‹ Traité de nosographie médicale (volume 2)Chapitre 82 sur 125 · DOCTRINE DES FIÈVRES DITES ESSENTIELLES · texte numérisé non relu

DOCTRINE DES FIÈVRES DITES ESSENTIELLES

pour produire la fièvre méningo-gastrique ou bilieuse, et qu’une phlegmasie de ce degré, de cette forme simple, ne suffit pas, au contraire, pour déterminer une fièvre biliosoputride. Effectivement, chez tous les su jets quisuccombentà celle-ci, on trouve la membrane muqueuse de l’estomac, et surtout celle de l’intestin grêle profondément altérée dans sa structure intime, parsemée de nombreuses ulcérations, épaissie, pustuleuse, ramollie, souvent gangrenée. Sur la foi de nos observations, de celles de Billard , de MM. Andral , Mutin, Van de Keère, confirmatives des observations de MAI. Petit et Serres [Traité cle la fièvre entéro-mésentérique), de celles de Rœderer et de Wagler [De morbo mucoso), nous pouvons affirmer cpie la fièvre bilieuse-putride , biliosoadynàn ique, entéro-mésentérique, etc., ne se développe jamais par suite d’une phlegmasie gastro-intestinale, qu’autant que celle-ci s’est terminée par l’ulcération , la suppuration et même la gangrène d’une certaine étendue de la membrane muqueuse digestive et du tissu cellulaire sous-jacent. Nous pouvons ajouter, sans crainte d’être démenti par l’observation, que les dernières circonvolutions de l’iléon et la valvule iléo-cœcale sont de toutes les parties du canal digestif celles où l’on rencontre, sinon exclusivement, du moins le plus constamment, les altérations organiques indiquées (i).

» La forme de gastro-entérite qui coïncide avec l’apparition des phénomènes putrides une fois déterminée, il ne s’agit plus que d’expliquer comment elle les engendre.

» Or, les débris ulcérés, les lambeaux gangréneux de la membrane muqueuse enflammée et désorganiséê, la suppuration qu'elle fournit, toutes ces matières réunies aux excréments contenus dans l’intestin, ne sont-elles pas propres à former un véritable foyer d’infection putride? Le

(t) A tes altérations, ajoutez celles des ganglions mésentériques, qui sont constantes , et parfois celles des veines intestinales, que j'ai signalées dans mou ouvrage, et que M. llibcs dit avoir également annoncées liés 1 8 1 G.

météorisme du ventre, résultat de la distension des intestins par des gaz fétides accidentellement produits dans leur intérieur, est un des symptômes locaux qui prouvent qu’en effet ces organes sont le siège d’une funeste décomposition putride... Il importerait maintenant de montrer comment se développent les phénomènes généraux de putridité dans les cas qui nous occupent. Nous y reviendrons après avoir présenté notre seconde série d’observations sur la fièvre putride, savoir, celle contenant les observations dans lesquelles letat putride est consécutif à une phlegmasie autre que celle de la membrane muqueuse des voies digestives, et un certain nombre d’expériences dans lesquelles on a soumis des animaux à l’action des substances putrides, soit par injection de celles-ci dans les veines, soit par d’autres procédés. »

Après avoir rapporté les observations annoncées, je disais :

« Si l’on parcourt les auteurs qui ont recueilli des observations d’inflammation très étendue des vaisseaux, on trouvera que les symptômes de la maladie, à une certaine période, ont constamment été ceux des fièvres essentielles des pyrétologistes , et particulièrement ceux de la fièvre dite putride ou adynamir/ue. Dans ces cas, on ne rencontre pas seulement une altération plus ou moins profonde des parois vasculaires, mais aussi des traces plus ou moins marquées d’une altération du sang lui-même. Cette dernière est l’inévitable résultat de la présence d’une certaine quantité de pus ou de quelque autre matière septique dans l’intérieur des vaisseaux. »

A l’appui de cette assertion, je cite deux nouvelles observations de fièvre putride recueillies par Dugès, dont la médecine déplore encore la perte prématurée, laquelle fièvre putride avait été le résultat de phlébite et de suppuration , avec ou sans gangrène. On trouva, dans le premier cas, une matière putrilagineuse fétide dans les

DOCTRINE DES FIÈVRES DITES ESSENTIELLES, veines, et des gaz putrides dans diverses parties du corps (le cadavre fut ouvert trente-six heures après la mort, par une température froide et sèche, au mois de décembre); dans le second cas, une matière purulente, grumeleuse dans les veines utérines et plusieurs autres.

« Il est donc bien certain, ajoutais -je, que les symptômes caractéristiques de la fièvre dite putride ou a dynamique se rencontrent chez les individus affectés d’une inflammation générale du système vasculaire, avec altération profonde du sang que contient cet appareil.

» Il ne nous reste plus qu’à revenir sur la physiologie des phénomènes putrides proprement dits En nous livrant maintenant à cette recherche, nous ne craignons point qu’on nous accuse de rechercher les causes de phénomènes purement imaginaires. En examinant attentivement toutes les circonstances au milieu desquelles se sont trouvés les sujets qui nous ont offert des symptômes àe putridité, il en surgit une qui nous paraît se rattacher essentiellement au développement de ces symptômes : je veux dire l’existence d’un foyer de putridité dans l’économie ellemême, foyer que nous avons constaté tant par les symptômes observés pendant la vie que par les lésions rencontrées après la mort, soit que les phénomènes putrides aient été consécutifs à une inflammation gastro-intestinale ( météorisme, selles fétides, etc., pendant la vie; ulcérations, désorganisation, gangrène, etc., après la mort), soit que ces mêmes phénomènes aient été la suite de phlegmasies de parties autres que l’appareil intestinal (abcès, suppurations, désorganisations gangréneuses, etc., dans les membres ou ailleurs).

» Mais il se présente une difficulté que nous allons franchement aborder. Il s’agit de savoir comment, dans le cas d’un foyer putride local , il se manifeste des phénomènes d’une putridité générale. Cette circonstance ne peut s'expliquer, il nous semble, qu’en admettant que, à la faveur

DE L'INFLAMMATION ET DE LA FIÈVRE, des organes absorbants, une certaine quantilé des matières putrides contenues dans ce foyer pénètre dans le sang, l’ infecte et lui communique pour ainsi dire le mouvement fermenta tif auquel la partie primitivement malade est elle-même en proie. Suivant cette hypothèse, cjui ne répugne pas à la plus saine physiologie, la putridité, au moyen de l’espèce de levain qui circule dans le sang , se généralise en quelque sorte, comme l’irritation inflammatoire se généralise de son côté par l’intermède du système vasculaire et du système nerveux ganglionnaire.

» Si Y hypothèse que nous venons d’émettre est juste, on pourrait produire, en quelque sorte de toutes pièces, les phénomènes putrides, en injectant dans les veines des animaux des matières septiques ou putréfiées. Or, les expériences de MM. Gaspard, Dupuy et Magendie ont démontré que les choses se passent effectivement comme la théorie et le raisonnement l’avaient pour ainsi dire prédit. »

Après avoir rapporté avec détail six nouvelles expériences faites par moi-même, et en variant les méthodes era: lovées par M. Gaspard, je conclus que les phénomènes observés par moi, soit pendant la vie, soit après la mort, chez nos animaux, s’accordent exactement avec les résultats obtenus par M. Gaspard (i).

« De tous ces résultats, le plus important pour nous,

(1) Voici ces résultats : « i" Les substances putrides injectées dans les veines infectent la masse générale du sang; 2° les maladies qui résultent de cette expérience ont la plus grande ressemblance avec les lièvres dites putrides, soit sporadiques, soit épidémiques; 3° les causes et les symptômes de ces sortes de maladies artificielles- se rattachent entièrement à la putréfaction, ainsi que les fièvres dites'putridcs, telles que le typhus, la tièvre jaune, etc.; 4" Ie® symptômes généraux et locaux qui prouvent l’existence de la putréfaction sont : l’odeur de l’haleine, de l’urine, de la sueur, des déjections alvines; le météorisme du ventre, le dégagement de gaz dans les intestins, dans le tissu cellulaire, et même dans le sang ; les gangrènes partielles, les anthrax, le ramollissement des chairs, la corruption très prompte des cadavres; 5° dans toutes ces maladies, le sang

DOCTRINE DES FIÈVRES DITES ESSENTIELLES. 223 c’est que l’introduction d’une certaine quantité de matières putrides dans le torrent sanguin détermine des phénomènes essentiellement semblables à ceux que présentent les fièvres dites putrides ou adynamiques. Par conséquent les phénomènes caractéristiques de ces dernières maladies dépendent réellement, ainsi que leur nom l’indique, de l’action de certains agents putrides sur l’économie, et sur la masse sanguine principalement. Mais de ce qu il existe des phénomènes d’altération, de décomposition du sang dans les maladies décrites sous le nom de fièvres putrides , on aurait tort d’en conclure qu’il n’existe rien déplus dans ces maladies, et que l’inflammation n’y joue aucun rôle. Nous avons , au contraire , démontré que les fièvres dites putrides ou adynamiques se composent essentiellement de deux ordres de phénomènes, les uns appartenant à l’irritation, les autres dépendant N infection putride du sang. C’est ainsi, par exemple, que les symptômes des inflammations, putrides ou gangréneuses extérieures sont le produit composé d’une inflammation compliquée d’une putréfaction produite, soit par la cause morbifique elle-même, soit parl’mtensité de l’inflammation de la partie affectée ( l inflammation se termine alors par gangrène). D’un côté, l’inflammation, en désorganisant nos parties, prépare en quelque sorte le développement des phénomènes putrides; et, d’un autre côté, les produits de la putréfaction, d effet qu’ils

joue le principal rôle, et se trouve le siège essenliel du mal; dans toutes , surtout à la fin, il est évidemment altéré, très noir, comme visqueux, en grande partie privé de sa plasticité et de sa fibrine , en sorte qu’il sort de l’économie par une sorte de transsudation vasculaire, d’où résultent des hémorrhagies dites passives, des pétéchies, des ecchymoses; 6* les substances putrides injectées dans les veines, en même temps qu'elle3 altèrent le sang, déterminent des phlegtnasies graves , et particulièrement l’inflammation de la membrane muqueuse gastro-intestinale (cette dernière partie de l’assertion de M. Gaspard a besoin de preuves nouvelles); 70 en petite quantité, ces substances n’entraînent pas la mort, pourvu qu’elles soient expulsées delà masse sanguine au moyen de quelque excrétion critique, surtout de l’urine on des matières fécales.»

DK K’iNFLAMMATION ET DE LA FIÈVRE, sont devenant cause, déterminent souvent au sein de l’organisme où ils ont été introduits des phlegmasies plus ou moins violentes, en même temps qu’ils y déposent le germe d'une funeste décomposition; tel est du moins le résultat qui découle de nos expériences et de nos observations (i). »

Depuis plus de vingt ans, les longues et incessantes recherches que j’ai continuées sur le même sujet ont confirmé pleinement les doctrines fondamentales de cet ouvrage. Mais ces vingt années d’observations et d’expériences nouvelles m’ont permis de préciser, de développer ce qui était relatif aux altérations des organes et

(i) Dans la description générale des fièvres dites putrides ou adynamiques, je formulais ainsi qu’il suit le résumé de mes recherches anatomico-pathologiques sur le sang des sujets frappés de ces maladies : « Constamment il nous a paru plus noir et plus liquide que dans son état normal, comme si la fibrine eût éprouvé une sorte de dissolution. D’ailleurs, cette altération du sang est susceptible de plusieurs degrés depuis celui où son coagulum est simplement mollasse et sans consistance, jusqu’à celui dans lequel le sang a perdu toute sa plasticité, et ne forme plus qu’une masse noirâtre et liquide où l’on ne distingue aucune trace de coagulum. Recueilli dans une soucoupe, le sang offre un aspect brillant, luisant, et il est parsemé de paillettes micacées. Dans quelques cas, on le trouve mêlé à une quantité plus ou moins grande de matière purulente ou de véritable pus; d’autres fois, il est si profondément altéré, et, si j’ose le dire, tellement désorganisé , qu’il ressemble à une substance putrilàgineuse, et il n’est pas rare alors de rencontrer une quantité plus ou moins considérable de gaz dans le canal circulatoire , preuve manifeste delà décomposition du sang.

«Il est difficile de décrire avec exactitude et précision les diverses altérations que présente le sang des sujets morts de fièvres putrides; mais ces altérations n’en sont pas moins réelles, et elles doivent être prises en considération sérieuse par tous ceux qui , dégagés de tout esprit de système et animés du seul, amour de la vérité , voudront donner une explication satisfaisante des phénomènes divers qui accompagnent les maladies dites fièvres putrides.

» Puissent de nouvelles recherches, faites avec des moyens d’exploration plus parfaits que ceux jusqu'ici généralement employés , nous découvrir enfin les altérations les plus cachées du sang et élever cette importante branche de l’anatomie pathologique à la hauteur des autres !»

DOCTRINES DES FIÈVRES CONTINUES DITES ESSENTIELLES. 225 des liquides (du sang particulièrement ), de formuler la thérapeutique applicable à ces maladies, de telle manière que, si elles sont attaquées à leur début, elles se terminent à peu près constamment par une prompte guérison.

ARTICLE V

QUELQUES MOTS DES DOCTRINES ACTUELLEMENT RÉGNANTES A L’ÉCOLE DE TARIS SUR LA QUESTION DES FIEVRES CONTINUES DITES ESSENTIELLES ü’oRIGINE NON MIASMATIQUE, ET CONCLUSIONS CENÉRALLS DE l’aUTEUR.

I. Une sorte d’anarchie règne, dit-on, aujourd’hui au sein de l’école de Paris sur le problème des fièvres dont il s’agit comme sur beaucoup d’autres questions. Cependant on peut réduire à trois principales les doctrines pvrétologiques qui s’y trouvent actuellement enseignées. Quelque différentes quelles soient entre elles sous certains rapports, elles portent toutes une empreinte commune, celle de la grande réforme de 1 8 1 G . En effet, il n’est aucun des médecins placés à la tête de l’enseignement clinique, pas même l’auteur du Traite des fièvres et des maladies pestilentielles de 1821 , qui considère aujourd’hui les fièvres essentielles comme des maladies dans lesquelles il n’existe aucune altération des solides et des liquides. Une doctrine pareille (si l’on peut, en cette occasion, prononcer le nom de doctrine) paraîtrait à tout le monde un véritable contre-sens pathologique. On n’entend même plus prononcer le nom de fièvres essentielles à l’école de Paris. Mais les uns y professent encore que les fièvres et les phlegmasies constituent des maladies essentiellement différentes. Les autres, sans entrer dans le fond même de la question relative à la nature des fièvres essentielles, enseignent que toutes ces fièvres se réduisent à une seule cl même maladie, qu’ils désignent sous le nom de fièvre ou c X affection typhoïde ; fièvre ou affection qui , selon ceux-ci , aurait pour caractère anatomique constant la lésion des plaques de Peyer, tandis que, suivant ceux-là, elle pour

226 de l’inflammation et de la fièvre.

rait exister indépendarmnent de la lésion dont je viens de parler, comme on voit des varioles sans éruption ( varioles sine variolis).

D’autres enfin professent avec nous que les maladies décrites par Pinel sous le titre de fièvres essentielles continues ne peuvent pas être absolument séparées des phlegmasies , soit simples, soit compliquées d’un élément septique ou typhoïde ; mais ceux-là n’admettent pas que toutes les fièvres puissent être ramenées à une seule et même maladie , puisqu’ils ne pourraient^ faire sans fouler aux pieds les lois de la logique et les faits journaliers fournis par l’observation clinique exacte. Quoi ! la peste et l’embarras gastrique, une simple fièvre inflammatoire et un typhus bien caractérisé constitueraient une seule et même maladie , à laquelle conviendrait une seule et même .dénomination, celle de fièvre ou d’affection typhoïde! Assurément, une telle alliance de maladies serait une sorte de monstruosité nosologique. Que serait-ce donc si nous ajoutions qu’en réduisant ainsi, comme on l’a fait , dans un ouvrage récent de clinique, toutes les fièvres essentielles à une seule et même maladie, on assimilait les fièvres intermittentes les plus simples à la peste, au typhus, au choléramorbus, toutes maladies qui se trouvent comprises, en effet, dans la classe des fièvres essentielles de Pinel? Une classification si peu naturelle et si peu philosophique devait-elle être renouvelée de nos jours, et mérite-t-elle les honneurs d’une réfutation sérieuse?

Que faudrait-il pour faire cesser l’affligeant spectacle de ces doctrines contradictoires, ou, si l’on aime mieux, de cette véritable anarchie, quel on rencontre aujourd’hui au sein de la première école médicale du monde? une exacte connaissance des faits et une nomenclature également exacte, c’est-à-dire une nomenclature qui serait une fidèle représentation du siège et de l’espèce de lésion simple ou compliquée, unique ou multiple , qui caractérise essentiel-

DOCTRINES DES FIÈVRES CONTINUES DITES ESSENTIELLES. 227 lement chacun des divers états morbides, longtemps étudiés sous la dénomination de fièvres essentielles continues. Mais pour bien connaître les faits pathologiques, il faut les observer sous tous leurs rapports avec ces méthodes exactes si peu familières à la plupart des médecins, et consacrer à ce noble travail beaucoup plus de temps qu’on ne le fait généralement. C’est en procédant ainsi pendant de longues années; en méditant, en rapprochant, en analysant, en généralisant avec la rigueur nécessaire les cas recueillis en très grand nombre , que l’auteur de cet ouvrage est enfin parvenu à résoudre , dans les limites que comporte l’état actuel de la science, les diverses questions qui se rapportent à l’histoire des fièvres dites essentielles coutinues. Il a eu la satisfaction de voir adopter ses doctrines par tous ceux des élèves qui ont fréquenté sa clinique pendant un temps suffisant, et avec toute l’attention et l’assiduité convenables. Il ose croire qu’elles seraient généralement adoptées par toute la nouvelle génération médicale, si elles lui étaient enseignées d’une manière digne d’elle, et dans les cours, et dans les livres, et surtout au lit des malades. Mais il n’ignore aucune des difficultés qui s’opposent à X unité de l’enseignement, même en matière de sciences, et s’il regrette d’avoir encore tant à lutter pour le triomphe de ce qu’il sait être la vérité, ce n’est pas, on peut l’en croire, dans un intérêt de vanité, mais dans 1 intérêt bien compris et profondément senti de 1 humanité. Il ne peut, en effet, se dissimuler que la thérapeutique des maladies dites fièvres essentielles est subordonnée désormais à la doctrine que l’on s’est faite sur ces maladies. Or, chaque année, des milliers d’individus atteints de ces maladies devraient la vie au traitement que nous avons été assez heureux de formuler, lorsque, après des recherches exactes et multipliées , nous avons reconnu, avec d’autres observateurs, que, dans leur première période , les fièvres essentielles ordinaires , d’o-

228 de l’inflammation et de la fièvre.

rigine non miasmatique , étaient des maladies de génie inflammatoire.

Dans ce qui précède et dans ce qui suivra, se trouve le complément de la doctrine que nous enseignons et que nous mettons en pratique à l’école de Paris. Voici maintenant nos conclusions finales :

i° Considéré en lui-même, l’état morbide général connu sous le nom de fièvre continue, qu’il soit symptomatique, sympathique, réactionnel , ou qu’il soit primitif, idiopathique, a son siège dans le système sanguin en général, et constitue pour cet appareil général ce que les irritations ou les inflammations locales constituent pour les organes spéciaux, lesquelles ne sont pour ainsi dire qu’une fièvre locale.

Comment contester cette doctrine en présence des faits désormais innombrables qui ont permis et qui permettent journellement de constater dans le sang et le système vasculaire sanguin des lésions aussi constantes que les phénomènes de la fièvre elle-même ? Tel est le rapport d identité qui lie l’inflammation de l’appareil sanguin en général h l’affection dite fièvre continue essentielle, qu’on peut hardiment porter le défi de décrire exactement les divers phénomènes de la première considérée à l’état de simjdicité et de complication, sans reproduire les phénomènes ou les caractères qu’on assigne unanimement à la seconde.

2° C’est une vérité désormais acquise, et sans retour, que la non-existence de ces diverses entités morbides ajipelées fièvres continues essentielles, en prenant celte expression d’essentielles dans l’acception qui lui a été donnée par Pinel et ses disciples, entre autres par l’auteur du Traité des fièvres et des maladies pestilentielles, publie en 1821. La classe des fièvres continues dites essentielles est donc une véritable superfétation nosologique.

3° Les innombrables autopsies cadavériques qui, depuis

DOCTRINES DES FIÈVRES CONTINUES DITES ESSENTIELLES. 229 le commencement de ce siècle jusqu’à nos jours , ont été faites avec toute l’exactitude nécessaire, ont démontré jusqu’à la dernière évidence que constamment on rencontrait, chez les individus qui ont succombé aux lièvres continues dites essentielles, des altérations anatomiques d’origine inflammatoire, simples ou compliquées. Les phénomènes observés pendant le cours de ces maladies se confondent évidemment aussi avec ceux qui caractérisent

Iles phlegmasies, soit simples, soit compliquées.

De ces deux données incontestables, on doit conclure que les fièvres continues dites essentielles constituent de véritables phlegmasies, simples ou compliquées , dont le diagnostic précis avait, pendant plusieurs siècles, échappé aux observateurs. Pour que rien ne manque à la légitimité de cette conclusion, j’ajoute que l’expérience la plus répétée a maintenant mis hors de doute que les fièvres continues dites essentielles sont, dans leur état de simplicité, combattues avecle plus grand succès par les mêmes moyens qui réussissent contre les phlegmasies également simples.

4° Les recherches les plus récentes ont, d’ailleurs, surabondamment prouvé que les inflammations de l’appareil sanguin, avec les inséparables lésions du sang qui les accompagnent, jouaient dans le développement de ces maladies un rôle delà plus haute importance, rôle déjà entrevu par quelques uns de nos devanciers , mais sur lequel nous avons insisté d’une manière spéciale et approfondie ( i y.

Un des éléments qui si fréquemment s’ajoute à l’élément inflammatoire, et qui , dans les temps passés comme dans les temps modernes , a servi de base principale à ceux qui ont tenté de séparer les fièvres continues dites essentielles, des phlegmasies, c’est, nous le répétons, l’élément putride

(i) Nous avons dit plus liant quel rapport il y avait entre la fièvic, élément commun de tous les ordres de lièvres essentielles, et riiiHamniation de l’appareil sanguin.

DE L’INFLAMMATION ET DE LA FIÈVRE, ou typhoïde. Mais nous avons vu que cet élément n’était point étranger aux phlegmasies elles-mêmes, et nous en avons signalé le mécanisme; donc cet argument tombe de lui-même.

Cetle dernière considération nous conduit naturellement, d’ailleurs, à l'examen de notre seconde catégorie de fièvres, dans lesquelles l’élément typhoïde est le caractère prédominant.

B. Fièvres essentielles continues d'origine miasmatique , et généralement connues

sous le nom de typhus.

La science ne possède encore aujourd’hui aucune monographie satisfaisante sur la difficile matière dont nous nous occupons ici. Une confusion des plus déplorables règne au contraire sur l’histoire des typhus , confusion que la Nosographie philosophique n’ était pas propre à dissiper, en rangeant dans une seule et même classe de maladies, et l’embarras gastrique ou intestinal, et le typhus américain ou fièvre jaune , et le typhus nostras , et le typhus d’Orient ou la peste.

En ne séparant point les fièvres de cause ordinaire ou non miasmatique des fièvres d’origine miasmatique, les auteurs montraient assez jusqu’à quel point leurs doctrines manquaient de cet ordre lumineux ( lucidus ordo ) sans lequel une véritable science ne saurait exister (i).

ARTICLE PREMIER

CLASSIFICATION ET DOCTRINE DE 1*1NEL

Cet illustre nosographe admet, avec la plupart des auteurs de son époque, trois grandes espèces de typhus, savoir: le typhus d’Europe, le typhus d’Amérique et le

(i) Les auteurs qui se sont occupés spécialement des typhus sont : Chirac, Poissonnier-Desperrières , Pringle, IJildetibrand , Pinel , Dalmas, Devèze, Lassis, Desgenettes, Larrey, François, Chervin ; M\I. Bally, Pariset , Andouard, Thomas, Rochoux, Tointnasiui , etc.

CLASSIFICATION ET DOCTRINE DE PINEL. 231

typhus oriental. Mais tandis qu’il a rangé les typhus d’Europe et d’Amérique dans les quatrième et cinquième ordres de ses fièvres essentielles (fièvres adynamiques et ataxiques), il a consacré un ordre particulier de ces mêmes fièvres essentielles ( ordre sixième)au typhus d’Orient, qu’il désigne sous le npm de fièvre adéno-nei'veuse. Assurément, il eût été plus naturel de rapprocher ces trois typhus, de leur affecter un seul et même ordre, et de les distinguer ensuite eu trois genres dont on eût signalé les caractères pathognomoniques.

Au reste, les espèces de maladies produites par l’action des miasmes septiques ou typhygènes sont bien plus nombreuses que ne l’avaient pensé Pinel et d’autres classificateurs nosologiques. A cette classe demaladies appartiennent, en effet, non seulement les trois typhus proprement dits , mais les affections contagieuses connues sous les noms de charbon , de pustule maligne , de morve aiguë , et quelques autres encore, X infection purulente , par exemple.

Les fièvres éruptives , telles que la variole , la rougeole et la scarlatine, se rapprochent des typhus proprement dits, mais elles constituent néanmoins des empoisonnements particuliers, c’est-à-dire des empoisonnements produits chacun par une cause spécifique , et qui , agissant sur des sujets non préservés , produit constamment la même espèce d’affection.

Quoi qu’il en soit de ces réflexions générales sur les diverses espèces de typhus ou empoisonnements par des miasmes septiques, ce qu’il s’agit de faire en ce moment, c’est de discuter la doctrine de Pinel , sur les trois espèces admises par lui et classées comme nous venons de le dire.

1. C’est d’abord dans son ordre des fièvres adynamiques que Pinel a placé notre typhus d’Europe ( typhus nostras ). Cependant, dans les symptômes qu’il lui assigne, il décrit à la fois et ceux qui appartiennent à ses fièvres adynamiques et ceux qui distinguent ses fièvres ataxiques. Le typhus

DE ^INFLAMMATION ET DE LA FIÈVttK.

constitue donc, selon Pinel, une fièvre ataxo-adynamie/ ne ou adynamo-ataxù/ue (i). Mais ce n’est là pour lui qu’une de ses formes. Pinel, en effet, professe que dans les épidémies de typhus, les premiers temps de la maladie sont marqués par les symptômes inflammatoires ou bilieux, et l’on sait que l’auteur d’un ouvrage célèbre sur le typhus, Hildenbrand, appelle période inflammatoire la première période de cette maladie.

La lecLure attentive de Pinel nous apprend qu’il ne considère pas seulement comme appartenant au typhus les fièvres adynamiques ou ataxiques produites dans des conditions d’encombrement , mais aussi les mêmes maladies survenues en l’absence de cette condition. C’est ainsi qu’il cite une épidémie de typhus , observée à Mont-

(i) Dans sa Nosographie philosophique , Pinel décrit le typhus parmi les fièvres adynamiques, tandis que, dans sa Médecine clinique , il l’a rangé parmi les fièvres ataxiques. C’est que, en effet, le typhus , tel qu’il est décrit dans les auteurs , appartient à la fois et aux fièvres adynamiques et aux fièvres ataxiques. A l’article Fièvre ataxique compliquée avec 1 ’adyv ami que , Pinel décrit ensuite la fièvre des hôpitaux et des prisons, laquelle ne diffère point évidemment, et de l’aveu même de cet auteur, du typhus décrit par lui dans les articles que nous venons de citer. Rappelant ici une épidémie de cette fièvre d hôpital qu’il observa lui-même, en 1793, à la Salpêtrière , il nous apprend que <• la fièvre adynamique passait » quelquefois, par une sorte de métastase, à une affection de ha poitrine; » que, d’autres fois , c’était l’abdomen qui était surtout attaqué avec diar- » rhée fétide, météorisme du ventre, parotides symptomatiques; que, » dans d’autres cas, il se déclarait des symptômes d’une affection céré- » braie, et qu’à l’ouverture des corps on trouvait un épanchement séreux » dans le crâne , etc. » Après avoir ensuite mentionné l’épidémie qui . en 1 806, régna chez les prisonniers de Semur et d’ Autun , et dans le cours de laquelle MM. Desgenettes, Geoffroy et Lerminier observèrent des parotides et des hémorrhagies (la mort survenait souvent le deuxième ou le troisième jour de la maladie), Pinel termine en faisant remarquer combien est fondée son opinion sur la nature du typhus, qui 11 est , selon lui , qu une épidémie de fièvres de différents caractères. Reste a savoir comment une seule et même maladie peut revêtir ainsi les formes si variées décrites sous ]es dénominations de fièvres inflammatoires, fièvres gastriques, lièvies adynamique.-, fièvres ataxiques, etc.

CLASSIFICATION IiT DOCTRINE DE PINEL.

de-Marsan par M. Dufau , sans (ju’il existât d’encombrement. Les typhus de ce genre ne sont évidemment que la fièvre adynamique ou typhoïde ordinaire, telle quon l’observe en tout temps sur un nombre plus ou moins considérable d’individus , et que certains observateurs modernes, M. le professeur Fouquier entre autres, désignent encore sous le nom de typhus. Toutefois, Pinel est de ceux qui font jouer à l’encombrement un rôle important dans le développement du typhus, et il regarde comme contagieuse cette grande espèce de typhus épidémique, à laquelle il rattache celui qui sévit à Paris en 1 8 1 4 , époque de douloureuse mémoire , où les armées ennemies envahirent notre capitale.

La méditation des observations de ce dernier typhus rapportées par Pinel prouve d’ailleurs qu il s agissait réellement, dans la plupart des cas , de la fièvre typhoïde des modernes, régnant dans des conditions d encombrement propres à produire un état d'infection putride ou septique de l’atmosphère que respiraient les malades. Mais, dans d’autres cas, l’infection primitive de la masse sanguine par les miasmes putrides paraît avoir été 1 élément fondamental de la maladie, et c est pour ces cas que la contagion aurait pu être particulièrement invoquée. Pinel admet cette contagion d’une manière générale; cependant on cherche vainement dans sa Monographie des laits concluants, péremptoires, en faveur de celte opinion. Il attribue aux vêtements mêmes des malades le pouvoircontagieux , s’appuyant sur ce fait, d’ailleurs fort grave, que tous les infirmiers employés aux vêtements succombèrent. Toutefois, il ajouleque l’infirmier chargé de faire les fumigations à la Guyton-Morveau périt également. Parmi les huit médecins qui vinrent partager les travaux de Pinel, dans le cours de l’épidémie qui sévit sur les soldats placés à la Salpétrière , trois , les docteurs Serain , Duval et lllin , payèrent aussi de 1cm vie le généreux dévouement dontils

firent preuve, et c’est un des arguments sur lesquels Pinel établit sa doctrine de la contagion. Mais ces faits et tous les autres s’expliquent naturellement par l’infectiori , en sorte que , jusqu’à plus ample informé, la contagion proprement dite ne saurait être admise comme prouvée.

Nous concluons, de tout ce qui vient d’être exposé , que l’espèce de fièvre essentielle décrite par Pinel sous le nom de typhus contagieux est un véritable composé de plusieurs éléments morbides, mais particulièrement d’un élément putride et d’un élément inflammatoire. Par conséquent , cette espèce de fièvre n’est rien moins qu 'essentielle , et les divers groupes de phénomènes qui lui ont été assignés trouvent leur explication dans la double affection du sang et des appareils généraux et locaux, telle que nous l’avons signalée en traitant des fièvres adynamiquc et ataxique , d’origine ordinaire ou non miasmatique.

II. Ainsi que nous l’avions déjà dit plus haut, c’est à l’ordre des fièvres ataxiques ou malignes que Pinel a rattaché le typhus d’Amérique ou la fièvre jaune. Cependant il rapproche en même temps ce typhus de la fièvre biliosoputride ou gastro-adynamique, « qui est si fréquente dans nos climats, et qui est marquée par une chute des forces bien moins rapide, et une affection bien moindre des organes qui correspondent à la région épigastrique. » Selon Pinel, ce serait multiplier les espèces sans nécessité que de regarder la première comme une espèce nouvelle, tandis que ses différences avec l’autre tiennent à l’influence du climat et à l’intensité plus grande des symptômes dans des régions brûlantes.

Il mentionne seulement ou analyse les recherches faites sur la fièvre jaune de Saint-Domingue, de Cadix, de Livourne, par Gilbert, Dalmas, Leblond, Valentin, Devèze, Berthe, Thiébaut, Guillaume, Gonel, etc. (i), et rapporte

(i) On regrette de ne pas trouver le nom de Tommasini parmi les auteurs que cite Pinel.

CLASSIFICATION ET DOCTRINE DE PINEL. 23 5

en ces termes les résultats de l’autopsie cadavérique :

« L’ouverture des cadavres présentait la rougeur, l’érosion et la destruction de la membrane muqueuse de l’estomac, de plusieurs points des intestins grêles, et surtout du duodénum... Dans un petit nombre de cas, le foie était très volumineux, très engorgé, rougeâtre, phlogosé, et renfermant des foyers purulents. La rate était tantôt dure, tantôt livide et comme putréfiée. L intérieur de la vessie a paru quelquefois rouge ou gangrené, contenant une urine brunâtre et sanguinolente; il y avait quelquefois un épanchement séreux et même sanguinolent dans la cavité des plèvres, ainsi que dans le péricarde; les poumons, souvent très engorgés, offraient aussi, dans quelques cas, du sang infiltré, des traces d’inflammation et même de suppuration; ils étaient quelquefois dans un état de gangrène. Le cœur était ordinairement pâle, vide et comme flétri, excepté l’oreillette droite; d’autres fois, il était très volumineux, et renfermait des caillots de sang noir et épais, ainsi que des concrétions polypeuses. On rencontrait aussi quelquefois des épanchements sanguins dans le crâne.»

Certes, nous aurions beaucoup de remarques à faire sur ce chapitre des altérations trouvées après la mort. A l’époque où elles furent décrites, l’art d’ouvrir les cadavres et la science de l’anatomie pathologique étaient bien imparfaits encore et pour ainsi dire à leur enfance : mais en présence de ces altérations , telles quelles, et après avoir déclaré que la fièvre jaune était marquée par une affection profonde des organes qui correspondent a la région épigastrique, comment Pinel a-t-il pu faire de cette maladie une fièvre essentielle ?

Sans se prononcer lui-même sur la contagion ou la noncontagion de la fièvre jaune, Pinel dit « que la plupart des médecins américains ont maintenant rejeté toute idée de contagion, et que telle est aussi l’opinion des médecins français qui ont pratiqué, soit aux Antilles, soit dans les

23(î de l’inflammation et de la fièvre. États-Unis. » Les causes qui paraissent l’occasionner sont l’air infecté par les miasmes émanés des débris des substances végétales et. animales en putréfaction, la suppression ou la rétention de la transpiration pendant la nuit. La fièvre jaune ne paraît jamais aux États-Unis, dit Pinel , que dans la saison la plus chaude, lorsque l’atmosphère est étouffante et tranquille. ( Nosog ., tom.IOT, pag. 233 etsuiv.)

III. Le typhus oriental ou la peste, dont Pinel a lait un ordre particulier de fièvres essentielles ( fièvres adénonerveuses), a été décrit par lui sur les relations qui nous ont été transmises par Mertens, historien de la peste qui ravagea Moscou en 1770-1771, après la guerre entre les Turcs et les Russes commencée en 1769, et par l’illustre Desgenettes, l’historien de la mémorable épidémie de Jaffa, qui sévit, en 1798, sur notre glorieuse armée, dont il était le médecin eu ehef(i).

Selon Pinel, « un des objets sur lesquels nos connaissances sont le plus avancées est le principe contagieux de la peste, » quelle que soit d’ailleurs la nature de ce principe.

Nous ne trouvons du reste, dans Pinel, aucune des grandes données nécessaires pour résoudre les différentes questions qui se rattachent à l’espèce de typhus dont il s’agit ici , et nous n’en parlons que pour mémoire. Nous reviendrons en temps et lieu sur ce sujet.

ARTICLE IL

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