PRÉFACE, XIX
chez les adultes et les jeunes gens (1) , dans les phlegmasies aiguës en général traitées à temps par celte nouvelle formule , convenablement exécutée , la guérison est la règle et la mort V exception .
Certes, pour imaginer et mettre en pratique une nouvelle formule des émissions sanguines, sous le règne de la médecine de Broussais, il me fallait être bien convaincu, avec M. Louis , que les saignées , telles qu’on ies employait alors, étaient impuissantes contre les phlegmasies un peu graves, qu’elles n’en arrêtaient pas le cours, et qu’elles n’empêchaient pas que la mortalité ne fût très considérable (2). Je me demandai donc si , employées suivant une autre formule et dirigées par une autre tactique, les émissions sanguines n’obtiendraientpas plus de succès. Je soumis, avec toute la prudence et toute la circonspection convenables, cette idée à l’épreuve de l’expérience, infaillible pierre de touche de toutes les doctrines médicales , et les succès que uousavonsobtenusdepuisbientôt quinzeans sont si étonnants, j’ai presque dit si merveilleux, qu’on 11e peut y ajouter foi pleine et entière sans en avoir été longtemps témoin,
La constance avec laquelle ces heureux résultats se reproduisent dans des cas bien déterminés , nous a permis de soumettre alors la thérapeutique, celte partie jusque-là si conjecturale de la médecine, à un calcul de probabilités qui se rapproche de la certitude (3).
(l! La nouvelle formule, convenablement modifiée, réussit aussi chez les vieillards, ainsi que nous l’avons prouvé par de nombreuses observations. Mais il est clair néanmoins qu’un âge très avancé constitue une circonstance aggravante contre laquelle l’art n’a parfois aucune prise.
(2) Cette mortalité était, en effet, au moins d’un sur trois , dans la pneumonie et l’entéro-mésentérite typhoïde (fièvre typhoïde des modernes).
(3) Nous avons donné à la nouvelle formule des saignées les noms de formule des saignées coup sur coup ou de formule des saignées suffisantes. Nous avons proposé la première dénomination, parce que, en effet, ce qui distingue la formule nouvelle des pratiques antérieures,
IX. C’est, au reste, un rude et pénible métier que celui d’un professeur de clinique, jaloux de remplir dignement le grave ministère qui lui est confié. Examiner, explorer tous les malades , en ne négligeant aucune des nombreuses méthodes d’observation que la science possède; recueillir et dicter , au lit de ces malades , les observations particulières ; consigner, d’une manière précise, le diagnostic et le pronostic sur les feuilles consacrées aux observations, formuler exactement le traitement ; dans les cas ou les ma lades succombent, faire écrire sur les feuilles d’observations les résultats détaillés de l’autopsie cadavérique à laquelle on a du moins présidé , quand on ne 1 a pas faite soi-même ; classer et résumer exactement, sous tous leurs rapports, les cas particuliers recueillis dans le cours de l’année, et quand il s’agit du traitement, indiquer, d’après les calculs les plus rigoureux , les doses moyennes ou extrêmes des agents employés dans un espace de temps exactement déterminé (1); faire tout ce qui précède , mettre, en un mot , à contribution toutes les facultés , toutes les ressources de l’esprit et des sens, et répéter chaque jour, pendant de longues années, les mêmes travaux , les mêmes opérations , voilà de quoi se compose le fond de la vie d’un véritable professeui de clinique. C’est en lisant et eu relisant ainsi le grand livre de la nature souffrante , que l’on apprend solidement la médecine
c’est que nous avons fait , dans l’espace d’un , de deux , de trois ou de quaire jours, le nombre de saignées qu’on ne faisait que dans l’espace d’un à deux septénaires. Quant à la seconde dénomination (celle de saignées suffisantes) , elle est fondée sur ce que, dans les pratiques usitées à l’époque où nous conçûmes l’idée de la nouvelle formule, les émissions sanguines péchaient essentiellement par leur insuffisance , insuffisance qui tenait bien moins, d’ailleurs, à ce que l’on ne retirait pas une assez grande quantité de sang, qu’à ce quecette quantité n’était pas enlevée dans un espace de temps assez court.
(1) Il ne faut pas se contenter de faire ce travail pour l’ensemble des cas relatifs à une maladie donnée, mais il faut le faire pour les diverses catégories des cas que comprend celle maladie.
l'iiKl'AU-;.
pour son propre compte, et c’est après l’avoir apprise-à cette école qu’on peut l’enseigner utilement aux autres.
Pour faire quelque chose de grand et de durable en médecine plus qu’en toute autre science , il faut donc d’énormes sacritices de temps, c’est-à-dire de tout ce qu’il y a de plus précieux au inonde , et une certaine dose de ce feu sacré, dont le ciel seul distribue, à son gré, les étincelles inspiratrices (i).
X. De ce qui précède, on doit conclure aussi que pour oser entreprendre, aux temps où nous vivons, un traité de médecine , il faut nécessairement avoir consacré de longues années à la pratique de cette science dans les hôpitaux. En effet , là seulement peuvent être recueillis les matériaux dont on a besoin pour reconstruire , à certaines époques , l’édifice de la médecine. Quant aux travaux, aux difficultés de tout genre que présente la composition d’un traité de médecine, même aux médecins qui s’y sont préparés par une longue et attentive expérience au lit des malades , ces travaux , ces difficultés sont tels , qu’il est réellement bien permis d’en être effrayé. Affronter les obstacles sur lesquels nous appelons ici l’attention , ce n’est pas les vaincre. L’auteur de cette Nosographie ne se flatte pas d’une telle victoire. Il sait tout ce qui manque à son ouvrage,
(1) Me pardonnera-l-on , puisque j’ai prononcé le mot de feu sacré, de citer, à cette occasion, les paroles de celui qui , nouveau Prométhée, dut expier sur le rocher de Sainte-Hélène l’irrémissible tort d’avoir été le plus grand homme des temps modernes? Dans les conseils à son (ils, que Napoléon dictait à l’un de ses compagnons d’exil, l’immortel captif s’exprimait ainsi :
« Que mon fils lise et médite souvent l’iïistoire , c’est la seule véritable philosophie ; qu’il lise et médite les guerres des grands capitaines, c est la le seul moyen d’apprendre la guerre. Mais tout ce que vous lui dit ez , tout ce qu il apprendra , lui servira peu , s'il n’a pas au fond du coeur ce feu sacre, cet amour du bien, qui seul fait faire les grandes choses. »
Pli KF ACE.
et il le recommande sincèrement a l’indulgence des lecteurs (1).
Tel quel , si cet ouvrage peut être utile aux élèves , son auteur aura reçu la plus douce des récompenses, et il remerciera la Providence de lui avoir permis de l’achever (12). D’autres feront mieux que lui, et s’il vit, il ne sera pas le dernier à les applaudir. Il sera toujours heureux de rendre justice à ses contemporains comme il l’a rendue à ses devanciers. Désormais, l’àge, les fatigues et les ennuis lui commandent la retraite, et il aspire au repos. Mais il lui reste encore assez d’énergie pour encourager, du geste et de la voix, tous ceux dont les ouvrages tendront à fixer le sceptre des sciences, des lettres et des arts dans les mains de notre glorieuse France, cette terre chérie du dieu des progrès , cette mère-patrie des institutions libérales , cette
reine enfin de la civilisation.
Paris , 20 mars 1846.
(1) puisque je réclame l’indulgence des lecteurs sur le fond môme de cet ouvrage, je profite de cette occasion pour la réclamer aussi sur les fautes de rédaction et les erreurs d’impression qui s’y trouvent.
(2) J’aurais voulu citer ici tous les noms de ceux qui m’ont secondé dans mes travaux cliniques. Je ne le puis. Mais il m’est bien doux de mentionner spécialement, parmi mes anciens cliefs de clinique, MM. les docteurs Andry et Lemaire, mes bons et fidèles amis.
PROLÉGOMÈNES
I. Avant d'aborder l’histoire ou l’étude de chacune des nombreuses maladies que comprend le cadre de la pathologie médicale ou interne, il nous a semblé nécessaire de présenter aux lecteurs quelques considérations et sur la médecine en général, et sur les différentes parties dont elle se compose.
II. Pinel, en tête de sa Nosographie , a cru devoir exposer des principes généraux sur la méthode d'étudier et il observer en médecine , et il a consacré 100 pages à ce travail. Il suffirait, à quiconque est au courant de l’état actuel de la science , d’avoir lu et médité cette partie de l’om rage de Pinel pour rester convaincu que , depuis un quart de siècle environ qu’a paru la dernière édition de la Nosogra phie philosophique, la médecine a réellement changé de face (i).
(j) Dans cette partie de sa Nosographie , Pinel commence par déclarer que ce serait un grand bienfait pour le genre humain si on pouvait faire adopter le doute philosopliirjue de Descartes par l'universalité de ceux qui exercent la médecine. Puis, dans deux articles séparés, il développe les deux points suivants: 1° étudier avec choix, ne point séparer l’étude des maladies de celle des auteurs; 2" quelques notions particulières sur l'application des principes précédents (ceux expoSe's dans le premier article ) à l'étude des maladies aiguës et des maladies chroniques.
Ni dans ces généralités, ni dans aucune autre partie de sa Nosographie , Pinel ne s’est occupé de définir soit la médecine, soit les maladies, soit les autres objets moins généraux sur lesquels roule tout entier l’ouvrage qu’il a composé.
Ces remarques n’ont d’autre but que de montrer comment, aux différentes époques de la médecine, les auteurs sont forcés de donner à leurs oeuvres un cachet spécial, et pour ainsi dire une couleur caractéristique de ces époques.
PilOLÉGOMÈN ES.
Ilï. Pour nous , clans ces prolégomènes, nous n’examinerons point, avec Pinel, comment on peut concourir à se former un goût sur par l'étude approfondie de la médecine antique , et à distinguer les ouvrages légitimes d' Hippocrate davec ceux qu'on doit regarder comme supposés. Un tel examen n’est pas d’une grande importance en matière de diagnostic et de traitement, et nous croyons que les lecteurs nous en dispenseront volontiers.
Nous avons exposé dans un autre ouvrage les principes auxquels la méthode d'observer en médecine doit être soumise. Cette partie de la philosophie de la médecine ne peut être traitée ici que d’une manière tout-à-fait accessoire. Mais il est bon de rappeler que l'observation, soit simple, soit expérimentale, et le raisonnement sont les deux grands instruments à l’aide desquels s’élève et se construit l’édifice de la médecine.