PREMIERE PARTIE. —DE LA VERTU
dont les devoirs avec les vertus, ou qu'ils donnent des noms de vertus aux simples devoirs: de sorte iiue, quoiqu'il n'y ait proprement qu'une vertu, l'amour de l'Ordre, ils en produisent une inlinilé. Cela met la confusion partout, et embarrasse tellement cette science, qu'il est assez ditlicile de bien comprendre ce qu'il faut faire pour être parfaitement honnne de bien.
V. Il est visible que la vertu doit rendre vertueux celui qui la possède; et cependant un homme peut s'accjuitter de ses devoirs, faire avec facilité des actions d'humilité, de générosité, de libéralité, sans avoir aucune de ces vertus. La disposition à s'acquitter de tel de ces devoirs n'est donc pas proprement vertu, sans l'amour de l'Ordre. Lorsqu'on s'acquitte de ses devoirs, on est vertueux aux yeux des hommes ; lorsqu'on fait part de son bien à son ami, on paraît libéral et généreux. Mais on n'est pas toujours tel qu'on parait: et celui qui ne manque jamais aux devoirs extérieurs de l'amitié, que l'Ordre, qui seul est notre loi inviolable *, ne l'en empêche, quoiqu'il paraisse quelquefois ami inlidèle, il est plus véritable et plus fidèle ami, ou du moins il est plus vertueux et plus aimable que ces amis emportés, qui sacrifient aux passions de leurs amis leurs parents, leur vie, leur salut éternel.
VI. Il ne faut donc pas confondre la vertu avec les devoirs par la conformité des noms. Cela trompe les hommes. Il y en a qui s'imaginent, suivre la vertu, quoiqu'ils ne suivent que le penchant naturel ' qu'ils ont h remplir ^ certains devoirs; et comme ce n'est nullement la Raison qui les conduit, ils sont effectivement vicieux dans l'excès, lorsqu'ils pensent être des Héros en vertu. Mais la plupart, trompés par cette même confusion de termes et par la magnificence des noms, se contient en eux-mêmes, s'estiment sans sujet, et jugent souvent très mal des personnes les plus vertueuses : parce qu'il ne se peut pas faire que les gens de bien suivent longtemps ce que l'Ordre leur prescrit, sans manquer selon les apparences à quelque devoir essentiel. Car enfin pour être prudent, honnête, charitable aux yeux des hommes, il faut quelquefois louer le vice, ou presque toujours se taire, lorsqu'on l'entend louer. Pour être estimé libéral, il faut être prodigue. Si l'on n'est téméraire,
i. Var. Que Tordre inviolable. (10S4.)