‹ Traité de pathologie externe et de médecine opératoire (volume 3)Chapitre 101 sur 302 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DE LA GELURE (1).

La soustraction du calorique produit des effets qui se rapprochent singulièrement de ceux de son accumulation, et si l'on suit ce qui se passe depuis la réduction un peu forte de la température qui produit une sensation vive de froid et la congélation, on trouvera des degrés qui se rapprochent de ceux de la briilure. L'analogie se continuera pour les symptômes généraux, et on la retrouvera même dans les in-, dications thérapeutiques. Les effets du froid sur tout l'organisme sont surtout du domaine de la pathologie interne. On peut les considérer comme des accidents, et au point de vue thérapeutique. (Voyez pour cela les ouvrages de Larrey et de M. Lacorbière.) Je dois sm'tout ici traiter des effets locaux, sans négliger cependant ce qui a trait aux: phénomènes généraux , sur lesquels je jetterai un coup d'œil après avoir exposé les degrés de la gelure.

EiTels locaux. — «egréf*. — La division de la brûlure par M. Marjolhi se représente ici : gelure avec ou sans mortification. En divisant le premier chef, on a celle de Fabrice de Hilden, adoptée- par les classiques jusqu'à Dupuytren. Je décrirai seulement trois degrés de la gelure. Les engelures se trouvent comprises dans les deux premiers degrés. On sait avec quelle facilité elles se produisent chez les enfants, les femmes, les sujets lynqîhatiques. Tandis que l'usage modéré des liqueurs spiritueuses prévient la gelm-e, l'abus en constitue une prédisposition. Les parties les plus saillantes du corps, celles qui semblent, pour ainsi dire, s'en détacher en forme d'appendices, sont les plus exposées à la gehn-e : ainsi le nez, les oreilles, les doigts, le

(1) Les traducteurs de Thomson proposent le mol gelure pour rendre le terme anglais frost-bite; celui de congélation ne pouvant servir à designer l'étal d'un organe où la vie n'est pas encore éteinte, ils le réscrvenl pour le cas où la parlic est réellement congelée. J'emploierai ce mol nouveau pour désigner les divers effets du froid.

GELUllE. 35J

^laiid lui-niêiiie; quelquefois ce dernier se goiille au point de donner lieu à un paraphiniosis.

1" degré. — Ce premier degré se manifeste par une rougeur et par un accroissement de volume de la partie ; une teinte violette ou bleue s'ajoute bientôt à la première nuance, ce qui paraît être dû à un eml)arras dans la circulation. Dans les froids intenses des climats septentrionaux, la joue, le nez ou l'oreille, frappés par le froid, au lieu de rougir deviennent pâles : alors il y a roideur et engourdissement. La douleur est ordinairement vive et se manifeste quelquefois à l'instant même de l'action du froid; mais elle se déclare surtout, et elle est bien plus cuisante quand la personne atteinte par la gelure passe rapidement dans un lieu où la température est élevée ; cette douleur cuisante se change bientôt en une sensation de brûlure insupportable. (Jn éprouve de pareils phénomènes en appliquant du mercure congelé sur une de nos parties. C'est une sensation brûlante qui se manileste d'abord, puis survient de la pâleur; la rougeur apparaît ensuite. On vient de trouver le moyen de solidifier l'acide carbonique; il produit, quand on le touche à cet état, une sensation très vive et une iunpoule comme la gelure au degré suivant.

2" degré. — Quand le froid a été bien intense, il se développe tôt ou tard des ampoules. Elles se forment dans l'espace de quelques heures ' .u bien deux ou trois jours après l'action du froid. Si l'on approche les parties atteintes d'une chaleur même peu forte, les vésicules s'élèvent !)resque instantanément. La tiunéfactioh, dans ce degré, est beaucoup plus considérable; elle est souvent accompagnée d'un sentiment de tension et d'une douleur extrêmement aiguë. C'est surtout ce degré • le !a gelure qui la rapproche le plus delà brûlure. M. A. Severin avait j.arfaiteraent observé cette ressemblance dans les effets du froid qu'il Mijservaà son hôpital en 1624. Quand l'inflammation n'est pas très '•onsiderable, la sérosité de l'ampoule étant évacuée, l'épiderme se re- . louvelle ; autrement il survient des ulcérations qui fournissent un pus i. lioreux et sanieux; le pus louable se fait quelquefois longtemps at- :<'ndro. Les os de la main ou du pied peuvent être mis à nu à la suite '!(.' ces ulcérations.

degré. -\d il y a réellement congélation, abolition de tout ■nouyement, de toute action organique. La vie s'éteint immédiatement ar 1 action directe du froid, ou bien il se manifeste d'abord une dis- • "•sition à la mortification, qui est constituée par ce que certains paliologistesont appelé inflammation gangréneuse. On a prétendu que amais I action directe du froid ne produisait la congélation et qu'elle I arrivait qu'au moment tlu dégel ; on sait depuis longtemps que la cir onstance d'un changement de température est très favorable au déve -ppement de la gangrène, et dans le plus grand nombre des

cas.

352 r.Ei.UKK.

c'est la réaction provoquée par 1(î IVoid (\u\ amène la n)orl des pai'lies frappées de gelure. Mais, avant le (h'gcl, la rnort peut avoir lieu, et il ne faut pas qu'une autorité, quelque imposante qu'elle soit, fasse oublier CCS faits. C'est au dernier degré de la gelure qu'au-dessous des phlyctènes on trouve des taches blanches, grisâtres, qui ressemblent à celles du troisième degré de la brûlure; ici c'est le corps papillaire de la peau qui est atteint. Quand la gelure est plus avancée, la peau est complètement mortifiée : alors elle est terne, pâle ; puis elle prend une teinte grisâtre ou noirâtre, et l'on n'y éprouve aucune douleur en la pinçant. Dans le degré extrême de la gelure, un membre est pris dans toute son épaisseur ; tout mouvement, toute espèce de sensibilité est détraite. Il faut craindre alors une extension de cette mort locale.

EfTetis gcnératix. — J'ai dit que les symptômes généraux de la gelure étaient analogues à ceux de la brûlure. On voit, en effet, les besoins irrésistibles du sommeil qui s'emparent de celui qu'un froid très violent vient de frapper; il est représenté dans la brûlure par un état comateux, une stupeur très marquée. Malheur à ceux qui veulent goûter les délices de ce sommeil si séduisant! Malheur aussi à ceux qui tombent dans le coma de la brûlure ! Mais d'autres phénomènes nerveux ne sont pas identiques, dans la gelure et dans la brûlure. Après l'engourdissement, l'insensibilité même, apparaissent le plus souvent des phénomènes de sensibilité exprimés par des douleurs qui peuvent acquérir une violence^extrême, surtout si l'on approche du feu les parties malades. Les phénomènes qui se rapportent à la circulation et à la respiration sont encore analogues : la concentration, l'accélération du pouls, son irrégularité, les soupirs entrecoupés que le malade veut arrêter en prenant une forte inspiration, les tremblements, les frissons, tous ces phénomènes se remarquent dans les premiers moments d'une forte brûlure. Puis viennent ceux qui annoncent la réaction, et ici l'analogie est encore plus frappante.

Xi'aiteineut. — Le principe des analogues, qui devait être repoussé dans le choix des moyens thérapeutiques pour la brûlure, est ici invoqué par les meilleurs praticiens. Ainsi c'est par le froid qu'on doit d'abord traiter la gelure, comme c'est par le même modificateur qu'on traite quelquefois la brûlure. Personne ne nie les avantages des réfrigérants dans la première période de la gelure ; tandis que pour la brûlure il n'y a pas la même unanimité ; il est même des opinions tout à fait opposées, puisque, comme je l'ai dit, des chirurgiens voudraient , pour ainsi dire, traiter la brûlure par la brûlure. Mais, pour les autres périodes, l'accord est parfait et l'analogie est complète. Dans les deux cas, on dirige la chute des escarres, on cherche à prévenir une suppuration trop abondante, on ménage les forces nécessaires pour en supporter les frais, etc., etc.

SUPl'L'liATION. 1353

L'emploi dos rétVigéranls doit être dirigé avec sf;rn"; la glace, la neige, soiilles meilleurs moyens. C'est par degré qu'on doit clierclierà •amener les parties à leur température normale. Il faut frictionner doucement ; la partie doit être plutôt caressée que frottée, et il ne faudrait pas la mouvoir avant d'être bien siîr qu'elle n'est pas gelée. Le corps 'u malade doit être traité comme un organe gelé ; il doit être transl^orté dans une chambre froide , placé dans la neige ou dans un bain d'eau fortement refroidie. On aura soin aussi, en le frictionnant, de ne léser aucune partie. Pour peu que la vie se manifeste, on met dans les narines de puissants stimulants; on insuffle de l'air dans la bouche, etc. Mais il faut craindre d'aller trop loin dans la stimulalion ; les injections de fumée de tabac dans le rectum peuvent être dangereuses; les sudorifiques , les spiritueux seront ménagés. Le principal, c'est de bien suivre les nuances nécessaires pour faire passer le malade du bain froid dans une température moins basse, puis dans un lit chaud.

Page 1