ont l'apparence parfaite de la vie,
720 MÉTAPSYGHIQUE OBJECTIVE
tantôt ils sont transparents et nuageux comme des ombres; généralement ils semblent entrer par une porte, et poursuivre leur route jusqu'à une autre chambre, où ils disparaissent. Souvent ils naissent à l'improviste et se résolvent en vapeur, en passant à travers les murs et les portes closes. Tantôf ils marchent, tantôt ils sont comme suspendus dans l'air. Le plus souvent la période d'infestation ne dure que peu d'années, quelques mois, et même quelques jours. Mais souvent la hantise se manifeste pendant une longue série d'années, avec de longues interruptions.
« L'arrivée du fantôme se révèle presque toujours par un vague sentiment d'horreur, la sensation d'une présence, coïncidant avec un souffle glacé : presque toujours ils semblent être totalement indifférents aux personnes vivantes qui sout là à les regarder. Par- , fois ils se livrent à quelque occupation domestique, parfois ils font des gestes désespérés. On observe de grandes différences dans leur allure ».
Ces phénomènes répondent-ils à une réalité objective, ou sontils dus simplement à des hallucinations ?
Tout d'abord il faut éliminer l'hypothèse de la supercherie et de la fraude. Sur les 374 cas que Bozzano considère comme méritant d'être mentionnés, il n'en est peut-être pas un seul qui relève d'une fraude et d'un mensonge i. Mais quelle est la part de l'hallucination ? Voilà ce qu'il est plus difficile de décider.
Pour préciser, nous imaginerons le cas schématique suivant :
A dans une certaine localité M, où il arrive pour la première fois, voit un fantôme qu'il ne reconnaît pas, et qu'il décrit. Quelques jours après une autre personne A', arrivant dans la même localité M, voit un fantôme tout à fait analogue à celui qu'a vu A. Une enquête ultérieure apprend qu'en cette localité M il y a deux ou trois ans a disparu tragiquement un individu dont le signalement ressemble au fantôme décrit successivement par A et par A'. A et A' d'ailleurs ignoraient l'événement tragique de la maison M. Peut-être leur avait-on vaguement dit que la maison M était hantée. En tout cas jamais, à aucun moment de leur existence, A
1. Il en est tout autrement pour les hantises objectives, avec télékinésie, car alors des fraudes grossières interviennent très souvent, et presque le plus souvent.
IIAN1ISKS 721
et A' n'ont eu d'hallucinations. Ils sont peu enclius à la crédulité et au mysticisme, et leur raison est solide.
Telles sont les conditions générales des hantises subjectives.
Il paraît improbable que les hallucinations de A et de A' n'aient pas quelque vêridicité. Car : 1° les hallucinations pathologiques chez les normaux sont extrêmement rares ; 2° la concordance des hallucinations de A et A' est très forte ; 3° il y a une relation entre leurs deux hallucinations concordantes et l'événement quia amené la mort de B ; 4° les cas de monitions par des hallucinations véridiques sont trop fréquents pour que ce phénomène ne soit pas considéré comme établi scientifiquement, et par conséquent il peut s'appliquer, à quelques nuances près, aux hallucinations de hantise, tant les processus, dans un cas et dans l'autre, sont analogues.
Assurément, si nous n'avions pour affirmer qu'il y a des fantômes d'autres preuves que les preuves de hantise, nous serions bien loin de pouvoir conclure; car, malgré l'incontestable véracité des témoignages, ils ne sont pas assez nombreux, et surtout ils n'ont pas une autorité suffisante, pour nous faire accepter l'extraordinaire et invraisemblable phénomène d'une matérialisation. Mais, pour la preuve de la matérialisation, les données expérimentales (indiquées plus haut) sont abondantes, et il est juste d'en faire bénéficier les phéuomènes de hantise; car toutes explications, autres qu'une matérialisation (partielle ou totale), sont alambiquées, peu défendables.
Puisque plusieurs personnes voient à peu près le même fantôme, il est impossible d'admettre qu'il s'agit là d'un phénomène uniquement subjectif. Pour que A, et A', et A", voient la même figure, il doit y avoir en dehors d'eux une vibration quelconque qui provoque dans leur cerveau à peu près la même image B. Par conséquent, cette image B a pour origine un phénomène extérieur, et à ce titre elle est objective. Mais ce n'est Das là l'objectivité, telle que nous l'entendons en général. Quand un fantôme n'est vu que par trois personnes et que dix autres personnes présentes ne le voient pas, ne l'entendent pas, quand la plaque photographique ne révèle rien, ce fantôme n'est pas objectif dans le sens vulgaire du mot.
Dans la réalité des choses quotidiennes, s'il y a un palmier, par exemple, et qu'il y ait vingt personnes tout autour, ces vingt per-
Richkt. — Mélapsychifjne. 46
722 MÉTAPSYGHIQUE OBJECTIVE
sonnes, toutes les vingt sans exception, voient le palmier. Même s'il y avait dix mille personnes là, les dix mille personnes verraient également ce même palmier ; car il est franchement objectif. On peut en prendre la photographie, le dessiner, en décrire les contours, entendre le bruit du vent dans son feuillage, et en secouer le tronc. Mais, quand il s'agit d'un phénomène cryptesthésique, c'est tout autre chose, car les facultés cryptesthésiques, qu'il s'agisse de hantises ou de monitions, varient énormément selon les personnes. 11 s'agit de connaissances d'un autre ordre, qui n'arrivent pas à notre intelligence par les voies habituelles, et pour la réception desquelles il faut être un sensitif.
Supposons un individu absolument sourd : si, à côté de lui retentit un strident coup de sifflet, il n'en saura rien, et il pourra nier l'objectivité de ce bruit. Mais sa négation ne prouvera nullement qu'il n'y a pas eu un coup de sifflet. De même l'absence d'une sensation chez les non sensitifs ne prouve pas qu'il n'y ait pas quelque vibration extérieure.
Ces phénomènes extérieurs objectifs qui provoquent l'hallucination véridique, quels sont-ils ?
Ici l'incertitude est profonde, absolument, déplorablement, et toutes les hypothèses peuvent se donner libre cours.
A. Est-ce une empreinte laissée sur les choses, une émanation venue des objets?
B. Est-ce le corps astral d'un être humain décédé ?
C. Est-ce une force intelligente, non humaine, qui vient nous avertir ?
Les trois hypothèses seront ici sommairement discutées.
A. Il est possible que les choses dégagent des effluves que nous ignorons. L'aimant paraît une substance inerte tant qu'on n'a pas mis près de lui un fragment de fer; et pourtant il recèle une énergie énorme qui apparaît, éclatante, quand on l'approche d'un fer doux. Semblablement peut-être les objets d'apparence inerte pourraient receler des énergies cachées. La bague qu'a portée pendant longtemps un individu a peut-être amassé en elle des propriétés spéciales à cet individu, qu'elle n'avait pas au moment où elle est sortie des mains du joaillier. Un chien reconnaît le gant de
son maître, car ce gant a pris l'odeur de la main qui le portait, odeur qui échappe à notre peu subtil odorat, mais qui n'échappe pas à l'odorat délicat du chien. Ne pourrait-on pas supposer aux objets inertes des énergies mystérieuses, incluses en eux, capables d'évoquer chez certains sensitifs des images précises? S'il en est ainsi, on expliquerait — ce n'est pas une explication, c'est une expression verbale donnée à un phénomène inconnu — les principaux cas de hantise.
Bozzano a discuté d'une manière fort intéressante cette hypothèse qu'il appelle l'hypothèse psychométrique (je dirais plutôt Yhypolhèsepi^agmatique) , eti\ conclut nettement à son insuffisance. Il donne des motifs divers qui lui paraissent s'opposer à l'admission de cette hypothèse.
Nous n'en retiendrons que deux, qui en effet nous paraissent très graves :
C'est d'abord qu'il y a des phénomènes d'infestation dans des locaux qui n'avaient aucun rapport (apparent tout au moins) avec le phénomène tragique primitif (un suicide, un assassinat) qui paraît leur avoir donné naissance. C'est ensuite (et surtout) parce qu'il semble y avoir dans ces apparitions comme une intention, une direction, une monition, et parfois même une prémonition, quelquefois une périodicité caractérisée par un certain rythme, en tout cas l'activité d'une personnalité qui ne paraît pas être celle du sensitif, et encore moins la propriété d'une chose inerte.
Il serait puéril, croyons-nous, de chercher à pénétrer plus avant. Disons seulement que l'hypothèse pragmatique est manifestement insuffisante. Elle ne peut d'ailleurs s'appliquer qu'aux faits subjectifs de hantise, et nullement aux faits objectifs, ce qui la rend bien débile.
Mais les autres hypothèses sont-elles plus vraisemblables?
B. Les fantômes qui apparaissent sont des morts qui reviennent, des revenants, dans le sens textuel du mot. Et au premier abord cette explication paraît simple.
Mais que d'absurdités elle entraîne !
Pourquoi ceux-là, et non pas d'autres ? Car des millions d'événements tragiques se produisent à chaque instant, et partout, sans
provoquer la moindre hantise. Souvent ce sont des causes insignifiantes qui paraissent avoir déterminé le revenant à revenir. Eu tout cas, il a une bien singulière mentalité, ce revenant; il jette des pierres, casse des bouteilles, ouvre violemment les portes. Il est franchement inepte, et d'une ineptie qui tient plus de l'animal que de l'homme. Puisque l'intelligence a disparu avec le cerveau, et que le corps a disparu avec la putréfaction, comment le défunt peut-il revivre, même sous cette forme fantomale nuageuse? Nous avons vu plus haut que l'identité des esprits avec tels ou tels morts — ce qui implique la survie humaine — était bien difficile à accepter, même avec des preuves très fortes en apparence, comme celles de Raymond Lodge et de Georges Pelham. Combien sont plus faibles, plus fragiles, les rares preuves d'identité données par les revenants!
C. Reste la troisième hypothèse, celle qu'il s'agit d'esprits (anges ou démons) qui sont des forces intelligentes, absolument différentes de l'humanité, et capables de tout faire, objectivement et subjectivement.
L'hypothèse est commode, beaucoup trop commode même. Car, en admettant ces êtres tout-puissants et omniscieuts, c'est à peu près comme si nous reconnaissions notre totale ignorance. J'aime mieux supposer une force humaine (analogue aux ectoplasmies) qui coïncide avec un certain degré de lucidité pour faire apparaître telles ou telles formes ! Mais comme c'est peu satisfaisant, alambiqué, ridicule même. Pourtant, en désespoir de cause, j'accepterais provisoirement cette opinion comme une théorie d'attente, une de ces hypothèses de travail, qu'on est forcé d'admettre dans les sciences embryonnaires.
Quant au caractère de ces forces, si tant est qu'elles existent, ce qui n'est pas sûr du tout, je ne me permettrai aucune hypothèse.
La plupart des religions ont admis l'existence de mauvais esprits. Pour quelques personnes, l'hypothèse du diable explique tout. On exorcise les maisons hantées. Le diable devient Deus ex machina.
Même les spirites, sectateurs d'ALLANK.\RDEc, croient qu'il y a de mauvais esprits ; ce qui supprime par un mot toutes les difficultés
et les absurdités psychologiques. Les désordres de l'inconscient, qui est parfois trivial, qui plaisante grossièrement, qui trompe comme à plaisir, sont, d'après les spirites, l'œuvre des mauvais esprits. Tout le fracas des maisons hantées relève, selon eux, d'esprits mauvais. D'après certains ecclésiastiques, c'esl le diable qui fait tout ce vacarme.
Mais au fond l'hypothèse du diable et des mauvais anges est d'un anthropomorphisme extrêmement naïf.
Même si j'admettais, quoique à vrai dire je ne puisse m'y résoudre, qu'il y a intervention de forces intelligentes non humaines, je me refuserais à croire que ces forces ont, sur le bien et le mal, notre idéation imparfaite.
D'ailleurs je n'insisterai pas davantage sur les théories; car elles sont si misérables, si foncièrement misérables, toutes, qu'il faut attendre des faits nouveaux, plus démonstratifs, avant d'entreprendre une systématisation des faits anciens-
Aussi vais-je tout de suite relater, aussi brièvement que possible, quelques-uns des faits de hantise; mais je ne ferai pas la critique détaillée de chaque récit : je m'en rapporterai au jugement du lecteur. Toutefois je me permettrai dans certains cas de donner (timidement) mon opinion personnelle, en cherchant, à dégager les conclusions qui s'en peuvent déduire.