‹ Traitè de moraleChapitre 8 sur 49 · DE LA MODERATION DANS LES DESIRS · texte numérisé non relu

DE LA MODERATION DANS LES DESIRS

En toutes choses considérez la fin , et vous vous garderez du superflu.

Je ne vous dis point de refuser à la nature ce qu’elle demande, mais de ne pas regarder comme nécessaire ce qui excède le besoin réel.

Ai-je faim , il faut manger; mais que ce pain soit grossièrement fait ou qu’il soit pétri de la plus pure farine , la nature ne s’en inquiète pas. Ce qu’ elle veut, ce n’est pas que l’estomac soit flatté, c’est qu’il soit rempli. Ai-je soif, il faut boire; mais que cette eau soit tirée du lac voisin , ou quelle ait été renfermée et rafraîchie dans la neige

ou dans la glace, la nature ne s’en soucie : tout ce qu’elle me prescrit, c’est d’éteindre ma soif; peu importe que je me serve d’un vase d’or ou du creux de la main.

Il n’est pas seulement utile, il est nécessaire de s’habituer à vivre de peu. Les riches memes et ceux qui sont dans l’abondance de toutes choses, subissent des difficultés et de lieux et de temps. Nid ne peut avoir tout ce qu’il désire : ce qui est au pouvoir de chacun , c’est de se passer volontiers de ce qu’il ne possède pas et d’user gaiement de ce qu’il a sous la main.

Rien ne suffit à la cupidité, peu suffit à la nature. Ce que la nature désire est de facile acquisition ; ce qui suffit est à la portée de tous ; il faut suer pour le superflu.

Le corps a des désirs très-bornés : tout ce qu’on recherche au delà est donné à la passion et non à la nécessité. Non : il n’est point nécessaire de sonder les mers, d’égorger pour son estomac une foule d’animaux , d’arracher des coquillages à des rivages inconnus. Honte et malheur à ces hommes dont le luxe a dépassé les bornes de l’empire romain , et rassemblé des mets de toutes parts , pour satisfaire une voracité dédaigneuse de tout ce qui est connu! Malheureux , dont le palais n’est sensible qu’aux aliments que recommande , non leur

TRAITS i>B MORALE.

exquise saveur, mais leur rareté et la difficulté de se les procurer, et qui, pouvant apaiser leur faim à bon marché , l’irritent à grands frais!

Il est difficile de se servir convenablement de l’esprit quand le corps est surchargé de boissons et de viandes.

Le maître de Platon , Socrate , avait invité quelques riches à souper, et sa femme Xantippe rougissait du très-modeste repas quelle avait à leur offrir. Sois tranquille, dit le philosophe; si ce sont des hommes vertueux et tempérants , ils prendront facilement leur parti; s’ils sont méchants et amateurs de bonne chère, ils ne méritent point qu’on se mette en peine d’eux.

TITRE VI

no Ménus us la doolfor et de la mort.

La force d’âme doit surtout nous servir à mépriser la douleur et la mort. C’est à cette double condition que nous serons des hommes vertueux , des hommes de cœur.

Dès la jeunesse nous devons nous accoutumer à ce mépris de la mort ; car il faudra nécessairement mourir, et peut-être aujourd’hui même. Or, craindre ce qu’on ne peut éviter, serait se condamner à ne jamais vivre tranquille.

Mortels, nous sommes toujours voisins île la mort. L’homme est prêté à la vie, il ne lui est pas donné.

Plusieurs, insatiables de vie comme de tous les autres biens, s’indignent de se voir eux et les leurs sortir du monde où ils n’ont été admis que pour un temps : c’est une folie. Toute la vie n’est que la route vers la mort. La mort est nécessaire, ne la craignons pas; l’heure est incertaine, attendons-la à tout instant.

Le sage n’est point effrayé de la mort, que mille accidents peuvent chaque jour amener et qui, d’après la mesure ordinaire de la vie, ne peut jamais être très-éloignée. La nature nous a donné l’usage de la vie comme de l’argent, sans terme fixe. Qu’avons-nous donc à nous plaindre, si elle la redemande quand elle veut? vous l’aviez reçue à cette condition. Que serait d’ailleurs un long âge; et qu’y a-t-il de long pour l’homme?

Sur les bords du fleuve Hypanis, qui se jette dans le Pont, il naît, suivant Aristote, de petits animaux qui ne vivent qu’un jour : celui d’entre eux qui meurt à la huitième heure de la journée, meurt vieux; celui qui meurt au coucher du soleil, meurt décrépit. Comparons notre plus longue existence avec l’éternité, nous la trouverons plus courte que celle de ces insectes.

Dédaignons toutes les vanités, et plaçons le

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bonheur dans la force et la grandeur d’âme, dans le mépris de toutes les choses humaines et de la mort même. Mais maintenant nous sommes tellement amollis par nos lâches pensées , que si la mort vient plus tôt que nous ne l’attendions , nous nous croyons dépouilles d un grand bien j et cependant , s’il est vrai que durant toute la vie nous sommes continuellement suspendus , tourmentés, déchirés par l’espérance, le désir et la crainte, avec quelle joie nous devrions suivre ce chemin au bout duquel il n’y aura plus pour nous ni soucis ni angoisses!

L’homme le plus ignorant sait qu’il doit mourir un jour, et pourtant , lorsque l’heure est venue, il tergiverse, il s’effraie, il pleure. Ne regarderiezvous pas comme le plus insensé des hommes, celui qui se désolerait de n’avoir pas vécu il y a mille ans : non moins fou est celui qui se désole de ce qu’il ne vivra pas dans mille ans d’ici. L’un et l’autre temps nous sont étrangers : vous n’étiez pas, vous ne serez pas. Qu’avez-vous à pleurer? vous irez où vont toutes choses (i).

(i) Nous croyons que cette froide assimilation à toutes choses paraîtra peu satisfaisante à nos jeunes lecteurs, accoutumés qu’ils sont à des espérances immortelles. Au reste, nous entendrons tout à l’heure Cicéron tenir un langage plus consolant que celui de Sénèque. Mais c’est ici le triomphe de la religion : elle sait et elle affirme, où la philosophie conjecturait et doutait. La religion aussi accepte et méprise la mort, certaine qu’au delà elle retrouvera la vie, la véritable vie.

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Tout est dû à la mort. Un peu plus tôt, un peu plus tard, nous nous hâtons vers notre commune demeure : nous y courons tous; la mort nous y appelle tous sous ses dures lois.

Elle est universelle la loi qui ordonne de naître et de mourir : vous êtes né sous cette loi ; il en a été ainsi pour votre père, pour votre mère, pour vos ancêtres , pour tous ceux qui vous ont précédé ; il en sera de même pour tous ceux qui vous suivront. Après vous, avec vous, quelle foule innombrable d’êtres destinésàla mort! En cet instant -même où vous hésitez à mourir, des milliers d’hommes et d’animaux succombent par différents genres de mort. La vie est un rôle ; ce qui importe, ce n’est pas s’il a été longtemps, mais s’il a été bien rempli.

Chacun doit être satisfait du temps qui lui a été donné pour vivre. Ce temps est court, mais il est assez long pour une vie honnête et vertueuse.

Chacun a son jour marqué : pour tous, le temps de la vie est court et irréparable; s’assurer par ses actions une longue mémoire, voilà l’œuvre de la vertu.

La plupart des hommes se plaignent de la nature qui a resserré la vie dans de si étroites limites. Mais loin d’être pauvres de temps, nous en sommes prodigues; nous ne l’employons pas en choses vraiment utiles, nous le laissons s’écouler

THAITK DE UOBALE

dans le luxe et l’indolence. De même que de grands trésors se dissipent en un moment, dès qu’ils tombent en partage à un mauvais maître, tandis que des biens modiques suffisent et s’accroissent entre les mains d’un homme sage, ainsi la vie : elle est longue si vous savez en user; et ceux-là seuls savent en user, qui cultivent la sagesse. Ce qui est bon, ce n’est pas de vivre, c’est de bien vivre. Ne nous inquiétons pas si nous vivrons longtemps, mais si nous vivons bien.

La vie est longue, si elle est pleine. Qu’importent à un homme quatre-vingts années consommées dans l’inutilité? Ne mesurons pas la vie au temps, mais aux bonnes et sages actions. Louons, proclamons heureux l’homme qui a bien employé le temps qu’il a vécu, si court qu’il soit.

Si vous voulez bien user du peu de temps qui vous est accordé, vous le rendrez considérable, en surpassant le nombre de vos années par la multitude de vos œuvres.

Il faut secouer l’amour de la vie, et se bien persuader que l’important n’est pas de vivre longtemps, mais de bien vivre.

Le moyen certain d’attendre la mort avec un grand calme, c’est de pouvoir, à la fin de la vie, se consoler par le souvenir de ses bonnes actions. Quiconque a rempli tous les devoirs de la vertu, a eu une longue vie.

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Socrate, condamné injustement à boire ia ciguë, était arrivé à son dernier jour; et tenant presque à la main le fatal breuvage, il discourait avec ses amis , de telle sorte qu’on eût dit , non pas qu’on le poussait violemment à la mort, mais qu’il montait vers le ciel. Deux chemins, disait-il, s’ouvrent devant les âmes qui sortent de leurs corps : ceux qui se sont souillés par les vices entrent dans une voie détournée qui les éloigne de Dieu ; ceuxlà au contraire trouvent un accès facile auprès de lui, qui se sont conservés chastes et purs, et qui dans des corps mortels ont mené une vie divine.

Les grandes âmes ne se plaisent point à demeurer longtemps dans leurs corps; elles souffrent avec peine cette étroite prison, elles s’élancent et brûlent d’en sortir.

Excités par l’exemple de ceux qui ont affronté la mort avec courage, commençons enfin à la désirer ou du moins cessons de la craindre. Car, puisque ce jour suprême n’entraîne point l’extinction de notre âme, mais un simple changement de lieu, qu’y a-t-il de plus désirable? Si donc il survient quelque événement par lequel Dieu nous annonce que nous devons sortir de la vie, joyeux et reconnaissants, hâtons-nous d’obéir : pensons que nous sommes délivrés de prison et soulagés de nos chaînes, pour retourner à notre éternelle

et véritable demeure. Regardons la mort comme un port et un asile.

Le sage supportera la mort, le» maladies et tous les accidents qui menacent la vie humaine , nonseulement avec patience, mais avec joie, pour se conformer aux lois de la nature; comme un bon soldat supporte les blessures, et, percé de traits, au moment d’expirer, n’en aime pas moins le général pour lequel il meurt. Le sage aura toujours présente à l’esprit cette antique maxime : suivons Dieu.

Tout le monde est d’accord que l’homme courageux doit supporter patiemment la douleur, et qu’il est honteux de la craindre ou d’y succomber. Nous devons veiller à ne rien faire d’abject, de timide, de lâche ou de servile. Gémir est permis à un homme; se lamenter n’est pas permis, même à une femme.

Nous supporterons la douleur avec un grand calme, si nous pensons combien cette patience est glorieuse; car nous sommes naturellement portés à rechercher la gloire, et prêts à tout faire et à tout souffrir pour l’atteindre. De là le courage à braver le péril dans les combats. Sur le champ de bataille, les hommes courageux ne sentent point les blessures, ou s’ils les sentent, ils aiment mieux mourir que de s’écarter le moins du monde de ce que l’honneur demande.

La douleur semble être le plus redoutable adversaire de la vertu ; elle la poursuit de ses bru-» la n tes ardeurs; elle la menace d’affaiblir son courage. Mais la vertu succombera-t-elle? O honte! n’a-t-on pas vu les jeunes Spartiates se laisser déchirer de verges sans pousser un soupir, et, tout couverts de coups et de morsures, mourir plutôt que de s’avouer vaincus? Et dans l’Orient, les philosophes indiens supporter nus les neiges du Caucase, ou mourir tranquillement au milieu des flammes; les femmes, après la mort de leur mari, disputer entreelleslaquelleavait été la plus aimée; et celle-là, heureuse et fière de son triomphe, monter sur le bûcher pour y être brûlée avec son époux? A combien plus forte raison, l’homme sage et vertueux doit-il braver la douleur?

L’habitude aune grande force, elle apprend à supporter la fatigue, à mépriser les blessures et la douleur. Les chasseurs passent les nuits sur les montagnes et au milieu des neiges; les lutteurs, tout meurtris des coups du ceste, ne poussent pas même un gémissement; les gladiateurs, hommes vils et barbares, s’accoutument à d’horribles souffrances. Quoi! les derniers des humains pourront donner de tels exemples, et un homme né pour l’honneur et la gloire ne fera pas usage de la réflexion et de la raison pour fortilier son âme contre la douleur! .

La patience doit se montrer égale à elle-même *en tout genre de douleur; mais plusieurs, par amour de la gloire, ou pour défendre leur droit et leur liberté , ont su recevoir des blessures et les souffrir courageusement, et ils ne peuvent pas supporter les douleurs d’une maladie. C’est qu’ils avaient supporté les autres douleurs par orgueil ou par intérêt, et non par raison et par sagesse. Or, l’égalité d’âme ne peut venir que de la raison. Ainsi voit-on les barbares se battre vaillamment et ne savoir pas être malades avec courage. Les Cimbres et les Celtibériens couraient avec joie au combat, ils se lamentaient dans une maladie.

La patience est le remède à toutes les douleurs ; la patience est un port pour toutes les misères.

Rien n’est plus contraire à la paix de l’âme que l’impuissance à souffrir. Appliquons-nous donc à être le moins sensibles que nous pourrons à toute sorte de dommages, et à prendre le bon côté des événements les plus fâcheux.

Regardez les souffrances d’autrui, et vous supporterez les vôtres plus patiemment.

Solon voyant un de ses amis qui se désolait, le conduisit à la citadelle d’Athènes, et lui dit de parcourir des yeux tous les édifices placés au-dessous de lui. Maintenant, dit-il, songez en vousmêmes combien de douleurs ont habité sous ces toits, combien y habitent encore, combien y ha-

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biteront dans les siècles suivants, et cessez de pleurer, comme si elles vous étaient particulières, des peines qui sont communes à tous les mortels.

Ce même philosophe disait que si tous les hommes rassemblaient leurs maux en un seul lieu, chacun voudrait remporter les siens à la maison , plutôt que d’accepter sa part de la commune misère; d’où il concluait que nous devions nous garder de croire que ce qui nous est échu est plus intolérable que ce que souffrent les autres.

Il n’est pas de douleur que le temps ne diminue et n’adoucisse; mais il est honteux d’attendre ce bienfait du temps , et de ne pas le prévenir par la philosophie.

TITRE VII

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