‹ Traité de pathologie externe et de médecine opératoire (volume 2)Chapitre 217 sur 358 · JAMBE ARTIFICIELLE · texte numérisé non relu

JAMBE ARTIFICIELLE

sur la cuisse. La jambe de bois est d’abord un gros bâton, dont l'extrémité inférieure est renflée pour former une surface assez large, afin de rendre la station et la progression moins vacillantes. Ce bâton est surmonté par un renflement beaucoup plus considérable, sur la face Supérieure duquel doit appuyer le genou; un coussinet de crin ou de laine protége cette partie contre la pression prolongée à laquelle elle est soumise ; deux montants aplaüs, qui forment la partie supérieure de la jambe de bois, servent à l'attacher à la cuisse; un montant longe le côté externe de la cuisse Jusqu'au grand trochanter, où il est arrêté par deux mortaises appartenant à une ceinture de cuir qui entoure le bassin. L'autre montant s'élève beaucoup moins ; il longe la face interne de la cuisse, à laquelle il est fixé par deux autres courroies circulaires, qui passent également dans le montant externe; elles servent aussi à empêcher le genou de glisser en avant ou en arrière. C’est Ià la jambe de bois des pauvres, c’est la plus économique et la plus simple. Les riches ont ici appliqué un certain luxe qui porte sur le bois, sur la manière de fixer cet instrument, etc. Comme la jambe artificielle gène beaucoup par la direction plus ou moins horizontale qu’elle prend dès que le blessé est assis ‘ou monte à cheval, on fait fléchir la tige ou on l’étend à volonté, par une espèce d’articulation au-dessous de Ja genouillère,

Gette jambe, comme on le pense, pèse d’abord beaucoup au malheureux mutilé, qui finit par la supporter; il est des amputés qui parviennent à sauter deux, trois marches d’escalier, par danser, par monter à cheval, avec cette machine. Mais quaud, au lieu d’une, il y à deux jambes de bois, les difficultés de la marche, de la station, augmentent nécessairement ; il faut alors, de toute nécessité, que ces supports soient plus courts que n'étaient les membres ; et de plus, pour mieux conserver l'équilibre, l’amputé devra s'aider d'une canne, c'est-à-dire d’un troisième pied qui, se portant en avant ou en arrière, suivant le besoin, élargisse la base de sustentation.

M. Beaufort à ajouté à la jambe de bois un pied qui remplace le pilon ordinaire. Ce pied (1) décrit à sa base, à sa surface plantaire, depuis le talon Jusqu'à son extrémité antérieure, une courbure qui constitue le principe et avantage de cet appareil. Il permet, en effet, à la jambe de bois, d’allonger et d'égaliser le pas, au lieu de J’exposer à heurter les aspérités du sol, ou d'entraîner le membre dans un mouvement de rotation en dehors, qui produit avec Je pilon ordinaire l’action dite de faucher en marchant. Le pied artifi- Ciel tend ainsi à diminuer sensiblement la fatigue ressentie par la plupart des amputés, en même temps qu'il donne toute sécurité à la Progression, et les préserve des chutes auxquelles ils sont souvent exposés.

On n'a besoin que d'examiner le mécanisme si simple de la marche à laide de ce moyen prothétique pour en comprendre l'utilité; car, si la ourbure antérieure sert à porter le membre en ayant, la courbure posté-

(1) Voyez Bulletin de l'Académie, t. XVI, p. 669, et Bulletins de la Société de Chirurgie, t. HI, p. 481.

rieure le soutient par une surface large et solide. Le moignon et la hanche se trouvent maintenant sur un plan horizontal, qui n’oblige plus le poids du corps à se porter ou à s'élever sur la pointe du pied naturel pour surmonter l’obstacle offert au pilon ordinaire (voyez fig. 746).

On à fait fabriquer des jambes artificielles pour imiter la configuration et la plupart des mouvements des jambes naturelles. On en a fait de bois de tilleul, sculptées avec art; elles sont creusées et évidées, pour plus de légèreté ; l'extrémité inférieure, pourvue d’une mortaise, recoit la saillie d’un pied du même bois, fixé à la jambe par une vis allant d’une malléole à l’autre.

Ce moyen d'union représente l’articulation tibio-tarsienne, qu’on fait mouvoir à volonté à l’aide d’un ressort à boudin. Un pareil membre artificiel, qui peut être chaussé, remédie en quelque sorte à la difformité, mais c’est au prix d’une certaine claudica= tion. On a aussi fabriqué des jambes dont le pied est joint par quatre ou cinq ressorts en spirale, longs de 3,5 ou 7 centimètres, lesquels, cédant en avant ou en arrière, selon que Ja plante du pied ou le talon porte, per= mettent une marche plus facile et d’une allure plus naturelle.

Quand M. Goyrand voulut remettre:

en honneur l’amputation sus-malléo= laire, il dut songer aux moyens prothétiques. Ayant connaissance du boutde jambe que Ravaton avait mis en usage, et dont les imperfections avaient tant nui à l'opération qu'il s'agissait de ré»

habiliter, le chirurgien d’Aix fournit à un mécanicien de cette ville, M. Mille, les données qui ont fait confectionner à celui-ci la jambe de bois articulée. L'appareil se compose d'un pied artificiel et d’une jambe lacée, -qui n’est autre chose qu'une boîte de réception du moignon jambier (fig. 746, a). La partie supérieure de l'appareil est une autre boîte de réception de la cuisse (fig. 746, b), qui présente deux bourrelets comme points d'appui sur la crête iliaque et la tubérosité sciati-

que, Les deux boîtes sont réunies au genou par des leviers articulés (fig. 745, €)

Fig. 748. Fig. 746.

JAMBE ARTIFICIELLE, 173 qui opèrent, par l’élasticité d’un ressort, la flexion et l'extension. La figure 746 représente la modification articulaire de M. Charrière. M. Ferd. Martin est venu après et a perfectionné la jambe de M. Mille, surtout dans le mécanisme de l'articulation du genou (1). Ainsi la jambe imaginée par M. Martin a, comme celle de M. Mille, un point d’appui au-dessus du moignon sur la cuisse et le bassin ; ces points d'appui étant ainsi disséminés, le poids ne porte pas sur le moignon : cet avantage est acheté aux dépens de la légèreté et de la simplicité de l’appareil. Je vais décrire cette jambe d’après un rapport qui en a été fait par Blandin à l’Académie, dans sa séance du 17 avril 1838 : « Deux longues tiges ou attelles d'acier, l’externe plus longue que l'interne, attelles brisées et articulées à charnière et au niveau du genou, réunies supérieurement par une gaîne de cuir de même forme que la cuisse, et terminées inférieurement sur un pied de bois articulé avec elles : tel est, pour ainsi dire, le squelette de la jambe artificielle de M. Martin. Deux courroies servent ensuite à serrer convenablement la gaîne supérieure sur la cuisse ; tandis que le moignon est embrassé au niveau de la partie tibiale de l'appareil par une guêtre de coutil lacée, et que le pied lui-même peut être chaussé à volonté. Mais c’est au niveau de la charnière que se trouve la partie véritablement neuve, véritablement ingénieuse et utile de cette jambe : un ressort de batterie de fusil, fixé sur la portion crurale de l’attelle externe, donne attache par son extrémité à la portion tibiale de cette même attelle, et est destiné à communiquer à celle-ci l’action du ressort. Cette chaîne et la fusée par laquelle elle vient se terminer sont tellement disposées l’une par rapport à l’autre, que, dans l’extension du membre artificiel, l’action du

ressort est transmise perpendiculairement au levier de la jambe, et qu’elle est employée tout entière efficacement; tandis qu’aussitôt que la flexion commence, la transmission devenant de plus en plus oblique, la puissance est de moins en moins efficacement employée à mouvoir le levier. Cet ingénieux mécanisme, sans empêcher l'articulation du genou de se fléchir, assure au membre une fois étendu une résistance suffisante pour qu'il puisse supporter le corps dans la station (2)... »

Une jeune fille, opérée par Blandin, porte une de ces jambes depuis plus de trois ans : elle en éprouve si peu de gêne, qu’elle oublie parfois qu’elle à perdu une partie de sa jambe naturelle; qu’elle peut, selon Blandin, danser avec grâce, et faire, sans se fatiguer, des courses très longues et très pénibles.

(1) Voyez Arnal et F. Martin, Mémoire sur l’amputalion sus-malléolaire, dans Mémoires de l’Académie de médecine. Paris, 1843, t. Il, p. 647. (2) Bulletin de l’Académie royale de médecine. Paris, 1838, t. IL, p. 647.

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