‹ Traitè de moraleChapitre 12 sur 49 · DE LA PIETÉ FILIALE · texte numérisé non relu

DE LA PIETÉ FILIALE

La nature est aussi la première et la meilleure maîtresse de l’amour filial.

Sans le secours de la parole, sans érudition, sans bruit , elle se charge de répandre dans le cœur des enfants la tendresse pour leurs parents. '

Nous devons aimer d’un amour bien tendre ceux qui nous ont donné la vie, la fortune, la liberté, la patrie.

Les plus grands de tous les bienfaits sont ceux que nous avons reçus de nos parents, à notre insu ou même contre notre gré. Les parents contraignent leurs enfants, dès leur bas âge, à supporter tout ce qui leur est bon et salutaire; ils protègent , ils redressent leurs faibles corps avec un soin extrême, malgré leurs cris et leur résistance ; ils leur inculquent , de gré ou de force , les études libérales; ils les accoutument, souvent malgré eux, à la frugalité, à la pudeur, à toutes les vertus.

Ceux qui honorent leurs parents sont aimés de

DES DEVOIES BSVBB9 LB3 ÀUTBES HOMMES.

Dieu pendant et après leur vie; au contraire, le mépris des parents est un de ces crimes que les hommes détestent, et que Dieu réprouve et punit dans les vivants et dans les morts.

L’amour qui lie les enfants aux parents ne peut être détruit que par un crime horrible.

Les enfants doivent non-seulement taire les torts de leurs parents, mais les souffrir avec une invincible patience.

On a coutume de disputer dans les écoles des philosophes, si l’on doit toujours et en toutes choses obéir à son père : assurément, il y a nécessité de distinguer. Car, dans les choses humaines, il y en a d’honnêtes, il y en a de honteuses : celles qui sont justes et honnêtes, comme de pratiquer la bonne foi, de défendre sa patrie, il faut les faire, que le père les commande ou qu’il ne les commande pas ; celles, au contraire, qui sont honteuses et injustes, on ne doit pas les faire, lors même qu’il les commanderait : et toutefois, dans le cas même où un fils est forcé de ne pas obéir aux ordres de son père, il doit les décliner ;avec douceur, avec respect, avec tous les ménagements qui peuvent adoucir le refus d’obéissance.

Montrez-vous, à l’égard de vos parents, tel que vous souhaiteriez que vos enfants fussent envers vous.

Un enfant né de parents obscurs, sans talents,

sans fortune, doit les environner de respect, et redoubler d’efforts pour venir à leur secours : on ne jouit jamais mieux de la fortune , du génie et de toutes les facultés supérieures, que lorsqu’on en consacre les fruits au soulagement de sa famille.

Tout le monde s’accorde à reconnaître que , selon le vœude la nature et des lois , on doit honorer Dieu d’abord, et ensuite les parents; que Dieu aime surtout à voir les enfants s’empresser et se plaire à témoigner avec usure leur profonde reconnaissance à ceux dont ils ont reçu le double bienfait de la naissance et de l’éducation : il regarde, au contraire, comme une détestable impiété le mépris et l’abandon des parents. Aussi nous est-il défendu de faire aucun mal à autrui, mais il serait injuste et impie de ne pas toujours dire et toujours faire ce qui peut réjouir un père ou une mère.

TITRE VI

DE l'aMOCR FRATERNEL.

Les amitiés qui lient les autres hommes ne sont que de faibles images, des ombres de cette première et si tendre amitié que la nature a inspirée aux frères à l’égard des frères; celui qui ne la respecte pas, qui ne la cultive pas avec ardeur, ne me persuadera jamais qu’il ait aucune bienveillance pour autrui.

DES DEVOIES ENVERS LES AUTRES HOMMES. g

Les liens du sang unissent intimement les hommes; c’est une grande chose d’avoir mêmes ancêtres, mêmes monuments, mêmes sacrifices, mêmes tombeaux.

Qui est plus ami qu’un frère à son frère? et qui vous sera fidèle, si vous êtes l’ennemi de vos proches?

Silure, roi des Scythes, se voyant près de mourir, se fit apporter un faisceau de dards, et le montrant lié à ses quatre-vingts enfants, il leur dit de le rompre : chacun d’eux avoua son impuissance; lui, déliant le faisceau, prit chaque dard séparément et le rompit sans peine, leur enseignant par là qu’ils seraient invincibles s’ils étaient unis, faibles si divisés.

Je vois, dit Plutarque, que, de notre temps, l’amitié entre les frères est devenue rare, comme l’étaient jadis leurs inimitiés.

Paul-Émile, qui avait marié une de ses filles au fils de Caton , donna l’autre à ÉliusTubéron, homme excellent, qui sut admirablement supporter la pauvreté : on vit à la fois seize Élius, tous d’un parfait accord , tous demeurant sous le même toit , dans une maison étroite, avec leurs femmes et un grand nombre d’enfants. Mais aujourd’hui , ajoute Plutarque, les frères, les parents ne se préservent de continuelles disputes qu’en mettant entre eux de grands espaces, en séparant leurs patrimoines

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concilier avant le coucher du soleil , en se donnant la main.

En vain la nature nous aurait départi la mansuétude et la patience, fdles de la modération, si nous ne les pratiquions surtout à l’égard de nos parents et de nos alliés.

Il est du devoir d’un homme qui aime ses parents du fond du cœur, de demander le pardon de sa faute aussitôt qu’il les a offensés; et si luiméme a été offensé par eux , de leur pardonner de son propre mouvement avant toute demande de leur part.

On connaît la belle parole d’Euclide, disciple de Socrate : Que je meure si je ne me venge de toi, lui avait dit son frère dans un accès de fureur indigne d’un homme; — et moi, lui répondit-il, que je meure si je ne te persuade de déposer ta colère et de m’aimer comme auparavant!

TITRE VII

DB l’âMITIÉ.

L’amitié est un accord parfait sur les choses divines et humaines, accompagné de bienveillance et d’amour (i); et sans doute, de tous les

(i) On doit à Cicéron ccttc excellente définition de l’amitié : . Amicitia est consensus rerum divinarum alquc humanaruin cum bencvolenlia. •

dons que Dieu a faits aux hommes , le meilleur après la sagesse est l’amitié.

De toutes les sociétés il n’y en a point de plus excellente, de plus solide, que celle d'hommes vertueux, unis par la conformité de leurs mœurs et par une douce familiarité; et, je le sens, l’amitié n’est possible qu’entre des hommes vertueux. La vertu contient naturellement et engendre l’amitié; l’amitié ne peut exister sans la vertu : oui, c’est la vertu , la seule vertu , qui fait et qui conserve les amitiés. Nous voyons quelquefois les méchants désirer les mêmes choses , haïr les mêmes choses, craindre les mêmes choses; mais ce qui s’appelle amitié parmi les bons , est faction parmi les méchants.

Croyez-moi , préférez l’amitié à toutes les choses humaines; car il n’y a rien de si conforme à la nature, rien de si opportun pour toutes les situations heureuses ou malheureuses : la prospérité en devient plus brillante et plus douce, l’adversité en devient plus légère. Quel serait le prix de la prospérité, si vous n’aviez quelqu’un qui partageât votre joie ; et le poids de l’adversité ne serait-il pas insupportable, si quelqu’un n’était là pour le porter avec vous et plus que vous?

Quoi de plus doux que d’avoir près de soi un autre être avec qui l’on ose parler comme avec soi-même!

DRS DB VOIES BNVBRS LUS AUTHBS I10MMBS. 73

Les choses humaines étant fragiles et périssables, il nous est bon de chercher quelqu’un que nous aimions et par qui nous soyons aimés. Otez l’amour et la bienveillance, tout charme disparait de la vie.

De toutes les choses humaines, l’amitié est la seule dont l’utilité soit universellement reconnue. Les richesses sont méprisées par ceux qui se plaisent à une vie simple et frugale; les honneurs, si passionnément recherchés par la plupart des hommes, sont dédaignés par d’autres comme ce qu’il y a de plus frivole; et il en est de même de tout le reste, les uns foulent aux pieds ce que les autres admirent; mais sur l’amitié, tous sont d’accord : La vie n’est rien sans f amitié. Oter l’amitié de la vie, c’est du monde ôter le soleil.

Mais plus l’amitié est un bien précieux, plus nous devons nous garder de toute négligence dans le choix de nos amis.

Ne commençons pas trop tôt à aimer, et n’aimons que des gens dignes d’amour. Or les gens dignes d’amour sont ceux en qui se trouve la vraie raison d’aimer, la vertu : ces hommes-là sont rares, comme toutes les choses excellentes; ils sont difficiles à trouver, comme toutes les choses parfaites. Un grand nombre d’hommes ne réputent bon que ce qui leur est utile ; et traitant leurs amis comme leurs bestiaux, ils ne gardent que

ceux dont ils espèrent tirer le plus de profit; aussi sont-ils à jamais privés de cette belle , naturelle et vraie amitié, qu’on recherche en ellemême et pour elle-même.

Rien ne réjouit l’âme comme une fidèle et tendre amitié. Que vous êtes heureux, si vous avez trouvé des amis dont le cœur puisse recevoir et garder vos secrets; la parole, calmer vos inquiétudes; la joie, dissiper vos tristesses; la prudence, vous fournil- de bons conseils ; la présence seule, vous charmer!

Choisissons, autant qu’il se pourra, des amis libres du joug des passions ; car les vices se glissent comme des serpents, ils s’emparent de tout ce qui les approche, ils nuisent par leur contact. Non qu’il faille absolument n’admettre comme ami que le sage parfait : où le trouver dans la longue suite des siècles? Ne nous faisons pas trop difficiles, mais choisissons le meilleur.

Voulez-vous cultiver l’amitié : ayez pour votre ami les sentiments que vous auriez pour vousmême; endurez pour lui les mêmes travaux que vous supporteriez pour vous, jouissez de sa joie comme de votre joie, souffrez de sa douleur comme de votre douleur. C’est la pensée unanime des sages : Nous devons aimer nos amis comme nous-mêmes. Cela est possible : nous en avons l’idée, nous en voyons des exemples; et il est clair

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qu’on ne peut rien imaginer de plus propre à faire le bonheur de la vie, qu’une semblable union.

Chacun de ceux qui sont ainsi unis par les mêmes goûts, par les mêmes volontés, se plaît dans son ami comme dans soi-même , et il arrive alors ce que Pythagore demande : un seul homme formé de plusieurs.

L’homme s’aime naturellement et il cherche un autre homme dont il puisse tellement mêler l’âme avec la sienne, que les deux n’en fassent qu’une. Un véritable ami est un autre soi-même.

Méditez longtemps si vous recevrez quelqu’un dans votre amitié : si vous le recevez, ouvrez-lui tout votre cœur, parlez avec lui comme avec vous-même : croyez à sa fidélité , il sera fidèle.

Sacrifiez à l’amitié honneurs, richesses, plaisirs; mais, d’un autre côté, n’allez point pécher pour plaire à votre ami : ce ne serait rien moins qu’une excuse légitime. Il ne vous est pas plus permis d’acorder que de demander rien de mal à votre ami.

C’est la première loi de l’amitié, de ne rien demander de honteux à nos amis; comme aussi de ne rien faire de honteux, quand même ils le demanderaient.

Un ami de Périclès voulait obtenir de lui qu’il fit un faux serment en sa faveur : Je dois servir

TBA1TB DB HORALK.

mes amis, lui répondit Périclès, maisjusqu’à Dieu.

Le poète Simonide, se fiant sur l’amitié qui le liait à Thémistocle, lui demandait quelque chose d’injuste : Simonide, lui dit Thémistocle, vous ne seriez pas un bon poète si vous péchiez contre les règles de l’art poétique; et moi, je serais un mauvais magistrat si, pour l’amour de vous, je faisais quelque chose contre les lois de ma patrie.

PubliusRutiliusRufusrepoussaitl’injusteprière d’un de ses amis : Qu’ai-je besoin de votre amitié, s’écria celui-ci indigné, si vous ne faites pas ce que je vous demande? — Et moi donc, répliqua Rutilius, que m’importe la vôtre si, à cause de vous, il faut faire quelque chose de mal? Il savait, cethomme de bien, qu’il est contraire au devoir d’accorder à un ami ce qui n’est pas juste , comme de lui refuser ce que nous pouvons faire justement; et que si nos amis viennent à nous demander des choses criminelles, la religion et la bonne foi doivent l’emporter sur l’amitié.

Entre les amis vertueux il doit y avoir communauté de sentiments et de volontés : et pourtant, les amis doivent aussi s’adresser des avis réciproques; donnés avec bienveillance, les avertissements doivent être reçus avec plaisir. Il faudrait désespérer de l’homme dont les oreilles seraient fermées à la vérité, au point de ne pouvoir entendre la vérité de la bouche d’un ami.

DBS DEVOIES BNVEBS LBS AUTEKS HOMMES. 77

Tenez ces deux choses pour certaines : l’une, que c’est le propre de l’amitié véritable de donner et de recevoir des avis, de les donner avec liberté et sans rudesse, de les recevoir avec patience et sans humeur; l’autre, qu’il n’y a point de pires fléaux pour l’amitié que les molles caresses, l’adulation , la flatterie. Ce mot de Caton est connu : Des ennemis acharnés sont quelquefois plus utiles que certains amis dont le commerce est plein de douceur; ceux là disent souvent la vérité, ceux-ci jamais. L’amitié n’est qu’une chimère entre deux hommes dont l’un ne veut pas entendre la vérité, dont l’autre est toujours prêt à mentir.

Du reste il convient, comme le dit Syrus,

D’avertir en secret, de louer eu public.

Autant que je le pourrai, j’empêcherai les autres de mal faire et surtout mon ami; je me servirai même quelquefois , si j’ai l’espoir de le réformer ainsi, de paroles sévères et dures. Laisserons-nous périr, faute d’avis, des amis que nous aurionspufacilementguérir parune légère piqûre?

Qui n'empéche le mal , quand il le peut, l’ordonne.

D’un ami tolérer le vice,

C’est s’en rendre complice.

Aider celui qui pèche est pécher doublement.

L’homme de bien jamais n’encourage le mal.

Donnons volontiers et librement de sages avis,

78 TBAITB DK HOBALE.

mais aussi que la voix d’un ami de bon conseil soit puissante; qu’elle soit franche et vive s’il le faut, et quelle soit efficace.

Prions nos vrais amis d’user envers nous de cette pleine et entière liberté, alors surtout que nous serions moins disposés à la souffrir ; conjurons-les de ne pas flatter nos ressentiments et nos passions. Dès que nous reconnaissons un défaut, il est bon de lui opposer des obstacles.

L’homme de bien se plaît à recevoir des avis, les méchants ont peine à souffrir un censeur.

La fortune n’élève personne au-dessus des autres assez haut, pour qu’il ne lui manque rien; et trop souvent, au milieu de toutes ses faveurs, manque précisément le bien le plus précieux de tous, un ami qui dise la vérité, et qui sauve de l’erreur un pauvre riche, perdu par de continuelles flatteries. Les rois et les puissants du siècle trouvent à peine un homme qui leur parle en conscience; il y a autour d’eux une lutte d’adulation, et c’est à qui les trompera avec plus de charme : aussi ignorent-ils leurs véritables forces; ils se croient aussi grands qu’on les représente; ils se livrent à leur fougue que personne ne réprime, entreprennent des guerres folles, et les voilà en peu de temps jetés au milieu des plus grands périls.

1,,- plut grand des malheurs est de perdre un ami.

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C’est dans l’adversité surtout qu’on connaît l’ami fidèle : tout ce qu’il fait alors, c’est vraiment la bienveillance qui le lui inspire. Celui qui cultive un ami heureux semble agir par un intérêt personnel , plutôt que par un véritable attachement.

La prospérité donne des amis, l’adversité les éprouve.

La prospérité invite à la fidélité, l’adversité en fait une loi.

Un ami est une chose rare, qui manque là surtout où elle semble abonder. Ce ne sont point des amis, ceux qui viennent en foule assiéger la porte des rois et des grands. Les palais riches sont pleins d’hommes, vides d’amis.

Aujourd’hui, s’écrie Ovide, le saint et vénérable nom de l’amitié est foulé aux pieds comme chose vile et méprisable. Avouons-le franchement : la mesure des amitiés, c’est l’intérêt; on cherche d’abord l’utile, et après cela l’honnête : l’amitié naît et meurt avec la fortune.

Heureux , vous comptez un grand nombre d’amis; l’orage gronde, vous êtes seul.

La fortune se fixe, dit un autre poète, amis, vous restez fermes : elle change, vous tournez le dos et vous fuyez.

Les hirondelles reviennent l’été, l’hiver elles se retirent; c’est l’image des faux amis : dans les

TBAITB DE MORALE.

beaux jours de la vie ils sont à vous; si la fortune vous est contraire, ils s’envolent.

TITRE VIII

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