INTRODUCTION LXXIII
numismate est mis en présence d'un monument historiquement inexplicable, dont le métal trahit une fraude, la plus grande prudence est nécessaire.
b) Imitation frauduleuse. — A une époque où l'exagération du seigneuriage et le surhaussement continuel des espèces mettaient une si grande différence entre la valeur nominale et la valeur réelle des monnaies, les voisins d'un Etat à circulation métallique étendue pouvaient réaUser d'énormes bénéfices en imitant, même à titre et à taille égaux, les monnaies de cet Etat. Le même résultat était atteint lorsque les contreflicteurs officiels frappaient des copies à titre abaissé de monnaies de bon titre.
Les imitations ^ monétaires des Barbares n'ont d'autre but à l'orisrine que de fliire concurrence au numéraire impérial : si les légendes sont tronquées, c'est l'ignorance des graveurs qui en est la cause, mais l'intention était de suivre d'aussi près que possible le prototype romain.
Pendant l'époque féodale, l'imitation des monnaies royales piir les petits seigneurs investis du jus monctae, prit une extension énorme. Partout surgirent des deniers tournois féodaux qu'une légende disposée avec adresse et souvent en véritable trompe-l'œil permettait seule de distinguer des deniers du roi de France. Cette imitation provoqua des décrets sévères de la part de Louis IX qui interdit de la manière la plus formelle à tous vassaux, et en particulier à son frère Alphonse de Poitiers, de donner à leurs espèces des types pouvant amener une confusion avec ceux de la monnaie ro3^ale.
Au xiV^ siècle, les feudataires français des régions frontières de l'empire d'Allemagne tournèrent habilement l'interdiction du roi en acquérant des seigneuries situées en terre impériale. C'est ce que firent, entre autres, les comtes de Saint-Fol qui se procurèrent la terre impériale d'EHncourt pour pouvoir y fabriquer à leur aise des imitations à titre affaibU des espèces royales.
Le roi de France ne se contentait pas d'interdire le cours de ces pièces « contrefaites »; il essayait par tous les moyens de mettre fin à leur fabrication. Des condamnations étaient prononcées contre les ouvriers et les iiraveurs des ateliers incriminés; le seiijneur monnavant était l'objet de mille vexations partout où la puissance royale pouvait l'atteindre. En 1376, nous voyons Charles V destituer deux ollîcicrs de l'atelier royal de Saint-Quentin parce qu'ils avaient auparavant t)ccupé des emplois dans l'atelier d'EHncourt « où l'en avoit contrefait par
I. Iiiiiliilioii se dit en allemand Ndcbainum; et en néerlandais ;/(//^^1/.^///;^ Les Aiii;l.iis appellent les pièces d*iinilatii)n : couiitcrfcil coins.
LXXIV INTRODUCTION
plusieurs fois les monnoies du Roy ». Un habile orfèvre, Ghislain le Charpentier, fut, en cette même année, obligé de solliciter des lettres de rémission pour pouvoir exercer son art en France, parce qu'il avait précédemment gravé pour Elincourt des coins imités de ceux du roi « excepté que en yceulx est escript le nom de nostre dit cousin (le comte de Saint-Pol) et autres petites et foutilles différences » ^
Quelques puissants seigneurs furent aussi sévères que le roi de France lorsqu'il s'agissait de l'imitation de leurs espè^js. En 1450, un vassal du duc de Brabant, Jean, comte de Megen, dont Tatelier inondait les terres ducales de copies frauduleuses de numéraire étranger, fut contraint par son suzerain de s'expliquer devant lui. Le sire de Megen essaya de se tirer d'affaire en rejetant la responsabilité sur son monnayeur et en le livrant au tribunal des échevins de Bois-le-Duc, qui le fit exécuter par le chaudron. Malgré le sacrifice de ce subalterne, Jean de Megen ne put échapper à la vindicte du duc qui lui enleva ses droits monétaires 2.
Les copies frauduleuses de monnaies en vogue nous révèlent souvent de véritables tours de force d'imagination, tant pour la formation du type que pour la rédaction des légendes. L'exactitude des blasons est parfois sacrifiée pour obtenir une ressemblance plus complète avec la monnaie prototype, lorsque celle-ci porte un type héraldique. A chaque pas, dans la quatrième partie de notre livre, on trouvera des exemples de ce fait. Dans les légendes, l'orthographe est rarement respectée lorsqu'un lapsus habile peut amener un trompe-l'œil. Si la comtesse de Bar, Yolande de Flandre, met sur ses doubles parisis le barbarisme BRANCORVM, ce n'est pas par ignorance, mais bien par désir de créer un mot simulant FRANCORVM. Lorsque Arnould d'Orey écrit sur ses cavaliers à' oï lObANNES EVANG' €T 6RN0L DNS RVMIR6R. ce n'est point pour étabUr une comparaison sacrilège entre l'évangéliste et lui, mais uniquement pour former une légende commençant et se terminant comme lObANNES DEI GRA FRANCORVM REX.Demême Jean l'Aveugle écrit sur ses esterlins luxembourgeois ou lusheboumes, comme disaient les Anglais, 6DIWANN6S REX B, non pour donner à son nom une apparence slave, mais pour rendre aussi bien que possible le €DW. R. ANGL. DNS bYB des esterlins d'Edouard IIL Nous citerions pendant plusieurs pages des exemples aussi curieux de légendes rendues bizarres à dessein.