CHAPITRE ONZIEME
I)f quelle ?orte de mort il faut mourir pour voir Dieu ou s'unir à la Raison et se délivrer de la concupiscence. C'est la grâce de la foi ([ui nous donne cette heureuse mort. Les Chrétiens sont morts au péché par le Baplême, et vivants en Jésus-Christ ressuscité. De la mortification des sens et de l'usage qu'il en faut faire. On doit s'unir aux corps ou s'en séparer, sans les aimer ni les craindre. .Mais le plus sur, c'est même de rompre avec eux tout commerce, autant que cela se peut.
I. La mort est une voie abrégée de se délivrer de la concupiscence et de rompre tout dun coup cette union malheureuse (jui nous empêche de nous réunir à notre Principe. Mais il n'est pas nécessaire que je prouve ici que se la procurer, c"est commettre un crime qui, bien loin de nous réunir avec Dieu, nous en sépare pour jamais. Il est permis de mépriser la vie, et même de souhaiter la mort, comme saint Paul, pour être avec Jésus-Christ : Desiderium habens dissolvi et esse cum Christo. Mais on est obligé de conserver sa santé et sa vie ; et c'est la grâce de Jésus-Christ qui doit nous délivrer de la concupiscence
*ou de ce corps de mort qui nous attache aux créatures. Infelix ego homo : Quis me liberabit de corpore mortis hujus, s'écrie le même Apôtre, gratia T)ei pcr Jesum Cliristum.
II. Certainement il faut mourir pour voir Dieu et s'unir a lui; car personne ne peut le voir et vivre, dit l'Ecriture. Mais on meurt véritablement à proportion qu'on quitte le corps, qu'on se sépare du monde, qu'on fait taire ses sens, son imagination et ses passions, par lesquelles on est uni à son corps, et par lui k tous ceux qui l'environnent. On meurt à son corps et au monde
à proportion qu'on renire en soi-niènie, qu'on consulte la vérité intérieure, quon s'unit et qu'on obéit à l'Ordre. La sagesse Eternelle est cachée aux yeux de tous les vivants. Mais ceux qui sont morts au Siècle et à eux-mêmes, ceux qui ont crucifié leur chair avec ses désirs déréglés * : ceux qui sont crucilîés avec Jésus (Christ, et à l'égard desquels le monde est crucitic : en un mot, ceux qui ont le cœur pur, Bm^i mnndo corde qvonlam ipsi Dmm videbunt^, et dont l'imagination n'est point salie, sont en état de contempler la vérité. Maintenant ils ne voient Dieu que confusément et imparfaitement ex parte, per spéculum, in xnigmate^. Mais ils le voient véritablement, ils sont étroitement et immédiatement unis à lui, et ils le verront quelque jour face à face , car il faut connaître et aimer Dieu dès cette vie pour le posséder en l'autre.
m. Mais ceux qui vivent non seulement de la vie du corps, mais encore de la vie du monde , ceux qui jouissent des plaisirs et se répandent dans tous les objets qui les environnent, ne trouveront point la vérité. Car la sagesse n'habite point avec ceux qui vivent dans les délices. Sapientia non invenitur in terra suaviter viventium *. Il ne faut donc pas se donner la mort (]ui lue le co'rps et tinit la vie : mais il faut se donner la mort (|ui abat le corps et diminue la vie, j'entends l'unio". de l'esprit au corps ou sa dépendance. Il faut conmiencer et continuer son sacrilice, et en attendre de Dieu la consommation et la récompense. Caria vie du Chrétien sur la terre est un Sacrifice continuel, par lequel il immole sans cesse son corps, sa concupiscence, son amour-propre à l'amour de l'Ordre : et sa mort précieuse aux yeux de Dieu est le jour de ses victoires et de sps triomphes en .lésus-tlhrist ressuscité, le précurseur de notre gloire, et le modèle de notre réformation éternelle.
IV. Saint Paul nous apprend que notre vieil homme a déjà été crucifié arc'î.lésus-Chrisî, parce ([u'effectivement par le Sacrilice que .lésus-Christ a olïert sur la croix, il nous a mérité, :'i nous particulièrement qui avons été lavés dans son sang par le iiaptème, toutes les grâces nécessaires pour contrebalancer et même diminuer peu à peu le poids de la concupiscence, de manière (|ue le péché ne règne plus en nous que par notre