‹ Traitè de moraleChapitre 10 sur 49 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

DES DBVOIBS ENVERS LES AUTRES HOMMBS.

TITRE I"

DB l’amour DE LA JUSTICE.

La justice est une ferme et perpétuelle volonté de rendre à chacun ce qui lui appartient.

Nous sommes nés pour la justice; ce n’est point l’opinion , c’est la nature qui fait le droit.

La justice est la maîtresse et la reine de toutes les vertus; elle brille d’un admirable éclat; c’est d’elle que les hommes de bien tirent leur véritable nom.

L’amour de la justice doit être généreux et désintéressé.

La plus grande récompense de la justice, c’est la justice même. Peu importe que votre justice soit connue des hommes. Celui qui veut que sa vertu soit publiée, travaille pour la gloire et non pour la vertu.

Il faut suivre la vertu et lui obéir partout où elle appelle, partout où elle envoie, sans aucune vue d’intérêt, foulant même aux pieds toute espèce d’intérêt; il faut aller quelquefois jusqu’au sacrifice de tout son sang. Que gagnerai-je , dites-vous , à faire cette action gratuitement? Vous y gagnerez

de l’avoir faite. Le prix des belles actions est en elles-mêmes; si la seule vue de l’honnête ne nous porte pas à la vertu, et si nous voulons y trouver un profit, nous sommes habiles, nous ne sommes pas vertueux.

C’est une souveraine injustice de mettre un prix à la justice.

Toutes les vertus, au reste, doivent être cultivées pour elles-mêmes; nous y devons considérer le devoir, non le profit : plus on y cherche son propre avantage, moins on est homme de bien.

La grandeur de l’homme doit être mesurée à la justice, comme à une règle royale.

U n’y a rien d’honnête et de glorieux sans la justice.

On cesse d’être juste si l’on préfère quoi que ce soit à la justice.

L’homme de bien fera ce qu’il croit honnête, quelque pénible que cela soit; il le fera, quelque dommage qui puisse en résulter ; il le fera , à quelque danger qu’il s’expose : et, d’un autre côté, il ne fera pas ce qu’il juge honteux , quelque trésor, quelque plaisir, quelque pouvoir qui puissey être attaché. Aucune crainte ne le détournera des choses honnêtes; aucune espérance ne le portera aux choses honteuses.

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TITRE U

om l'amour du bxu public.

S'il est vrai , comme l’a si bien dit Platon , que nous ne soyons pas nés seulement pour nous, mais encore pour la patrie, pour nos parents, pour nos amis et pour tous les hommes, et que les productions de la terre soient créées pour l’usage de tous, nous devons nous conformer au vœu de la nature, contribuer à l’ utilité commune par une réciprocité de bons offices, donnant et recevant tour à tour, et , par nos soins et par toutes nos facultés , resserrer entre les hommes les liens de la société.

Que c’est peu de chose de ne pas nuire à celui qu’on doit servir! Il y a peu de mérite à ce qu’un homme soit doux envers un homme, tende la main à un naufragé , montre le chemin à celui qui s’égare, partage son pain avec celui qui est affamé. Nous sommes tous les membres d’un vaste corps. La nature nous a faits tous parents; c’est elle qui nous a inspiré un amour mutuel ; qui nous a créés propres à la société; qui a établi ce qui est droit, ce qui est juste; qui attache un plus grand malheur à faire le mal qu’à le souffrir; qui a disposé nos mains pour nous aider réciproquement. C’est pourquoi nous devons avoir à la bouche et dans le cœur ce vers de Térence :

Je suit homme, je moi tout ce qui touche l'homme.

$4 ThAITR DB MORALE.

Si la nature a donné à l’homme de s’intéresser à tout autre homme, par la seule raison qu’il est homme, certes elle nous défend de nuire à qui que ce soit.

De même que dans le corps humain, si chaque membre attirait à lui les forces et la santé du membre voisin , on verrait nécessairement tout le corps s’affaiblir et périr; de même , si chacun de nous ramène à soi lesbiens d’autrui, et, pour son propre avantage, dépouille son prochain, la société et la communauté humaines seront nécessairement détruites.

Sans doute la nature permet d’aimer mieux ac-< quérir pour soi que pour autrui les choses qui intéressent la vie; mais elle défend d’augmenter notre bien-être aux dépens d’autrui.

Mais, dira-t-on, un sage mourant de faim ne pourra-t-il pas ôter le pain à un homme qui n’est bon à rien? Non vraiment; personne ne doit croire sa vie plus précieuseque le principe qui veut qu’on ne nuise à personne pour son avantage personnel, et il faut supporter son propre dommage, plutôt que de diminuer les biens d’autrui.

La nature d’abord , les lois ensuite ont voulu qu’il ne fut jamais permis de nuire aux autres pour s’accommoder soi-même. Les lois veillent à ce que la société des citoyens ne souffre aucune atteinte; et si quelques méchants lui portent préju-

DBS DBVOtBS BU V BBS LBS B U T BBS HOMME». S»

dice, elles les répriment par les amendes, par l’exil, par la prison , par la mort même.

On a vu des hommes prêts à donner pour la patrie , non-seulement leur fortune , mais encore leur vie, se refuser cependant à sacrifier la moindre partie de leur gloire, malgré le besoin de la chose publique. Tel n’était pas ce Fabius qui, pour sauver Rome , consentit à ce que sa prudence passât pour timidité et son habileté pour faiblesse, se montra invincible à ses concitoyens comme à ses ennemis, et, aux dépens même de sa renommée , persista dans la résolution qui devait délivrer son pays d’Annibal.

Notre amour de la patrie doit aller jusqu’à braver, pour la servir, l’ignominie aussi bien que la mort.

Accoutumons-nous à envisager du même œil les honneurs et les outrages du vulgaire; il ne faut ni s’en affliger ni s’en réjouir. Autrement , par la crainte ou l’ennui des affronts, nous négligerons les choses les plus nécessaires , nous manquerons à nos devoirs et privés et publics, victimes de la misérable crainte d’entendre quelques paroles qui nous déplaisent.

La véritable grandeur d’âme voit l’honnête dans les actions et non dans la gloire. U faut rayer du nombre des grands hommes celui qui se fait esclave du jugement d’une multitude ignorante.

à6 TRAITÉ DE MORALE.

Qui méprise la gloire, aura la vraie gloire.

Il en est qui , par crainte de l’envie , n’ osent dire ce qu’ils pensent, et taisent les meilleurs conseils; c’est une faute grave dont il faut se garder dans les affaires publiques.

TITRE III

DR l'aMODR DR LA PATRIR.

La justice consiste à maintenir la société publique et à rendre à chacun ce qui lui appartient; mais parce que dans cette société immense, qui embrasse tous les hommes , il y a différents degrés de liaisons et des devoirs plus impérieux les uns que les autres, on peut demander envers qui nous sommes plus redevables. Nous devons mettre en tête notre patrie et nos parents de qui nous avons reçu les plus importants bienfaits; après eux viennent nos enfants et toute cette famille qui a les yeux attachés sur nous; enfin, nos proches et nos amis.

De toutes les sociétés , la plus chère est celle qui lie chacun de nous à la patrie. Sans doute nous aimons aussi nos parents, nos enfants, nos proches et nos amis; mais l’amour de la patrie rassemble et comprend toutes ces affections; et quel est l’homme de bien qui hésiterait à mourir pour la patrie, si sa mort lui devait être utile?

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DBS DBVOIRS ENVERS LES AUTRES HOMMES. 67

La vie est courte, la gloire est éternelle. Puisque nous sommes tous destinés à la mort , souhaitons que notre vie soit plutôt sacrifiée à la patrie qu’enlevée par la nature.

L’immortalité même devrait être refusée, s’il fallait l'acquérir aux dépens de la patrie; mais au reste, donner sa vie pour la patrie, ce n’est pas subir la mort, c’est vraiment conquérir l’immortalité.

Pour vous animer, Scipion, à la défense de Rome, dites-vous bien que, pour tous ceux qui auront conservé, aidé, agrandi leur patrie, il est au ciel une demeure privilégiée où ils jouiront, au sein du bonheur, d’une éternelle vie.

Je ne sais quel attrait au sol de la patrie

Par les nœuds les plus doux nous attache et nous lie.

Il est doux, il est glorieux de mourir pour la patrie.

On doit faire à la patrie le sacrifice de sa fortune , de ses inimitiés, de ses ressentiments, et, si on a éprouvé d’elle un traitement injuste, en user comme avec ses parents : on ne doit songer qu’à l’apaiser par la douceur et la patience.

TITRE IV

DR l'aMOUR FATEREEL KT DE l’ÉDCC»TIOE DES BJfPlETS.

C’est la nature même qui nous inspire l’amour de ceux que nous avons engendrés. Me voit-on pas

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