‹ Traité de morale de MalebrancheChapitre 195 sur 235 · DEUXIÈME PARTIE..— DES DEVOIRS · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE..— DES DEVOIRS

avec honneur dans les esprits mêmes de ceux qui Thonorenl, et se repose avec plaisir dans le cœur d'un ami tout plein d'ardeur pour son ami. Quelle gloire donc et quelle grandeur de posséder l'estime de la raison universelle; et quel sera le repos et la joie de ceux que Dieu placera dans son cœur et traitera comme ses amis! La vanité des hommes doit faire naître en nous ces pensées; et le fond d'orgueil que nous avons tous doit nous élever l'esprit à cette félicité, d'avoir dans toutes les intelligences unies à la raison et dans la .raison môme une place d'honneur, un trône immobile et inébranlable, et d'être nousmêmes un Temple sacré, où Dieu habitera éternellement : car Dieu esprit pur n'habite point non plus avec plaisir dans les temples matériels, quelque magnifiques et somptueux qu1ls puissent être.

II. C'est la sagesse éternelle, c'est l'ordre immuable de la justice qui doit régler ces places spirituelles (jue les substances de même genre doivent remplir. Mais tant que nous sommes sur la terre, sujets à l'erreur et au péché, nous n'en méritons aucune : du moins ne savons-nous point quelle est celle que nous méritons. Ainsi nous devons toujours prendre la dernière, et attendre qu'on nous range selon l'ordre de notre vertu et de nos mérites. Mais les homm^, sans se mettre en peine du rang qu'ils tiennent dans la raison divine, règle indispensable de celui qu'ils doivent posséder dans les esprits créés, ne travaillent qu'à usurper une élévation qu'ils ne méritent point. Ils couvrent leurs défauts : ils se montrent par leur bel endroit : ils tâchent de séduire les autres pour acquérir une vaine gloire. Et alors qu'ils les ont trompés, ou qu'ils se l'imaginent ainsi, ils reçoivent avec un plaisir extrême les marques équivoques d'une estime, qui ne peut rendre véritablement et solidement heureux ou content, que lorsqu'elle est réglée et soutenue par la Raison, seule, encore un coup, juge souverain du mérite, seule toute-puissante à le récompenser pour jamais.

III. Quoique l'honneur et la gloire, absolument parlant, ne soient dus qu'à Dieu, les esprits y peuvent prétendre par le rapport qu'ils ont aux perfections divines, par la conformité qu'ils ont avec celui sur lequel ils ont été formés. Nous avons sujet de croire qu'ils sont du moins en partie conformes à leur modèle. Nous sommes certains que l'image du Dieu invisible, empreinte dans le fond de leur être, est ineffaçable. Nous pouvons donc, et même nous devons, tant que nous vivons avec

eux, leur donner des marques d'estime et de respect : et cela d'autant plus que nous ne pouvons nous acquitter de l'obligation où nous sommes de conserver la charité avec eux, sans leur rendre ces devoirs *.

IV. Car, comme les hommes veulent invinciblement être heureux, ils ne peuvent sans une vertu extraordinaire se lier avec tel qui les méprise; puisqu*en conséquence des lois établies pour le bien de la société, ils sentent un extrême déplaisir, lorsqu'ils découvrent qu'ils sont mal dans l'esprit des autres. Ou fuit en hiver les lieux exposés aux vents et aux frimas, parce qu'en conséquence des lois de l'union de l'ànie et du corps, rame est malheureuse dans ces lieux. Comment donc pourrait on, lorsqu'on fait sa loi de ses passions et de ses plaisirs, s'unir à ceux dont le froid nous glace; à ceux qui nous affligent sensiblement par la place fâcheuse et désagréable qu'ils nous donnent dans leur esprit et dans leur cœur. Nous ne devons donc point prétendre conserver la charité parmi les hommes, les rapprocher de nous, les lier avec nous, ni leur être utiles, que nous ne leur rendions des devoirs qui leur persuadent qu'avec nous ils seront contents.

V. Comme il ne dépend point de nous de répandre dans les coHirs la grâce intérieure, qui seule apprend aux hommes à sacrifier leur bonheur présent à l'amour de l'Ordre, nous sommes souvent obligés de nous servir de leur concupiscence ou (le leur amour-propre pour modérer leurs passions et favoriser en eux l'eflicace de la grâce de Jésus-Christ *. Car enfin, si dans l'ancien Testament les anges pour conserver parmi les Juifs le culte du vrai Dieu, ne les ont conduits que par des motifs d'amour-propre, comme n'étant point eux-mêmes les dispensateurs des vrais biens, ni de la grâce nécessaire pour les mériter; certainement nous devons de notre part travailler à lacon-

1. Le devoir fondamental, dont tous ces devoirs particuliers dérivent, c'est àc*nc. la cimrilc: les autres n'en sont que la conséquence et l'expression.

2. VA nous sommes obligés aussi de leur parler agréablement pour les pcrsuao^'"- C'est ce qui fait que Malobranche, si î»évère (comme Pascal) envers quiconque a""® l'imagination, la poésie, le style pour cux-m<*mes. est si loin (comme Pascal p"* core) de dédaigner l'emploi des mots colorés, des peintures, des métaphores, ^'^• « () Jésus, dit-il en iHù des Méditations chrétiennes, pénétrez mon esprit de réel-"''' do votre lumière; brûlez mon C(ï3ur de votre amour, et donnez-moi dans le cours de cet ouvrage, que je «'.ompose uniquement pour votre gloire, des expressio" claires et véritables, vines et animées, en un mot dignes de vous, et telles qnelie peuvent augmenter en moi et dans tous ceux qui voudront méditer avec mo'» '* connaissance de vos grandeurs et le sentiment de vos bienfaits. »

Page 1