DEUXIÈME PARTIE. -DES DEVOIRS. 2V
hitMi pivmire j,Mf(le : car, (jni penserait (iii'ils n'imt pninl d'amitié, devrait crnire qu'ils ne s'aiment pitinl eux-inèines. Au reste, je cnns devoir dire qu'il n'y a point d'ordinaire d'amitié plus solide et plus durable, que celle de ces personnes qui semiilent en manquer, à cause (|u'elles n'ont point cette vivacité d'imafrination et ce feu passaficr (|ui s'allume et qui s'enllamme dès qu'on fait cet honneur aux gens de leur exposer le besoin qu'on a de leur secours. Eu voici la raison.
XIII. C'est la fermenintion du sang et l'abondance des esprits (|ui écbaulïent l'imagination, et i,ui donnenl aux hommes le mouvement qui les anime et qui les ébranle. Or, ceux qui ont des passions vives et l'unagination ardente, sont inconstants puisqu'on ne saurait rexpli(iuer, parce ([ue ce n'est point la Raison (|ui les conduit, Raison qui demeure toujours la môme, mais des humeurs qui sallument et qui se dissipent aussiitit: des humeurs dont le bouillonnement excite chaque jour des mouvements tout contraires. De plus, c'est presiiue toujours le corps qui parle en eux, et le corps ne parlant que pour le corps et pour les biens qui ont rapport au corps, le moindre intérêt détermine a son utilité particulière le mouvement qui ne s'était produit d'abord que pour l'utilité d'un ami, parce qu'on y trouvait quelque avantage ; car il est toujours agréable de se faire et de se conserver des amis. Enfin, il n'y a point d'amitié .solide et durable que celle qui est fondée sur la Religion, fortifiée parla Raison, animée et soutenue par le doux plaisir d'une mutuelle possession de la vérité. Religion, Raison, vérité, purs fantômes à l'égard d'une imagination frappée et excitée par d'autres objets. Tout cela n'a rien de sensible, tout cela n'a donc rien de solide. Tout cela n'a nul rapport au corps et à la i^ociété qui se forme par le corps, et pour le bien du corps : tout cela n'a donc rien qui llatte l'imagination, laquelle ne parle que pour le bien du corps, que pour celui qui l'anime, (lui la réjouit, qui lui donne et qui lui conserve l'èlre.
XIV. Lorsqu'un homme a ce malheureux dessein de faire fortune, de se pousser et de s'élever en ce monde, qu'il cherche pour amis ceux qui ont l'imagination forte ef vive, qu'il les ébranle et les mette en mouvement ! Leur mouvement le portera peut-être jusqu'aux plus hautes dignités: c'est l'imagination qui règne ici-bas, et (jui distribue les richesses et les honneurs '.
I. '( L'imagination dispoi^o île toiil: plie fail la beiulé, la justice et le bonheur,
Il ne faut qu'une imagination dominante pour placer un fat honorablement dans tous les esprits, et pour couvrir de confusion et de honte le plus sage, le plus savant, le plus vertueux personnage de l'État. Que celui donc qui veut s'avancer, se mette bien dans l'esprit de ceux qui ont du mouvement, qu'il gagne leurs bonnes grâces, qu'il les excite, et qu'il les pique : ils le mèneront bien loin, ils rélèveront bien haut! Mais qu'il prenne garde à lui. Rien n'est plus incompréhensible, ni plus intraitable que l'imagination. Il est monté sur des machines ombrageuses et difficiles à conduire. 11 doit en bien connaître les ressorts fantastiques * et journaliers : il doit les éprouver et les manier adroitement. Autrement, ces amis qui l'ont élevé le jetteront par terre, et le fouleront aux pieds avec d'autant plus de colère 'et de rage, qu'ils lui auront donné davantage de marques de faveur et d'amitié -.
XV. Mais ceux qui, contents de leur fortune, veulent avoir de bons et véritables amis, qu'ils en cherchent parmi les amateurs de la vérité et de la justice : qu'ils établissent leurs amitiés sur une mutuelle communion des vrais biens , des biens innnuables qui rendent les amitiés fermes et constantes, des biens inépuisables qui bannissent l'envie et la jalousie ; et qu'ils se persuadent que les personnes qui paraissent les moins exactes aux devoirs de l'amitié, sont les amis les plus fidèles et les plus sincères, si c'est la froideur du tempérament qui en soit la cause. Leur imagination n'est ni volage ni ombrageuse : mais qu'elle soit telle qu'il vous plaira, ils savent la retenir et la régler. Leurs passions ne sont ni vives ni emportées. Ils savent estimer et aimer par raison. Chez eux, l'amitié n'est point une passion inconstante, c'est une vertu solide: et quoique faute d'esprit •' et de feu, ils paraissent au dehors froids et immobiles, ils ont pour nous tous les sentiments et les mouvements qu'ils doivent avoir.
qui esl le tout du monde (Pascal, Pensées, nrl. iir. ;i.ir. !!, de l'édilion Havol.)