‹ Traitè de moraleChapitre 24 sur 49 · DE LAMOUR · texte numérisé non relu

DE LAMOUR

DB LBDUCATIOIV DES EHPAVTS.

Toute paternité vient de Dieu , comme parlent les saints livres. C’est Dieu qui donne l’accroissement au nouvel être enfermé dans le sein de sa mère ; c’est lui qui anime ce faible enfant du même souffle dont il forma l’ame du premier homme. « Vos yeux m’ont vu , ô mon Dieu , lorsque je n’étais qu’une masse informe, et tous

D i y i i i zt;U - ijÿ , (j» ' ag ie

DEVOIES ENVEBS I.ES AUTRES HOMMES. 181

mes jours ont été écrits dans votre livre. Vous distinguiez tous mes os, lorsque vous les formiez dans le secret ; vous avez vu la substance de mon corps , lorsqu’elle était encore dans les entrailles de la terre. » ( Psaumes . j

Si donc Dieu a voulu , pour continuer l’admirable production d’étres créés à son image, associer l’homme à son oeuvre divine, c’est qu’il a voulu aussi que l’homme partageât avec lui cette longue suite de tendres soins et d’ineffables bontés que réclameraient de si nobles, mais de si frêles créatures.

Ne nous étonnons plus si , lorsqu’il veut nous faire sentir toute la grandeur et toute l’énergie de l’amour qu’il porte àl’homme , Dieu lui-même consent à prendre pour terme de comparaison l’amour qu’un père porte à ses enfants. « Comme un père a de la tendresse pour ses enfants, dit le psalmiste, ainsi le Seigneur a compassion de ceux qui le craignent. »

Mais concluons que , par une juste et glorieuse réciprocité, l’amour d’un père pour ses enfants doit être semblable à l’amour de Dieu pour les hommes , et ne craignons pas de dire que le plus sur moyen de comprendre tout ce que doit être l’amour paternel , c’est de réunir les traits les plus aimables et les plus frappants de l’amour divin.

TRAITÉ DB MORALB.

Amour généreux et désintéressé : Dieu n’a pas besoin des hommes , et ce n’est point pour ajouter à son bonheur qu’il les fait naître, qu’il les environne de sa protection , qu’il les comble de ses biens.

Amour tendre et plein de charmes : Dieu nous couvre de ses ailes, il nous garde comme la prunelle de l’œil , il fait ses délices d’habiter avec nous.

Amour indulgent et miséricordieux : Dieu sait de quelle argile lui-même nous a formés; trop souvent nous répondons à ses bienfaits par nos ingratitudes ; nous le méconnaissons , nous l’oublions, nous l’offensons; et lors même que nous songeons à lui et que nous voulons le servir, que de froideur, que de négligence, que d’œuvres peu dignes, que de pensées peu filiales!

Amour tendre , nous l’avons dit , mais en même temps amour fort et tendant au vrai bien de l’objet aimé : Dieu nous a créés pour une haute et éternelle destinée; il n’oublie, il n’épargne rien pour nous conduire à cette fin sublime, réveillant nos courages, ranimant nos espérances, fortifiant nos faiblesses, écartant les obstacles ou nous donnant la force de les vaincre, disposant tout enfin pour nous rendre heureux d’un bonheur que nous aurons mérité par la vertu.

O vous qui voulez porter dignement le beau

nom de père , et vous à qui il est donné de former dans vos entrailles les futurs héritiers do céleste royaume, comprenez votre modèle, aimez-le, suivez-le. Qu’ils sont précieux et chers ces enfants que Dieu a confiés à vos soins ! Comme il est sacré ce dépôt dont un jour, et la terre, et le ciel , et la patrie , et Dieu vous demanderont un compte rigoureux, âme pour âme! Quelle mission que celle de coopérer avec Dieu même à faire épanouir ces faibles intelligences , à dresser ces volontés naissantes, pour leur assurer, dès le temps et pour l’éternité , la connaissance et l’amour de cet Etre infini qu’on ne peut connaître sans l’aimer, qu’on ne peut aimer sans être heureux !

Pères et mères , si vous nous avez compris , vous le voyez , vous le sentez : l’éducation est là tout entière , avec ses innombrables difficultés , avec toutes ses ressources.

a Intruisez votre fils, dit la sainte Écriture, et il rafraîchira votre âme , et il sera les délices de votre cœur. »

« Instruisez le jeune enfant à l’entrée de la vie, et lorsqu’il sera devenu vieux, il ne s’écartera pas. »

« Les yeux du Seigneur sont attachés sur- ceux qui le craignent : il est leur puissant protecteur et il affermit leur vertu ; il les couvre contre la

184 TBEITE DE MORALE.

chaleur; il les met à l’ombre contre l’ardeur du midi; il leur fait grâce quand ils sont tombés; il les soutient afin qu’ils ne tombent point; il élève leur âme, il éclaire leur esprit; il leur donne la santé, la vie, la bénédiction. »

« La miséricorde de Dieu s’étend de race en race sur ceux qui le craignent. »

« Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. »

« Nous avons reconnu l’amour de Dieu envers nous, en ce qu’il a donné sa vie pour nous, et nous devons aussi donner notre vie pour nos frères. »

« C’est Dieu qui nous a aimés le premier, et qui a envoyé son fils pour être la victime de propitiation pour nos péchés. »

« Admirez l’extrême bonté de Dieu , dit saint Grégoire de Nazianze : il reçoit nos désirs mêmes comme une chose de grand prix; il brûle d’ardeur que nous ayons de l’ardeur pour lui ; il reçoit comme un bienfait la demande que nous lui faisons de ses bienfaits ; il a plus de joie de nous donner, que nous n’en avons de recevoir ce qu’il donne. Prenons garde seulement de ne pas être trop indifférents dans nos prétentions , trop bornés dans nos vœux ; ne lui demandons jamais de petites choses et qui soient indignes de sa magnificence. »

DEVOIES ENVB11S LES AUTilBS HOMMES. 185

« Si le propre caractère de la Divinité est la bienveillance envers les hommes, dit un autre docteur de l’Église, ne cherchons pas ailleurs les raisons de la venue de Jésus-Christ parmi les hommes. Notre nature était malade , il l’a guérie; tombée, il l’a relevée; morte, il l’a vivifiée ; déchue de ses droits au bien véritable , il l’y a rappelée; enveloppée de ténèbres, il l’a éclairée; captive, il l’a rachetée; enchaînée, il l’a délivrée; esclave, il l’a remise en liberté. Trouverez-vous, ajoute saint Grégoire de Nysse, que ces motifs ne soient pas assez considérables et assez dignes pour obliger la bonté de Dieu à descendre sur la terre , et à secourir cette nature humaine qu’il avait créée? »

Et vous , pères et mères , trouverez-vous que tant de motifs ne suffisent pas à vous commander tous les sacrifices nécessaires pour secourir, éclairer, affranchir et sauver ces êtres presque divins , qu’avec l’aide de Dieu vous avez créés et mis au monde?

Avec de telles pensées qui naissent des entrailles même de la religion chrétienne , on conçoit que plutôt on procure aux enfants le bonheur d’entendre et de bégayer le nom de Dieu , plus on correspond à son infinie bonté , plus on s’associe aux desseins île sa paternelle providence.

Madame Necker de Saussure (i) a, sur ce point essentiel, admirablement réfuté l’absurde et cruelle théorie de Rousseau qui prétendait , comme elle le dit si bien , « remplacer par un coup d’éclat , par une scène théâtrale , la puissance des longs souvenirs et des premières habitudes.»

« Puisque le caractère distinctif du Christianisme et les moyens d’instruction que fournissent les livres sacrés nous permettent d’inspirer l’amour de Dieu à nos enfants , comment ne pas user d’un tel privilège? Comment ne pas prévoir que ce sentiment conçu de bonne heure , jettera de plus profondes racines dans le cœur? — C’est à l’époque où la nature entière nous sourit, où tous nos semblables nous aiment et nous protègent , que l’idée d’un Dieu ami , d’un Dieu protecteur, s’empare aisément de notre âme ; et quelle bénédiction qu’une telle idée! Qui peut en apprécier le bienfait! Qui saura ce qu’est pour nous un fonds d’espérance qui ne s’épuise jamais , qui nous montre un monde éclatant au

( i ) De l'Éducation progressive, tom. I er , p. 3 1 4 et s. Ce l ouvrage, auquel il n’a manqué que les larges, profondes et chaleureuses inspirations de la foi catholique pour être une des plus excellentes productions de l’esprit chrétien, mérite d’être lu et médité par tous ceux qui s’occupent de l’éducation de l’enfance. Jamais l'amour maternel n’a révélé ses secrets avec un plus vrai et plus aimable talent.

delà de ce monde, une perfection céleste au delà de la perfection humaine , un bonheur plus grand , plus pur que celui dont on peut se former l’idée ici-bas , et aussi qui nous persuade que les maux eux-mêmes sont pour notre bien ? Voila qu il me tue, dit Job , je ne cesserai pas d’espérer en lui. Plus de solitude , plus d’exil , plus de vieillesse, plus de mort. Dieu est là, il nous soutient , il nous entend , il nous parle , il nous rassure ; et si le danger est grand , imminent , inévitable , si les ombres de la mort nous environnent , c’est qu’il veut nous recevoir dans son sein. Une lumière douce et colorée se répand sur tous les objets. Une atmosphère d’amour enveloppe la nature entière ; les hommes , les animaux , la création matérielle même , les plantes , les ruisseaux , les montagnes , tout est aimé! Tout est l’image de Dieu , tout est un langage dont il se sert pour nous dire qu’il est notre père; et la paix, le bonheur qu’il répand dans Pâme nous le dit bien plus. Quel autre temps que celui de l’enfance choisirions-nous pour communiquer de telles impressions ? Quel autre temps pour faire un plaisir de ce qui sera toujours un devoir?... »..

A côté de cette heureuse et sainte obligation

de faire connaître aux enfants, dès leurs plus jeunes années , le Dieu qui les a mis en ce monde et qui leur prépare le Ciel , il y a nécessairement la crainte d’altérer dans ces âmes si tendres et si ouvertes à toutes les impressions , la naïve innocence qui est leur premier charme.

« Quiconque, dit l’auteur du Traité des Devoirs! afflige ou méprise injustement l’enfance , s’il n’est pervers, le deviendra. L’homme qui n’est pas souverainement attentif à respecter l’innocence d’un enfant , à ne pas lui enseigner le mal , à prendre garde que d’autres ne le lui enseignent, à faire en sorte qu’il ne se laisse enflammer que par l’amour de la vertu , si cet enfant devient un monstre , celui-là peut avoir à se le reprocher. Mais pourquoi substituer de moins fortes paroles aux saintes et terribles paroles prononcées par l’adorable ami des petits enfants, le Rédempteur? « Quiconque accueille un petit enfant en mon nom , m 'accueille moi-même. Mais quiconque aura scandalisé un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour cet homme-là qu'on lui eut attaché au cou une meule de moulin, et qu'on l'eut précipité au fond de la mer. »

Que faudrait-il donc penser, si l’homme assez malheureux pour scandaliser un enfant était l’instituteur même, le père même de l’enfant?

Nous venons de prononcer ce mot d'instituteur, et quelle foule de sentiments et d’idées ce seul mot ne réveille-t-il pas ? Mais avoir rappelé les devoirs des pères et mères , c’est avoir tout dit sur les devoirs de l’homme qui accepte l’honorable et difficile mission d’élever les enfants des autres. Soyez pères , disait Fénelon à ses jeunes lévites , je ne dis point assez , soyez mères ; et ici , rendons gloire à Dieu en faisant remarquer qu'avec le Christianisme est apparu dans le monde quelque chose de plus merveilleux que la merveille même de l’amour maternel.

Élever un enfant , et achever ainsi l’œuvre de la nature par l’œuvre de la grâce , devenir le second instrument de la bonté divine qui appelle à une éternelle félicité cet être d’abord si dénué , à une éternelle gloire cet être environné d’abord de tant de misères, accomplir l’expresse volonté du Sauveur qui a tant aimé les petits enfants , c’est l’œuvre des œuvres ; c’est ce que font journellement avec une si ardente charité , avec un si beau dévouement, avec d’ineffables joies, ces frères des écoles chrétiennes , ces sœurs de la Providence , de Notre-Dame , de Saint- Vincent de Paul , de Saint-Joseph , de Sainte- Marthe , et tant d’autres dont la France recueille et envoie chaque année aux extrémités de l’univers les innombrables essaims. Qui n’a vu et

admiré le prodige d’une ruche ? Une seule abeille est réellement mère ; et des milliers d’abeilles dont les entrailles n’ont point porté se livrant à tous les soins , à tous les soucis , à tous les travaux nécessaires , font preuve à l’envi de la tendresse la plus attentive et la plus prévoyante. Il y a là , ce nous semble , une belle et touchante. image : le monde sait comment , depuis dix-huit cents ans , la religion de Jésus-Christ l’a réalisée.

TITRE V

DR l’aMOUR PILIAL.

Est-il une obligation plus sainte et plus douce à la fois que celle de chérir ceux à qui , après Dieu et par l’ordre même de Dieu , nous devons tout ce que nous sommes , et qui nous ont tant aimés? Il semble que la tendresse des enfants pour leurs pères ne devrait avoir d’autre mesure que la tendresse des pères pour les enfants ; et nous avons vu jusqu’où s’étend l’amour paternel .

Mais l’amour que doivent les enfants a un caractère spécial qui ne peut être méconnu sans une grave perturbation dans tout l’ordre social.

Cette voix intérieure, qui crie aux enfants qu’ils doivent à leurs parents une réciprocité

d’affection, trouve rarement des cœurs sourds et rebelles, tandis que l’âge, les passions, l’orgueil surtout et le désir de l’indépendance disposent promptement les jeunes esprits à se persuader que leur propre raison est un guide sur auquel ils ne sauraient trop ni trop tôt se confier.

Aussi la religion a-t-elle particulièrement insisté sur le devoir de respect et d’honneur que commande cette seconde majesté, la puissance paternelle.

Honorez votre, pere et votre mère, a dit l’auteur même de la nature humaine, lorsqu’il promulgua du haut de Sinaï ces divins préceptes qui sont devenus la loi du monde entier.

Et par une suite de cette première forme du divin commandement , avec une profonde connaissance du cœur de l’homme et des premiers besoins de la société, l’Écriture ne cesse de recommander aux enfants la docilité , l’obéissance, la vénération envers leurs parents, puis ensuite les soins , la condescendance , la patience même, et elle fait à peine mention d’un sentiment plus vif et plus tendre.

« Écoutez , enfants , les avis de votre père , et suivez-les afin que vous soyez sauvés. Car Dieu a rendu le père vénérable aux enfants, et il a affermi sur eux l’autorité de la mère. »

tua TRAITÉ DR MORALE.

a Celui qui honore son père trouvera lui-méme sa joie dans ses enfants , et il sera exaucé au jour de sa prière. »

a Celui qui craint le Seigneur honorera son père et sa mère , et il servira comme ses maîtres ceux qui lui ont donné la vie (i). »

« Honorez votre père de tout votre cœur et n’oubliez point les douleurs de votre mère. Souvenez-vous que sans eux vous ne seriez point né , et faites tout pour eux comme ils ont tout fait pour vous. »

« Honorez votre père par actions , par paroles et par une patience sans bornes , afin qu’il vous bénisse et que sa bénédiction demeure sur vous jusqu’à la fin . »

a La bénédiction du père affermit la maison des enfants , et la malédiction de la mère la détruit jusqu’aux fondements. »

a Mon fils , soulagez votre père dans sa vieillesse, et ne l’attristez point durant sa vie. Si son esprit s’affaiblit , supportez-le , et ne le méprisez pas à cause de l’avantage que vous donne votre force. Car la compassion que vous aurez eue pour votre père ne sera point mise en oubli , et Dieu

(i) Nous n’avons pas besoin de faire remarquer avec quel soin rÉcriturc sainte associe toujours, dans les devoirs qu’ils ont à remplir et dans les hommages qui leur sont dus , l’homme et la femme , le père et la mère.

dkyoibs Envias lu autbu hommes. t»«

vous récompensera pour avoir supporté les défauts de votre mère. Il vous établira dans la justice; il se souviendra de vous au jour de l’affliction , et vos péchés seront anéantis , comme la glace qui se fond en un jour serein. »

« Combien est infime celui qui abandonne son père , et combien est maudit de Dieu celui qui aigrit l’esprit de sa mère! »

( V Ecclésiastique.)

Qu’ils sont à plaindre les pères et mères forcés de s’écrier avec le prophète : « J’ai eu des enfants et je les ai élevés , et ils n’ont eu que du mépris pour moi ! » Il n’y a point d’être plus malheureux au monde, si ce n’est l’enfant qui cause une pareille douleur.

Il faudrait déplorer le siècle où s’étendrait jusque sur l’autorité paternelle ce que dit madame de Staël : a Ce qui manque en France, en tout genre, c’est le sentimeut et l’habitude du res. pect. On y passe bien vite de l’examen qui peut éclairer, à l’ironie qui réduit tout en poussière. »

« Ouvrez souvent votre âme , dit Silvio Pellico , à cette pensée triste , mais féconde en enseignements de patience et de compassion. Ces tètes blanches qui sont là devant moi , qui sait si bientôt elles ne descendront pas dans la tom-

Tlkllt D* MOIAtf-

be? Ah’, tandis que vous avez le bonheur de le» voir, honorez-les et cherchez-leur des consolations à ces maux de la vieillesse dont le nombre est si grand. »

Une seule chose doit limiter la soumission aux ordres paternels, c’est la soumission aux ordres divins, s’il arrivait qu’il y eût opposition entre les uns et les autres. « Enfants, dit saint Paul, obéissez à vos pères et mères en ce qui est selon le Seigneur. »

TITRE VI

DB l’amour r RATER H RL.

Tous les hommes sont frères, nous répète la religion chrétienne -, et nous devons aimer tous les hommes comme nous nous aimons nousmêmes.

H semble d’abord que cette charité universelle r à force de s’étendre, doive faire disparaître ce que les relations privées nous présentaient de plus cher et de plus intime.

Mais il n’en est pas ainsi , et la religion même a consacré dans ses divins oracles ces affection» particulières qui se forment au sein de la famille.

« Trois choses sont approuvées de Dieu et

des hommes, l’union des frères, l’amour des proches , la concorde des époux. »

Elle célèbre avec complaisance la tendresse fraternelle.

« Qu’il est avantageux et qu’il est doux à des frères de vivre dans l’union! Cette union est semblable à un parfum exquis ; elle est semblable à la rosée qui tombe sur la montagne de Sion. »

« Le frère qui est aidé par son frère est comme une ville forte. »

Altérer cette tendresse mutuelle, troubler la paix qui règne parmi des frères , est à ses yeux un des plus grands crimes. « Il y a six choses que le Seigneur hait et son cœur déteste la septième : les yeux altiers , la langue sujette à mentir, les mains qui répandent le sang innocent , le coeur qui médite de noirs desseins , les pieds légers pour courir au mal , le témoin trompeur qui profère des mensonges et celui qui sème des divisions entre les Jrères. »

Sans doute un frère peut faillir à l’égard de son frère; mais alors on est mille fois heureux de se rappeler la loi divine du pardon et de l’oubli.

« Souvenez- vous de la loi du Très-Haut, et ne vous arrêtez pas à la faute de votre frère. »

S’il est vrai que les souvenirs de l’enfance

TRAITÉ DR MORAI.E.

soient bons à l’âme et salutaires pour les moeurs, c’est principalement lorsqu’ils nous retracent cette douce communauté d’intérêts, de sentiments, de pensées, de joies et de douleurs, qui fit longtemps une même destinée et comme une même vie à des êtres portés dans les mêmes entrailles, nourris du même lait, réchauffés par les mêmes soins , grandis ensemble autour de la même table qu’ils environnaient comme de jeunes plants d’oliviers, conduits ensemble dans la maison du Seigneur, formés par les mêmes exemples, instruits dans les mêmes doctrines, prosternés devant les mêmes autels, invoquant , bénissant , glorifiant le même Dieu , et, par delà le temps qui passe si vite, espérant la même éternité.

« Pour bien pratiquer envers tous les hommes cette science divine de la charité , il faut en faire l’apprentissage en famille. Quelle pensée, nous sommes les enfants d’une même mère! avoir trouvé, à peine venus en ce monde, les mêmes objets à vénérer et à chérir entre tous; quelle douceur encore ! Si vous voulez être bon frère , défendez-vous de l’égoïsme : que chacun de vos frères, que chacune de vos sœurs voie que ses intérêts vous sont chers autant que les vôtres. Si l’un d’eux commet une faute , soyez indulgent pour le coupable, non pas seulement com-

me vous le seriez avec un autre , mais plus encore; réjouissez-vous de leurs vertus, imitez-] es , excitez-les à votre tour par votre exemple, faites qu’ils aient à bénir la Providence de vous avoir pour frère. » (Silvio Pbllico.)

TITRE VII

DR l’aMITIÉ.

Il a loué dignement et l’amour fraternel et l’amitié, le poète qui a dit :

« Un frère est un aini donné par la nature. •

« L’amitié est un lien fraternel, dit Silvio Pellico , et dans son sens le plus élevé , elle est le plus bel idéal de la fraternité. C’est un accord suprême de deux ou de trois âmes , jamais d’un bien grand nombre , qui sont devenues nécessaires l’une à l’autre, qui ont trouvé l’une dans l’autre une parfaite disposition à s’entendre, à s’entraider, à s'interpréter noblement , à s’encourager au bien. »

Comme tout don parfait et toute grâce excellente, l’amitié véritable vient du ciel et tend au ciel. C’est surtout des vrais amis qu’un homme d’un beau talent et d’un noble caractère a pu dire, qu'ils ne s’aimeraient pas autant , s’il ne

leur avait pas été douai de s'ai/ner toujours (l).

Amitié, don du ciel, plaisir des grandes âmes!

Les livres saints ont placé l’amitié parmi les plus nobles affections de l’homme et parmi ses biens les plus précieux.

« Le véritable ami aime en tout temps , et le frère se connaît dans l’adversité. »

« L’ami fidèle est une puissante protection; celui qui l’a trouvé a trouvé un trésor. »

« Rien n’est comparable à l’ami fidèle , et l’or et l’argent ne méritent pas d’être mis en balance avec lui. Ceux qui craignent le Seigneur trouvent un tel ami. »

« Conservez dans votre cœur le souvenir de votre ami , et ne l’oubliez pas lorsque vous serez devenu riche. »

« Reprenez votre ami et avertissez-le de ce qu’on l’accuse d’avoir fait, parce que peut-être il ne l’a point fait, ou, s’il l’a fait, afin qu’il ne le fasse plus à l’avenir. »

« Celui qui jette une pierre contre les oiseaux les fera envoler, et celui qui fait à son ami des reproches injurieux , rompra l’amitié. »

« Gardez la fidélité à votre ami pendant qu’il est pauvre; demeurez-lui fidèle dans le temps de

( i ) Essais rte momie et rie /mlilir/ue publiés en 1 8oti par M. le comte Mole, au chapitre t/u beau et rtu bon.

BEV01BS BNVEBS l.BS BUTÙES HOMMES. 19 »

l’affliction, afin que vous puissiez vous réjouir avec lui dans son bonheur. »

Heureux donc celui qui a trouvé un ami! Heureux celui qui possède encore cet autre soi-même, avec qui il peut repasser dans une commune mémoire les jours anciens , opposer un double courage aux nombreux accidents de la vie, goûter doublement ses rapides joies, et méditer dans une commune espérance les années éternelles!

Mais le choix d’un ami est difficile, et c’est peut-être le seul cas où il soit permis, nécessaire et juste de sonder avec une sévère diligence les actions et jusqu’aux sentiments et aux pensées d’autrui.

« Le don du cœur est chose trop grave, dit Silvio Pellico : il y a imprudence coupable , il y a absence de dignité à le jeter au premier venu. » C’est au nom des intérêts mêmes de l’éternité que la Religion recommande pour ce choix la plus grande attention.

o Celui qui fréquente les sages deviendra sage; l’ami des insensés leur deviendra semblable. »

«t Ne soyez point l’ami d’un homme colère, de peur que vous n’appreniez à vivre comme lui et que vous n’exposiez votre âme au danger. »

« Si vous voulez avoir un ami , ne le prenez qu’après l’avoir éprouvé. »

« Ne découvrez point votre cœur à toute sorte

de personnes, de peur que celui à qui vous vous fiez ne soit un faux ami, et qu’il ne médise ensuite de vous. »

« Adressez-vous à un homme de bien; tenezvous sans cesse auprès de celui que vous aurez reconnu fidèle à observer la loi de Dieu, dont les vues s’accordent avec les vôtres, et qui s’afflige avec vous lorsque vous aurez fait quelque faux pas dans l’obscurité. »

Saint François de Sales exaltait aussi le bonheur d'avoir un ami ; il y voyait un moyen de perfectionnement et de salut qu’on ne pouvait trop estimer au milieu des dangers dont la vie chrétienne est semée.

« Dans le monde, disait-il, il est nécessaire que ceux-là s’unissent qui veulent combattre sous la bannière de la vertu , sous la bannière de la croix.... Des hommes qui vivent dans le siècle, où ils ont à franchir tant de pas difficiles pour aller à Dieu , ressemblent à des voyageurs qui , dans les sentiers rudes ou glissants, s’attachent les uns aux autres pour se soutenir, pour cheminer plus sûrement. »

TITRE VIII

DE LE niKKEAlSlSCE.

JÉSUS A PASSÉ EN FAISANT LE BIEN (l).

Voilà notre modèle.

Nous surtout, faibles humains, nous passons et nous passons vite , pressant le pas et nous hâtant vers le juste juge qui doit rendre à chacun selon ses œuvres : heureux donc ceux qui passent en faisant le bien!

Mille fois heureux ceux qui laissent après eux de longues traces de bonnes œuvres, d’œuvres de miséricorde et de bonté; qui ont pu, qui ont voulu et qui ont su faire le bien, sans bruit, sans éclat, et comme acquittant une dette sacrée : dette envers les hommes que chacun de nous doit aimer comme soi-méme; dette envers Dieu qui, pour prix de toutes les grâces dont il nous comble, nous commande cet amour des hommes!

« Bienheureux ceux qui sont miséricordieux , parce qu’ils obtiendront eux-mêmes miséricorde. »

« Donnez à celui qui vous demande , et 11e rebutez point celui qui veut emprunter de vous, b

« Faites aux hommes tout ce que vous voulez

(1) Pei transiit benejncienrin. (Discours tir saint Pierre. — Actes des apôtres.)

qu’ils vous fassent, car c’est là la loi et les prophètes »

Du reste, « que votre main gauche ignore ce que fait votre main droite. Prenez bien garde de ne pas faire vos bonnes œuvres devant les hommes, dans le dessein d’attirer leurs regards. . . Lorsque vous donnez l’aumône , ne faites pas sonner la trompette devant vous , comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues, pour être honorés des hommes : je vous dis en vérité qu’ils ont reçu leur récompense. »

(Évangile selon saist Matthieu.)

Et vains , ils ont reçu leur vaine récompense ( i ).

Vous, chrétiens, que le bien que vous faites soit secret, et cependant, si vous aimez une gloire légitime , soyez tranquilles : la manifestation des bonnes œuvres n’est que différée ; car « il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, et votre père céleste , qui voit ce qui se passe dans le secret, vous en récompensera. »

Dieu est patient parce qu'it est éternel, a dit un Père de l’Église; et il expliquait ainsi ces délais de la justice divine, que certains justes, étonnés

(i) Receler unt mercedem sunm vaut vaitam, adit saint Augustin de ces illustres morts qui ont été l'ornement du monde, mais qui ont borné là toute leur ambition, et qu’un autre Père a si énergiquement appelés animaliti glorite.

de la prospérité des méchants, ont l’imprudence et je dirais volontiers, la cruauté de trouver longs. Cette même vue de l’éternité de Dieu explique aussi comment il semble retarder longtemps la récompense due aux bonnes œuvres ; comment il souffre quelquefois que les œuvres les plus saintes et les plus charitables ne rencontrent qu’ingratitude, opposition, calomnie, persécution même de la part des hommes. Répétons avec saint Augustin : Dieu est patient parce qu’il est éternel; et nous, destinés à partager son éternité, attendons comme lui le grand jour où toute justice sera accomplie, où toute charité sera récompensée et couronnée.

a Alors le Fils de l’homme, dans tout l’éclat de sa majesté, environné de ses anges et assis sur le trône de sa gloire , ayant rassemblé toutes les nations devant lui et séparant les uns d’avec les autres, comme un berger sépare les brebis d’avec Jes boucs, dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, vous qui avez été bénis de mon père; possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde; car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’ai eu besoin de logement, et vous m’avez logé; j’ai été nu, et vous m’avez revêtu; j’ai été malade, et vous m’avez visité; j’ai été en prison, et vous m’êtes venus voir.

Et les justes lui répondront : Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim, et que nous vous avons donné à manger; ou avoir soif, et que nous vous avons donné à boire? quand est-ce que nous vous avons vu sans logement, et que nous vous avons logé ; ou nu , et que nous vous avons revêtu ? quand est-ce que nous vous avons vu malade ou en prison , et que nous sommes allés vous visiter? Et le Roi leur répondra : Je vous dis en vérité, qu’ autant de fois que vous l’avez fait à l’égard de l’un des plus petits de mes frères que voilà, c’est à moi-même que vous

l’avez fait Et les justes iront dans la vie

éternelle. » (Évangile selon saisit Matthieu.)

TITRE IX

DE LA CHAHITÉ K N VERS LES DOMESTIQUES (l).

Ce que Montesquieu a dit pour le droit des gens et pour les relations de peuple à peuple,

(i) Ce litre , comme on le voit, est analogue et non semblable au titre qui lui correspond dans notre première partie, et que nous avons intitulé : rte l’humanité envers les esclaves. 11 fallait bien changer ce dernier titre , puisque nous procédons maintenant sous l’inQuence d’un tout autre ordre d'idées. Au lieud’e. 1 claves , nous avons des serviteurs libres; au lieu de l'humanité. ou de la philanthropie, nous avons la charité, qui est l’amour de Dieu pour lui-même et l’amour des hommes, de tous les hommes. pour Dieu.

nous devons le dire sans crainte pour le droit privé et pour les relations d’homme à homme : la religion chrétienne a introduit dans le monde un certain respect mutuel que la nature humaine ne saurait trop reconnaître.

Ah! sans doute, elle venait du ciel , et elle a clairement manifesté sa céleste origine (i), cette religion auguste qui a paru sur la terre en rappelant tous les hommes à leur naturelle et commune dignité , en commandant à tous le travail et la vertu , en montrant à tous l’épreuve ici-bas et là-haut seulement le bonheur après la victoire , et qui les a tous destinés à s’entr’aider, à s’entreservir pour l’accomplissement de ce grand dessein de leur père commun.

N’oublions jamais que l’apôtre s’adressait à tous les hommes lorsqu’il écrivait ces touchantes

« Revêtez-vous, comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, de tendresse et d’entrailles de miséricorde, de bonté, d’humilité, de modestie, de patience , vous supportant les uns les autres , chacun remettant à son frère tous les sujets de plainte qu’il pourrait avoir contre lui, et vous entre-pardonnant comme le Seigneur vous a pardonnés. Surtout revêtez-vous de la charité, qui

(i) Inctssu palnil Ota.

est le lien de la perfection. Faites régner dans vos cœurs la paix de Jésus-Christ , à laquelle vous avez été appelés pour ne former qu’un seul

COrpS. » ( Èpltre aux Colossicns. )

Souvenons-nous que Jésus-Christ lui-même a déclaré nôtre pas venu pour être servi, mais pour servir ; et ne nous étonnons point de trouver dans les saints livres ces recommandations toutes spéciales en faveur de ceux d’entre nous que Dieu oblige à cheminer vers le ciel par cette voie étroite et rude de l’assujettissement à un maître.

a Ayez soin de tous ceux qui sont sous votre conduite, et ne vous tenez en repos qu’après que vous aurez rempli tous vos devoirs. »

a Lorsque quelqu’un aura travaillé pour vous, payez-lui exactement ce que vous lui devez pour son travail, et ne retenez jamais le salaire de l’ouvrier. »

« Ne traitez point mal le serviteur qui travaille fidèlement et qui se donne tout à vous. Que le serviteur prudent et fidèle vous soit cher comme votre âme , et ne le laissez point tomber dans la pauvreté. »

« Et vous , maîtres , témoignez de l’affection à vos serviteurs; ne les traitez pas avec rudesse et avec menaces , sachant que vous avez les uns et les autres un maître dans le ciel , qui n’a point d’égard à la condition des personnes. »

« Si quelqu’un de vous n’a pas soin des siens, et particulièrement de ceux de sa maison , il a renoncé à la foi, et il est pire qu’un infidèle. »

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