DB U MODÉRATION DANS LES DESIRS
Nous devons aimer infiniment ce qui est infiniment aimable: nous devons haïr infiniment
ce qui est infiniment haïssable, ont dit avec raison des philosophes chrétiens, qui cependant prétendaient bien imposer un frein aux passions, et modérer les désirs que pousse incessamment l’esprit de l’homme.
Tout cela est facile à concilier sous l’inspiration du christianisme.
La tempérance chrétienne, dit Nicole, consiste en général à n’user des créatures que dans les bornes de la nécessité. . . . L’homme s’avilit et se dégrade par la jouissance de biens indignes de l’excellence de sa nature, et il rend son âme malade par l’attache que produit cette jouissance. La privation des créatures au contraire a pour effet ordinaire de fortifier l’âme, de la délivrer, de la guérir. Non-seulement il faut garder une exacte modération à l’égard du boire et du manger, mais il faut user de la même retenue dans l’usage de toutes les choses du monde. Rien n’est plus contraire à la piété et à l’esprit de prière que les grands divertissements et les grandes agitations. L’esprit se collant aux objets, on ne saurait ensuite l’en retirer ni le trouver quand il s’agit de louer Dieu. L’imagination devient vagabonde, et l’esprit ne sait plus s’appliquera Dieu et veiller sur soi-même. On ne peut éviter la dissipation de l'esprit que par une tempérance générale qui nous fasse renoncer à tous les plai-
THlITé DE MOH/kLE.
sirs non nécessaires , et nous porte à nous modérer dans ceux mêmes qu’on peut appeler nécessaires, comme dans les autres nécessités, en n’y livrant pas notre esprit et notre cœur; ce qui renferme une grande modération à l’égard de tous les objets des sens. » -
« C’est en résistant à ses passions qu’on trouve la vraie paix du cœur, et non pas en s’en ren-
dant esclave. Toutes les fois que l’homme sou- J
haite quelque chose d’une manière désordonnée, ]
il devient inquiet en lui-même. L’orgueilleux et (
l’avare ne sont jamais en repos; le pauvre et c
l’humble de cœur vivent dans une paix profonde.
« Mettons la cognée à la racine de l’arbre, i
afin que purifiés de nos passions , nous jouis- J
sions de la paix de l’âme.
« Pourquoi voulez-vous voir ce qu’il ne vous est pas permis d’avoir ? Le monde passe , et les ob- e
jets de la concupiscence passent avec lui. Lais- ^
sez les choses vaines aux hommes vains; pour ,
vous , appliquez-vous à faire ce que Dieu vous a -
ordonné. » ( Imitation de J.- C.)
« Considérez les oiseaux du ciel, ils ne sèment point, ils ne moissonnent point, ils n’amassent rien dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit : ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux?
« Considérez comment croissent les lis des champs; ils ne travaillent point, ils ne filent
DEVOIRS ENVERS SOt-MÊKE.
point : et cependant je vous déclare que Salomon , même avec toute sa magnificence , n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux. Or, si Dieu revêt de cette sorte une herbe de la campagne qui paraît aujourd’hui et qui sera demain jetée dans le four, combien plus vous revètira-t-il , ô hommes de peu de foi!
o Ne dites donc pas avec inquiétude : Que mangerons-nous , ou que boirons-nous , ou de quoi nous vêtirons-nous! ce sont les païens qui recherchent ainsi toutes ces choses , et votre Père céleste sait que vous en avez besoin.
« Mais cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu , et toutes ces choses vous seront données par surcroît. »
{Évangile selon Saikt Matthieu.)
Ainsi donc , nous désirerons avec modération , et nous rechercherons pour la seule nécessité les biens fugitifs et périssables de ce monde ; mais en même temps nous nous garderons bien d’ôter à l’âme humaine cette insatiable avidité de grandeur et de gloire qui tient à sa nature même , et à ses immortelles espérances. Nous travaillerons, avec l’aide de Dieu , à la soutenir planant audessus de la terre , et s’élançant , de toute l’ardeur et de toute l’immensité de ses désirs, vers les biens de l’éternelle patrie.
Il est remarquable que l’apôtre même qui
fut ravi au troisième ciel et qui entendit les paroles ineffables, se borne à désigner en des termes vagues et mystérieux qui échappent à toute analyse, les biens que Dieu destine à ses élus dans ce séjour d’éternelles délices : « l’œil n’a point vu, l’oreille n’a point entendu, le cœur de l’homme n’a jamais compris ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment . » C’est qu’en effet toute description exprimée en sons humains eût été faible; toute définition eût été périlleuse; ce que l’esprit de l’homme aurait pu analyser se fût dissipé et perdu dans ses vains et froids raisonnements. Deux mots suffisent à qui sait ce que c’est qu’aimer : vous aimerez toujours et vous jouirez toujours de l’objet aimé.
TITRE VI
DU MÉPRIS DK Lk DOULEUR KT DR LV MORT.
Le christianisme résume en deux mots toute la doctrine des souffrances et de la mort : r/uc chacun porte sa croix. La croix est nécessaire à tous , comme expiation du péché et comme condition de la gloire.
Et pour ranimer nos courages languissants, pour nous rendre légère cette croix imposée à l’homme pécheur, le christianisme nous met sans cesse devant les yeux le grand spectacle de l’Homme-Dieu souffrant et mourant sur le cal-
DEVOIES BNVEES SOI-MEME. 1S?
vaire. Victime innocente et volontaire pour le salut del’homme, Jésus-Christ n’est lui-même entré dans sa gloire, comme parle l’Écriture, qu’en passant par les souffrances et par la mort; car IL FALLAIT QUE LE ClIRIST SOUFFRIT.
Le Chrétien est un autre christ , a dit saint Augustin; et le pape saint Léon se plaisait à répéter aux fidèles qui se pressaient autour de la chaire de saint Pierre, ces belles paroles : « Connaissez, chrétiens, connaissez votre dignité! » Comment donc chercherions-nous une autre voie que cette voie rovale de la croix?
La vie de l’homme sur la terre est une épreuve, un combat, une tentation continuelle. L’âme humaine est le diamant brut que l’ouvrier céleste taille et polit par le frottement des afflictions; c’est la pierre vivante que l’éternel architecte dispose pour la cité sainte.
« Heureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés. » (Évangile.)
« Heureux celui qui soutient l’épreuve, parce que s’il est reconnu digne, il recevra la couronne de vie que le Seigneur a promise à ceux qui l’aiment. » (S*I.HT Jacques l , H, I.)
« Je suis persuadé que les souffrances de la vie présente n’ont aucune proportion avec la gloire qui sera un jour découverte en nous. »
Saiwt Paul, F.p. aux Romains.
La souffrance est une prière, a dit excellemment Nicole, et quelle prière, adressée à Dieu, fut jamais sans consolation !
« Il n’est pas juste, dit Pascal, écrivant sur la mort de son père , il n’est pas juste que nous soyons sans ressentimentetsansdouleur dans les afflictions et les accidents fâcheux qui nous arrivent, comme des anges qui n’ont aucun sentiment de la nature; il n’est pasjuste aussi que nous soyons sans consolation , comme des païens qui n’ont aucun sentiment de la grâce; mais il est juste que nous soyons affligés et consolés comme chrétiens, que la consolation de la grâce l’emporte par-dessus les sentiments de la nature, et que nos afflictions soient comme la matière d’un sacrifice que la grâce consomme pour la gloire de Dieu. »
a Dieu me tourmente, il a ses raisons. » Ce mot de Comines vaut des volumes.
« Le sage , selon le monde , saura souffrir sans se plaindre, et demeurer ferme au milieu des tourments de l’âme. Mais il n’est donné qu’au chrétien de savourer la douleur et de goûter cette joie des larmes dont le reste des hommes n’a pas même l’idée.... Oh! qu’il a bien connu les misères et les besoins de sa créature , celui-là qui a inventé pour elle les délices et l’utilité des larmes ! Beali fjui lugent! » ( Mélang, . re/ig. par Natalie Pitou.) Dieu veut, et les choses sont; voilà la toute-
puissance divine. Les choses sont, et l’homme les veut; voilà la sagesse humaine. Les choses sont , l’homme les veut, et il les veut comme Dieu les veut , quand Dieu les veut , parce que Dieu les veut : voilà la philosophie du chrétien.
Cette philosophie qui fait souffrir et qui accepte la souffrance comme une expiation du passé ou comme une garantie et un gage de l’avenir, est à l’usage de tous les hommes depuis le pauvre en sa cabane jusqu’ au roi dans son palais. Elle inspirait à une princesse auguste une prière, chef-d’œuvre de la résignation chrétienne. « Que m’arrivera-t- « il aujourd’hui, ô mon Dieu? Je n’en sais rien. « Tout ce que je sais, c’est qu’il ne m’arrivera rien « que vous n’ayez prévu, réglé, voulu et ordonné « de toute éternité. Cela me suffit. J’adore vos a desseins éternels et impénétrables. Je m’y sou- « mets de tout mon cœur pour l’amour de vous. « Je veux tout; j’accepte tout; je vous fais un a sacrifice de tout, et j’unis ce sacrifice à celui « de mon divin Sauveur. Je vous demande , ô « mon Dieu, la patience dans mes peines, et la a parfaite soumission qui vous est due pour tout « ce que vous voulez ou permettez. » Il fut un jour où ce que Dieu voulait ou permettait pour cette femme héroïque, pour cette femme , fille et sœur de nos rois, pour cette femme modèle de toutes les vertus, c’était la mort avec toutes ses
tco TRAITÉ DE MORALE.
horreurs et ses ignominies; c’était l’échafaud dressé à la même place où avaient péri son frère, fils de saint Louis, et sa sœur, fille des Césars.
Le plus grand spectacle que la terre puisse présenter au Ciel, c’est, ont dit les anciens, l’homme juste aux prises avec le malheur. Il est également digne du Ciel , le spectacle du chrétien aux prises avec les mauvaises passions, ne leur cédant jamais, les combattant au contraire et les poursuivant sans relâche dans les derniers renfoncements de l'ànie jusqu’au jour solennel où le généreux athlète atteint le but, et, certain de son triomphe , chante , à la gloire du Dieu trois fois saint , Thymine de la victoire.
a Chacun est persuadé qu’il mourra; on en reçoit de toutes parts des avertissements continuels cette mort inévitable nous mettra pour jamais dans un état de bonheur ou de misère; ces deux éternités si différentes, Tune si désirable , l’autre si horrible , dépendent de la disposition du cœur où nous trouvera notre dernier moment; à cet instant même, un arrêt irrévocable décidera de notre sort pour toujours; et ce qui nous rendra cet arrêt favorable ou contraire, est l’usage que nous faisons du petit espace de notre vie , qui ne nous est donné que pour nous y préparer. Les hommes savent tout cela , et la plupart n’y pensent point ! Us mettent
au contraire tout leur soin et toute leur étude à bannir ces objets de leur esprit, à ne voir la mortque le moins qu’ils peuvent, à éloigner d’eux tout ce qui la représente un peu vivement; et ils réussissent si bien qu’ils arrivent presque tous à la mort sans y avoir jamais bien pensé. »
(Niool*.)
Et pourtant, tous les hommes sont appelés à vaincre cette mort que Dieu n’a point faite et qui est la solde du péché , mais qui a été vaincue sur la croix. Tous, s’ils le voulaient, revêtus de gloire et d’immortalité , seraient un jour en droit de tenir ce fier langage de l’apôtre : « O mort! où est ta victoire? ô mort, où est ton aiguillon ? »
La Fontaine a peint le sage content de sa médiocrité , heureux de son loisir, vivant sans ambition et mourant sans regrets :
• Approche-t-il du but? Quitte-t-il ce séjour?
Rien ne trouble sa (in : c’est le soir d’un beau jour. »
Qui n’a répété souvent ces vêts d’une si douce et si aimable philosophie? Mais ils laissent à désirer quelque chose. On se plaît à penser que pour le Chrétien la fin de la vie n’est pas seulement le soir d’un beau jour; on aime à songer quelle en est l’ aurore.
Victime sans doute, mais victime intelligente et soumise , que dis-je? victime heureuse et triom-
phante , l’homme achève en mourant sa mission terrestre. Il rend avec usure tout ce qu’il a reçu, au Ciel son âme descendue du Ciel , à la terre son corps né de la terre. Il y dépose ce corps, qui fut le fidèle associé de son âme , comme le laboureur dépose dans un sol fécond les grains de froment qui doivent s’y réduire en poudre, y mourir en quelque sorte , et reparaître en abondante moisson.
L’Église chrétienne est admirable, lorsque, prosternée sur un tombeau , versant des larmes et des prières avec ce fils, cet époux, cet ami désolé , tout à coup , les yeux fixés sur l’adorable victime dont elle renouvelle l’auguste sacrifice , elle invoque , elle célèbre la foi delà bienheureuse éternité. « Pour vos fidèles , Seigneur, la vie n’est point ôtée , elle n’est que changée ; et au moment où l’âme voit se dissoudre sa terrestre demeure , une demeure éternelle lui est acquise dans les Cieux. »
On voit ici l’énorme différence qui distingue l’ère chrétienne et les temps qui l’ont précédée.
Tacite, ce grave historien , ce profond philosophe, et tout ensemble cet homme si sensible aux grandes choses, ce parent si tendre , déplore avec une touchante éloquence la mort de son beaupère. Il recherche tous les motifs qui peuvent adoucir sa propre douleur, et rendre moins amè-
DEVOIES ENVERS SOI-uâuB. 103
res les larmes d’une veuve désolée, d’une fille chérie. Il vient de retracer toutes les vertus du modèle dont il veut transmettre à la postérité la mémoire sans tache ; et tout occupé du souvenir d’une si belle vie , il n’arrive cependant qu’à cette réflexion timide. « s’il est un séjour pour « les mânes des hommes vertueux ; si , comme il « plaît aux sages de le croire, les grandes âmes ne « s’éteignent pas avec le corps , repose en paix , a Agricola. » Bien autrement positif, bien autrement consolateur est le langage que tient à ses enfants l’Église qui a reçu les promesses du siècle à venir. On nous pardonnera de le redire une seconde fois. « Affligez-vous, Chrétiens; a mais non pas comme ceux qui sont sans espéa rance. Pour vous, la vie n’est que changée. Oui, a alors que l’âme voit se dissoudre sa demeure « terrestre , une demeure éternelle lui est acquise a dans les Cieux. » (i)
(i) Observons , en passant , qu’il en est de même sur tous les points de doctrine qui touchent aux grands intérêts de l’humanité. Partout, la religion de l’Homme-Oieu a substitué la certitude au doute, la vérité à l’erreur, la lumière aux ténèbres; et ce n’est pas seulement pour les grandes âmes , pour les hommes illustres, pour les mérites éclatants que les secrets de l’Éternité ont été révélés. Le pauvre même, et surtout le pauvre, a été évangélisé. Devant Dieu , toutes les âmes sont grandes , toutes les âmes sont égales, puisque toutes ont été faites à son image et à sa ressemblance, toutes ont été rachetées d’un prix inestimable.
TRAITS DS MOBALS.
TITRE VU
DE LA COlf SCIEIf CK ET DE LA RJCFUTATTOIf .
« Il n’y a de vraie liberté , il n’y a de bonne joiè que dans la crainte de Dieu et dans une bonne conscience. »
« Ayez une bonne conscience , et vous ne craindrez pas la mort. »
a Celui qui aime Dieu de tout son cœur ne craint ni la mort, ni les supplices, ni le jugement, ni l’enfer ; l’amour parfait donne auprès de Dieu un accès plein de sécurité. »
« Considérez en toutes choses quelle en sera la fin, et comment vous paraîtrez devant ce juge sévère à qui rien n’est caché, qui ne s’apaisse point par des présents, qui ne reçoit point d’ex • cuse, mais qui juge tout selon la justice.
« Heureux celui qui sait éviter tout ce qui peut souiller et charger sa conscience ! »
( Imitation dt J. C.)
Mais , si la conscience a été souillée et chargée , tout espoir est-il donc perdu? Le monde, par orgueil ou par faiblesse , a peine à croire au repentir : et parce qu’il n’y croit pas , trop souvent, le cruel qu’il est , il le décourage , il l’empêche ,
toutes sont appelées à la même destinée comme elles ont toutes la oséme origine. (
il le repousse. Il n'y a que Dieu qui soit bon ; et, dans son infinie bonté , ceux qu’il a le plus aimés durant sa vie mortelle, ceux qu’il a évangélisés avec le plus d’ardeur et de tendresse , après les pauvres , ce sont les pécheurs. Avec quelle joie le Père céleste voit revenir dans ses bras cet enfant prodigue qui l’avait si indignement méconn: et quitté! Avec quelle douce compassion il console de ses regards cette femme toute remplie de remords et d’amour!
Innocence conservée, innocence réparée, telles sont les deux grandes voies ouvertes à l’humanité pour parvenir à sa fin , la perfection et le bonheur au sein de Dieu. Heureux celui qui marche dans la première de ces voies ; non moins heureux celui qui a le courage de parcourir la seconde !
« Prêtons l’oreille à la voix de notre conscience, rougissons des actes qu’elle réprouve , confessonsles pour nous en purifier, et ne cessons, jusqu’à la fin de nos jours , de nous plonger dans ce bain sacré. Si l'on n’accomplit pas ce devoir avec une volonté endormie , si l’on ne se contente pas de condamner du bout des lèvres les fautes qu’on accuse , si à ce repentir s’unit un désir véritable de s’en corriger , en rie qui voudra , mais il n’est rien de plus salutaire , rien de plus sublime, rien de plus digne de l’homme. » (Su.no Pilmco.)
o La gloire des gens de bien est dans leur conscience , et non dans la bouche des hommes. » Cependant , la conscience une fois éclairée et satisfaite, il est permis de songer à la réputation. C’est un devoir envers soi-mème , c’est aussi un devoir envers le prochain; car il est bon, pour se maintenir dans la vertu, de ne pas ôter à sa propre faiblesse l’appui que lui donne l’opinion favorable des honnêtes gens : il est bon aussi de leur prouver que nous estimons leurs suffrages et que nous en tirons une nouvelle force pour faire le bien.
a La bonne réputation , disent les livres sacrés, est préférable aux grandes richesses , et l’amitié vaut mieux que l’or et l’argent.
« Comme la lumière des yeux est la joie de l’ame, la bonne réputation est une source de joie et de santé. »
n Ayez soin de vous faire une bonne renommée ; la bonne renommée demeure éternellement, d
Après cela, que le devoir et l’opinion se trouvent pour un moment comme opposés et contraires ; que l’accomplissement du devoir semble pour un temps compromettre la réputation et l’honneur, que la vertu ne se présente qu’avec l’ignominie; ce sont là de ces épreuves terribles que Dieu réserve quelquefois aux âmes qu’il a armées d’une force supérieure. Mais comment le Chrétien
pourrait-il balancer ? accoutumé à contempler sur la croix le Saint des Saints confondu avec les scélérats et immolé par sa nation même comme un ennemi de Dieu et des hommes , il accepte à son tour le breuvage amer, il goûte de ce fiel , il baisse la tète et meurt, s’il le faut, en accomplissant toute justice.
Lors même qu’on n’est pas réduit à cette dure extrémité, on doit se dire qu’il est impossible en ce monde de réunir tous les suffrages , et que, prudemment, il faut s’attendre à être loué par les uns, critiqué et déchiré par les autres. Ou l’on n’a point de réputation, ou l’on en a deux. Ou vous passez incognito sur cette grande route delà vie, confondu dans la foule obscure qui s’achemine en silence vers la mort et l’oubli; ou vous êtes aperçu, signalé, montré du doigt, et dans ce dernier cas , par une loi constante de l’inconstante nature humaine, ceux-ci blâment ce que vantent ceux-là. Les memes actions, les mêmes paroles sont interprétées par la bienveillance ou par la malignité. Quelquefois la censure est générale, et vous n’avez pour vous que vous-même et Dieu : il est vrai que c’est assez.
TITRE VIII
uu choix d’u* état.
« Chose admirable! » s’écrie, dans son noble et touchant langage, l’auteur du traité des Devoirs : « tous les états , depuis les plus brillants jusqu’à celui de l’humble artisan, ont leur douceur et leur dignité véritable. 11 ne faut pour cela que vouloir nourrir en soi les vertus qui appartiennent à chaque profession. Lorsque vous aurez fait prudemment le choix d’une carrière , n’allez pas imiter ces gens qui se lamentent éternellement. Ne vous laissez agiter par aucun regret, par aucun vain désir de changer. Tout chemin de la vie a ses épines. Dès que vous avez posé le pied dans un de ces chemins, poursuivez.
Reculer, c’est lâcheté. Il est toujours beau de persévérer, excepté dans le mal. »
(Silvio Peluco.)
« La destination de l’homme sur cette terre n’est pas le bonheur, mais le perfectionnement... Comment le but de notre liberté morale seraitil le bonheur de cette courte vie, que la souffrance , la vieillesse et la mort mettent hors de notre puissance? Il n’en est pas de même du perfectionnement : chaque jour, chaque heure, chaque minute peut y contribuer. Tous les événements
DEVOIRS Efl V BBS SOI-MÊME. 169
heureux et malheureux y servent également, quelle que soit notre situation sur la terre.
(M“ e DH STABL.)
Se tenir au parti honnête que l’on a embrassé après de mures réflexions; et quelles que soient les chances qu’offre ce parti sous les rapports de la fortune et de la gloire humaine , se bien persuader que nous sommes dans ce monde, non pour y mener une vie agréable et commode, mais pour y perfectionner notre âme et la conduire à sa fin immortelle et glorieuse , ce sont là deux excellents moyens de fournir sa carrière courageusement et vertueusement.
Mais, pour mieux apprécier l’importance et la difficulté du choix d’un état, il faut remonter plus haut et plus loin dans la vie de chaque homme.
« Les pères et mères, dit Nicole, doivent considérer que Dieu étant le créateur de leurs enfants , il est leur maître et leur père ; qu’ils n’ont aucun droit sur eux au préjudice de Dieu; qu’il a commis leurs enfants à leur garde et à leurs soins , comme des princes destinés à un royaume éternel ; que le soin de leur éducation est la plus grande et la plus importante de leurs affaires, et que la volonté de Dieu doit être leur règle souveraine , en ce qui concerne la vocation
à un certain état. De là deux vérités essentielles pour la conduite de la vie : la première est qu’il n’est pas permis aux pères et mères de choisir un emploi et une vocation à leurs enfants, sans examiner si Dieu les y appelle, et en ne se déterminant dans ce choix que par des intérêts humains et par des raisons temporelles; la seconde, que les pères et mères doivent respecter, favoriser et seconder de tout leur pouvoir le choix de Dieu , quand il se déclare. »
Nous dépendons de Dieu pour notre être et pour notre manière d’être; toutes nos actions doivent lui être rapportées, et, à plus forte raison , celles qui sont, comme le choix d’un genre de vie , le principe d’une infinité d’autres actions.
a Les diverses carrières qui s’ouvrent devant un jeune homme chrétien sont autant de routes par lesquelles il doit tendre à Dieu(i). »
(i) Extrait de la notice qui précède les Mélangés religieux, déjà cités page i58. Nous nous félicitons de pouvoir placer ici une de ces lionnes pensées que nous avions na'guères encore le bonheur de recueillir de la plume ou de la bouche même de l’excellent M. Gueneau de Mussy, si promptement enlevé à son pays , qu’il servait comme conseiller de l’instruction publique, à sa digne et honorable famille, à ses nombreux amis. Parmi les innombrables services qu’il a rendus, et qu’il se cachait pour ainsi dire à luimerne, on peut compter à juste titre la publication des Mélanges religieux. Touché de la douleur, pleine de courage et de foi, d’une inèrequi venait de perdre , à la fleur de leur âge, ses trois en-