‹ Traité de nosographie médicale (volume 2)Chapitre 70 sur 125 · DES PHLEGMASIES AIGUËS PAR LES SAIGNEES SUFFISANTES · texte numérisé non relu

DES PHLEGMASIES AIGUËS PAR LES SAIGNEES SUFFISANTES

I. Depuis Hippocrate jusqu’à nous , tous les vrais obser vateurs ont fixé leur attention sur le problème des constitutions médicales ; mais ce problème est à un si grand nombre d’inconnues, et les vraies méthodes propres à dégager celles-ci ont été si longtemps ignorées , qu’il ne faut pas s’étonner si, jusqu’ici , la solution cherchée est encore bien peu avancée. Certains médecins, il est vrai , s’imaginent trouver dans Hippocrate, Baillou, Sydenham, Stoll et quelques autres pères de la médecine, une réponse satisfaisante à toutes les questions qu’embrasse l’étude des constitutions médicales. De tels médecins ne sont pas difficiles à satisfaire en ce genre ; mais ils sortiraient bientôt

148 Dlï l’inflammation ET DE LA FIÈVllE.

de leurs illusions si, plus familiers avec les méthodes exactes d’observation et de raisonnement, ils voulaient déciderait lit des malades ce qu’ils décident ainsi du fond de leur cabinet. Il est pourtant difficile de croire, même a priori, que la détermination des éléments dont se compose la théorie des constitutions médicales, ait pu être l’ouvrage d’époques où la physique et la chimie étaient encore à naître , où l’astronomie elle-même ne s’était pas encore complètement débarrassée des chimères de l’astrologie, et où la connaissance des maladies ne se composait guère que de vagues données, de matériaux informes.

II. Pour se faire une idée de l’état précaire delà science sur le point qui nous occupe , tel qu’il a été traité par les anciens, on pourra consulter l’analyse fidèle que j’ai donnée des doctrines de Sydenham, de Stoll et de Pinel (i). Je me contenterai de citer ici quelques passages qui se rapportent spécialement à notre objet.

D’après Sydenham, les fièvres continues, épidémiques ou stationnaires ( il place dans cette série des maladies assez étonnées peut-être de se trouver réunies, telles que les fièvres tierces, la peste et la rougeole ; le choléra , la dysenterie, les fièvres quartes et la variole ) , diffèrent tellement entre elles ( toto cælo ) , selon les constitutions diverses des années , qu’avec la même méthode au moyen de laquelle on aura guéri les malades de l’année courante ( currente anno), on les fera peut-être périr sur la fin de Fannée(e?mo jam vertente). L’assertion de Sydenham est on ne peut plus formelle et tranchante; mais on en chercherait vainement les preuves positives dans l’ouvrage de cet observateur.

Quant aux fièvres que Sydenham appelle intercurrentes , et qui peuvent quelquefois régner épidémiquement comme les stationnaires (telles sont, d’après lui, la fièvre scarlatine, la pleurésie, la fausse péripneumonie, le rhuma-

(i) Clinique medicale de l’hôpital de la Charité. Paris, 1 83j, t. III } p. 3g | u suiv.

INFLUENCE DES CONSTITUTIONS MÉDICALES. 1/|9 tisme, la fièvre érysipélateuse, l’angine (et forte aliœ quœdam ), nulle part il n’applique à leur traitement la distinction sur laquelle il insiste à l'occasion des fièvres stationnaires, distinction vraiment capitale si elle était fondée. C’est donc à tort que certains auteurs modernes invoquent son autorité àl’appui de leur système, sur le danger qu’il y aurait à traiter lesphlegmasies parles émissions sanguines, quelle que soit la constitution médicale régnante.

Rien de plus célèbre que la doctrine de Stoll sur 1 importance de changer de méthode thérapeutique dans des maladies qu il désigne d’ailleurs sous le même nom , celui de pleurésie, par exemple , selon qu’il règne telle ou telle constitution médicale. Mertens enseigne la même doctrine. Les auteurs d un ouvrage de clinique assez récent (i) se sont constitués les fervents défenseurs, les disciples zélés et de Stoll et de Mertens. Jurant sur la parole du maître , et sans se permettre le moindre examen , ils adoptent en quelque sorte servilement cette assertion purement hypothétique, savoir : que«. tel temps , la saignée employée maintes fois avec grand succès par les auteurs indiqués cidessus, demeure inefficace , et quen son lieu et place les véritables moyens de guérison furent : ici les émétiques , l'aies bains sulfureux.

On ne peut vraiment s empêcher de gémir sur les misères de notre nature, quand on vient à réfléchir que ceux qui, par une superstition d un nouveau genre, croient ainsi, sans réserve et sans examen sérieux, à cette espèce d astrologie médicale , qu’on a décorée du nom de doctrine des constitutions médicales, sont précisément les mêmes qui nient des vérités dont on leur donne journellement les plus évidentes, les plus flagrantes démonstrations.

III. Quant à nous qui depuis vingt-cinq ans avons passé notre vie au lit des malades, et avons été charge d’un

(i) Leçons sur le rhumatisme , etc.

150 de l’inflammation et de la fièvre.

enseignement clinique depuis plus de douze ans , nous n’avons rien négligé pour apprendre jusqu à quel point il fallait ajouter foi à tout ce que nous affirmaient certains praticiens , relativement à l’influence de la constitution médicale sur les effets des médicaments en général, et en particulier delà médication par les saignées dans les plilegmasies. Eh bien ! nous déclarons, avec la plus grande sincérité , et d’un esprit dégagé de toute prévention systématique, que ces assertions ne reposent sur aucunes preuves solides, qu’elles sont pour la plupart en formelle contradiction avec la saine expérience ( expérience quil ne faut pas confondre avec celle dont on s’est contenté jusqu à ces derniers temps), et que les diverses phlegmasies bien caractérisées traitées par notre formule depuis douze ans , toutes les autres conditions étant d’ailleurs égales , 1 ont été avec le même succès, quelque différentes qu aient été, selon quelques praticiens, les constitutions médicales qui ont régné durant cet assez long espacé de temps. En voici un exemple assez remarquable relatif à la pneumonie.

On sait, et les académies ainsi que les journaux du temps ont retenti de cette opinion, on sait, disqe, que pendant la durée de l’épidémie de grippe qui sévit en février et mars 1837. plusieurs praticiens professèrent que, sous l’influence de la constitution médicale alors régnante, les saignées échouaient, ne réussissaient pas dans le traitement de la pneumonie. Or, voici les résultats obtenus par nous de ce mode de traitement selon notre formule : 16 péripneumoniques furent traites ainsi, et a seulement succombèrent (mortalité 1 sur 8); dans les mois d’avril, mai, juin et juillet de la même année (la grippe avait alors cesse de régner), 3o péripneumoniques furent traités de la même manière, et 4 succombèrent (mortalité 1 sur 7 i/o. , c est-a-dire un peu supéricme à celle qui eul lieu durant la grippe ). A part la différence de constitution médicale , les cas que nous comparons ici se

PRONOSTIC, MORTALITÉ ET DURÉE DES INFLAMMATIONS. 151 ressemblaient aussi exactement que possible. Chez les 16 premiers et chez les 3o seconds , la moyenne de la quantité de sang retiré fut de 4 livrés i/a (2kiIog. 1/4 ). Je ne dois pas oublier de noter que les six malades qui succombèrent eussent été très probablement sauvés, si le traitement eût été commencé à une époque plus voisine du début.

IV. Je ne pousserai pas plus loin mes réflexions sur les constitutions médicales , considérées sous le rapport spécial quinous intéresse ici; mais avant de terminer, je recommande à l’attention des lecteurs les doctrines de M. Magendie sur cette matière.

« Je n’ai pas grande confiance à l’intervention d’une semblable influence (celle de la constitution médicaledans le traitement des maladies en général, et dans celui des phlegmasies en particulier). Un médicament paraît réussir aujourd’hui, et dans quinze jours il échouera dans les mêmes circonstances ; vous direz alors : c’est la constitution médicale. Exprimez donc votre pensée en d’autres termes afin de vous faire comprendre. Qui a changé? estce le malade, le médicament, l’atmosphère? ce sont là de ces faux-fuyants auxquels on a recours pour éluder les difficultés et non pour les résoudre. Avec les mots de constitution médicale et mille autres de la même valeur , on a des explications pour tout sans jamais craindre d’être pris au dépourvu (1). »

ARTICLE IX

PRONOSTIC, MORTALITÉ; INFLUENCE DES DIVERS MODES DE TRAITEMENT SUR CETTE MORTALITÉ ET SUR LA DURÉE DES INFLAMMATIONS.

A. Le pronostic, la mortalité de l’inflammation, sont subordonnés à un très grand nombre de circonstances, telles que les divers degrés d’intensité et d’étendue de cette

(0 Leçons sur tes phénomènes physiques de la vie, faites au Coll< ge de France , t. III.

DE L’iNFLAMMATION F.T DE LA F1ÈVIIE.

maladie, l’importance plus ou moins grande, la disposition , la structure, etc., des organes affectés, la constitution plus ou moins forte, l’àge, le sexe des malades, l’espèce de traitement qu’on emploie , etc.

I. Le siège de l’inflammation en particulier mérite une considération des plus sérieuses, quand il s’agit du pronostic. Ainsi telle inflammation qui, ayant son siège dans le larynx , à la base du cerveau, etc., est l'objet d’un pronostic très grave, n aurait, au contraire, inspiré aucune inquiétude, si elle eût été placée dans des organes dont les fonctions peuvent être lésées ou même complètement empêchées sans qu’il en résulte aucun danger pour la vie du malade.

II. Nous rappellerons ici ce que nous avons déjà annoncé en parlant de la durée des maladies, savoir, que, contradictoirement à ce qui est généralement enseigné dans les écoles et dans les livres, la mortalité dans les phlegmasies est, au plus haut degré, subordonnée au traitement. Depuis plus de douze ans que j’enseigne la clinique, j’ai démontré, par quelques milliers de faits, recueillis avec la plus scrupuleuse et la plus consciencieuse exactitude, que dans les phlegmasies les plus graves et les plus communes, par exemple la pleuro-pneumonie et ces graves phlegmasies intestinales ou gastro-intestinales qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de fièvre typhoïde, la mortalité , d’un sur trois au moins, sous l’influence des anciennes méthodes, est à peu près nulle sous l’influence de la méthode que je mets en pratique, quand celle-ci est appliquée à une époque pas trop éloignée du début, chez des individus d’une constitution ordinaire, résultat que nous avons formulé en disant que dans ces maladies la guérison est alors la règle , et la mort l’exception.

III. Voici d’ailleurs quelques détails importants sur le chiffre de la diminution de la mortalité des phlegmasies traitées par la nouvelle formule des saignées , et un parai-

PRONOSTIC, MORTALITÉ ET DURÉE DES INFLAMMATIONS. 1 53 lèle intéressant des résultats de cette formule avec ceux des anciennes pratiques. Ces détails seront le complément de ce que nous avons déjà annoncé à l’article du traitement.

Un rapport décroissant de mortalité dans un hôpital, dit Pinel (i), n’ est-il point une sorte de garantie que donne la médecine de ses principes et de sa dignité, en luttant contre les efforts de la destruction et de la mort? S’il en est bien ainsi, comme personne ne saurait le contester, nous espérons que les résultats ci-après exposés, obtenus depuis douze ans passés dans notre service, feront quelque impression favorable sur 1 esprit de tous les médecins qui prennent au sérieux les progrès de la médecine, et pour lesquels la guérison des malades est la première et la plus douce des récompenses.

Dans le tome troisième de ma Clinique médicale , publié en i S 3 7 , à 1 article : l,oi de mortalité dans les p/ilegmasies aiguës en général , traitées par la nouvelle formule, sont consignés les résultats suivants :

« En dernière analyse, sur 827 cas relatifs à l’entéromesentérite typhoïde (fièvre typhoïde de plusieurs médecins modernes), a la pleuro-pneumonie , à la pleurésie, à la pei icardite, à 1 endocardite, a 1 arthrite rhumatismale, à la péritonite, à la méningite, à la métrite, à l’angine, à

1 érysipèle; sur ces 827 cas, dis-je, 67 ont été mortels , ce qui donne une mortalité d’un peu moins de 1 sur 12.

« Quelque favorable que soit ce résultat, surtout si l’on réfléchit que parmi ces 827 cas, 44° ou plus de la moitié appartenaient à la pleuro-pneumonie et à 1 entéro-mésenterite typhoïde, il s en faut beaucoup qu’il soit tel qu’on a dioit de 1 attendre du traitement par la nouvelle formule des émissions sanguines appliquée à temps. Il s’agit donc maintenant de défalquer tous les cas mortels dans lesquels celte formule n a point été employée, ou du moins ne l’a pas été en temps convenable. Cela étant fait, nous ob-

(1) Médecine clinique. Paris, 1 8 1 5, art. Nécrologie, p. $24.

tiendrons le chiffre réel de la mortalité pour les phlegmasies ainsi traitées par la nouvelle formule , dans les conditions d’âge, de sexe, de tempérament, de lieu, etc., etc., où se trouvaient nos malades.

»Or, sur 45 de iios 67 cas mortels que j’ai pu étudier sous le point de vue qui nous occupe , il s’en trouve 1 3 où la formule 11e fut pas employée , et 1 9 où elle ne le fut qu’à une époque trop éloignée du début. Restent 22 cas que je n’ai pas sous les yeux et dans lesquels, d’après le calcul des probabilités , on peut en compter au moins 1 8 appartenant à ceux où la nouvelle formule ne fut pas employée ou le fut trop tard.

«Voilà donc 5o cas à mettre de côté. Il nous reste maintenant 777 cas traités par la formule indiquée, cas parmi lesquels 17 seulement ont été mortels; c’est-à-dire que la mortalité n’a été que de 1 sur 45 à 46 (1 sur 45 77) ; c’està-dire encore que le nombre des cas de guérison l’emporte tellement sur le nombre des cas de mort, que ceux-ci peuvent être considérés comme des cas exceptionnels (1).

» Par conséquent, enfin, nous sommes en droit d’ériger en fait général , en fait-principe , ou en loi de thérapeutique i la proposition suivante :

» Dans les phlegmasies aiguës traitées à temps par la formule des émissions sanguines , bien adaptée aux divers cas, chez des individus de l’âge de 1 4 à 60 ans et même 70 ans , d'une constitution de force ordinaire, la guérison est la règle et la MORT l’exception.

» Je dis quecette conclusion, si honorable pour la science en même temps que si consolante pour les malades, est

(1) « Il m’est d’autant plus permis de lès considérer comme exceptionnels, qu’eu examinant attentivement ces dix-sept cas de mort, je trouve qu’effectivement , dans la plupart d’entre eux, la guérison de la maladie primitive avait été obtenue, et que la mort est survenue par suite d’une rechute ou par le développement accidentel d’une nouvelle phleginasie , qu’il n’a plus été possible de traiter par la nouvelle formule, ni même par les saignées , suivant la méthode ordinaire. «

PRONOSTIC, MORTALITÉ ET DURÉE DES INFLAMMATIONS. 155 légitimement déduite des faits ci-dessus analysés; car ces faits , recueillis avec toute l’exactitude et toute la publicité désirables, sont assez nombreux et ont été observés pendant un espace de temps assez long pour qu’on puisse en généraliser les résultats (i). »

Le temps a pris le soin de justifier de plus en plus cette généralisation. En effet, depuis plus de cinq ans qu’elle a été publiée, sept à huit cents nouveaux cas dephlegmasies aiguës les plus communes, observés et recueillis par nous avec le même soin, la même exactitude que les précédents, ont fourni des résultats tout-à-fait semblables à ceux qui viennent d’être exposés ; et pour que rien ne manque à la solidité de notre démonstration, ajoutons que, dans ce nouvel espace de temps, nous avons vu, soit dans la ville, soit dans les hôpitaux, succomber à des phlegmasies aiguës, non traitées par la nouvelle formule, une foule de per-

(i) «Au reste, je conviens que cette généralisation ne serait rien moins que légitime, si elle dérivait de faits qui n’auraient pas été' d’abord bien spécifiés, bien précisés, bien pesés , bien catégorisés. Alors, en effet, on pourrait objecter que la plupart de nos 777 cas appartenaient, sans doute, a des phlegmasies aiguës d’une espèce peu grave, tandis que sur ce nombre, au contraire, il y en avait les deux tiers environ qui regardent la pleuro-pneumonie et la fièvre typhoïde, double maladie que tous les praticiens placent au rang des plus meurtrières , qui , d’après les statistiques de MM. Louis et Chomel , dans les conditions de traitement qu’ils leur opposent, fait périr le tiers au moins des malades; tandis qüe c’est précisément, au contraire, aux cas de cette double maladie que nous appliquons la nouvelle loi de mortalité formulée tout-à-l’heure ; car s’il s’agit de phlegmasies moins graves en général, telles que l’angine gutturale , 1 érysipèle de la face , la pleurésie simple elle-même , l 'exception, cest-à-dire la terminaison fatale, devient tellement rare , qu’à peine doiton en tenir compte. Alors, en effet, on pourrait encore nous objecter que les cas relatifs a la pleuro pneumonie et à la fièvre typhoïde étaient, du moins pour la plupart, des cas légers, douteux même, ou mal diagnostiqués, tandis que le diagnostic a toujours reposé sur leurs signes les plus caractéristiques , vraiment pathognomoniques, et que pour la fièvre typhoïde, par exemple, nous n’avons pas mis en ligne décompté les cas de simple fièvre gastrique ou bilieuse , contrairement au calcul des observateurs qui ont perdu le tiers au moins de leurs malades.»

156 de l’inflammation et de la fièvre.

sonnes , parmi lesquelles on compte, hélas ! quelques uns de nos confrères, auxquelles l’application méthodique de cette formule eût sauvé la vie avec une extrême facilité.

C’est une chose bien déplorable, sans doute, que la résistance qu’on oppose aux pratiques nouvelles, puisque cette résistance coûte la vie à tant de milliers d’hommes! Mais qu’y faire? Cette lutte des idées et des méthodes nouvelles contre les anciennes est dans la nature même de l’esprit humain , et rien ne saurait l’empêcher. Heureusement elle n’est pas éternelle. Celle que la nouvelle formule a dû subir depuis déjà plus de douze ans aura son terme aussi, et, comme nous l'avons dit ailleurs, quels que soit les obstacles qu’on oppose à cette formule, elle vaincra.

En attendant, il se trouvera, sans doute, encore des praticiens renommés qui viendront déclarer hautement et sans le moindre scrupule qu’il importe bien peu de choisir entre telle ou elle méthode de traitement, attendu que la mortalité reste la même quel que soit la méthode employée. En attendant , nous verrons aussi de prétendus statisticiens faire retentir les sociétés savantes d’élucubrations sur la mortalité générale en France et ailleurs, sans tenir aucune espèce de compte de la donnée fondamentale que nous signalons ici , savoir, les divers traitements employés. Voilà réellement où les médecins et les savants en sont encore aujourd’hui!

B. Mais c’en est assez sur ce point. Occupons-nous maintenant de la diminution de la durée des phlegmasies sous l’influence de notre formule.

C’est pour n’avoir pas employé jusqu’ici dans de justes mesures , avec une énergie suffisante, la puissante méthode des émissions sanguines, que les praticiens ne sont point parvenus à diminuer notablement la durée des grandes phlegmasies et à prévenir leur passage à l’état chronique , passage qui pour plusieurs d’entre elles entraîne, au bout d’un temps plus ou moins long, une mort inévitable. Et,

PRONOSTIC, MORTALITÉ ET DURÉE DES INFLAMMATIONS, i 57 si l’on m’accuse d’exagération dans ce que je dis , je me contenterai de renvoyer au Mémoire de M. Louis (i), et à ce passage de l’un des plus grands cliniciens du commencement de ce siècle, de Corvisart, dont voici les paroles expresses, à 1 occasion de la péricardite, l’une des phlegmasies qui, simple ou compliquée, cèdent si facilement à notre formule appliquée à temps : « Il est bien rare de voir la péricardite parvenir, par les efforts de la nature et les secours de fart réunis , à une heureuse terminaison... Ou la maladie se termine par la mort, ou elle se transforme en une de ces altérations r/ue fai désignées sous le nom de chromgues-organic/ues. » (Il ne faut pas oublier que Corvisart considère comme mortelle toute maladie du cœur de ce dernier genre.) Oui , c’est en procédant avec cette timidité, généralement décorée du faux nom de prudence, que, pomme servir de l'expression de Corvisart, on fabrique de toutes pièces tant de maladies chroniques-organiques. Il n’est pas de jour où, depuis douze ans , je n’aie la triste occasion de constater de nouveaux effets de cette déplorable prudence, qui conduit lentement et en quelque sorte chroniquement au tombeau une bonne partie du genre humain ; tant il est vrai qu’en médecine aussi, sous le rapport qui nous occupe, comme sous celui qui nous occupait lout-à-l’heure, il ne faut pas compter sur le succès des demi-moyens.

Douze ans passés d’une médecine suffisamment hardie , c est-à-dire véritablement prudente, nous ont appris le précieux secret de préserver de ce funeste passage à la chronicité, la presque totalité des individus affectés d’une phlegmasie aigue traitée à temps. On trouvera dans les ouvrages cliniques publiés par nous les preuves les plus éclatantes de cette assertion (a).

(1) Recherches sur les effets des saignées. Pari», i83j, in-8.

(2) Voy. la Clinique médicale , Paris, 1887, 3 vol. in-8; Traité des maladies du cœur, Paris, 18/;!, 2 vol. in-8; Traité clinique du rhumatisme articulaire , Paris, i8.{o, in-8.

158 de l’inflammation et de la fièvre.

Il résulte clairement de nombreux calculs exposés dans le cours de ces divers ouvrages, et ailleurs , que la durée des phlegmasies aiguës , traitées à temps par la nouvelle formule des émissions sanguines, est de moitié, souvent même des deux tiers , moindre que celle de ces mêmes phlegmasies traitées par la méthode ordinaire ou classique , ou par toute autre méthode actuellement connue; et quelle abrège dans la même proportion la durée de la convalescence, au lieu de la prolonger, comme ne craignent pas de l’affirmer ceux qui ne l’ont jamais expérimentée ou vu expérimenter, ou ceux encore qui sont mus par d’autres motifs que l’ignorance (i). Ce résultat si beau, j’oserai le dire, quand on le considère sous le rapport de la puissance de notre art, ne l’est pas moins si l’on veut l’examiner sous le rapport économique. Sous ce dernier rapport, il ne saurait, ce me semble, être trop présent à l’esprit de ceux qui président à l’administration de nos hôpitaux. Que si, après avoir soumis nos assertions fondées sur plus de douze années d’une expérience exacte , à l’épreuve d’une enquête bien faite, l’administration demeurait, comme nous n’eu doutons pas, convaincue de leur vérité, de combien le budget de ses dépenses ne se trouverait-il pas allégé, en supposant que , plus heureuse et plus forte que nous, elle pût parvenir à populariser davantage la nouvelle formule dans les hôpitaux!

III. Il y a loin des résultats ci-dessus exposés à ce qu’on avait écrit sur le peu d’utilité des saignées dans les inflammations aiguës : aussi , peut-on dire que nous avons remis entre les mains de la médecine l’arme toute-puissante qui

(i) C’est ainsi, par exemple, que des individus atteints d’un rhumatisme articulaire aigu intense, affection jusque là reconnue pour l’une des maladies inflammatoires les plus rebelles , sont sortis parfaitement rétablis de notre service au bout de vingt-six jours, terme moyen, c’est-àdire à une époque où la plupart , traités par l’ancienne méthode, seraient encore alités pour ne sortir qu’au bout de deux, trois, quatre mois et plus , la plupart étant alors atteints d’une maladie organique du cœur.

PRONOSTIC , MORTALITÉ ET DURÉE DES INFLAMMATIONS. 159 menaçait de lui échapper, parce que les médecins n’avaient pas encore appris à la manier convenablement.

Comment se fait-il, dira-t-on , que vous obteniez de tels succès, et que, ni les journaux, ni les écoles, ni les académies n’aient pas pris hautement parti en faveur de votre pratique, et ne se soient pas empressés d’en proclamer la supériorité vraiment immense? A cela je n’ai rien à répondre, sinon que j’ai fait tout ce que mon devoir m’ordonnait de faire pour que les journaux , les écoles , les académies, etc., fussent suffisamment édifiés, et que leur silence ne saurait étonner que les hommes peu familiers avec la connaissance de l’esprit et du cœur humains.

Quoi qu’d en soit, il ne sera plus permis désormais aux médecins éclairés et de bonne foi , de gémir sur l’impuissance de la médecine. Grâces aux progrès que nous signalons , on peut affirmer que l’art de guérir n’est pas un vain mot , que le médecin vraiment digne de ce beau nom tient dans ses mains le salut, la vie des malades. Mais, hélas! depuis la conquête même de ce nouveau progrès , combien de fois n’ai-je pas vu des médecins , étrangers, pour ainsi dire, à leur époque, désespérer de malades, qui ont en effet succombé, et dont la guérison était certaine, s’ils eussent été traités conformément aux règles nouvelles de la thérapeutique des phlegmasies !

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