PREMIÈRE PARTIE— DE I.A VERTU
qui répondent aux traces, et de l'attention capable de former ces imafres ou ces idées sensibles. Car c'est notre attention qui, en ([ualité decause occasionnelle, détermine le cours des esprits, par le(|uel les traces se forment, et auxquelles traces les idées sont attachées. Tout cela en consé(|uence des lois de l'union de l'âme et du corps.
V. Ces ima,c:es ou ces traces, formées par la force de l'imagination, aussi bien que par l'action des objets, disposent le cerveau, réservoir des esprits, de manière que le cours de ces mêmes esprits est déterminé vers certains nerfs, dont les uns se répandent vers le co^ur et les autres viscères, pour y produire de la fermentation ou du refroidissement, en un mot divers mouvements par rapport à l'objet présent aux sens ou à l'iinagination : et les autres nerfs répondent aux parties extérieures du corps pour lui faire prendre la situation et le disposer au mouvement que demande ce même objet.
VI. Le cours des esprits animaux vers les nerfs qui répondent aux parties intérieures du corps, est accompagné des passions du côté de rame: et ces mêmes passions, produites originairement par l'action de l'imagination, fortilient, par une grande abondance d'esprits qu'elles font monter h la tête, la trace et l'image de l'objet qui les a fait naître. Car les passions réveillent, soutiennent fortifient l'aitention, cause occasionnelle du cours des esprits, (jui forment la trace du cerveau, laquelle déiermine un autre cours des esprits vers le cœur et les autres parties du corps pour entretenir les mêmes passions. Tout cela encore par l'économie admirable des lois de l'union de l'âme et du corps. Voilà une légère idée de l'imagination, et du rapport qu'elle a avec les passions. J'ai expliqué ailleurs ' plus amplement cette matière. Mais je crois que cela suffit pour faire comprendre en quelque manière aux personnes attentives ce que j'entends en général par imagination, et en particulier que:
VII. Par imagination salie ou corrompup, j'entends un cerveau qui a reçu quelques traces assez profondes pour appliquer l'esprit et le corps par rapport à des objets indignes de l'homme: et que par pureté d'imagination j'entends un cerveau sain et entier ou sans ces traces criminelles qui corrompent l'esprit et le cœur.
1. Recherche de la vérité', liv. Il el V. (Note marginale de M.i
Par imagination faible et délicate, j'entends nn cerveau dont la partie principale, de laquelle dépend le cours des esprits, est facile à pénétrer et à ébranler.
Par imagination fine et délicate, j'entends un cerveau dont les fibres sont si délicates qu'elles reçoivent et conservent distinctement les moindres traces que le cours des esprits grave entre elles.
Par imagination vive, j'entends que les esprits animaux, qui forment les traces, sont trop agités par rapport à la consistance des libres du cerveau.
Par imagination spacieuse, j'entends une abondance d'esprits capable de tenir dans un même temps tout ouvertes plusieurs traces du cerveau.
Par imagination réglée, j'entends que les passions ou quelque autre accident n'ait point forcé ou rompu quelque fibre de la partie principale du cerveau, qui doit obéir à l'attention de l'esprit.
Par visionniàrc, j'entends un bonmie dont l'attention détermine là la vérité le cours des esprits, mais elle n'en peut pas bien mesurer * la force, ou retenir le mouvement. Ainsi le visionnaire pense à ce qu'il veut: mais il ne voit rien tel qu'il est. Car les traces étant trop grandes ou trop profondes, il ne voit rien dans son état naturel: il faut toujours rabattre quelque chose de ce qu'il dit. Tout le monde en ce sens e.st visionnaire à l'égard de certains sujets: ceux qui le sont le moins -, sont les plus sages.
Par /».se??sé, j'entends celui dont l'attention ne peut ni retenir ni déterminer le cours des esprits.
Par imagination contagieuse et dominante, j'entends une telle abondance d'esprits animaux, et si agiles, qu'ils répandent sur tout le corps et principalement sur le visage un air de confiance (|ui persuade b'S autres. Tous les hommes, lorstju'ils sont émus de f|aelque passion, et les visionnaires en tout temps ont limagination conlagieuse et dominante.
VllI. (lomme la substance et la disposition des fibres du cerveau est différente dans différentes personnes, et dans les mêmes en différents âges, et que les esprits animaux sont plus ou moins subtils, plus ou moins abondants, plus ou moins agités;
1. V.-H'. Mais flli' li'rii |iPiil mesurer. (16Si.'\ ï. V;ir, (!nii\ (|iii lo «.-ivont \o mipiiv. (IfiS'l.'
PREMIÈRE l'AUTlE.— DE LA VERTU. l'i'J
(III peut bien jaj;or (|u'il \ a bc'aiu-ou[) jilus de surtes d"iinaj;inalions (jac je n'eu eK|ili(iuo ici, et ciu'il n'y a pas iiiêiDe assez de termes pour iuari|uer exactement leurs dinéiences (>af ce terme niuKjnuittun n"esi pas seulement l'expiession abi'éyée de plusieurs itli'es, mais encore d'un nombre iiilini de rapports (jui résulieni dt; la comparaison de ces idées, lesijuels ra|)ports sont le caractère particulier des imaginations. Le cerveau seul disposé de telle ou telle manière, considéré sans rapport au mouvement, à l'abondance, à la solidité des esprits, ne l'ait point une telle ou telle imagination: c'est le rapport qui résulte de la qualité des esprits avec la substance des libres du cerveau, (^ar celuM|ui a une grande abondance d'esprits fort agités et fort solides, n'a pas pour cela l'imagination vive et spacieuse, si d'ailleurs les libres du cerveau sont trop solides, trop humides, trop entrelacées les unes dans les autres.
IX. Ces ventés supp.)sées, je dis ([ue l'imagination a des effets aussi dangereux qu'eu ont les sens, et qu'ainsi il est nécessaire de la tenir dans le silence, alin que la grâce opère en nous selon tiiute son eflicace.
X. V.iv premièrement l'imagination, aussi bien que les sens, nj parle que pour le b:en du corps : parce que naturellemeut, tout ce (lui vient à l'esprit par le corps n'est (jue pour le corps. C'est UQ grand principe.
XI. Secondement l'imagination interrompt sans cesse l'esprit, lorsqu'elle est échaulTée, et elle le contraint souvent de lui répondre et de l'entreteiiir aux dépens de la Raison. De plus on peut facilement éviter l'action des objets sensibles, et faire ainsi taire ses sens: car il dépend de nous de fermer les yeux ou de prendre la fuite. Mais on ne peut pas facilement dissiper les fantômes qu'excite l'imagination, et c'est une nécessité que l'esprit coiUciuple tout ce qui se passe dans le cerveau.
-MI. Troisièmement, les sens représentent assez au naturel les objets sensibles. Mais l'iinagination les étend et les grossit, les embellit ou les rend dilformes et terribles*, de manière que souvent l'esprit en est tantôt charmé et tantôt épouvanté. Tel a le cœur corrompu par des désirs déréglés, que l'imagination toute seule a excités, qui se trouve guéri par l'accomplissement de ces mêmes désirs. La jouissance actuelle de l'objet de ses désordres, par laquelle il a consommé son crime, le délivre du
1. Vur. Ce membre de nhrase n'eUul pas daua l'édition de 16S4.
moins pour quelque temps d'une passion qui devait à l'imagination toute sa force et tout son emportement '.
XIII. Quatrièmement, les sens ne s'attachent qu'à certains objets qui nous environnent, et qui sont à leur portée: mais l'imagination rend l'esprit esclave de toutes choses. Elle l'unit au passé, au présent, au futur, aux réalités et aux chimères, aux êtres possibles et à ceux que Dieu ne peut créer, et que l'esprit ne peut comprendre. Elle tire de son propre fonds des fantômes terribles, et elle s'en effraye. Elle en fait naître de plaisants, et elle s'en réjouit. Elle change et détruit la nature de tous les êtres, et forme mille desseins extravagants, dans le monde qu'elle compose de réalités et de purs fantômes -.
XIV. Enfm l'imagination, sans aller a la folie, trouble et dissipe toutes les véritables idées, et corrompt le ca3ur en une intlnilé de manières. Je serais trop long à expliquer les différents effets des diverses espèces d'imagination. Mais celle qui est la plus opposée à l'efficace de la grâce de Jésus-Christ, c'est ce qu'on appelle dans le monde le bel esprit. Car, plus Timagination est instruite, plus elle est à craindre ; la finesse, la délicatesse, la vivacité, l'étendue de l'imagination, grandes qualités aux yeux des hommes, étant le principe le plus fécond et le plus général de l'aveuglement de l'esprit et de la corruption du cœur. Comme j'avance là un paradoxe, on ne me croira pas sans preuves.
XV. L'esprit ne peut être raisonnable ^ que par la liaison ; il ne peut être réglé * que par l'Ordre. Il ne tire sa perfection que de l'union mimédiate et directe qu'il a avec Dieu. Au contraire, l'union de l'esprit au corps, le remplit de ténèbres, et le jette dans le désordre: parce (lue maintenant cette union ne peut s'augmenter sans diminuer celle qui lui est opposée. Or, c'est par l'imagination que l'esprit se répand dans les créatures : car ce n'est (jue par les idées pures et exemples de fantômes qu'il s'unit à la vérité. Ainsi, plus l'imagination a de force, de vivacité, d'étendue, plus l'esprit s'occupe des objets sensibles. J'ai déjà dit tout ceci. Or, lorsque l'imagination est belle, fa-
1. C'est, avec boiuicoup de grâce et île tiiiesse, réquivuleiiL du pioviM'be populaire : La possession tue la passion.
2. Var. El de fanlùmes. C16S-'i.) Tout ce passage est à cnuiparer avec les pages (M''l(';bres des Pensées de Pascal sur l'imaginai ion.
;'.. Var. N'est raisonnable. (1684.) •'i. Var. n n'est réglé. (lOS-ij.
PREMlÈRt: l'AlMlE. -UE L.V VEHTU. 131
cile, nette ot vive, les fantuiues (|a'elle forme sont vifs, animés, agréables, toujours au naturel, et au-dessus du naturel. Ainsi, celui ([ui par la force de son imagination fait naître dans son esprit mille objets dilVérenis, (jui revêt ses fantômes d'orn*^ments toujours à la motle, et leur donne certains mouvements mesurés (|ui ébranlent agréablement tout le cerveau; celui-là, dis-je, se laisse charmer par son propre ouvrage , et, au lieu de contempler les choses en elles-mêmes, telles que leurs idées les représentent, il se fait un plaisir continuel de se donner la comédie, et d'applaudir aux fictions de son esprit.
XVI. Tous les hommes ' cherchent naturellement des approbateurs, et le bel esprit n'en manqua jamais. Lorsqu'il parle, comme il parle bien, tout le monde l'écoute avec estime : comme il parle agréablement, tout le monde l'écoute avec plaisir: comme il n'avance que certaines vériiés sensibles, faussetés réelles, car ce qui est vrai aux sens est faux à l'esprit, tout le monde lui applaudit. Mais un homme qui connaît, ou plutôt un homme qui par l'air de ceux qui le regardent, sent vivement qu'on l'admire, qu'on l'aime, qu'on l'honore, qu'on le révère, peut-il se délier de ses pensées, se persuader qu'il se trompe, et ne pas s'attacher, non seulement à ses propres visions qui l'enchantent, mais encore à ce monde qui lui applaudit, à ces amis qui le caressent, à ces disciples qui Tadurent, peut-il être uni étroitement avec Dieu, ayant tant de liaisons et de rapports aux créatures?
XVH. Le bel esprit est un homme d'honneur, j'y consens : il peut néanmoins être fourbe, et il y en a pour le moins autant de ce caractère que d'aucun autre, fl n'a point de vice, je le veux : il y en a néanmoins de débauchés et en grand nombre. Mais certainement le bel esprit tient au monde par une infinité d'endroits, car comment pourrait-il être mort au monde, le monde vivant si fort pour lui? Le bel esprit est agité sans cesse par des mouvements de vanité, car tous ses commerces ne font qu'irriter la concupiscence de l'orgueil. Le bel esprit, j'entends principalement ici - ce bel esprit qui vit au milieu du monde choisi, qui tend sans cesse à prendre dans les esprits une situation avantageuse, ou qui par la réputation qu'il s'est