PREMIÈRE PARTIE.- DE LA VERTU
peut bien juger qu'il y a beaucoup plus de sortes d'imagi- Aions que je n'en explique ici, et qu'il n'y a pas même assez ) termes pour marquer exactement leurs différences (lar ce rme imagination n'est pas seulement l'expression abrégée de lasieurs idées, mais encore d'un nombre infini de rapports ni résultent de la comparaison de ces idées, les(|uels rapports )nt le caractère particulier des imaginations. Le cerveau seul isposé de telle ou telle manière, considéré sans rapport au loavement, à l'abondance, à la solidité des esprits, ne fait oint une telle ou telle imagination: c'est le rapport qui réaile de la qualité des esprits avec la substance des libres du erveàa. Car ee\m qui a une grande abondance d'espVits fort gités et fort solides, n'a pas pour cela l'imagination vive et pacieose, si d'ailleurs les libres du cerveau sont trop solides, cop humides, trop entrelacées les unes dans les autres. IK. Ces vérités supposées, je dis que l'imagination a des eiïeis ussi dangereux qu'en ont les sens, et qu'ainsi il est nécessaire e la tenir dans le silence, afin que la grâce opère en nous seîn toute son efficace.
^. Car premièrement l'imagination, aussi bien que les sens, A parle que pour le bien du corps : parce que naturellement, ïutcequi vient à l'esprit par le corps n'est que pour le corps, est un grand principe.
Xl. Secondement l'imagination interrompt sans cesse Tespril, *rsqu'elle est échauffée, et elle le contraint souvent de lui ré- )adre et de l'entretenir aux dépens de la Raison. De plus on 'Ut facilement éviter l'action des objets sensibles, et faire ainsi •ire ses sens: car il dépend de nous de fermer les yeux ou de *6Qdre la fuite. Mais on ne peut pas facilement dissiper les Dtômes qu'excite l'imagination, et c'est une nécessité que l'es- H coQtempie tout ce qui se passe dans le cerveau. ^11. Troisièmement, les sens représentent assez au naturel ^ objets sensibles. Mais l'imagination les étend et les grossit, J embellit ou les rend difformes et terribles *, de manière que ivent l'esprit en est tantôt charmé et tantôt'épouvanié. Tel le cœur corrompu, par des désirs déréglés, que l'imagination He seule a excités, qui se trouve guéri par l'accomplissement ces mêmes désirs. La jouissance actuelle de l'objet de ses ordres, par laquelle il a consommé son crime, le délivre du
• Var. Ce membre de phrase n'élait pas* dans l'édition de 1684.
moins pour qaelqoe temps d'une passion qui devait à rimag/nation toute sa force et tout son emportement *.
XIII. Quatrièmement, les sens ne s'attachent qu'à certains objets qui nous environnent, et qui sont à leur portée: mais l'imagination rend l'esprit esclave de toutes choses. Elle l'unit au passé, au présent, au futur, aux réalités et aux chimères, aux êtres possibles et à ceux que Dieu ne peut créer, et que l'esprit ne peut comprendre. Elle tire de son propre fonds des fantômes terribles, et elle s'en effraye. Elle en fait naître de plaisants, et elle s'en réjouit. Elle change et détruit la natare de tous les êtres, et forme mille desseins extravagants, dans le monde qu'elle compose de réalités et de purs fantômes *.
XIV. Enfin l'imagination, sans aller à la folie, trouble et dissipe toutes les véritables idées, et corrompt le cœur en une infinité de manières. Je serais trop long à expliquer les diffé-' rents effets des diverses espèces d'imagination. Mais celle qui est la plus opposée à l'efficace de la grâce de Jésus-Christ, c'est ce qu'on appelle dans le monde le bel esprit. Car, plusTimagination est instruite, plus elle est à craindre; la finesse, la délicatesse, la vivacité, l'étendue de l'imagination, grandes qualités aux yeux des hommes, étant le principe le plus fécond et le plus général de l'aveuglement de l'esprit et de la corruption du cœur. Comme j'avance là un paradoxe, on ne me croira pas sans preuves.
XV. L'esprit ne peut être raisonnable ' que par la Raison: il ne peut être réglé ♦ que par l'Ordre. Il ne tire sa perfection que de l'union immédiate et directe qu'il a avec Dieu. Au con^traire, l'union de l'esprit au corps, le remplit de ténèbres, et le jette dans le désordre : parce que maintenant cette union ne peut s'augmenter sans diminuer celle qui lui est opposée. Or, c'est par limagination que Tesprit se répand dans les créatures: car ce n'est que par les idées pures et exemptes de fantômes qu'il s'unit à la vérité. Ainsi, plus l'imagination a de force, de vivacité, d'étendue, plus l'esprit s'occupe des objets sensibles. J'ai déjà dit tout ceci. Or, lorsque l'imagination est belle, fa-
1. C'est, avec beaucoup de grâce et de finesse, l'équivalent du proverbe poP'*' laire : La possession tue la passion.
2. Var. Et de fantômes. (1684.) Tout ce passage est à comparer avec les p»?®* célèbres des Pensées de Pascal sur Timagination.