‹ Traité de moraleChapitre 140 sur 233 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les justes font souvent de méchantes actions. L'amour de l'ordre doit être éclairé pour être réglé. Trois conditions pour rendre une action parfaitement vertueuse. Il faut étudier les devoirs de l'homme en général, et prendre un temps chaque jour pour en examiner en particulier l'ordre et les circonstances.

1. Toutes les actions des personnes qui ont une solide vertu, ne sont pas pour cela solidement vertueuses. Il s'y rencontre presque toujours quelque défaut ou quelque imperfection ; et souvent même ce sont de véritables péchés. La raison de cela, c'est que l'homme n'agit pas toujours par l'influence de son habitude dominante, mais par l'activité de la passion qui est actuellement excitée. Car, si l'habitude dominante dort, pour ainsi dire, et que les autres soient réveillées, les actions d'un homme de bieu pourront être criminelles en plusieurs manières. Mais de plus, quoique l'habitude dominante de l'amour de l'ordre soit actuellement excitée dans un homme juste, peut-être arrivera-t-il dans ce même moment qu'il fera des actions dé-

fectueuses et iaiparfailes, et même directement opposées a l'Ordre qu'il aime actuellement et qu'il prétend suivre. Car outre qu'il est difficile de rendre une obéissance exacte à l'Ordre connu, souvent le zèle indiscret et mal ré,i;lé nous fait ayir contre l'Ordre que nous ne connaissons pas. Aliii (ju'une action soit vertueuse en toutes manières, il ne suflil donc pas qu'elle procède d'un homme de bien, ni d'un homme aciueliement ému de l'amour de l'Ordre, il faut qu'elle soit conforme à l'ordre dans toutes ses circonstances : et cela même, non par une espèce de hasard qui détermine heureusement le mouvement actuel de l'âme , mais par la force de la Raison, qui nous conduise de manière que nous remplissions tous nos devoirs.

II. Aussi, quoiqu'il suflise, pour être juste cl agréable à Dieu, que l'amour de l'Ordre soit notre habitude dominante, néanmoins, pour être parlait, il faut savoir régler cet amour par la connaissance exacte de ses devoirs. On peut même dire que celui qui néglige ou méprise cette connaissance n'a nullement le cœur droit, quelque zèle qu'il sente en lui-même pour lOrdre. Car enhn l'Ordre veut être aimé par raison, et non point uniquement par l'ardeur de cet instinct qui remplit souvent de zèle indiscret les imaginations trop vives, et tous ceux qui ', n'étant point accoutumés à rentrer en eux-mêmes, prennent à tout moment les inspirations secrètes de leurs passions pour les réponses infaillibles delà vérité intérieure.

m. Il est vrai que ceux qui ont l'esprit si faible et les passions si fortes, qu'ils ne sont point en état de se conseiller euxmêmes ou plutôt de prendre conseil de celui qui éclaire tous les hommes, sont excusables devant Dieu; pourvu (jue de bonne foi ils demandent et suivent les avis de ceux qu'ils croient les plus gens de bien et les plus sages. Mais ceux qui ont de l'esprit ou assez de vanité pour se piquer d'en avoir, sont criminels devant Dieu, s'ils enlrepreniieiil(|uel(jue dessein sans le consulter, je veux dire sans consulter la Raison, qucbjueardentque soit le zèle f|ui les transporte. Car il faut s'accoulumer à discerner - les réponses de la vérité intérieure, qui éclaire l'esprit par l'évidence de ses lumières, du langage et des secrètes inspirations des passions (|ui le troublent et le séduisent par des sentiments vifs et agréables, mais toujours obscurs et confus.

Page 1