‹ Traité de métapsychiqueChapitre 66 sur 327 · Delanne, Rech. sur la médiumnité · texte numérisé non relu

Delanne, Rech. sur la médiumnité

CRYPTESTHÉSIE SP1RITIQUE 201

cryptesthésie. Peu après R... écrit : « Pope est le dernier grand écrivain, etc.. Prenez le onzième volume du même rayon, ouvrez-le, et vous trouverez cette phrase... » Et, en effet, Stainton Moses se levant, ouvre le livre, et à la page 145 y trouve cette citation. Le récit est bien singulier. Comment le livre fut il ouvert juste à la page où était la citation ? Est-ce une conïucidence fortuite ? Mais le hasard n'explique rien. Est-ce qu'en état d'hémi-somnambulisme M. Stainton Moses avait déjà ouvert le livre à cette page ?

Mad. R... m'a donné d'admirables exemples de cryptesthésie qui ne peuvent pas s'expliquer parla télépathie.

Mad.R... est une dame de quarante ans, qui n'est pas une médium professionnelle. Elle est mariée, mère de famille. Si elle s'est occupée de spiritisme, c'est parce que, dans une tragique occasion, étant très jeune, elle a eu une vision qui l'a préservée, dit-elle, d'un grand danger. (Il y a eu pour Hélène Smith une protection analogue, au début de sa vie.)

Les communications qu'elle donne sont tantôt par l'écriture automatique (le plus souvent) ; quelquefois par des paroles ; et, tout à fait rarement, par des raps.

Je citerai trois faits très démonstratifs.

1° Il s'agissait d'un de mes chers amis, mort depuis peu, qu'elle n'avait jamais connu, et dont, à ce que je crois, je n'avais pas prononcé le nom devant elle. Elle me dit qu'il s'appelait Antoine, que je suis entré dans sa chambre quelques instants après sa mort, et que je l'ai embrassé sur le front; elle ajoute qu'il m'appelait Carlos. Or, ce nom, le détail relatif à ce baiser, et surtout ce fait qu'il m'appelait, seul de tous mes amis, Carlos, est caractéristique.

Antoine, parlant par Mad. R... dit encore qu'avec Lucie, sa femme, il a été à Fontainebleau. « Là, nous avons été tristement heureux. » Le séjour à Fontainebleau, et l'expression dont il se sert tristement heureux, d'après le témoignage de la veuve d'ANTOiNE, étaient détails absolument inconnus de tous, même de moi, et très exacts. Le nom de Lucie n'est pas tout à fait une erreur. En effet, comme me l'a dit plus tard la veuve d' Antoine, souvent Antoine lui disait : « Quel dommage que tu ne t'appelles pas Lucie ! c'est le nom que je préfère l »

2° L'autre cas est plus saisissant encore. Un de mes proches parents,

un jeune homme de vingt et un ans, un soir s'empoisonne (par de la strychnine). On tient absolument cachée à tout le monde la cause de cette mort. (Son père, son oncle, et moi, axons été seuls à le savoir.) Aucun journal bien entendu n'en avait parlé et n'en parla jamais. Trois semaines après, je demande à Mad. R... le nom d'une personne, proche parente de moi, qui est morte. Mad. R. me dit : « // s'appelle Georges » ; et elle ajoute : « Vous avez été à son lit de mort, il avait une écume rouge aux lèvres... » ce qui est absolument exact... puis elle dit : « Lulu, Lulu ». Or, dans sa famille on avait l'habitude d'appeler Georges, « Lolo ». Je laisse de côté de très graves et nombreuses erreurs. Mais il y a un détail caractéristique. Georges, parlant par Mad. R... dit : « Stephen, Stephen ! Oh ! cette écriture, il me semblait que je ne pourrais jamais la finir! » Or voilà un détail d'une précision étonnante, et absolument ignoré de tous. Avant de se tuer, le malheureux Georges avait écrit une longue lettre, laissée ouverte sur la table, à un sien ami Etienne. Cette lettre, personne (sauf son père, son oncle, et moi) ne l'a vue. Or, Mad. R... qui vivait très solitaire, qui ne connaît personne de ma famille, ne pouvait absolument rien savoir de tous ces faits, tenus rigoureusement secrets par trois personnes. Pour ma part, j'ignorais complètement le nom d'ÉTiENNE, ami de Georges. (Le mot anglais Stephen répond au mot français, Etienne.)

3° Le troisième fait, de majeure importance (car après réflexion, il me paraît un des cas les plus frappants de cryptesthésie qu'on ait pu obtenir encore), est le suivant :

Je le donne en détails, car toutes les conditions en ont été rigoureusement notées, et il témoigne dune lucidité éclatante, s'exerçant à 2.000 kilomètres de distance.

En juin 1906, à 10 heures et demie du soir, après diverses phrases incohérentes, en présence de mon ami Octave Houdaille, de Mad. S..., de Mad. R... et de sa fille, âgée de douze ans, nous avons la phrase suivante par des raps, plus nets que nous n'en eûmes jamais. (Il y eut à peine, deux ou trois fois, dans le cours de toutes mes expériences avec Mad. R... des phrases intelligibles dites par les raps.)

Bancalamo.

Alors je ne peux m'empêcher de dire : « Hé ! c'est du latin,

CRYPTESTHÉS1E SPIRITIQUE 203

Calamo ! » Mais, imperturbable, la dictée par raps continue : « Banca la mort guette famille. »

A partir de ce moment, les réponses furent incohérentes. Je crus d'abord qu'il s'agissait du mot italien, Bianca — Blanche. — Mais aucune des personnes présentes ne put attribuer à une Blanche quelconque cette phrase énigmatique.

Le lendemain, jeudi, à 14 heures, arriva à Paris la nouvelle de l'assassinat de Draga, reine de Serbie. Des officiers serbes, après avoir acheté la complicité des vils personnages du palais, étaient entrés à minuit dans le palais du roi Alexandre, et l'avaient assassiné, lui, et la reine Draga, sa femme. Les deux frères de Draga avaient été tués aussi. Draga avait deux sœurs, qui, ce soir-là, n'ont échappé à la mort que par miracle.

Mais pas un instant je ne songeai à relier ce tragique événement à la séance intime que nous avions eue la veille. Ni personne de nous, ni Mad. R..., nous ne pensâmes à une relation quelconque, même lointaine.

Le surlendemain vendredi, en lisant dans Le Temps quelques détails relatifs à ce crime, j'appris que le père de Draga s'appelait Panka, et ce fut pour moi comme un trait de lumière.

1° Le mot de Banca, c'est à peu de chose près le nom de Panka (je reviendrai là-dessus tout à l'heure).

2° La minute à laquelle le message a été donné, 22 heures 30, à Paris, correspond exactement, minute pour minute, au moment où les officiers assassins sortaient de l'Hôtel de la Couronne de Serbie pour aller dans le palais tuer Draga (c'est-à-dire minuit). (L'heure de Belgrade avance de 1 heure 30 sur l'heure de Paris.)

3° Les paroles s'appliquent exactement, avec une saisissante précision, à un péril qui menace toute la famille de Panka.

De fait, même en cherchant, on ne trouverait pas mieux que ces mots : La mort guette famille, pour indiquer quel était à minuit l'état menaçant des choses pour la famille de Panka. Venons maintenant à la question de savoir si les cinq lettres

Banca peuvent s'appliquer au père de Draga.

Sur ces cinq lettres, à probabilité de-^z- , il n'y en a que trois de

204 MÉTAPSYGHIQUE SUBJECTIVE

bonnes. La probabilité totale composée est alors en chiffres ronds, de 1/1 580e.

Mais, à l'analyse, on voit que la probabilité est encore beaucoup plus faible. D'abord, pour la totalité du mot, il y a le nombre de lettres qui est le même. On aurait pu avoir 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 lettres (Jean, Marie, Robert, Etienne, Julienne, Éléonore, Marguerite) : par conséquent, la probabilité qu'on aura le même nombre de lettres, est de 1/7 et la probabilité composée devient , ce qui com-

mence à être assez faible.

Il y a mieux. La lettre B pour la lettre P n'est pas une complète erreur, au cas où la communication aurait eu lieu par un son. Gomme on sait, le B et le P se prononcent à peu près de même ; les Allemands disent une pataille, une pipliothèque, comme ils disent un brophète.

L'erreur relative à la quatrième lettre du mot Banca est bien curieuse. Dans le nom du père de Draga, cette quatrième lettre est, en alphabet serbe, une seule lettre qui se prononce dj ou dz ou tz, lettre que notre alphabet romain, le seul que nous pouvions épeler, ne contient pas. Il fallait donc trouver une lettre unique de l'alphabet romain qui répondît tant bien que mal à la lettre serbe, et il semble que le C soit à peu près celle dont la sonorité est la plus voisine. Admettons, si l'on veut, que B est une complète erreur ; mais au moins reconnaissons que C est la lettre juste, et nous avons la probabilité totale (composée) de 1/500. 000e. Ce n'est pas la certitude mathématique : c'est l'absolue certitude morale.

Dans toutes les expériences de métapsychique subjective, il n'y a que trois hypothèses possibles.

A. — Celled'une mauvaise observation, d'une collusion, ou d'une illusion ;

B. — Celle du hasard.

Page 1