PREMIÉRR PARTIE.- PE LA VERTU
suppose toujours qm' le cerveau, réservoir de ces esprits, soit ébranlé par les sens ou par rimopination. Ainsi, celui qui niortilie ses sens combat dans son principe l'union de l'esprit au corps, ou plutôt sa dépendance '. Il diminue la vie animale, le poids du péché, la concupiscence, et favorise l'efficace de la {;ràce, qui seule peut nous réunir à notre principe '.
VIII. Le sens le plus étendu, celui (jui sert à tous les autres, et sans lequel limaj^inaiion et les passions seraient toutes lanpuissanles, c'est la vue. Pour peu de réflexion qu'on fasse sur soi-même et sur rusag:e qu'on peut faire de ses yeux, on reconnaîtra qu'ils nous exposent tous les jours à mille dangers. Tn rejïard indiscret est certainement capable de nous précipiter dans les enfers. Il fit tomber David dans un adultère, qui ren<fagea ensuite dans un homicide. Eve se laissa tromper par le démon, parce qu'elle osa bien regarder fixement le fruit défendu, et qu'elle le trouva fort agréable à la vue, Pulchrwn visu, inpeciuque delectabilc. Et s'ils avaient l'un et l'autre méprisé leurs sens comme des trompeurs et s'étaient défiés de leur témoignage, ils auraient apparemment conservé leur innocence. 11 n'est pas fort à propos que je m'étende ici k prouver par les mauvais effets de la vue, la nécessité qu'il y a de fermer les yeux en bien des rencontres : il vaut mieux que j'expli(|ue les choses dans leur principe, et que je fasse voir l'usage légitime (ju'on doit faire généralement de tous les sens: ce qui se réduira à l'usage le plus resserré qu'on i^n puisse faire.
IX. Voici le principe que je crois avoir démontré en plusieurs manières dans le premier livre de Recherche de la vérité. Les sens ne nous sont donnés qur yjour la conservation de notre être sensible. Ils sont parfaitement bien réglés par rapport à ce dessein : mais rien n'est plus faux, plus trompeur, plus déréglé qu'eux par rapport à l'usage que le monde en fait : en voici la preuve. Nous sommes composés d'un esprit et d'un corps: nous avons aussi deux sortes de bien k rechercher, celui de l'esprit et celui du corps. Le bien de l'esprit se reconnaît k la lumière, car c'est le vrai bien : celui du corps se discerne par sentiment, car c'est un faux bien ou plutôt ce n'est nuUe-
1. En effet, l'union est dans l'ordre éfei-nellement arrêté de la nature. La r'épendance est un effet de la chute. La possibilité d'un retour à l'ordre est un effet de la grâce.
2. Var. L'édition de 1684 ajoutait : l\ se donne enfin cette espèce de morl. sans aquelle il n'est pas possible de voir Dieu, comme le dit l'Écriture.
i20 TRAITÉ DR MORALE.
rnenl un bien. Si l'homme connaissait les objets sensibles tels qu'ils sont en eux-mêmes, sans y sentir ce qui n'y est pas, il ne pourrait les rechercher et s'en nourrir sans chagrin et sans une espèce d'horreur: et s'il sentait les vrais biens autrement qu'ils sont, et sans les connaître, il les aimerait brutalement et sans mérite. Car l'esprit ne peut et ne doit vivre que de la substance intelligible de la Raison: et il n"y a que les corps ((ui puissent nourrir les corps et les faire croître. Les biens intelligibles n'accommodent pas la machine: et les biens sensibles dérèglent l'esprit. Ainsi, la lumière et l'évidence sont aux biens de l'esprit, ce que le sentiment et Tinsiinct sont aux biens du corps. Cela ne se peut contester.
X. La raison de tout ceci, c'est que Dieu n'a fait l'esprit que pour lui : il ne l'a pas fait afin qu'il s'occup.ât des objets sensibles, et qu'il conservât et conduisît par raison le corps qu'il informe. Pour connaître distinctement et par raison les rapports infinis que les corps qui nous environnent ont avec celui que nous animons; pour savoir par exemple, quand on doit inanger, combien et quels fruits, alîn d'entretenir sa santé et sa vie: il faudrait s'appliquer tout entier à la physique, et assurément on ne vivrait pas longtemps par ce moyen, du moins les enfants qui sont sans expérience. Mais la faim avertit du besoin et règle à peu près la quantité de la nourriture. Autrefois elle la réglait juste; et elle la réglerait encore assez bien ', si nous mangions des fruits tels que Dieu les fait croître. Le goiit est une preuve courte et incontestable si certains corps sont ou ne sont pas propres à la nourriture. Sans connaître la tissure d'une pierre ou d'un fruit inconnu, il suffit de le présenter à la langue, portier fidèle, du moins avant le péché, de tout ce qui doit entrer dans la maison, pour s'assurer s'il n'y fera point de désordres. C'est la même chose des autres organes de nos sens. Rien n'est plus prompt que le toucher pour avertir qu'on se- brille, lorsqu'on touche imprudemment un fer chaud. Ainsi, l'esprit, laissant au sens la conduite du corps, il doit - s'appliquer à la recherche des vrais biens, contempler les perfections et les ouvrages de son auteur, étudier la loi Divine, et régler sur elle tous ses mouvements. Il faudrait seulement que ses sens l'avertissent avec respect et cessassent de l'interrompre
1. \'fir. Ams(!z bien, n'ét.nil, |);i^ iljiiis l'ùililioii du 1681.