‹ Traité de pathologie externe et de médecine opératoire (volume 2)Chapitre 159 sur 358 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les tumeurs érectiles sont assez fréquentes à l'épaule : ainsi c’est à Ja partie postérieure de cette région que j'ai observé neuf de ces tumeurs sur un homme qui se baignait. Elles étaient petites et appartenaient à la catégorie de celles que A. Bérard a appelées fumeurs érectiles cutanées, et qui ne sont pas dangereuses. Il n’en est pas de même de celles qui se rapprochent plus ou moins du fait cité par M.-A. Severin : ici la tumeur était tellement volumineuse qu’elle envahissait l'épaule en entier, et empiétait sur le devant de la poitrine et sur la partie postérieure du bras. M.-A. Severin a fait des= siner cette tumeur, qu’il jugea incurable : on ne fit aucune opération, et le malade mourut (1).

On ne saurait croire combien de variétés présentent l'extrémité externe de la clavicule et la partie correspondante de l’acromion. Sur la face supérieure de ces os s'élèvent, à un âge déjà un peu avancé, des saillies osseuses comme des cals difformes, et qui quelquefois peuvent simuler des luxations de l’articulation acromio-claviculaire. On observe surtout cela chez les hommes robustes qui portent des fardeaux sur les épaules. On devra donc toujours examiner les deux épaules avant de se prononcer sur une lésion de cette ré gion. Boyer a décrit, sous le titre de Déviation des épaules, des résultats dé déviations du rachis que j'ai étudiées dans une précédente section. Les dé viations de la racine du membre supérieur, qui sont indépendantes des affections du rachis, portent sur un ou sur deux côtés. On voit une épaule plus haute que l’autre, ou toutes deux sont élevées au-dessus de la base du Cou, qui paraît alors plus court et enfoncé. Ces états sont le plus souvent liés à un développement vicieux des épaules, ou ils dépendent de mauvaises habitudes qu'il faut connaître pour les faire cesser ou pour corriger leurs effets par des

(1) De abscess. sanguifluis, cap, vrr.

habitudes contraires. Ces mauvaises habitudes sont : 1° la suspension de l'enfant par la lisière qui agit sur les épaules, l'usage des béquilles ; 2° l'usage de siéges dont les appuis trop élevés forcent les enfants à lever les épaules pour y placer les bras ; 3° l'emploi dés roulettes dans Certaines contrées, machines qui empêchent l’enfant de tomber, mais qui l’obligent à se soutenir par la partie supérieure des membres thoraciques, ce qui refoule l'épaule en haut; 4° les tables trop hautes, sur lesquelles on fait jouer et écrire les enfants, produisent le même effet.

Les difformités de naissance par déplacement de la tête de l’humérus, les luxations congénitales qui avaient déjà été étudiées par Hippocrate, ont cependant été négligées depuis. Dans les temps antiques, on nommait coudes de belette les porteurs de cette luxation qui avaient un bras plus mince, plus court que l’autre. Hippocrate distingue parfaitement la luxation dont il s’agit et les luxations dites Symptomatiques, celles dont je parlerai plus tard en traitant des lésions organiques de l'épaule, car il dit que cette infirmité peut provenir de deux causes : ou de la luxation dans le sein de la mère (congé nitale), ou à la suite de suppurations abondantes (symptomatique), Selon Hippocrate, dans la luxation congénitale, la main est assez forte; mais les malades ne peuvent étendre le coude ni élever le bras, ct porter la main jus: qu'à l'oreille, ou bien moins que du côté sain (Des luxations (1), traduction de Littré). L'auteur de l’article ÉPAULE du Dictionnaire de médecine de F; Fabre, fait mention d’une troisième variété de luxation du bras qui dépendait de la paralysie des muscles de l'épaule. Elle s'observe chez les enfants. Nannoni en cite un cas très intéressant, L'enfant avait trois ou quatre ans ; la tête de l’humérus était tellement basse qu'on pouvait loger quatre doigts entre elle et la cavité glénoïde (2).

M. Smith a cherché à éclairer l'histoire des luxations congénitales de l’humérus dans un travail inséré, en 1839, dans le Journal de Dublin, puis, en 1847, dans son Traité des fractures, p. 238 : M. Nélaton (3) et M. Cruveilhier (4) se sont imposé la même tâche.

Gependant les faits sont encore peu nombreux et ne sont pas tous authentiques. Les uns ont été observés sur l'adulte et pendant la vie, et c'est par des commémoratifs plus où moins certains qu'on à établi la nature congé- Mitale de l'affection articulaire ; d’autres ont été observés sur le fœtus, mais

(1) Voyez dans les OEuvres complètes l' Argument du tome IV, page 8, l’origine de la dénomination de coude de belette. On appelait ainsi ceux qui avaient les bras Courts ; et, comme le fait très bien remarquer l’annotateur, la luxation est la cause là moins fréquente du raccourcissement du bras, - (2) Trattato delle mal. chir., t, I, p. 42, édit. in-4, Pise, 4793. Dict. ch s HI: p. 603.

(3) Pathologie chirurgicale, t. IL, p. 514. |

(4) Anatomie pathologique. Paris, 1849, 1. NUE

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des faits manquent de détails. On compte quatre observations avec autopsie ; mais dans deux, les renseignements, les antécédents manquent.

M. J. Guérin admet trois variétés de cette lésion qu’il décrit ainsi : 4° Luxation directement en bas. Chez un jeune homme de dix ans, la tête de l’'humérus était située à 2 centimètres au-dessous du rebord inférieur de la cavité glénoïde. Cette luxation reconnaissait comme cause une paralysie complète du deltoïde et de la plupart des muscles scapulo-huméraux, avec allongement de la capsule par le seul poids du membre. La même difformité existait à l’épaule gauche, mais à un degré beaucoup moins prononcé (1). 90 Luxation en dedans et en bas. Sur un autre sujet, la tête des humérus était appliquée contre les côtes et les bras, maintenus dans une abduction presque horizontale par la rétraction des muscles deltoïdes. La luxation était complète d’un côté, incomplète de l'autre. D'après M. Guérin, Roux aurait observé un cas semblable. 3° Subluxation en haut et en dehors. Dans cette forme, la tête glisse dans le sens indiqué; ce glissement est favorisé par le refoulement des apophyses coracoïde et acromion. Gette variété a été observée chez un jeune homme de quinze ans et chez un fœtus symèle qui la portait également des deux côtés (/oc. cit.). MM. Smith et Nélaton admettent seulement deux variétés : l’une sous-coracoïdienne, l’autre sous-acromiale ou sous-épineuse.

Voici tout ce qu’on peut dire de plus général sur ces anomalies de l'épaule. La luxation de l’humérus peut être simple ou double; dans seize cas, huit fois la luxation était double, huit fois simple. Elle peut être complète ou incomplète.

Les lésions anatomiques portent sur les éléments articulaires et sur les parties environnantes. Les os de l’épaule sont atrophiés, la partie externe de la clavicule, l’omoplate, l’humérus subissent une diminution considérable, La cavité glénoïde et le renflement osseux qui la supporte sont déformés. Les cartilages d'incrustation disparaissent en presque totalité.

La tête de l’humérus a été portée tantôt au-dessous de l’apophyse cora= coïde, tantôt au-dessous de l’apophyse acromion, dans la fosse sous-épineuse ; suivant que la luxation est complète ou incomplète, elle a conservé avec la cavité glénoïde des rapports plus ou moins voisins. Tantôt elle se loge dans une cavité nouvelle, ou bien elle est retenue sur un des bords de la cavité normale, qui est alors déprimée. Gette tête elle-même est déformée, atrophiée, rugueuse, dépourvue de cartilage; elle est aplatie et comme usée en sens divers, suivant l'espèce de déplacement. Le ligament capsulaire, quoique lâche, peut être sain, rester entier avec ses insertions normales et appliqué contre la cavité glénoïde, ce qui implique l’idée d’une destruction dans ce point. Quand il y a formation d’une nouvelle cavité de réception, la cap= sule s’insère à son pourtour et clôt toujours de toutes parts l'articulation luxée.

(1) Gazette médicale, 1841, p. 101, ,

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La plupart des muscles périarticulaires sont profondément altérés, mais présentent des altérations très diverses; ils peuvent être plus ou moins décolorés, rougeûtres, grisâtres, blancs, jaunes et convertis en graisse, atrophiés, infiltrés de pus, ramollis, ou au contraire denses, fibreux, contractés. Ceux qui avoisinent immédiatement la jointure présentent en général les altérations les plus graves et les plus étendues ; néanmoins le même muscle peut être en partie graisseux et en partie sain. Au milieu de ces désordres, certains muscles peuvent conserver leur intégrité et même acquérir un développement considérable. Le trapèze est souvent dans ce cas.

Les nerfs ont été trouvés plus volumineux qu’à l’état normal. Ces diverses altérations donnent lieu à des changements considérables dans la forme de la région, dans l'attitude et les fonctions du membre.

Le premier fait qui frappe la vue est le changement survenu dans la configuration de l'épaule, dont le volume est considérablement réduit. Le côté correspondant du thorax partage cette atrophie. Le bras est devenu grêle, ce qui est d'autant plus difforme que l’avant-bras a souvent conservé son volume presque uormal. Par suite de l'absence des saillies musculaires, le moignon de l'épaule est pointu et anguleux ; les os de la voûte acromio-coracoïdienne sont saillants sous la peau; la tête s'incline du côté malade; le bras peut être immobile et fixé par la rétraction musculaire, mais le plus souvent il est en quelque sorte flottant et pend le long du corps, comme s’il n’était que faiblement attaché à l’omoplate ; il a perdu de sa longueur, conséquence de l’atrophie de l’humérus, quoique la tête de cet os soit presque toujours plus basse qu’à l’état normal et plus ou moins distante de la voûte acromiale. La laxité de la capsule cause dans l'articulation une mobilité anormale qui permet de rendre temporairement à la région une forme plus ou moins naturelle, qui disparaît dès que l’on abandonne le bras à sa pesanteur. Les articulations de l'épaule partagent cette mobilité exagérée. Quand la luxation est double, les déformations sont-de même nature; il est facile de les reconnaître au premier aspect, quoique les lésions ne soient pas toujours arrivées au même degré des deux côtés (1).

Traitement.— Le traitement ne peut être généralisé ; un fait important nous indique la conduite à tenir : ce fait a été communiqué à l’Académie de médecine par M. Gaillard, chirurgien de l’Hôtel-Dieu de Poitiers. La luxation a été observée chez une petite fille; elle ne fut constatée par un médecin qu’à l’âge de quatre ans; elle était en arrière. Les parents aperçurent, quelques jours après la naissance de cette petite fille, une difformité au bras gauche avec gêne des mouvements de ce membre. Le coude restait écarté du tronc; l’avant-bras était demi-fléchi, et la main dans la pronation. Le coude ne pouvait se rapprocher du corps, et son bras ne pouvait s'élever au-dessus du menton. Les détails de l'observation de M. Gaillard prouvent

(1) Robert, Thèse de concours, 1851.

qu'il existait réellement une luxation en arrière (sous-acromiale), et prouvent aussi que cette luxation a été réduite avec succès après seize ans d'existence. Mais, selon M. Bouvier, qui à été rapporteur du travail présenté à l’Académie par le chirurgien de Poitiers, il resterait des doutes sur la nature de ce déplacement, c’est-à-dire que le rapporteur n’a pas l'entière conviction de l'existence d’une vraie luxation congénitale. Voici les manœuvres d'après l'opérateur lui-même (1). « Après diverses expériences tentées sur le cadavre, dit M. Gaillard, je procédai de la manière suivante: Mademoiselle B.. est assise sur un tabouret; un coussin ouaté, taillé en croissant, est placé sur le bord externe de l’omoplate; ses deux extrémités, l’une en avant de la poitrine, l’autre en arrière, donnent attache à deux cordes qui sont fixées à des anneaux placés dans un lambris. Ces deux points de résistance permettent d'éviter la compression de la glande mammaire. Un bracelet est fixé au-dessus du coude, il donne attache à une corde qui s’enroule sur une poulie fixée à un mur à la hauteur de l'épaule de la malade; à l'extrémité de cette corde est placé un poids de seize livres, qui opère une traction: permanente; de temps en temps, je joins mes efforts à ceux du poids et j'augmente momentanément la puissance de traction. Nous consacrons les 5, 10,11 et 13 janvier 1837 à ces manœuvres. Les séances durent de vingt à vingt-cinq minutes et ne déterminent qu’un peu de gêne et d’engourdissement dans le bras. La traction s'opère bien; l’humérus étant placé dans la position horizontale et dans la rotation en dedans, sa tête se trouve ramenée très près de la cavité glénoïde et disposée à pénétrer sous la voûte acromiale.

» Le 13 janvier, la tête de l’humérus, toujours située au-dessous de l’épine de lomoplate, est plus mobile ; après une traction d’un quart d'heure avec l’appareil indiqué, le bras était placé horizontalement, elle cède, glisse sur la surface de l’omoplate dans l’étendue d’un pouce et demi environ, et arrive vers la cavité glénoïde. Alors on élève le bras, on porte le coude en arrière de manière à diriger la tête de l’humérus en bas et en avant, et à l'engager vers la partie inférieure de la cavité glénoïde ; abaissant ensuite le coude, toujours porté en arrière, on sent la tête de l'os pénétrer profondément sous la voûte acromiale en suivant une route nouvelle, puis elle franchit brusquement et avec bruit et secousse un petit rebord saillant, sans doute celui de la cavité articulaire.

» Dès lors le bras se trouve abaissé, le coude touche le corps, la face postérieure de l'épaule offre une dépression au lieu même qu'occupait la tête de l’humérus ; le moignon de l’épaule s’est arrondi; le deltoïde, qui était aplati, est devenu plus saillant, plus bombé ; on voit qu'il est soulevé par une éminence osseuse.

(4) M. Gaillard fit sur la luxation observée et réduite par lui un travail intéressant inséré dans les Mémoires de l’Académie de médecine, 1841, p. 703 et sui.

M. Fà ; TA

… » On sent profondément en arrière la tête de l’os placée sous la voûte acromiale ; enfin on peut, en saisissant le coude, faire exécuter au bras toutes sortes de mouvements d’adduction, d’abduction et de circumduction.. Le bras s'applique bien sur les parois de la poitrine et se maintient réduit. Son axe se trouve parallèle à l’axe du corps, au lieu d’être oblique comme il était précédemment. On voit que son axe va tomber dans la cavité glénoïde sous la voûte acromiale. La malade elle-même élève son bras bien plus facilement qu'avant la réduction.

» Si maintenant on élève le coude sans maintenir la tête de l’humérus par une pression, cette tête, entraînée par des puissances musculaires dont la direction est viciée, s'échappe brusquement par la partie postérieure et inférieure de la cavité glénoïde, elle roule avec bruit sur une surface rugueuse, reprend sa position sous l’épine de l’omoplate, et la luxation est reproduite. Il résulte de ces essais que la cavité glénoïde est conservée, que son articulation communique par une large ouverture avec la fausse articulation. Pendant ces diverses manœuvres nous avons pris les mesures suivantes :

n» 1° Le bras étant étendu horizontalement, la tête luxée reposant sur la fosse sous-épineuse, cette tête est distante des apophyses épineuses de la colonne vertébrale de 139 millimètres.

» Lorsque la tête de l’os est sur le point de pénétrer dans la cavité glénoïde, elle se trouve distante de 162 millimètres. C’est 23 millimètres qu’elle à parcourus.

» 2° Du sommet de la voûte acromiale au sommet de l’olécrâne, l’humé- | rus étant appliqué le long de la poitrine et de l’avant-bras, nous avons : … » La tête de l'os étant luxée, 265 millimètres ; la tête de l’os étant réduite, 283 millimètres ; différence : 18 millimètres d’allongement.

» 3° L'épaisseur de l'articulation prise avec le compas d'épaisseur de la face antérieure à la face postérieure du moignon, la tête étant luxée, 95 millimètres.

» La tête de l’os étant réduite, 79 millimètres.

» L'épaisseur anormale de l’articulation a diminué par la réduction de l'os.

> k° Du sommet de la voûte acromiale aux épines vertébrales, distance | mesurée au COMpas : |

» À droite, 166 millimètres ; 1

» À gauche, 138 millimètres.

» Cette différence d’un pouce indique le défaut de développement de la voûte osseuse destinée à protéger la tête de l'os. |

» Le 14 janvier 1837, on opère de nouveau la réduction et l’on maintient le bras avec une écharpe. La tête de l'os ne peut rester en place que pendant une heure ; un léger mouvement de la malade la fait sortir de son articulation et glisser vers l’épine de l’omoplate.

» La difficulté de maintenir en place l’os réduit est assez grande ; l’ épaule

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a été assez endolorie par cette dernière tentative, et nous accordons à la malade quelques jours de repos.

» Le 24 janvier, nouvelle réduction, le coude étant appliqué au corps et porté en errière ; l’avant-bras fortement fléchi sur le bras et dirigé en dehors, l'extrémité supérieure de l’'humérus se porte dans la rotation en avant et en dehors ; elle appuie sur la partie antérieure de la capsule articulaire, ‘s’y fixe et n’a plus aucune tendance à s'échapper en arrière ; il n’est plus besoin de la maintenir par la pression du pouce, comme les autres fois.

» Les parties sont fixées dans cette position au moyen d’une bande qui attache l’avant-bras fléchi contre le bras, d’une seconde bande qui entoure la poitrine et le bras malade, passe plusieurs tours sur l'épaule gauche et y fixe une masse de compresses imprégnées d’albumine et destinée à former en arrière un plastron qui soutient la tête de l'os.

» Cet appareil est médiocrement serré; par-dessus on met un bandage de COrps.

» Dans la nuit, insomnie, douleurs vives causées par une position gênante. Ces douleurs se continuent pendant la journée du 25, et s'étendent à toute l'épaule. Î

» Le 27, ces douleurs se continuant, et la malade souffrant surtout du sommet du coude, on lève l’appareil. Il n’y à ni gonflement ni rougeur; la tête de l’os est toujours dans l'articulation ; le même bandage est réappliqué.

» Le 28, douleurs très vives qui ont leur siége en dedans de l’olécrâne dans le point où le nerf cubital passe derrière l'articulation. Ce nerf se trouve sans doute tiraillé par l'allongement du bras, suite de la réduction, et par la flexion permanente qui a été imposée à l’avant-bras. La pommade avec le cyanure de potassium diminue ces douleurs.

» Elles reparaissent le 1°" février avec une nouvelle intensité, et cèdent en grande partie à l'application de quelques sangsues ; le pansement est re= nouvelé plusieurs fois sans qu’on ÿ apporte de changement.

» Le 7 février, on se contente de maintenir la tête de l’os en arrière avec un tampon de coton et quelques compresses sèches. L’avant-bras n’est fléchi qu’à angle droit sur le bras, et soutenu par une écharpe : le coude est encore fort douloureux. À chaque pansement on imprime des’ mouvements à larticulation de l'épaule et à celle du coude, qui est douloureuse et en gourdie. La malade s'aperçoit qu’elle peut opérer des mouvements de supination, ce qui lui était impossible avant la réduction ; le biceps est aussi moins tendu et moins volumineux qu’il ne l'était précédemment.

» Le 17 février, quelques sangsues appliquées autour du coude enlèvent la douleur. Dans le commencement de mars, les progrès sont sensibles ; on se borne à retenir le coude à deux pouces du tronc au moyen d’un bracelet de tissu de caoutchouc fixé par un anneau dans lequel passe un lien à un autre anneau qui existe sur la partie latérale de la ceinture.

» À compter du 10 mars, des douleurs aiguës permanentes se font sentir

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dans le moiïgnon ; dans la pensée qu’elles sont de nature rhumatismale, on leur oppose des sangsues et des vésicatoires saupoudrés de morphine sans aucun avantage. L’extrait de belladone procure seul quelque soulagement.

» Dans la première quinzaine d'avril, les douleurs augmentent, toute l'articulation scapulo-humérale est sensible à la moindre pression, surtout en arrière le long de l’épine de l’omoplate, et en avant le long de la voûte acromio-claviculaire ; en même temps on remarque que le moignon de l’épaule et la partie supérieure du bras sont le siége d’un gonflement très prononcé. Il est évident que la présence de la tête de l'os dans la cavité glénoïde à déterminé une fluxion dans les parties environnantes, et cette fluxion paraît utile, en ce sens qu’elle procure le développement, et, par suite, la consolidation de la nouvelle articulation. Jusque-là le bras était resté libre : on lui faisait exercer beaucoup de mouvements, son articulation scapulaire était lâche, souple et indolente; mais alors il devient indispensable d’appliquer un appareil solide qui maintienne le membre immobile.

» Pendant la quinzaine qui suit ce renouvellement d’appareil, la douleur diminue ; mais elle reprend ensuite avec une nouvelle intensité, et se propage de l'articulation malade à toute l'épaule, au bras et à l’avant-bras. Elle est aiguë, pénétrante, difficile à supporter, et s'accompagne d’une fluxion et d’un gonflement considérables. Les dérivatifs et les vésicatoires volants, les calmants sont sans efficacité; quelques applications de sangsues soulagent un peu. Quatre fois par semaine on replace l'appareil ; il se compose d’une bande circulaire qui fixe le coude à la poitrine, d’une écharpe et d'une petite bande qui soutiennent l’avant-bras et le poignet tournés dans la supination. A chaque renouvellement de pansement, on fait exécuter quelques mouvements modérés à l’articulation, afin de prévenir l’ankylose ; le sommeil et l'appétit sont très bons.

» Le 15 juin, à la suite de quelques bains, les douleurs et le gonflement ont notablement diminué ; l'articulation est devenue plus serrée, plus mobile ; il semble que la tête de l'os soit entourée des parties gonflées ; les mouvements sont moins libres, mais plus fermes; la malade tourne son bras dans la supination ; elle peut, le coude étant éloigné du corps, maintenir l’a- Vant-bras demi-fléchi, et le soutenir par ses propres forces, ce qu’elle n’avait Jamais exécuté; le bras, tout faible qu'il est encore, se trouve bien mieux qu'avant la réduction.

» Le 1° juillet, les douleurs s’exaspèrent; elles ont principalement leur siége le long de la voûte acromio-claviculaire, dans une longueur de six pouces ; le bord saillant de cette voûte est tendu, tuméfié, sensible au toucher ; il se dessine par un gonflement avec coloration rose de la peau. Il semble que l'articulation tende à se compléter par le développement de son abri naturel. Des frictions faites avec une pommade opiacée adoucissent ces douleurs.

» Le 6 août, le gonflement a diminué, la tête de l’os est fort serrée dans sa nouvelle articulation ; les mouvements que l’on veut imprimer au bras se passent en grande partie dans les articulations de la clavicule avec le ster= num, et de l’omoplate avec le tronc; on baigne fréquemment la jeune mas lade ; tous les deux jours on exerce l'articulation, fixant la côte de l'omoplate avec le pouce droit, afin de la maintenir immobile, et, saisissant le coude avec la main gauche, on imprime pendant quelques minutes au bras des mouvements variés. Dans l'intervalle des visites, le bras est maintenu parfaitement immobile. A cette époque, notre malade fait un voyage. qui, sans nuire aux progrès de l’amélioration locale, exerce sur sa santé, sur son em= bonpoint une heureuse influence; à son retour, les exercices indiqués plus haut sont repris; les mouvements deviennent graduellement plus étendus, plus assurés; toutes les régions de l'épaule se développent, et le muscle deltoïde, spécialement, acquiert une épaisseur et une énergie remarquables; des mesures exactement prises constatent ce progrès.

» Enfin, après avoir pris les bains de mer en juillet 1838, et l’exerz cice ayant été continué avec une grande persévérance, la malade nous présente en juillet 1839, deux ans après la réduction, l'état suivant, qui constitue sinon l’état normal, du moins un tel progrès vers la guérison complète, que l’on ne saurait conserver de doutes sur sa consolidation définitive.

» Santé générale satisfaisante, développement égal des deux moitiés du tronc, laille svelte et bien prise. La malade n’éprouve plus cette sensation de poids, de défaut d'équilibre qui la faisait pencher à droite et menaçait d'opérer une déviation dans la colonne vertébrale.

» L’articulation, explorée avec soin, est bien conformée, la voûte acroiniale développée, les faisceaux musculaires du deltoïde bien nourris, sauf en arrière, où ils sont minces. On sent la tête de l’humérus en avant de l’articulation en dehors de la saillie coracoïdienne, on la sent aussi en arrière au-dessous de la voûte acromiale ; en plaçant le pouce sur elle, on perçoit les mouvements qui lui sont imprimés; l’angle postérieur de l’omoplate gauche, malgré l'allongement qu'il a subi, est encore plus court que celui de l’omoplate droite. »

J'ai voulu fournir tous ces détails, qui sembleront trop multipliés à quelques lecteurs, mais dont les véritables praticiens ne se plaindront pas, caril s’agit ici, non-seulement d'apprendre à réduire une pareille luxation, mais sayoir quels sont les accidents qui peuvent suivre ces manœuvres, et Comment il faut les traiter.

M. Bouvier, qui a eu des doutes sur la nature de la lésion, ajoute, dans son rapport : « Quoi qu'il en soit, le changement de situation de l’humérus obtenu par M. Gaillard nous paraît, dans l’une et dans l’autre supposition; un résultat extrêmement remarquable, puisqu'il s'agirait toujours d’une: luxation existant depuis quinze à seize ans, et que la luxation du bras la plus

ancienne qu'on eût encore réduite, celle dont l'observation a été publiée par M. Ch. Sédillot, ne datait que d’un peu plus d’un an.

» Les signes de réduction exposés par M. Gaillard nous semblent assez positifs pour qu'on admette avec cet observateur, d’ailleurs éclairé et con- : sciencieux, qu'effectivement la tête de l’humérus a été ramenée, soit dans la cavité glénoïde, soit vis-à-vis ou tout auprès de cette cavité, et qu’en tout cas elle a trouvé un point d’appui fixe avec lequel elle forme une articulation nouvelle, plus favorable que l’ancienne aux mouvements et aux fonctions du membre. Une méprise à cet égard serait plus difficile au bras qu'à la cuisse, parce que le peu d'épaisseur des parties molles de l'épaule permet de suivre la tête de l'os, pour ainsi dire, du doigt et de l'œil, bien plus aisément qu'à la hanche, où cette tête est, dans certaines positions du membre, presque inaccessible à nos recherches (1). »

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