DU MENSONGE ET DU SERMENT
La parole de l’homme devrait toujours suffire À l’homme : lorsqu’il n’en est point ainsi, il est bien à craindre que le serment même ne suffise pas; et alors que devient la société humaine ?
Aussi l’Écriture est-elle remplie de menaces et de malédictions contre celui qui viole la vérité par le moindre mensonge. Elle sait qu’il y a plus loin de la vérité au mensonge, que du mensonge au parjure.
« La langue qui profère des paroles de mensonge est en abomination au Seigneur; ceux qui agissent avec sincérité lui sont agréables. »
« Le faux témoin sera puni , et celui qui dit des mensonges n’échappera pas à la justice de Dieu. »
a La bouche qui ment donne la mort à l’âme.»
a Malheur au cœur double , aux lèvres corrompues, aux mains souillées de crimes, et aux pécheurs qui marchent sur la terre par deux voies! »
« Ne rougissez poiut de «lire la vérité, quand il s’agirait de votre vie : il y a une sorte de honte qui fait tomber dans le péché , et il y en a une autre qui attire la grâce et la gloire. » a N’ayez point d'égard à la qualité des personnes aux dépens de votre salut, et ne vous exposez point à perdre votre âme en vous laissant aller au mensonge. »
« Gardez-vous de contredire en aucune sorte à la parole de vérité ; et ayez confusion du mensonge où vous êtes tombé par ignorance. »
« Abstenez-vous de toute sorte de mensonges ; car l’habitude de mentir est mauvaise. »
« La vie des menteurs est une vie sans honneur, et la confusion qu’ils méritent les accompagne toujours. »
« Qui mettra une garde sure à ma bouche et un sceau inviolable sur mes lèvres , afin «ju’elles ne me fassent point tomber et que ma langue ne soit point cause de ma perte? »
« Que votre bouche ne s’accoutume point au jurement, car en jurant il arrive souvent qu’on offense Dieu. Que le nom de Dieu ne soit pas sans cesse dans votre bouche : l'homme qui jure et qui répète sans cesse le nom de Dieu, ne sera pas exempt de péché. Celui qui jure souvent sera rempli d’iniquité, et le châtiment ne sortira point de sa maison. »
Dans le Nouveau Testament , la sincérité et la simplicité du langage ne sont pas moins recommandées.
a Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Vous ne vous parjurerez point, mais vous vous acquitterez envers le Seigneur des serments que vous aurez faits. Et moi , je vous dis de ne jurer en aucune sorte, ni par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu; ni par la terre, parce qu’elle est l’escabeau de ses pieds; ni par Jérusalem, parce que c’est la ville du grand Roi; vous ne jurerez pas non plus par votre tète, parce que vous ne pouvez en rendre un seul cheveu blanc ou noir ; mais contentez-vous de dire cela est , ou cela n’est pas. Ce qui est de plus vient du mal. »
L’homme qui se respecte lui-même parvient sans peine à faire respecter sa simple parole. Il se regarde comme agissant et parlant toujours en la présence de Dieu, et il n’a pas besoin de le prendre d’une manière explicite et formelle à témoin de promesses qu’il a coutume de tenir, ou de discours dont il doit rendre un compte sévère. Il sait que, comme le dit Nicole, le mensonge est un démenti donné à Dieu même, qui affirme où le menteur nie, qui nie où le menteur affirme. C’est de plus une violation de la promesse tacite de sincérité qu’enferme le
210 TRAITÉ DE MOHALB.
commerce de la parole ; c’est une infraction à la loi de la charité qui doit unir tous les membres d’un même corps; c’est enfin, sous tous les rapports, une atteinte à la dignité et à la vie de l’âme, que tout mensonge diminue ou détruit.
TITRE XI
DK LA M KD ISA A CK.
Dieu ne défend pas de juger avec justice les actions ou les discours des autres hommes; il ordonne plutôt, lorsqu’il en fait naître les occasions, de porter ces jugements justes, lui qui est la justice et la vérité même.
Mais autre chose est de juger le prochain dans le fond de notre âme, lorsqu’il y a parfaite connaissance de cause et évidence de vérité; autre chose est d’exprimer et de communiquer à d’autres les jugements que nous avons ainsi portés dans notre for intérieur.
Plusieurs raisons doivent nous rendre à cet égard extrêmement circonspects. D’une part, nous ne sommes rien moins qu’assurés d’avoir jugé selon la vérité, que tant de nuages obscurcissent, que tant de préjugés nous cachent, que tant de mauvaises passions nous dérobent; et si nous nous étions trompés, si notre prétendu jugement n’était qu’une aveugle prévention, ime
DEVOIRS ENVERS LES AUTRBS HOMMES. Slt
criante injustice, ou même une pure illusion, une vaine chimère; quel crime et quel malheur d’avoir, par une légèreté, par une raillerie, par une intempérance de langue, attaqué, ébranlé, détruit peut-être la bonne renommée dont jouissait ce magistrat, ce père de famille, cet homme enfin qu’il nous était prescrit d’aimer comme nous-mêmes!
D’un autre côté, admettons que nous ayons en effet découvert la triste vérité, et que nous soyons forcés de reconnaître dans ce frère, dans ce parent, dans cet ami, dans ce concitoyen, un défaut ou une faute, de quel droit, à moins d’une absolue nécessité pour nous-mêmes et surtout pour autrui , violons-nous le secret qui couvrait encore cette faute ou ce défaut, et qui en aurait permis, qui en aurait facilité la réparation ou la réforme? Nous devions compatir à cette infirmité morale, et nous l’aggravons! Nous devions songer combien de fois nous avons éprouvé pour notre propre compte le désir d’une charitable indulgence, le besoin d’une bienveillante discrétion, et nous n’avons pour autrui que rigueur et publicité! Notre justice, si prompte et si impitoyable , pourrait bien n’être au fond qu’une déplorable satisfaction de malignité, d'amour-propre, de colère ou d’envie.
Ce que la raison et l’équité demandent de
nous à cet égard, la religion l’exige impérieusement. Elle n’a point assez d’anathèmes pour flétrir le criminel penchant de l’homme à la médisance ou à la calomnie.
« Tenez-vous en garde contre la malignité de la langue, et que les lèvres médisantes soient bien loin de vous. »
« Ne découvrez point dans la chaleur d’une querelle ce que vous avez vu de vos propres yeux, de peur qu’après avoir ôté l’honneur à votre ami vous ne puissiez plus le réparer. »
« Les paroles du semeur de rapports paraissent simples , mais elles percent jusqu’au fond des entrailles ; le semeur de rapports s’attire la haine et l’infamie. »
« Ne rapportez point une parole maligne et offensante; ne parlez ni à votre ami ni à votre ennemi des fautes des autres, et ne découvrez point ce que vous connaissez de vicieux dans leur conduite. Avez-vous entendu une parole contre votre prochain? étouffez-la en vous-même, et assurez-vous qu’elle ne vous fera point périr. »
( Sngtsse. — Prwerbes. )
o Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugé; car vous serez jugé selon que vous aurez jugé les autres, et on se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servi envers eux. Pourquoi voyez-vous une paille
dans l’œil de votre frère , vous qui ne vous apercevez pas d’une poutre qui est dans votre œil? hypocrite, ôtez premièrement la poutre qui est dans votre œil , et après cela , vous verrez comment vous pourrez tirer la paille de l’œil de votre frère. »
(Éi-angile selon saint Matthieu.)
« Pourquoi condamnez-vous votre frère?
pourquoi méprisez-vous votre frère? nous comparaîtrons tous devant le tribunal de J. C. , et chacun de nous rendra compte à Dieu de soimëme. Ne nous jugeons donc pas les uns les autres. »
(Saint Paul, Ép. aux Romains )
a Arrêtez les yeux sur vous-même , et gardezvous de juger les actions des autres : en jugeant les autres , on se tourmente en vain , on se trompe souvent, et l’on fait aisément des fautes; mais en s’examinant et se jugeant soi-même, on travaille toujours avec fruit. »
{Imitation de J. C.)
TITRE XII
RK LA CONDUITE REVEES LES ENNEMIS.
Le pardon des offenses était chez les anciens un acte héroïque, l’effort d’une grande âme, enfin une de ces rares vertus que le monde
admirait d’autant plus qu’il songeait moins à l’imiter, et qui, fastueusement pratiquée par quelques sages, ne semblait pas pouvoir être proposée comme la loi universelle.
Chez les Chrétiens , pardonner les offenses et les pardonner jusqu’à septante fois sept fois, est un devoir commun, absolu, indispensable, et fondé sur les plus puissants motifs; motifs d’une telle nature, que tout en élevant l’âme par le noble plaisir d’une bonne action , ils la ramènent soudain au sentiment d’une profonde et trop juste humilité.
« Étrange condition de l’homme! a dit quel-»
que part Nicole; la vue de ses vertus le souille, la vue de ses péchés le purifie. »
Le Chrétien qui pardonne à son frère n’a garde de s’enorgueillir de cette miséricordieuse conduite; il a besoin lui-même que Dieu lui pardonne, il a besoin que Dieu lui fasse grâce, il a besoin que Dieu use de miséricorde , et il s’estime heureux que, sans égard à l’infinie distance qui sépare une offense faite à la majesté divine et une offense d’homme à homme, ce grand Dieu ait établi , au prix de la mort de son fils bien-aimé, cette merveilleuse et salutaire compensation.
Car l’oracle est prononcé, la parole éternelle y est engagée, notre sort est dans nos mains;
la sentence que le juge suprême des vivants et des morts prononcera sur nous, c’est nous qui la dictons.
« Vous serez jugé comme vous aurez jugé ; on se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servi envers les autres. »
« Si vous pardonnes aux hommes les fautes qu’ils auront commises contre vous , votre père céleste vous pardonnera aussi les vôtres; et si vous ne pardonnez point aux hommes, votre père céleste ne vous pardonnera pas non plus. »
« Le royaume des Cieux est semblable à un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs. Quand on eut commencé à le faire, on lui en présenta un qui lui devait dix mille talents ; comme il n’avait pas le moyen de payer, son maître commanda qu’on le vendit, lui, sa femme, ses enfants, et tout ce qu’il avait, pour satisfaire à cette dette. Ce serviteur se jetant à ses pieds, le conjurait en lui disant : Seigneur, donnez-moi du temps et je vous paierai tout.
Alors le maître de ce serviteur, touché de compassion , le laissa aller et lui remit même ce qu’il devait. Mais ce dernier étant sorti , trouva un de ses compagnons qui lui devait cent deniers , et le prenant à la gorge , il l’étranglait en lui disant : Paie-moi ce que tu me dois. Son compagnon se jetant à ses pieds , le conjurait en lui
disant : Donnez-moi du temps et je vous paierai tout. Mais il ne voulut point l’écouter et il le fit mettre en prison pour l’y tenir jusqu’à ce qu’il payât ce qu’il devait. Les autres serviteurs , ses compagnons, voyant ce qui se passait, en furent Extrêmement affligés, et allèrent avertir leur maître de tout ce qui était arrivé. Alors son maître l’ayant fait venir, lui dit : Méchant serviteur, je t’avais remis tout ce que tu me devais parce que tu m’en avais prié ; ne devais-tu pas avoir aussi pitié de ton compagnon , comme j’avais eu moi-même pitié de toi ? et ce maître , ému de colère , le livra aux bourreaux , jusqu’à ce qu’il payât tout ce qu’il lui devait.
« C’est ainsi que mon père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond du cœur. »
Et celui qui annonçait aux hommes cette doctrine du pardon , est aussi celui qui , achevant sur la croix une vie consacrée tout entière au bonheur des hommes , meurtri , défiguré , abreuvé d’outrages , baissait la tête , et pour toute vengeance : « Mon Père, disait-il , mon Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils font. »
Après de telles paroles , après un tel exemple, à l’aspect de son Dieu crucifié , où donc le chrétien prendrait-il , ou comment conserverait-il au fond de son âme l’ombre même du ressentiment ?
Où règne l’amour de Dieu , il n’y a point de place pour la haine du prochain.
a Et parce que tout homme , en tant qu’il est homme, porte en soi l’image de son créateur, et que tout chacun est tenu d’aimer l’image de Dieu après lui , il nous faut aimer indifféremment nos amis, nos ennemis, ceux qui nous profitent et ceux qui nous nuisent; car ce sont toujours hommes , et par conséquent image et ressemblance de Dieu. »
( Théologie naturelle de Raymond de Sehonde, traduite par Montaigne ( i ).
Terminons par ces mots si simples et si vrais de l’admirable livre de Y Imitation :
« Un grand et salutaire purgatoire existe en ce monde pour l’homme patient qui, éprouvant des injustices , est plus touché de la malice des autres que de sa propre injure ; qui prie avec affection pour ceux qui lui sont contraires et leur pardonne du fond du cœur ; qui ne diffère pas de demander pardon aux autres ; qui est plus porté à la miséricorde qu’à la colère ; qui se fait violence à lui-même , et qui s’efforce d’assujettir entièrement la chair à l’esprit. »
( i)Nous avons tiré cette citation de l’estimable ouvrage de M. l’abbé Labouderie , intitulé : Le Christianisme de Montaigne.