PREMIÈRE PARTIR. — DE LA VERTU
tenlifs à la vriitr (|in les iloit ciiiKliiirc, ont iiiu' disposition qui iiit'rilerail sans douie un nom plus niaiinilinuo que ceuxfiu'on donne aux vertus les plus éelalantos. Mais, i|uoi{|iic cette habitude ou cette vertu soit inséparable de Tamour de l'Ordre, elle est si peu connue parmi nous, (lue je ne sais si nous lui avons fait l'honneui' de lui donner un nom iiarticulier. Qu'il me soit donc permis de la désigner par le nom é(iuivo(iue de force d'esprit.
VI. Pour acquérir cette véritable force par laquelle l'esprit supporte le travail de l'attention, il faut commencer de bonne heure à travailler. Car naturellement on ne peut acquérir lesbabiludes que par les actes : on ne peut se fortilier que par l'exercice. Mais c'est peut-être la difliculté que de commencer. On se souvient qu'on a commencé, et qu'on a été obligé de cesser. De là on se décourage ■ on se croit inhabile à la méditation : on renonce à la Raison. Si cela (-st, quoiqu'on dise pour jusiilier sa paresse et sa négligence, on renonce à la vertu, du moins en partie. Car, sans le travail de l'attention, on ne comprendra jamais la grandeur de la Religion, la sainteté de la Morale, la petitesse de tout ce (jui n'est pas Dieu, le ridicule des passions et toutes SCS misères intérieures. Sans ce travail, l'âme vivra dans l'aveuglement et dans le désordre, puisqu'il n'y a point naturellement d'autre voie pour obtenir la lumière qui doit nous conduire. On sera éternellement dans rin(}uiétude et dans un embarras étrange : car on craint tout lorsqu'on marche dans les ténèbres et qu'on se croit environné de précipices. Il est vrai que la foi conduit et soutient, mais c'est parce (ju'elle produit toujours quelque lumière par l'attention qu'elle excite en nous ; car il n'y a que la lumière qui puisse bien rassurer les esprits, lorsqu'Us ont autant d'ennemis à craindre que nous en avons.
Vil. Que faire donc pour commencer sans se rebuter? Voyons ce qui nous rebute. On médite avec peine et sans récompense. D'un côté la peine désole ; de l'autre la récompense ne console point assez 11 faut donc diminuer la peine et augmenter la récompense. Cela est clair. Mais rien n'est plus difticile. Cela même est impossible à l'égard de la plupart des hommes : el c'est pour cela qu'il nous fallait une voie abrégée de nous assurer de la vérité, et que l'autorité visible de l'Église était nécessaire pour nous conduire. Car ceux mêmes qui ont le plus d'esprit, s'ils s'écartent de la foi, ou s'ils s'abandonnent à l'analogie delà foi, ils s'écartent du chemin qui mène à l'intelligence.
Ils rompent renchaînfmeHt des vérités, qui toutes se tiennent de manière, qu"une seule fausse vérité étant supposée, on peut renverser toutes les sciences, si l'on sait raisonner conséquemment ^ ^
VIII. Pour diminuer la peine qu'on trouve dans la méditalion, il faut éviter tout ce qui partage inutilement la capacité de l'esprit: et comme rien ne le partage davantage que ce qui le touche, que ce qui le frappe, que ce qui l'agite, il est visible qu'on doit éviter avec soin tous les objets qui flattent les sens et qui réveillent les passions. Les sentiments et les passions étant des modifications vives et sensibles - de la substance propre de l'âme, il est nécessaire que toutes les idées intelligibles qui ne la modifient que légèrement, se dissipent à la présence des objets sensibles, quelque efïort qu'on fasse pour retenir ces idées et en reconnaître les rapports. De plus on est persuadé qu'il dépend de nous de rappeler les idées intellectuelles, et l'expérience apprend que nos volontés ne sont point les causes occasionnelles de nos sentiments. Ainsi, on s'arrête volontiers aux sentiments, par lesquels on jouit des biens qui passent et qu'on ne peut rappeler; et on laisse là les idées pures, dans lesquelles on découvre la vérité qui demeure, et que l'on peut contempler dès que l'on souhaite ^. Car il faut se déterminer prompiement sur les biens qui nous échappent, et on peut remettre à examiner ceux qui sont stables et toujours présents. Enfin on veut être actuellement heureux : on ne veut jamais être malheureux ♦. Le plaisir actuel rend actuellement heureux, et la douleur ^ malheureux. Donc tout sentiment, qui participe ou du plaisir ou de la douleur, occupe l'esprit. Tout mouvement de l'âme, qui a le bien ou le mal actuel pour objet, domine la volonté. Ainsi, il faut faire de très grands efTorts pour contempler la vérité, lorsque nos sens sont frappés et nos passions émues: et comme l'expérience nous apprend (lue ces elTorts sont alors assez inutiles, il n'est pas possible que l'âme fatiguée ne se chagrine et ne se rebute. C'est pour cela que ceux qui traitent de l'oraison donnent cet avis important, qu'il faut travailler sans cesse à la mortification de ses sens,
1. n n'est pas besoin de faire pcmarquer nonihicn ceci est carlcsien.
2. Var. Les mots : vives et sensibles, n'étaient pas dans Tcdition de 1084.