‹ Traitè de moraleChapitre 19 sur 49 · DES VRAIS BIEN · texte numérisé non relu

DES VRAIS BIEN

L’homme étant égal à l’homme, et tous les hommes , ouvrage du même Dieu , serviteurs du même maître, enfants du même père , disciples

(j) Christianus aller (h ri s la s est. (St. AuevsTiir). St. Paul a dit : Vivo autem, jam non ego; vi\it vero in me Christus. Galat. n (»o.)

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du même Christ , ayant un même droit au bonheur, il est raisonnable d’en conclure que les vrais biens doivent être tels qu’ils puissent appartenir à tous , sans dommage pour aucun ; et cela suffit pour décider la question entre les richesses et la vertu , entre les biens du temps et les biens de l’éternité, entre le bonheur que promet le monde et le bonheur que donne l’Évangile.

Pour peu que l’on médite sur les choses humaines , si bornées et si fragiles , on conçoit sans peine , on répète du fond du cœur cet aveu touchant , ce cri sublime d’un roi qui connut tous les plaisirs et qui vécut comblé de richesses et de gloire : « Vanité des vanités et tout est vani- « té, hors aimer Dieu et ne servir que lui « seul. »

o La souveraine sagesse consiste à tendre au royaume céleste par le mépris du monde, dit l’auteur de Y Imitation. C’est une vanité de rechercher des richesses périssables et d’y mettre sa confiance , d’ambitionner les honneurs et de chercher à s’élever, de souhaiter une vie longue, et de se mettre peu en peine d’une bonne vie , de ne Élire attention qu’à la vie présente et de ne point prévoir l’avenir, d’aimer ce qui passe avec une extrême vitesse , et de ne pas se hâter vers le lieu où nous attend une joie éternelle. »

144 TitAITB DB MOB ALE.

Que l’homme est une chose méprisable, dit Pline cité par Nicole (i), s’il ne s’élève au-dessus des choses humaines! a L’amour de Dieu envers les hommes, dit encore Nicole, produit en ce monde et en l’autre deux sortes d’effets bien différents. Dans l’autre vie , il produit une joie et une gloire ineffables; mais dans celle-ci, il ne produit qu’une multitude de souffrances qui sont proportionnées à cet amour. La raison en est que le bonheur de cette vie consiste dans l’augmentation des vertus; or, les vertus ne s’augmentent que par les épreuves, les tentations et les souffrances. »

La gloire et la joie dans le ciel , la grâce et la vertu sur la terre, voilà les biens évangéliques.

« Sans ce don de la grâce , rien ne mérite le nom de bien , et avec ce don , il n’y a point de mal véritable. Qu’un homme soit comblé de tous les biens humains; qu’il jouisse de la santé, de la force, de la beauté, de l’adresse, de l’esprit, des richesses , de la grandeur, de la réputation , du crédit, de l’amour de tous les hommes; si Dieu n’y ajoute son don excellent , qui est celui de son amour, tous ces biens humains, toutes

{t) Etsais de Morale, tom. m,p. »8o. Celte belle pensée de Pline, tous les chrétiens la répètent journellement dans ees pieuses et simples paroles : Surtum corda ; habemus ad Dominum.

ces grâces extérieures n’auront d’autre effet que de le rendre plus malheureux, parce que, sans l’amour de Dieu, il abusera de tous ces biens, et ne s’en servira qu’à irriter Dieu. Qu’un homme au contraire, soit accablé de toutes sortes de misères et de maux , cet unique don en fera des biens très-réels et très-effectifs, parce qu’il les rendra des sources de mérite et des semences de couronnes immortelles et incorruptibles dans le ciel. Avec ce don , on est bien partout, parce que partout on trouve ce que l’on aime. » (Nicole.)

a Cette vie n’a quelque prix , que si elle sert à l’éducation religieuse de notre cœur, que si elle nous prépare à une destinée plus haute par le choix libre de la vertu sur la terre. »

(Mme de Staël, 3® vol. Jur V Allemagne.)

On ne réfléchit point assez combien il y a de malaise pour les individus, combien de troubles et de malheurs pour la société humaine , quand viennent à se répandre , sans contre-poids et sans limites , ces doctrines toutes matérielles qui placent le bonheur de l’homme dans la possession de l’or et dans la jouissance des plaisirs physiques. L’homme n’en a pas moins au fond de l’âme des désirs infinis , et s’il se borne à la ter re, il la dévorerait tout entière qu’il ne serait pas rassasié.

Heureux donc et seulement heureux , disait le

lu

Roi prophète * le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu!

Heureux , et seulement heureux , l’homme qui aime Dieu et qui ne sert que lui seul!

« L’homme ne vit pas seulement de pain , mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Ce mot de l’Évangile renferme dans sa simplicité tout le code des classes nombreuses qui vivent du travail de leurs mains.

Certes, le travail matériel est nécessaire, indispensable et digne de toute protection; le commerce et l’industrie doivent être fortement et constamment encouragés ; la richesse est permise et l’opulence peut-être vertueuse; l’intelligence humaine doit recevoir tous les développements qui conviennent à sa haute nature : mais par respect pour cette même intelligence , par pitié pour le genre humain , par amour pour la patrie, à côté de tous les efforts de l’industrie, des sciences et des arts , au-dessus de toutes les fortunes et de tous les plaisirs de la terre , rétablissons à sa place légitime , remettons en honneur ces belles doctrines religieuses qui conservent à l’homme toute sa valeur et toute sa dignité, en l’élevant jusqu’à Dieu, son principe et salin.

Des gens d’esprit et même de bon sens se font quelquefois d’étranges idées de la loi chrétienne. Ils voient que l’Église , en certains jours , pres-

crit aux fidèles de s’imposer quelques privations légères et momentanées; qu’en toutes choses , et même dans les meilleures , elle recommande la tempérance et défend les excès ; que tout en consacrant , comme un précepte divin , l’obligation du travail , elle rappelle cet autre commandement de Dieu qui , maître souverain de l’homme et du temps, a voulu qu’un jour sur sept fût réservé pour le repos du corps et pour les loisirs de l’âme. Tout cela est évidemment raisonnable, salutaire, conforme aux véritables intérêts comme à la dignité de l’espèce humaine, avantageux, en un mot, aux individus et à la société. Eh bien ! sous l’impression de je ne sais quelles rêveries d’avides calculs ou d’épicurienne imagination , on se prend à dire que a les peu- « pies ne veulent transiger sur aucune des con- « quêtes intellectuelles et politiques qu’ils ont a faites depuis un siècle et qu’ils ont arrosées de « tant de sueur et de sang , qu’ils ne veulent pas « renoncer, pour des pratiques dévotes, pour « des symboles morts, pour l’abstinence et le « jeûne , à ces immenses joies matérielles , que « chaque jour l’industrie leur apporte et que l’ac- « tivité démocratique multiplie.... » Comme s’il y avait contradiction et incompatibilité entre l’usage des choses et la modération dans l’usage , entre la libre et utile activité d’une honnête

TRAITÉ DE MORAI-E.

industrie et l’empire sur soi-même dans l’exercice de cette même industrie ; comme si les conquêtes intellectuelles et politiques étaient le moins du monde compromises, parce que les hommes, traitant l’esprit en maître et le corps en esclave , considérant qu’au fond les vrais besoins sont renfermés dans des limites assez étroites, s’accorderaient à suspendre volontairement leurs immenses joies matérielles , pour quelques heures dans un jour et quelques jours dans l’année!

Une pieuse maxime , mise au cœur de l’homme qui travaille et qui souffre, adoucit ses maux et soutient son courage ; comme aussi , mise au cœur du puissant et du riche, elle le met en garde contre ses prospérités, elle épure, ennoblit et achève son bonheur.

TITRE IV

DE LA BUEE ET DE LA rOtTE DD PÉCHÉ.

Pécher, c’est manquer au devoir. Nous devons donc haïr le péché, de toute la force de l’amour que nous portons au devoir.

Dans l’accomplissement du devoir, il y a tout ensemble, amour de soi, amour des hommes, amour de Dieu, amour du devoir même, amour de la perfection. Tels sont, en effet , les principaux mobiles qui agissent sur l’âme humaine , et

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qui déterminent habituellement nos pensées , nos actions et nos discours. C’est ce qu’ont reconnu les philosophes qui ont recherché avec le plus de soin tout ce qui peut favoriser le progrès de la vie morale et religieuse; mais en même temps, ils ont fait observer, l’histoire à la main , combien de graves désordres et d’abus monstrueux étaient résultés de la domination exclusive de chacun de ces sentiments en eux-mêmes si légitimes , de l’impulsion aveugle de chacun de ces mobiles d’ailleurs si naturels et si nécessaires. Le christianisme seul a su remuer le cœur de l’homme par tous ces motifs à la fois , avec la juste mesure qui harmonise , féconde et conserve tout.

C’est aussi le christianisme seul qui, dans le péché , nous fait voir tout à la fois l’homme même dégradé, les autres hommes scandalisés, Dieu offensé, le devoir méconnu, la perfection empêchée.

Il est nécessaire que le scandale arrive ! Jamais parole plus profonde et plus terrible n’a retenti parmi les hommes. Cette effrayante nécessité du scandale est une conséquence de la pleine et entière liberté que Dieu a laissée à la créature raisonnable. La vie et la mort , le bien et le mal, dit l’Écriture , ont été mis sous les yeux de l’homme : on lui donnera ce qu’il aura le mieux aimé.

L’homme qui , dans le temps que Dieu lui donne pour faire son option , se détermine à préférer le mal au bien et la mort à la vie , aura éternellement ce qu’il aura préféré , le mal et la mort ; et de qui pourra-t-il se plaindre , si ce n’est de lui-même? «Dieu, dit Bossuet, en parlant des anges déchus, n’a eu besoin ni de ses foudres, ni de la force d’un bras indomptable pour atterrer les rebelles. Il n’a eu qu’à se retirer de ceux qui se retiraient de lui , et qu’à livrer à eux-mêmes ceux qui se cherchaient eux-mêmes. » U traite l’homme coupable et non repentant , comme il a traité l’ange prévaricateur.

Mais il y a entre le temps et l’éternité une essentielle différence. Ici la vue est courte , la pensée est faible , le sentiment est borné , et plus on se livre au mal, plus on perd la connaissance et jusqu’à l’idée du bien. Là, en même temps que l’âme , dégradée par l'iiabitude et par le goût du mal , se désespérera de ne pouvoir plus jamais en jouir, elle connaîtra le bien , elle sentira qu’elle était faite pour l’aimer, elle regrettera de ne l’avoir point choisi pour le terme de ses efforts; et par une seconde douleur, plus poignante encore que la première , elle se désespérera de ne pouvoir plus jamais le posséder.

Ce double désespoir de, l’âme mise pour tou-

jours en face d’elle-raèrae (i), et possédant toute l’énergie de ses facultés sans pouvoir jamais les satisfaire , c’est le grincement de dents dont il est parlé dans l’Évangile , c’est le pleur éternel que déplore Bossuet (a); c’est, oserons-nous le dire avec les saints livres, le stérile embrassement et le vain soupir de l’eunuque (3); c’est l’état affreux que les païens eux-mêmes avaient entrevu , quand ils représentaient leur Tantale éternellement dévoré par une soif ardente au milieu même des eaux , ou les méchants se consumant de dépit à l’aspect de la vertu (4) : c’est ce que les chrétiens nomment l’enfer (5).

« A la vue des justes sauvés » , nous dit encore l’Écriture qui sait les secrets de l’avenir et de l’éternité , « à la vue desjustes sauvés , les méchants seront saisis d’une frayeur horrible , et étant touchés de regret et poussant des soupirs dans le serrement de leurs cœurs , ils diront : voilà ceux

( i ) Arguam te et statuant contrà faciem tuant , dit Dieu au pécheur dont il vient de rappeler les iniquités et à qui il prononcesa condamnation. (Ps. 49 . v - ai.)

(s) Traité de la Concupiscence.

(3) Sicut spado virginein complcctens et suspirans. (Ecclesiastic. 3o, v. 1 1 . )

(4) Virtutem vidcant i/itnbrscantt/ue relicta.

(5) La foi et la raison s'accordent d'ailleurs à établir que le corps, noble compagnon ou vil complice de l’âme en ce monde, aura dans l'éternité sa part de récompense ou de punition.

qui ont été autrefois l’objet de nos railleries et dont nous ne parlions qu’avec un souverain mépris. Insensés que nous étions! leur vie nous paraissait une folie et leur mort honteuse. Les voilà cependant élevés au rang des enfants de Dieu , et leur partage est avec les Saints. Il est donc vrai que nous nous sommes égarés de la voie de la vérité , la lumière, de la justice n’a point lui pour nous, et le soleil de l’intelligence ne s’est point levé sur nous. Nous nous sommes lassés dans la voie de l’iniquité et de la perdition : nous avons marché dans des chemins âpres et difficiles, et nous avons ignoré la voie du Seigneur. De quoi nous a servi notre orgueil ? Que nous est-il revenu de >a vaine ostentation de nos richesses? Toutes ces choses ont fui comme l’ombre , comme un courrier qui passe , comme un vaisseau qui fend les flots agités et ne laisse après lui aucune trace , comme un oiseau qui fend l’air, ou comme une flèche lancée vers son but. Nous n’avons pu montrer en nous aucune trace de vertu, et nous avons été consumés par notre malice. »

(Sagtsse , chap. 5.)

TITRE V

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