‹ Traité de moraleChapitre 118 sur 233 · PREMIÈRE PARTIE. — DE LA VERTU. iU · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — DE LA VERTU. iU

entièrement inutile à notre sanctification '. Voici le principe le plus général de tout ce que je dirai dans la suite de la première partie de cet ouvrage.

II. L'Esprit de l'homme a deux rapports essentiels et naturels : à Dieu, cause véritable de tout ce (|ui se passe en lui; à son corps, cause occasionnelle de toutes les pensées (jui ont rapport aux objets sensibles. Dieu ue parle immédiatement à l'esprit que pour l'unir à lui : le corps ne parle :i l'esprit que pour le corps, que pour l'attacher aux objets sensibles. Diea ne parle à l'esprit que pour l'éclairer, et le rendre parfait : le corps ne parle à l'esprit que pour l'aveugler et le corrompre en sa faveur. Dieu par la lumière conduit l'esprit à sa félicité : le corps par le plaisir entraîne et précipite l'homme dans son malheur. En un mot, quoique Dieu fasse tout, et (lue 1(; corps ne puisse agir sur l'esprit, non plus que l'esprit sur le corps, que comme cause occasionnelle en conséquence des lois de l'union de l'àme et du corps, union que le péché a changée en dépendance 2; néanmoins on peut dire que c'est le corps qui aveugle l'esprit et qui corrompt le cœur : parce que c'est le rapport de l'esprit au corps qui est la cause de toutes les erreurs et de tous les désordres dans lesquels on tombe.

III. Cependant il faut être bien convaincu, et n'oublier jamais, que l'esprit ne peut avoir de rapport immédiat qu'à Dieu seul, qu'il ne peut être uni directement qu'à lui : car enfin l'esprit ne peut être uni au corps, que parce qu'il est uni à Dieu môme. Il est certain par mille et mille raisons que si je souffre par exemple la douleur d'une piqûre, c'est que Dieu agit en moi, en conséquence néanmoins des lois de l'union de l'àme et du corps : lois efficaces par l'action des volontés divines qui seules sont capables d'agir en moi. Mais le corps par lui-même ne peut être uni à l'esprit, ni l'esprit au corps. Ils

1. Var. Entièrement inutile. (1684.) — « Comme la concupiscence n'a point entièrement détruit la liberté de l'homme, la grâce de Jésus-Christ, quelque efficace qu'elle ait, n'est point absolument invincible. >> (De la nature et de la grâce, 3e discours, 2' partie, édit. citée p. 225.) La seconde des cinq propositions résumant la doctrine janséniste était au contraire ainsi formulée : « Dans l'état de nature tombée, on ne résiste jamais à la grâce intérieure. » Malebranche croit que nous y résistons quand nous sommes retenus par des plaisirs contraires, c'est-à-dire par ceux de la concupiscence. La délectation de la grâce n'est invincible que quand elle est « sans rapport à un plaisir contraire. » (Ibid.)

2. Var. Et en punition du péché qui, sans toucher à ces lois, a changé l'union en dépendance. (1684 et 1697.)

n'ont nul rapport entre eux, ni nulle créature à quelque autre : je parle des rapports de causalité tels que sont ceux qui dépendent de l'union de rânic et du corps. C'est Dieu qui fait tout. Sa volonté est le lien de toutes les unions *. Les modifications des substances ne dépendent que de celui qui leur donne, et qui leur conserve l'ôire. C'est une vérité essentielle que je crois avoir démontrée suffisamment dans mes autres écrits 2.

IV. Mais quoique l'esprit ne puisse être uni immédiatement qu'à Dieu, il peut l'être encore aux créatures par la volonté de Dieu, qui leur communique sa puissance, lorsqu'il les établit causes occasionnelles pour produire certains effets. Mon âme est unie à mon corps, parce que d'un côté ma volonté est établie cause occasionnelle de quelques changements que Dieu seul produit en lui : et de l'autre que les changements qui se passent dans mon corps, sont établis causes occasionnelles de quelques-uns de ceux qui arrivent à mon esprit.

V. Or Dieu a établi ces lois pour plusieurs raisons qui nous sont inconnues. Mais entre celles qui nous sont connues, c'est premièrement parce qu'en les suivant, Dieu agit d'une manière uniforme et constante, par des lois générales, par les voies les plus simples et les plus sages, en un mot d'une manière qui porte ^ le caractère de ses attributs. En second lieu parce que le corps de l'homme est sa propre victime : car il semble qu'il se sacrifie lui-même par la douleur, et qu'il s'anéantisse par la mort. L'âme est en épreuve dans son corps : et Dieu voulant être mérité en quelque manière, voulant proportionner les récompenses aux mérites, il nous fournit par les lois de l'union de l'àme et du corps, voie simple, générale, uniforme et constante, mille moyens de nous sacrifier et de mériter par sa grâce la récompense éternelle *. J'ai expliqué ailleurs ces vérités, mais il faut qu'on s'en souvienne ^.

VI. Cette espèce d'union de l'esprit avec Dieu, laquelle n'a nul rapport aux créatures, passe dans l'esprit de bien des gens pour une imagination sans fondement. Car comme l'opération

1. Var. Sa volonté est riinion de loulos les unions. (l(58i.)

2. Var. Que je crois avoir ailleurs suflisamment dciiioutiée. (1684.) — Voyez £"«tretiens sur la métaphysique et sur la religion. Entretien 7e. (Note marginale de l'édition de 1707.)

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