DES ERREURS D'OBSERVATION
Le calcul des probabilités est d'une application très facile, et il n'y a pas d'écolier qui ne soit capable de résoudre les petits problèmes d'arithmétique élémentaire qu'il suppose, au moins en métapsychique. Mais, autant les calculs mêmes sont simples, autant les précautions à prendre pour une irréprochable observation sont multiples, délicates, exigeant une attention soutenue, toujours eu éveil.
Je vais essayer de donner quelques préceptes à cet effet : car on ne saurait exagérer l'importance d'une rigueur expérimentale eutière. Eviter les illusions, c'est probablement le chapitre fondamental de la métapsychique subjective.
1° Erreurs de mémoire. — Tout d'abord, il faut se méfier de sa mémoire, autant que de la mémoire des autres. En réalité, pour la métapsychique subjective tout au moins, il n'y a pas beaucoup de menteurs, de trompeurs, de tricheurs ; mais le nombre de ceux qui racontent mal une histoire et l'arrangent involontairement, modifiant et altérant les phrases, les réponses, les détails, les dates, les heures, les mots prononcés, ce nombre là est énorme. Nous sommes tous sujets à caution. En pareille matière je ne me fie à personne, même pas à moi. Quand on est séduit par l'hypothèse de la lucidité, malgré soi on expose avec complaisance tel ou tel fait, en passant légèrement sur les détails contradictoires, en omettant les détails gênants, en insistant démesurément sur les détails favorables. Un petit mot passé sous silence; un autre petit mot ajouté; et voilà de profonds changements à la conclusion qu'on va pouvoir extraire.
A force de raconter autour de soi une histoire, on la transforme, on l'amplifie, on la dénature (en toute bonne foi d'ailleurs) et on arrive à des résultats mirifiques, mais fallacieux.
Il ne faut avoir d'absolue confiance qu'au récit écrit immédiatement après l'événement. C'est ce récit seul qui compte. Quand à diverses reprises on a conté une histoire, si l'on vient quelque jour à se reporter au récit anciennement écrit, souvent on peut constater qu'il s'était opéré dans la mémoire des transformations successives, qui, s'ajoutant les unes aux autres, finissaient par rendre l'histoire contée assez différente de l'histoire écrite. Disons-nous constam-
ment que la mémoire est très infidèle. Il n'y a pas un seul observateur qui puisse se dispenser d'écrire, immédiatement après une expérience, les détails de toute cette expérience.
Et on ne donne jamais assez de détails. Les plus minimes circonstances sont importantes à préciser. Il ne faut pas de sobriété dans les notes qu'on prend. C'est tout le contraire d'un ouvrage qu'on livreà la publicité. Il faut être prolixe, long, etfatigant. La profusion des détails n'est jamais un défaut dans les récits qu'on écrit pour ses notes personnelles. En réalité on pèche toujours par excès de concision. Tout est à noter. Et même il est utile, quand plusieurs personnes ont assisté à une expérience, que chacune d'elles écrive le récit de ce qui s'est passé. Dans les expériences que je fis sur Eusapia avec Oghorowicz, j'avais pris le parti, afin que tous les détails fussent donnés sans altération, de dicter, pendant l'expérience même, à un secrétaire placé dans un coin de la pièce, toutes les circonstances accompagnant chaque phénomène, et il est regrettable qu'on ne puisse toujours agir ainsi.
Aussi les récits faits après coup, et qui se rapportent à des expériences anciennes, lesquelles n'avaient pas été consignées par écrit, ne peuvent-ils jamais avoir qu'une valeur médiocre.
Ce qui est précieux, c'est la conclusion qu'en a tirée l'expérimentateur au moment même de l'expérience, surtout si cet expérimentateur sait bien observer. L'opinion qui s'est emparée de lui pendant l'expérience même, alors que toutes les circonstances se présentaient intensivement à son esprit, fera foi beaucoup plus qu'une histoire racontée dix ou vingt ans après.
En effet, presque toujours, quand nous faisons une expérience, et quand elle se continue, nous opérons, pendant qu'elle se poursuit, une synthèse rapide de toutes les conditions ambiantes, de manière à nous former une conviction personnelle, plutôt intuitive que raisonnée, mais très importante cependant. Maints détails peuvent s'échapper de notre mémoire, mais il reste le souvenir de notre conviction.
Pour ma part, j'ajoute grand poids à cette conviction du moment (conviction, appréciation qu'il sera bon de fixer par écrit dans nos notes tout de suite après l'expérience), car nous serons plus tard, et généralement, à tort, par suite des déficiences du souvenir,