Var. conduit
2. Malebranclie n'est donc pas épicurien, comme l'en accusèrent Arnauld, Régis et Rilter. Voyez sur ce point, Francisque BouiUicr, Histoire de la philosophie cartésienne, tome II. ch. v. page 93 et suiv. de la 3e édition in-12. Il faut d'ailleurs faire attention à la distinction que Malebranche a déjà faite, et qu'il renouvelle ici, entre le motif et la fin.
V. Notre amour-propre est donc le motif qui, secouru par la grâce, nous unit à Dieu, comme à notre bien ou à la cause de notre bonheur, et nous soumet à la Raison, comme à notre loi ou au modèle de notre perfection. Mais il ne faut pas faire notre lin ou notre loi de notre motif. Il faut véritablement et sincèrement aimer l'ordre et s'unir à Dieu par la Raison. Il faut préférer à tontes choses la loi divine, parce qu'on ne peut la mépriser et cesser de s'y conformer, sans perdre le libre accès qu'on a par elle auprès de Dieu. Il ne faut pas désirer que l'ordre s'accommode à nos volontés : cela n'est point possible, l'ordre est immuable et nécessaire: ni que Dieu ne punisse point nos désordres : Dieu est un juge incorruptible. Ces désirs nous corrompent; ces désirs impertinents sont injurieux à la sainteté, à la justice, à l'immutabilité divine, ils blessent les attributs essentiels de la divinité. Il faut haïr ses désordres et former sur l'ordre tous les mouvements de son cœur ; il faut même venger à ses dépens l'honneur de l'ordre offensé, ou du moins se soumettre humblement à la vengeance divine. Car celui qui voudrait bien que Dieu ne punit point l'injustice ou l'ivrognerie, n'aime point Dieu : et quoique par la force de son amourpropre éclairé il s'abstienne de voler et de s'enivrer, il n'est point juste. Il fait la lin de ce qui ne doit être que le motif de ses désirs. Qu'il invoque le sauveur des pécheurs, qui seul peut changer son cœur. Mais celui qui aimerait mieux qu'il n'y eût point de Dieu que d'y en avoir un qui se plaise à rendre éternellement malheureux ceux-là mêmes qui aiment inviolablement l'Ordre et la Raison -.est juste: parce que ce Dieu fantastique, injuste et cruel, n'est point aimable. La grâce même n'anéantit point l'amour-propre, comme je l'ai déjà dit; mais elle se contente de le régler et de le soumettre à la loi divine. Elle fait aimer le vrai Dieu et mépriser le désordre et l'injustice que l'imagination déréglée peut attribuer à la divinité.