DOCTRINE OU SYSTÈME DE RROUSSAIS
Fièvres adynamiques. « Toutes les fièvres sont le produit d’une irritation : puisqu’on avait entrepris d’associer l’idée de l’organe irrité au substantifgénéral fièvres, dans certains cas, pourquoi n’a-t-on pas suivi la même méthode dans tous les autres? Ou reconnaît des fièvres adynamiques, c’est-à-dire sans force... On n’a point prétendu que la faiblesse seule en fût la cause, et en cela on a été moins hardi que les browniens légitimes; on n’a donc voulu exprimer par le mot adynamique autre chose que l’état de faiblesse. L’excitation qui a déterminé la fièvre a donc été comptée pour rien; on ne l’a point niée, on s’est tenu dans le vague. Pourquoi donca-t-on admis cette épithète?... sans doute pour diriger les praticiens vers la meilleure méthode thérapeutique. Ce but est louable; mais, dans ce cas, pourquoi n’a-t-on pas qualifié toutes les fièvres d’après cette base? Il fallait donc, sans avoir égard aux organes, établir une série de fièvres d’après letatdes forces, depuis les plus dynamiques jusqu’aux plus adynamiques. Il est vrai qu en agissant ainsi , on n’aurait pas été chef de secte ; enfin, quel que soit le motif, on qualifie certaines fièvres d après 1 état des forces, après en avoir qualifié d’autres d’après l’irritation locale qui les détermine : troisième inconséquence. »
Fièvres ataxiques. « D’autres fois l’état fébrile est accompagné de lésions considérables dans les fonctions de relation, et d irritations plus ou moins irrégulières des différents appareils de la vie intérieure. Ces désordres semblent indiquer l’affection prédominante du système nerveux, on en convient; et cependant, au lieu de les appeler nerveuses, on les nomme ataxiques , c’est-à-dirt irrégulières, désordonnées, dénomination qui 11e peut se justifier d'aucune manière. En effet, elle n’indique point
irritations locales, ou mieux de toute cause physique ou morale propre a établir une réaction durable du système vasculaire sanguin. (Texte de Pinel. )
212 de l’inflammation et de la fièvre.
l’organe qui souffre; elle ne donne point la mesure des
forces vitales : que signifie-t-elle donc? L’ inconséquence
des classificateurs, que je constate pour la quatrième fois. » Il n’y avait aucune réponse satisfaisante aux objections de Broussais: aussi la lutte ne fut-elle pas longue, et l’édifice pyrétologique de la Nosographie philosophique s’écroula de toutes parts sous les coups redoublés de ce puissant critique. Mais si Broussais renversa complètement le système dont Prost avait déjà sapé les fondements, celui qu’il essaya d’élever sur les ruines de l’ancien n’était pas inattaquable sous tous les rapports, et c’est là ce qui décida l’auteur de cetouvrage à publier en 1826 son Traité clinique et expérimental des fièvres dites essentielles. Cetouvrage, modifiant les nouvelles idées en même temps qu’il acceptait au fond la nouvelle révolution pyrétologique, ne satisfit aucune des deux écoles qui se disputaient alors la victoire. Mais il n’en était pas moins, j’ose le croire, l’expression du véritable état des choses , comme le démontrera peut-être l’extrait que je vais en offrir dans l’article suivant, complémentaire des précédents.
ARTICLE IV
EXTRAIT DE I.A DOCTRINE EXPOSÉE PAR l’aDTEÜR DANS SOS TRAITÉ CLINIQUE ET EXPÉRIMENTAL DES FIEVRES DITES ESSENTIELLES, PUUI.lÉ EN 1826.
«Une ère vraiment nouvelle, disais-je, a commencé pour la pyrétologie depuis que, en 181G, M. Broussais a déchiré d’une main hardie les voiles mystérieux encore répandus sur le siège et la nature des fièvres dites essentielles.
Mais malgré les importantes recherches dont la science pyrétologique s’est enrichie, elle n’a pas encore atteint son dernier degré de perfection. Le moment est venu de s’occuper de l’anatomie pathologique générale, c'est-à-dire de celle des systèmes généraux { Bichat), avec le même zèle que l’on a cultivé l’anatomie pathologique des organes
DOCTItlNE DES F1ÈVIIES DITES ESSENTIELLES. 213 clnns la structure desquels entrent comme éléments générateurs les systèmes indiqués. Ce n est qu’en exploitant cette riche et féconde mine de l’anatomie pathologique, que Ion parviendra à nous expliquer tous les mystères de la doctrine pyrétologique. Il ne suffit pas d’avoir l'ait connaître les altérations locales auxquelles sont dus les groupes de symptômes désignés sous les noms de fièvres bilieuses ou méningo-gastriques, muqueuses ou adéno -méningées , etc.; il faut aussi décrire celles qui produisent la fièvre elle-même, considérée indépendamment des phlegmasies locales dont elle peut être la suite (1).
Les phénomènes fébriles ont évidemment leur siège dans le système sanguin: c’est là par conséquent qu’il faut chercher les altérations dont ils dépendent; c’est aussi ce que j’ai fait. Voici d’ailleurs un aperçu des propositions que contient ce traité :
i° La fièvre consiste essentiellement en une irritation
(i) Un peu plus loin , j’e'crivais comme complément de ceci : <■ Puisque la fièvre est un symptôme, et qu’un symptôme suppose nécessairement une lésion d organe, on ne connaîtra jamais parfaitement la maladie dé- S'gnee sous le nom de fièvre que du moment où la lésion organique qui fait paitie de son essence sera connue elle-même. Mais pour parvenir à la connaissance de cette lésion, il est évident qu’il faut emprunter le secouis de l’anatomie pathologique, c’est-à-dire qu’il faut étudier les altérations plus ou moins profondes qu’ont subies les organes dont les fonctions sont troublées. Et n’oublions pas que les organes étant composé; de solides et de liquides, ce n est ni 1 alteration isolée de ceux-ci ni l’altération isolée de ceux-la, qui doit être l’objet de nos recherches ; que nous devons, au contraire, examiner avec une attention égale l’une et l’autre de ces altérations , et , si j’ose le dire , ce double élément de toutes les maladies; car, de même que les solides et les liquides, dans l’état physiologique ou noimal , concourent à l’exercice des diverses fonctions, ainsi, dans létat pathologique ou anormal , les uns et les autres jouent un rôle particulier dans la scène des phénomènes morbides, lesquels ne sont en quelque sorte que des fonctions patlioloiji<iues. » C’est donc avec raison que Iiichat a dit : Une llicorie exclusive de solidisme ou d' humorisme est un contie-scns jmlhologi/jue. »
idiopathique ou sympathique du système sanguin : c’est une angio-cardite plus ou moins intense.
2° La fièvre inflammatoire ou angioténique des auteurs n’est, autre chose que l’irritation pure et simple du système sanguin.
3° Les phénomènes bilieux ou méningo-gastriques dépendent d’une irritation des viscères digestifs; il en est de même des phénomènes muqueux ou adénoméningés (i).
4° Les phénomènes putrides ou adynamiq ues (a) sont produits par une altération putride du sang; ils doivent être distingués des phénomènes inflammatoires, avec lesquels ils se compliquent pour former la fièvre putride ou adynamique et les typhus.
5° Les phénomènes ataxiques sont l’effet d’une irritation encéphalique ou cérébro-rachidienne.
6° La fièvre appelée hectique est une irritation lente et chronique du système sanguin, ordinairement produite par la phleginasie chronique et purulente de quelqu’un des organes de l’économie. »
Comme l’ouvrage que j’analyse se distinguait surtout des doctrines de Pinel et de Broussais, par la part qu’il accordait à l’affection du sang et des autres humeurs dans la production des phénomènes adynamiques ou typhoïdes, et parle mécanisme qu’il assignait à ces phénomènes, qu’il nous soit permis d’exposer cette partie du traité des fièvres avec les détails nécessaires.
« Etymologiquement parlant , les mots putride et adynamique sont loin de représenter la même idée. Le premier paraît préférable au second, en ce qu il est moins vague, et qu’il ne peut pas, comme celui-ci , s’appliquer à
(i) Il va sans dire néanmoins que l’irritation ou l’inflammation n’affecte pas le même siège , le même genre d’organes dans les deux ordres de phé-
nomènes indiqués.
((i) * 3) Typhoïdes de la plupart des auteurs de uos jours.
doctrine des fièvres dites essentielles.
une foule de maladies dans lesquelles on ne remarque aucun signe de putridité. Quoi qu’ilen soit, pour nous conformer au langage actuellement reçu, nous nous servirons de ces expressions comme si elles étaient parfaitement synonymes.
» On a beaucoup disputé pour savoir s’il était possible d’observer sur 'f homme vivant des symptômes d’une sorte de décomposition putride; Haller, Tissot, Cullen, Huxham, etc., se prononcent pour l’affirmative; d’autres, avec Milman et la plupart des solidistes, soutiennent la négative. Nous ne pourrons nous former une opinion positive sur le problème qui nous occupe qu’après avoir examiné , discuté les faits déjà recueillis , et avoir consulté de nouveau l’infaillible oracle de l’expérience et de 1 observation.
» Avant d’aller plus loin nous ne pouvons nous empêcher de faire observer que sous l’expression de fièvre putride se trouvent comprises les idées de deux états morbides essentiellement différents. En effet, quelle identité existe-t-il entre la décomposition putride et la fièvre, double élément dont l’expression de fièvre putride emporte l’idée avec elle? Les phénomènes putrides ou la putridité constituent réellement une complication de la Jièvre.
» D’ailleurs, quelque distinctes que soient entre elles l’inflammation générale ou partielle et la putridité, il est très vrai que la première est souvent la cause occasionnelle de la seconde. On sait, en effet, que l’inflammation se termine quelquefois par la désorganisation et la ijan- (jrène des parties quelle affecte. Or, qu’arrive-t il alors? les parties désorganisées, privées de la vie, ne tardent pas à devenir le siège d’une véritable décomposition putride. Mais nous trouvons là une nouvelle preuve de la différence essentielle et vraiment énorme qui exisle entre 1 inflammation et la putréfaction. La première suppose nécessairement la vie dans les parties quelle occupe, tandis que
216 DK L INFLAMMATION ET DK LA FIÉ VH K.
1 autre y suppose nécessairement la mort. U y a donc pour ainsi dire entre les deux états cpie nous étudions la même différence qu entre la vie et la mort. L’inflammation et la putréfaction ne sont donc pas seulement des choses distinctes, mais elles constituent réellement des éléments dune nature essentiellement différente : Y inflammation est un phénomène vital , la putréfaction , au contraire, est un phénomène de mort.
» Personne , je crois , ne conteste l’existence de la putréfaction locale, suite de gangrène ou de mort partielle. Quant a la putréfaction générale, en prenant ce mot dans toute la rigueur de son acception, il est évident quelle ne peut se développer pendant la vie, puisque, d’après ce qui précède, son développement supposerait une mort générale , et partant la mort réelle ou proprement dite.
» Ainsi donc les phénomènes généraux de putridité dans les fièvres dites putrides seraient une pure chimère, si 1 on entendait par cette expression les phénomènes d'une véritableputréfaction universelle des solides et des liquides. Cependant , les phénomènes de putridité générale étant de toute réali té, d où proviennent-ils? Nous ne voulons répondre a cette question qu’ après avoir rapporté les observations et les expériences propres à dissiper , sinon entièrement du moins en partie, les épaisses ténèbres dont elle est encore environnée; et comme les fièvres putrides sont consécutives, tantôt à une inflammation gastro-intestinale, tantôt à une phlegmasie d’organes autres que les viscères digestifs, nous partagerons nos observations en deux séries conformes à cette distinction. »
Après avoir rapporté dix-sept cas de fièvre putride ou adynamigue, coïncidant avec une phlegmasie gastro-intestinale spéciale constatée par l’autopsie cadavérique, je poursuivais ainsi : «Certes, il serait peu philosophique aujourd’hui de conserver le nom de fièvre essentielle à la maladie dont il est question dans les observations précé-
DOCTRINE DES FIÈVRES DITES ESSENTIELLES. 217 déniés. N’est-ce pas au contraire se conformer aux lois de la plus saine philosophie, et céder au vœu de l’induction la plus légitime, que de rallier les symptômes aux nombreuses altérations organiques, en considérant celles-ci comme causes et ceux-là comme effets? Une méthode si naturelle nous conduit à penser que la phlegmasie gastrointestinale est la cause première , la cause-mère de tous les phénomènes.
» Toutefois, comme cette cause ne saurait rendre raison de tous les effets observés, il est évident qu’il existe des causes secondaires dont il faut nécessairement tenir compte. Pour être souvent cachées , ces dernières n’en sont pas moins réelles, et l’observateur doit s’occuper sans cesse de leur recherche, bien convaincu qu’elles ne pourront toujours se dérober à l’œil pénétrant d’une attentive et infatigable exploration. La phlegmasie gastro-intestinale, ai-je dit, ne suffit pas pour expliquer tous les symptômes de la maladie qui fait le sujet des dix-sept observations déjà mentionnées. En effet , cette inflammation locale n’explique que les symptômes relatifs aux viscères digestifs. Cette phlegmasie ne produit pas par elle-même , mais par sa diffusion sur l’appareil circulatoire, les symptômes généraux qui constituent la fièvre. Cett e diffusion sympathique donne lieu à une irritation du système sanguin, qui est précisément aux phénomènes fébriles ce qu’est aux lésions des fonctions digestives l’irritation gastro-intestinale, véritable fièvre locale... Ce serait une singulière idée que de placer dans la membrane muqueuse digestive le siège de la fièvre, de rallier des symptômes, c’est-à-dire des altérations de fonctions, à des organes étrangers à ces fonctions, et de localiser la lésion organique lorsque les symptômes sont généraux.
» ... Il est vrai que les altérations du système sanguin sont bien moins profondes que celles des viscères digestifs; mais pour être plus légères , elles n’en existent pas moins.
218 de l’inflammation et de la fièvre.
» Nous n’avons jusqu’ici rallié à des lésions d’organes que les symptômes d’irritation locale et générale qui ont lieu dans la maladie appelée fièvre putride ou adynamiaue. Il nous reste à rechercher quelles sont les lésions matérielles ou organiques correspondantes aux phénomènes caractéristiques de cette fièvre, c’est-à-dire aux phénomènes de putridité. Ces phénomènes, tels que la fétidité de lhaleine, des déjections alvines et urinaires, etc., ne doivent point être confondus avec les symptômes d’irritation proprement dits. Dans la fièvre inflammatoire pure et simple , ces derniers existent à un plus haut degré que dans la fièvre dite putride, tandis que les symptômes putrides 11e font point partie de son essence. C’est donc à une altération particulière des solides ou des liquides , ou à l’altération simultanée des uns et des autres, qu’il faut rapporter les phénomènes de putridité. Cette conclusion est évidente, et il serait fâcheux pour la physiologie quelle se trouvât contraire à ses principes.
» Dira-t-on que les symptômes de putridité sont l’effet de l’inflammation même de la membrane muqueuse gastrointestinale? Mais, dans la fièvre bilieuse ou méningo-gastrique pure et simple, il existe aussi une pblegmasie gastro- intestinale; cependant il n’existe pas de symptômes de putridité... D’où vient donc que la gastroentérite est tantôt accompagnée, et tantôt ne l’est pas des symptômes putrides? Pour résoudre cette question , notre premier soin devrait être de comparer l’état des organes digestifs dans la fièvre bilioso-putride avec celui qu’ils présentent dans la fièvre bilieuse simple. Mais une semblable comparaison n’est, pas facile, attendu que la fièvre bilieuse pure et simple ne se termine point par la mort. La fièvre bilieuse ne devient mortelle en effet qu’après avoir revêtu la forme dite putride (adynamique) ou ataxique. Ce que nous savons, cest qu’il suffit dune phlegmasie, sans désorganisation, de l’appareil digestif