CHAH BON
Je mettrai à prolit ce que je viens de dire pour établir le diagnostic différentiel du charbon en le comparant à la pustule maligne. (Voyez le prochain article.)
Pronostic. — J'ai déjà plusieurs fois parlé de la gravité du pronostic du charbon ; celui que j'ai particulièrement décrit est aussi grave que le charbon pestilentiel, qui, pour les caractères extérieurs, lui ressemble beaucoup aussi. Mais la circonstance de son apparition pendant une épidémie modifie son histoire, qui d'ailleurs se lie à celle de la peste. A la rigueur même, on pourrait considérer le charbon de la peste comme moins grave que celui que j'ai décrit ; car il sert quelquefois de crise, et dans quelques épidémies son apparition était considérée comme de bon augure.
Le charbon des enfants, qui a presque toujours lieu aux joues, sera décrit quand il sera question des maladies de la face. Quelle que soit l'affection charbonneuse, elle est toujours plus grave quand elle survient dans cette région ou au cou, quand les nuances qui tirent sur le noir sont prononcées, et si un affaissement rapide fait place à l'endurcissement primitif de la tumeur.
Traitement. — Pour le traitement, Fournier suppose trois cas. Il tire du sang dans le premier, quand une réaction locale ou générale en fournit l'indication ; dans le deuxième cas, il administre des cordiaux et proscrit la saignée, parce que, dès l'invasion, on observe que les forces sont abattues, que le pouls est petit et très concentré ; dans le troisième cas, les forces sont dans l'état naturel , on tient pendant quelques jours le malade à l'usage de l'eau pour toute boisson. Mais, dans tous les cas, les émétiques et les purgatifs sont indiqués ; dans les deux premiers , on les administre comme moyens secondaires ; dans le dernier, c'est par les vomitifs que l'on doit commencer.
Les émissions sanguines n'ont pas seulement été conseillées par Foumier; elles devaient être surtout recommandées par ceux qui, dans cette maladie, voyaient une inflammation portée au summum, soit du côté de la tumeur, soit du côté des organes digestifs. Le même moyen a été préconisé par les humoristes, mais ceux-là ont voulu tirer du sang pour diminuer d'autant les liquides altérés. Je suis très porté à admettre la saignée dans certains cas où la réaction est très pro- Jioncée, quand le pouls est fort, dur et développé. Mais qu'on se garde bien d'abuser de ce moyen, car ce serait vouloir hâter la mort, qui n'an-ive que trop promptement.
L'extii-pation complète du charbon est une opération non seulement très douloureuse, mais môme impraticable. Quand on l'entreprend, connaît-on les bornes de l'affection charbonneuse ? Les tissus que vous laissez seront bientôt frappés de gangrène, et au lieu de diminuer le mal, vous en aurez augmenté l'étendue. C'est ici le cas de ran-
llH) CIlAUllUN.
peler ce que j'ai dit sur le cercle inflamnialoire , le seul signe qui indique les bornes d'une gangrène, le seul aussi qui puisse vous autoriser à entreprendre une extirpation. Or, pour le charbon il n'y a rien à extirper ; c'est inutile, quand le signe qui présage que la nature fera les frais de l'élimination se montre, et quand il n'est pas déclaré, il est anticUirurgical de pratiquer une extirpation.
La cautérisation ou l'emplâtre suppuratif appliqué sur la plaie qui remplace la tumeur enlevée, peut donner lieu à des douleurs et à une réaction locale qui ne pourront pas être supportées par l'organisme; de là, nouvelle gangrène, nouvel épuisement des forces et progrès vers une terminaison funeste.
La cautérisation après un débridement multiple constitue une méthode moins douloureuse et moins dangereuse, si elle n'est pas plus efficace ; car, il faut bien le reconnaître, quand le charbon est symptomatique, rien ne peut l'arrêter : que peuvent des topiques contre une maladie qui a déjà compromis toute la constitution ? C'est à elle-même que l'on doit s'adresser ; aussi le traitement médical est-il bien plus rationnel. Il est basé, comme je l'ai déjà indiqué, sur les émissions sanguines, sur les cordiaux et les évacuants. Mais, je ne saurais trop le répéter , méfiez-vous des émissions sanguines ; il vaut beaucoup mieux les remplacer par les antiseptiques. Les chlorures, qui dans ces derniers temps ont été administrés à l'intérieur par MM. Chomel et Bouillaud pour des fièvres de mauvais caractère, seraient ici très rationnellement employés.
Cependant le traitement externe ne doit pas être complètement rejeté. On peut en obtenir de très bons résultats quand il s'agit d'un charbon idiopathique qui n'est encore qu'à son début.
Les scarifications, selon Boyer, ne doivent pas aller jusqu'aux parties vivantes ; mais alors quel effet peut-on en espérer ? Comment donc agiront les caustiques? Pour fixer le principe charbonneux, comme le veut Boyer, il ne faut pas que les acides ou le feu soient éteints par l'escarre.
Les anciens appliquaient quelquefois le feu sans scarification préalable. Ils voulaient ainsi détruire toute la tumeur; mais on comprend quelles douleurs et quels dégâts ils devaient produire.
Maintenant on applique le fer chaufl'é jusqu'au blanc dans les mcisions multipliées qu'on a faites sur la tumeur. Les Anglais rejettent tout à fait le feu et préfèrent les autres caustiques. C'est encore l acide nitrique que j'ai vu employer contre le charbon, mais toujours sans aucun résultat avantageux. Je n'ai jamais observé une guerison de charbon ; je n'ai pas même observé que sa marche ait ete le moins du monde entravée, soit par le traitement médical, soit par les moyeus chirurgicaux.
PUSTULE MALlliNli.
au
Pustule maligne.
La pustule maligne est évidemment une espèce de charbon : c'est, si on le veut, sa forme la plus bénigne.
Causes. — A ce qui va être dit des causes de cette tumeur gangréneuse, on ajoutera ce que j'ai écrit en commençant l'histoire du charbon, soit chez les animaux, soit chez l'homme, car le virus qui fait la pustule maligne est formé par le charbon, ou pour mieux dire par l'altération du sang qui constitue la maladie charbonneuse.
Des ci-devant provinces, la Bourgogne est celle qui fournit le plus de pustules malignes, puis vieiment la Lorraine et la Franche-Comté. On en observe un assez grand nombre dans le midi de la France. Elles sont rares à Paris, où je n'en ai vu que trois, et toutes trois à l'hôpital de la Pitié. Mais j'ai pu convenablement observer cette maladie à Marseille; ce sont des tanneurs qui me l'ont offerte. D'ailleurs, toutes les professions qui mettent en rapport les hommes avec les dépouilles des animaux exposent à cette maladie. Le contact de la chair saignante appartenant à des animaux frappés du feu ou surmenés, l'imprégnation et surtout l'inoculation de leurs humeurs, sont des circonstances qui font naître cette maladie. Ceci s'accorde avec les expériences faites par M. Leuret (1).
Les sujets dont parlent Énaux et Chaussier, dans un travail cité dans tous les livres, étaient : 1° une personne qui avait écorché un loup trouvé mort sur le bord d'un ruisseau ; 2" une autre qui avait écorché un lièvre ; 3° une troisième qui avait porté la main dans le rectum d'une vache affectée du feu ; 4° une femme qui avait porté avec la main des médicaments dans le gosier d'un bœuf malade ; 5° un berger qui avait égorgé un mouton malade et l'avait porté sur ses épaules, etc.
J'ai déjà dit que l'agent morbide producteur de la pustule est puisé ou dans un charbon, ou dans le sang et les dépouilles d'un animal mort de cette maladie, d'un animal surmené , que cet agent , quel (lu'il soit, conserve longtemps sa force, car des peaux depuis longtemps préparées et utilisées pour des meubles ont encore donné lieu il la pustuli!. J'ai avancé encore que des insectes ont pu s'emparer de cet agent pour l'importer loin de son origine et le déposer sur l'homme.
C'est sur les parties habituellement ou accidentellement découvertes, sur les points où la peau est fine, que se manifeste la pustule.
(1) Recherches et expériences sur les altérations du sang. Paris, 1826. In-4. — Annales d'hygiène et de médecine légale. Paris, 1837, l. XVlil, p. 489.
Je l'ai le plus souvent vue sur la paupière supérieure ; le front, le cou, les mains en sont souvent affectés aussi. La pustule est ordinairement seule ; cependant j'en ai vu jusqu'à trois sur un avant-bras. Tliomassin, dans sa dissertation, parle d'une femme qui en fut affectée pour avoir touché sa joue avec les doigts imprégnés de la sérosité qui suintait d'une pustule maligne dont son mari était atteint. Hufeland fait mention d'une autre femme qui contracta cette maladie en couchant avec sa compagne affectée de cette maladie. M. Jémina et son père combattent ce mode de contagion : M. Rayer (1) appuie ces praticiens par une expérience qui a été faite sous ses yeux. Un 4e ses élèves, M. Bonet (de Poitiers), s'est inoculé l'humeur de la pustule maligne, sans en être le moins du monde incommodé. Ainsi cette expérience prouverait que la pustule ne peut se communiquer d'homme à homme .
Morand, Tliomassin et Duhamel ont rapporté des observations qui constatent que des bouchers avaient contracté la pustule en égorgeant ou habillant des animaux charbonneux, Uandis que les personnes qui s'étaient nourries de leur chair n'en ont pas été incommodées. Ces faits ne doivent nullement faire oublier ceux d'Énaux et Chaussier, qui prouvent que les affections charbonneuses peuvent très bien être transmises par les voies digestives et respiratoires, et ils suffisent pour qu'on s'abstienne d'une pareille nourriture et qu'elle soit prohibée par l'autorité.
Bayle prétend avoir observé des pustules malignes qui seraient survenues spontanément, ou du moins qui n'auraient pas été produites par contagion (2). Soumis à un examen sévère, les faits invoqués par Bayle pourraient bien prouver que l'auteur s'est trompé quelquefois dans le diagnostic ou qu'il n'a pas mis assez de soin dans la recherche des causes. D'ailleurs Bayle a été victorieusement combattu par Boyer. En admettant que Bayle ait réellement observé des pustules malignes (ce qui pour moi n'est pas le moins du monde prouvé), voici les arguments opposés par Boyer, qui soutient la contagion : 1" Dans le pays où les observations de Bayle ont été faites, le charbon attaque fréquemment les animaux ; il en a fait périr un grand nombre dans les villages voisins, précisément durant l'épidémie pustuleuse dont parle l'auteur. 2° D'après l'aveu de Bayle même, tous les malades n'étaient pas certaius de n'avoir pas touché aux dépouilles de ces animaux ; la plupart ne l'étaient pas aussi d'avoir évité le contact de quelque corps chargé du principe délétère. 3° Chez tous, la maladie s'est déclarée sur des parties habituellement découvertes ;
(1) Trailé des maladies de la peau. Paris, 183S, t. Il, p. 23.
(2) Considérations sur la nosologie, la médecine d'observations, etc. Paris, 1801, Thèse, in-8.
chez presque tous à la face. 4" Enfin Boyer termine par dire que si les personnes saines qui ont couché avec les malades ont échappé à la contagion, c'est sans doute parce qu'elles se seront bien gardées de toucher les parties affectées, ni rien de ce qui pouvait avoir été en contact immédiat avec les parties.
D'ailleurs, le fait de la non-contagion de malade à malade ne prouve rien en faveur de l'opinion de Bayle, puisque l'expérience faite sous les yeux de M. Rayer attesterait que ce mode de contagion n'a pas lieu. La cohabitation ne peut en rien détruire ce fait, que toujours la pustule maligne réconnaît pour cause un germe qui lui vient d'une affection charbonneuse.
Symptômes et marclie. — Depuis les travaux d'Enaux et Chaussier (1), les auteurs divisent en quatre périodes la durée totale de la pustule ; sa description est ainsi plus exacte.
1° Première période, — Démangeaison légère, incommode ; picotement vif , mais passager ; formation d'une vésicule séreuse comme un grain de millet ; elle s'étend insensiblement; exaspération momentanée de la démangeaison ; la vésicule est déchirée par le malade qui se gratte, ou elle s'ouvre spontanément ; issue d'une petite quantité de sérosité roussâtre ; la démangeaison, a cessé pendant quelques heures. Vingt-quatre, trente-six, quarante-huit heures, telle est la durée de cette période ; le dernier terme est le moins fréquent ; plus souvent le premier n'est pas atteint.
2" Deuxième période. — A la place de la vésicule, apparition d'une tache tirant sur le jaune, ou livide et grenue; au-dessous un noyau ou une espèce de tubercule lenticulaire peu saillant et mobile. Démangeaison plus vive, se transformant en un sentiment de vive chaleur, de cuisson et d'érosion. Boursouflement et tension de la couche la plus superficielle de la peau, dont la couleur varie ; elle est pâle ou rougeâlre et livide ou d'une nuance orangée ; elle est toujours luisante; auréole formée par des phlyctènes séparées d'abord, se confondant ensuite pour former un cercle continu.
Le tubercule se colore, durcit de plus en plus, et son insensibilité est toujours plus marquée ; alors aucun doute sur la nature de la maladie. C'est cette période que le médecin observe d'abord , car c'est seulement alors qu'il est consulté; elle n'a ordinairement que quelques heures de durée; rarement elle se prolonge plusieurs jours.
3° Troisième période. — La tache jaune noircit en s'agrandissant, le boursouflement de la peau voisine est plus considérable , et l'aréole vésiculaire s'élargit. C'était tantôt un érysipèle simple; maintenant il
(1) Méthode de traiter les morsures des animaux enragés. Dijon, 1788, p. 101 •el .suiv.
PLlSTUr.K MAUGNE.
est plilegmonftux. En effet , la -mortification et l'inflammation qui l'accompagnent sont plus profondes et plus étendues. Cet engorgement a quelque chose d'emphysémateux, quoiqu'on ne puisse constater la crépitation. Le développement des tissus fait paraître l'escarre centrale déprimée, et donne à la tumeur un aspect particulier; Pinel l'appelait alors pustule déprimée. La chaleur cuisante et le sentiment d'érosion de la période précédente se transforment-en une pesanteur et un engourdissement de la partie. Cette période est courte quand l'issue doit être funeste ; dans les cas heureux, elle peut durer plusieurs jours; elle ne dépasse jamais le cinquième.
h" Quatrième période. — Non seulement tous les symptômes généraux s'aggravent; l'engorgement devient énorme, se propage au loin; la gangrène pénètre profondément , et une autre scène commence : l'ataxie et l'adynamie se manifestent comme pour le charbon ; j'en décrirai plus tard les symptômes. Je fais remarquer que c'est à ses dernières périodes que la pustule maligne se complique de ces phénomènes. Quand cette période se présente ainsi, le cas est funeste.
Un cercle inflammatoire est le présage heureux d'une terminaison favorable ; il se dessine autour de l'escarre: l'engorgement baisse; chaleur douce, battements dans la partie, suppuration en dedans du cercle, mouvement fébrile régulier et léger, suivi de près par une douce transpiration. Ces phénomènes annoncent encore que la réaction est de bonne nature, qu'elle chassera l'escarre; après la chute de celle-ci, on verra toute l'étendue du désordre causé par la pustule.
La nature ne se prête pas toujours à ces divisions scolastiques ; la marche de la pustule est quelquefois si rapide, qu'il y a confusion des quatre périodes, puisque, selon Boyer, elle est survenue quelquefois en dix-huit ou vingt-quatre heures (ce que je crois difficilement; il s'agissait probablement d'un charbon). Quelquefois la marche de la pustule s'arrête spontanément au deuxième degré; l'inflammation franchement phlegmoneuse se développe, et une suppuration peu abondante rejette la petite portion de peau qui a été mortifiée. C'est cette forme qui a été décrite par M. Davy de la Chevrie sous le nom de pustule maligne proéminente, et que M. Rayer appelle pustule maligne à gangrène circonscrite. Elle guérit par tous les moyens qui ne sont pas directement nuisibles. Quand elle parvient jusqu'aux deux dernières périodes, et que, la gangrène faisant des progrès, des symptômes généraux graves éclatent, c'est la pustvle maligne à gangrène diffuse de M. Rayer. Comme on le pense bien, un traitement actif et bien ordonné intervertit et arrête môme celte marche si régulière (juc nous venons de tracer à la pustule maligne pour nous conformer à l'usage.
Aiiatomie |intliolog-if|iie. — Une partie de l'anatomie patliologique de la pustule maligne peut être faite sur le vivant; quand elle est parvenue à son dernier degré, on voit une large escarre, et audessous des désordres analogues à ceux que détermine le phlegmon érysipélateux. Une partie du tissu cellulaire est mortifiée; quelques vaisseaux restent intacts, d'autres sont détruits; la peau est décollée au loin. Après le tissu cellulaire frappé de mort, viennent les zones de ce tissu imbibé de sérosité, qui prend un aspect gélatineux bien décrit par M. Lembert (!]. ^
Des organes importants sont quelquefois mis à découvert, ainsi les yeux après la destruction des paupières; de là des difformités quelquefois incurables ou traitées avec succès par les divers procédés d'autoplastie.
La phlébite peut compliquer la pustule maligne comme le phlegmon diffiis : M. Littré a trouvé, dans un cas de pustule de la iace, du pus dans les veines de cette région et de petits abcès dans les pou mons (2). Ce n'est pas le seul cas où les viscères ont été trouvés malades. L'affection charbonneuse peut se répéter dans l'estomac, dans les intestins, mais sous la forme du charbon plutôt que de la pustule. Dans un discours prononcé à Lyon par M. Viricel, il est question d'une pustule maligne ayant son siège dans le côlon. Ceux qui savent la valeur scientifique qu'il faut accorder à un discours d'apparat désireront sans doute d'autres observations pour être fixés sur cette pustule intestinale. Comme à la suite de toutes les affections gangréneuses qui sont assez graves pour donner la mort, ici on trouve quelquefois dans le tube digestif des taches noires avec des ramollissements des tuniques de l'estomac ou des intestins; mais de là à une vraie pustule malione il y a loin. Je suis môme persuadé que dans la plupart de ces cas il y avait charbon et non pustule maligne; c'est alors encore qu'on trouve les altérations humorales analogues à celles qui ont été signalées par Chabert chez les animaux morts du charbon.
DiasMostie. — Le diagnostic de la pustule maligne est difficile à son début ; elle peut alors être confondue avec la piqûre d'un insecte • mais ici sur le petit noyau il y a ordinairement un point jaunâtre qui n'existe pas pour la, pustule à ce degré. C'est à tort, selon moi, que M. Rayer avance que le furoncle n'est jamais précédé par une vésicule comme celle de la pustule, car j'ai vu plusieurs fois le clou précédé par une vésicule semblable à celle de la pustule maligne; mais l'apparition prompte de l'aréole érysipélatcuse et le modo de sensibilité de la partie décèlent bientôt la nature de la tumeur. Ce qu'il fautsur-
(1) Journal hebdomadaire, 1829.
(2) Revue médicak,\^'iÇi.
tout établir, c'est le diagnostic dilïoreiitiel de la pustule maligne et du charbon ; je vais le renfermer dans le tableau que voici :
la pustule maligne et du charbon.
Charbon.
Diagnostic diCférentiel de
Pustule maligne.
10 La pustule maligne est toujours produite par une action locale, par une espèce d'inoculation du virus charbonneux sur les téguments ; c'est par une ^laie, par une piqûre d'insecte, ou bien c'est par une espèce d'imprégnation du virus, que naît la pustule, affection toujours primitivement locale.
2° La pustule maligne attaque surtout les parties du corps qui sont habituellement découvertes.
3" La pustule maligne envahit les tissus de dehors en dedans ; son point de départ est circonscrit. Son influence sur l'économie a lieu après l'action locale : ainsi point de prodromes. Petite vésicule et légère démangeaison ; couche superficielle de la peau seulement affectée ; tubercule grenu ; aréole vésiculaire ; démangeaison plus vive; extension du mal en profondeur et en largeur; escarre et apparition d'un gonflement très étendu avant toute réaction.
4" C'est à la pustule maligne seule qu'appartiennent l'aréole vésiculaire, le tubercule grenu et citronné. Il y a un gonflement étendu, dur et sans crépitation du tissu cellulaire des régions circonvoisines.
L'inoculation de la pustule est sans résultat.
l>r»no8tic. — Presque tous les auteurs commencent par déclarer, que la pustule maligne estunemaladie d'un fâcheux pronostic. Eh bien, je suis persuadé qu'un relevé bien fait des observations authentiques de pustules prouverait le contraire; mais il faudrait de toute nécessité éliminer le cas de charbon. Je suis conduit h cette opinion par les ob.servii lions (|ue j'ai recueillies à l'ii^pitai de Marseille. J'ai vu des
1° Le vrai charbon survient, comme on le dit, spontanément, ou pour mieux dire, après une altération du sang. Il y a un char-
Causes. bon appelé idiopalhique qui peut être inoculé, comme la pustule ; mais il a des caractères différentiels qui vont être exposés en parlant de la marche et de la forme.
2° Le charbon se montre indif-
Siége. féremment sur toutes les parties du corps.
3° Le charbon procède en sens contraire ; il va de dedans en dehors. Dès le début, symptômes généraux qui précèdent la tumeur ou paraissent en même temps qu'elle; début par une dou-
Marche. leur brûlante. Dès son apparition, la tumeur est très étendue. Ses progrès ultérieurs se font avec une extrême rapidité ; les troubles généraux s'exaspèrent tout aussi promptement.
4» La tumeur qui Constitue 1« charbon est d'abord plus large, mais mieux circonscrite que Celle de la pustule ; elle est d'un rouge vif à la circonférence et d'un noir charbonné au centre.
Forme.
Inocula- L'inoculation du charbon peut tion. être faite avec succès.
pustules à toutes les périodes observables et cliez des individus de tous les âges; je n'ai jamais constaté un cas de mort. Et cependant, quand une maladie est réellement grave par elle-même, quel que soit le traitement qu'on lui oppose , souvent elle se termine par la mort. On trouvera qu'émettre une pareille opinion , c'est jeter le découragement dans l'esprit du praticien ; mais on ne pourra pas nier la vérité de ce que j'avance. Et d'ailleurs, dans l'espèce, ne convienton pas que c'est à la seconde période que les malades nous consultent? eh bien , à cette époque l'agent délétère est déjà absorbé , et, s'il devait produire des accidents mortels, la cautérisation ne les arrêterait certes pas. Dans les spéculations du cabinet, rien de plus facile que d'attirer avec un caustique tout le principe sur un point pour le neutraliser ensuite; il n'est pas même nécessaire , disent la plupart des meilleurs chirurgiens, de scarifier profondément pour obtenir de bons résultats ! Eh bien , prenez un charbon à sa première période , cautérisez-le comme vous l'entendrez, vous ne l'arrêterez jamais, parce que son principe est d'une nature essentiellement diffuse ; il s'introduit par toutes les voies, et à l'instant il parvient partout, rien ne le fixe. Au contraire, le principe de la pustule se localise facilement, et ses effets généraux ne sont que consécutifs. Le vrai charbon malin, au contraire, ne prend une forme extérieure, ne se localise qu'après avoir jeté le trouble dans l'organisme.
Il est remarquable de constater ce qu'il y a de contradictoire dans les livres , même dans ceux qui se font remarquer par plus d'une qualité. Après avoir dit, par exemple, que la pustule maligne est une affection très grave , on ajoutera qu'elle est toujours guérie si elle est convenablement traitée : or quelle est l'affection très grave dont on puisse obtenir toujours la guérison même par un traitement convenable? Un autre auteur tout aussi estimable, portant le même pronostic, cite les faits de Schwan , qui a guéri 22 pustules malignes avec la décoction d'écorcede chêne, sans scarification et aucun traitement général (1)! Les mêmes pessimistes citent des guérisons par des applications de sangsues !
Prétendre que la pustule maligne n'est jamais dangereuse, ce serait vouloir sortir complètement des faits. Il sera bien admis que l'anthrax peut devenir mortel dans certaines circonstances; ainsi, quand il sévit chez des individus affaiblis par l'âge, par la misère, par des maladies antécédentes, pourquoi n'en serait-il pas de même de la pustule?
Je n'ai pu découvrir les observations qui viennent à l'appui de cette assertion , répétée dans tous les ouvrages qui traitent de cette maladie,
(1) Hiifclaiid, Journal, 1827.
^ll8 PUSTULE MALIGNE.
savoir, ([uo; la pustule maligne est plus dangereuse chez les femmes enceintes. Toutes choses égales d'ailleurs, ont sait qu'une maladie est plus grave quand l'organisme est occupé sur un point : ainsi une lésion viscérale est une circonstance qui aggrave une maladie externe. Mais pour la grossesse, c'est différent; il est, au contraire, reconnu que la réaction chez les femmes dans cet état est très énergique. En effet, dans plusieurs épidémies, on les a vues réagir plus efficacement que les autres individus frappés du même tléau.
Mon optimisme relativement au pronostic de la pustule ne me portera certes pas à conseiller de négliger tout traitement; car, s'il est vrai que la pustule cause moins souvent la mort qu'on ne le dit généralement, il n'est pas moins vrai qu'elle peut être mortelle, et que dans certains cas où la vie est moins compromise, il est des organes importants qui peuvent l'être par les progrès de la mortification. La cautérisatiou étant reconnue comme le moyen le plus efficace, on devra l'employer. Dans les deux premières périodes, quelques 'hirurgiens, Boyer même, se contentent de percer la pustule et de toucher la portion de peau dénudée avec le caustique; mais il vaut mieux pratiquer, dans tous les cas, des scarifications dont l'étendue et la profondeur seront relatives à l'étendue et à l'épaisseur de l'escarre. On conseille de ne pas dépasser les chairs mortes, dans la crainte d'une hémorrhagie, ou bien parce qu'on pense que le sang, qui coule alors plus abondamment, neutralise le caustique ou l'entrahie. Mais il est certain qu'une cautérisation sur des chairs mortes est pour le moins inutile : il faut donc aller jusqu'au vif, si l'on veut agir efficacement. Il est des dispositions anatomiques qui obligeront le chirurgien à ménager les incisions: ainsi, sur le trajet d'un vaisseau important, sur la paupière, on devra inciser avec prudence. Il n'y a qu'après les morsures par un animal enragé qu'il est permis de faire de grands sacrifices de ce genre.
Pour cautériser, on s'est servi alternativement du feu, du beurre d'antimoine, de la potasse caustique, et des divers acides plus ou moins concentrés. C'est l'acide nitrique que j'ai toujours vu employer, et voici comment : Une incision cruciale était pratiquée sur le noyau de la pustule, un pinceau de charpie était trempé dans l'acide, et promené dans les incisions. Quand du sang s'écoulait en assez grande abondance, on abstergeait la plaie à plusieurs reprises, et l'on répétait jusqu'à cinq fois l'application du pinceau. Après, on imbibait plusieurs petites boulettes de charpie du môme acide, on les plaçait cà demeure dans les lèvres de la plaie, et l'on faisait le pansement comme pour une plaie qui doit suppurer. Le lendemain , on enlevait les boulottes, et on les remplaçait par un plumasseau recouvert d'un mélange de cérat et de styrax. Si l'infiaunnation éclatait avec trop d'intensité ,
DE l'ulcération. Zkl9 on couvrait le plumasseau d'un large et épais cataplasme émollient qu'on changeait deux fois par jour.
Quand il ne se manifeste aucun trouble dans l'économie, et que tout se passe dans la localité affectée , il est fort inutile d'avoir recours à un traitement général ; mais si des phénomènes d'adynamie se prononcent, il faut employer les toniques, comme je l'ai dit à l'article Gangrène.
Un embarras gastrique constitue une indication spéciale assez fréquente qu'il faut remplir en faisant vomir le malade. On a eu à se repentir de l'emploi des topiques relâchants, et surtout des saignées. Boyer rapporte un fait qui est contraire à ce dernier moyen. Trois bouchers et la femme d'un d'entre eux habillèrent et dépecèrent un bœuf mort du charbon. Deux bouchers eurent chacun une pustule maligne à la face , leur médecin crut à un érysipèle : il fit des saignées du bras et du pied, et les deux bouchers périrent en trois jours. La femme fut aussi attaquée avec le troisième boucher; mais Boyer et Larrey firent la cautérisation , et se gardèrent bien de tirer du sang : ces dernières pustules, quoique graves, se terminèrent heureusement.