‹ Traité de pathologie externe et de médecine opératoire (volume 3)Chapitre 128 sur 302 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

MÉLANOSE.

Laënnec a donné le nom de mélanose à des productions accidentelles qui ont pour caractère commun une coloration noire plus ou moins prononcée. Je décrirai cette production comme on a l'habitude de le faire dépuis que Laënnec l'a Considérée comme un tissu spécial, sauf ensuite à faire mes restrictions sur la valeur pathologique qu'elle peut avoir.

jLiiatomie iiatitolosiqiie. — Laënnec avait admis trois formes de mélanose : 1° la mélanose en masses, enkystées ou non ; 2" la mélanose infiltrée ; 3" la mélanose qu'on pourrait appeler ??2m6ran</bnne, lorsqu'elle se présente en couches à la surface de divers organes. Depuis cet illustre anatomo-pathologiste, M. Andral a proposé une quatrième variété de mélanose, c'est la mélanose liquide, et tous les pathologistes ont admis cette quatrième forme.

1° Mélanose en jnasses. — Ces masses sont rarement enveloppées d'un kyste; leur volume varie ordinairement entre un grain de chènevis et une noix ; on en a vu assez fréquemment qui avaient le volume du poing d'un adulte, et Gohier rapporte un exemple où la masse mélanique pesait 36 livres. M. Cazenave (1) remarque avec raison, à ce sujet, que les masses aussi volumineuses sont formées par la réunion de plusieurs masses plus petites. Les masses mélaniques offrent à peu près toutes les formes que l'on peut imaginer : tantôt sphériques, ovalaires ou elliptiques, elles sont d'autres fois irrégulières, allongées, anguleuses, mamelonnées; quelquefois elles présentent un ou plusieurs étranglements , qui sont souvent l'indice du point de réunion de deux productions primitivement isolées. M. Cazenave fait observer ce fait assez singulier, que, sous l'influence de causes inconnues, les masses mélaniques pouvaient subir une sorte d'afliaissement, pour ensuite reprendre le volume qu'elles avaient auparavant. La couleur des mélanoses, tout en se rapprochant toujours du noir, peut offrir d'assez grandes variétés, non seulement sous le rapport de l'intensité, mais aussi sous celui de la nuance, de la teinte qu'elles affectent : ainsi elles peuvent tirer sur le bistre, et c'est le cas le plus fréquent; sur le violet, sur l'indigo, sur le cerise; très souvent cette couleur est on ne peut plus semblable à celle de la trulTo. Dans les mélanoses sous-cutanées, on a remarqué un assez grand nombre de fois que leur ■coloration primitive était d'un rouge foncé, (jui devient successivement violacé, puis indigo, et enfin noir. Cette observation, à la(|uelle

(1) Dictionnaire de médecine en 30 volumes, arliclc Mélanose.

MÉLANOSE. ^97

l'iMi joindrai une analogue non moins remarquable, me servira plus ijird pour apprécier la véritable nature de la mélanose.

La consistance des mélanoses est également très variable; mais elle 'st en général peu considérable, lorsque la mélanose est à l'état de -simplicité, ce qui, à la vérité, est peut-être le cas le moins fréquent. Laënnec avait admis dans la mélanose une période de crudité et une [lériode de ramollissement. Il est vrai que la mélanose se ramollit quelquefois lors même qu'elle est isolée ; mais il faut savoir que c'est la un fait rare, qui est par conséquent un épipliénomène de cette altération pathologique.

J'ai dit que la mélanose se présentait quelquefois à l'état enkysté ; .mais il ne faudrait pas entendre par là que les parois dans lesquelles la limasse mélanique est contenue sont organisées et distinctes des autres jparties de l'organe, à la manière des véritables kystes : ce sont simplement des cavités creusées dans les tissus et fort semblables à celles qui 'Se forment lorsque le sang s'épanche pour constituer un anévrisme faux consécutif.

Les masses mélaniques, lorsque la matière qui les forme est exempte Ida mélanges hétérogènes, sont des amas informes sans apparence d'organisation; quelquefois on y voit un aspect fibreux ou lamelleux qui semble tenir et tient presque certainement au mode d'agrégation de l'élément fîbrineux. Il ne paraît pas que le microscope ait non plus fait découvrir aucun élément particulier dans la mélanose; on y trouve une matière amorphe ou une texture qui appartient à d'autres ! issus.

2» Mélanose infiltrée. — J'ai peu de choses à dire ici touchant cette forme de mélanose, ses particularités devant surtout être mises en reief lorsque je discuterai la nature de cette altération. Je me contente- •ai de noter qu'on observe dans la forme infiltrée beaucoup plus de luances qui se rapprochent du gris cendré, que dans la forme précédente, et que ces deux formes coïncident rarement ensemble

3° Mélanoses en nappe. - Les espèces de membranes mélaniques qui constituent cette variété se rencontrent presque exclusivement sur . une des faces d'une séreuse , et tapissent une partie des viscères. La mélanose mfiltrée dans le tissu cellulaire sous-séreux est évidemment me forme de l'infiltration mélanique. M. Andral croit môme que les iiombranes mélaniques qui tapissent la surface libre des séreuses sont •Iles-mêmes de fausses membranes ordinaires qui se sont plus tard iifiltréesde matière noire. Cette opinion est vraie, sinon toujours, au noms dans l'immense majorité des cas. M. Cazenave a rapporté (I) un ait ou la membrane mélanique semble s'être formée primitivement

Iv" Mélanose liquide. - On a domié ce nom à des liquides de cou-

1) Diclionnah-e de médecine, ai liclc i}Iclanose.

'l9H MÉLANOSE.

loiir noiro qu'on a ronoontrôs dans différentes cavités, et particulièrement dans le péritoine, ou expulsés à l'extérieur par les crachats, le vomissement, les selles, etc. On a surtout remarqué le fait cité par Proust, d'un individu qui rendait des urines complètement noires. Je dois à M. de Castelnau une observation de mélanose liquide qui , de même que les mélanoses sous-cutanées , peut contribuer à éclairer l'histoire étiologique de cette maladie. Dans un cas d'hématéraèse qui devint mortelle , l'autopsie permit de constater un épanchement sanguin assez abondant dans l'estomac ; ce liquide avait ses caractères presque normaux : à mesure que l'on descendait dans les intestins, on trouvait du sang hquide d'une couleur de plus en plus brune ; de telle sorte qu'arrivé vers le milieu de l'iléon, il était complètement noir, et ne paraissait un peu rouge que lorsqu'on le regardait par réfraction après l'avoir étendu d'eau. Dans le gros intestin, il était complètement noir, quelle que fût la manière dont on le regardait. 11 y avait eu pendant la vie des selles noires.

S$iéjB;e. — Tous les tissus sont sujets aux dépôts de matière raélanique. Le tissu cellulaire y est à beaucoup près le plus exposé, et d'autant plus qu'il présente une disposition plus lâche. Après le tissu cellulaire viennent les muscles et ensuite la peau ; peut-être devrait-on placer avant ces deux derniers tissus le tissu cancéreux, et particulièrement l'encéphaloïde , qui, dans le cas où il est infiltré de matières noires, a reçu le nom de cancer mélané. Si l'on doit continuer à classer dans la mélanose la matière noire des poumons, il est évident que ce sont CCS organes qui en sont le plus fréquemment atteints.

CoiiiB»ositiou cliimiciiie. — Un grand nombre d'analyses de matière mélanique ont été faites ; je me bornerai à mentionner les principes qui, dans toutes ces analyses, ont paru former la majeure partie de cette production. Ces principes sont la fibrine, l'albumine, une matière dont le charbon est l'élément presque exclusif, l'eau, le sous-phosphate de chaux et le chlorhydrate de potasse. Dans des analyses récentes faites par M. Guillot sur les masses mélaniques du poumon, le charbon est presque le seul élément qu'il ait rencontré.

JVatiire. — La mélanose est-elle, comme les tissus que nous avons décrits précédemment (tubercules, cancer), une production sîii generis, ayant une évolution, une vie propre, et avant tout, estelle dans tous les cas identique avec elle-même? J'avoue que, quant à cette dernière question, mon opinion est loin d'être arrêtée; je suis de l'avis de M. Natalis Guillot, qui dit : « Lorsque, pour chaque organe ou pour chaque matière noire, on aura fait ce que j'entreprends, il sera possible seulement de considérer d'une manière générale l'étude de la mélanose ; jusque-là des essais sur rensemble des lails dont les détails sont inconnus fourniront à la science plus d'hv-

MÉLANOSE. 6.99

pothèses que de vérités (1). » Cependant, malgré l'absence de travaux semblables à ceux du médecin que je viens de citer, je pense qu'il n'est pas permis de conserver du doute sur l'origine d'un certain «ombre de mélanoses. Ainsi il est évident, pour moi, que les masses mélaniques qui se forment, sous nos yeux, dans les ecchymoses et dans les hémorrhagies sous-dermiques sont dues à une transformation particulière du sang; il en est évidemment de même de celle observée par M. de Castelnau, et probablement de toutes celles qui se forment dans l'intériem" des cavités séreuses. Mais en est-il ainsi dans tous les cas? il serait difficile de le dire ; déjà cela semble plus probable pour la matière noire des poumons, si exactement , si ingénieusement étudiée par M. Nat. Guillot; peut-être des recherches nouvelles viendront-elles augmenter la somme des différences qui existent entre les diverses masses mélaniques. Il y a cependant un fait général qui reste à peu près démontré malgré les dissidences des différents auteurs, et ce fait-là est le plus capital pour le chirurgien ; c'est que la mélanose est un dépôt accidentel de matière, dépôt tout local, et qui n'est point le résultat d'un nisus formativus spécial, d'une diatlièse. Il s'ensuit que lorsqu'on rencontre la mélanose dans des tumeurs de mauvaise nature, elle ne constitue qu'un épipliénomène, et que lorsqu'elle est isolée , on peut l'enlever par l'instrument tranchant sans craindre aucune récidive, soit sur la partie primitivement affectée, soit ailleurs.

§yiii|iiôiMee» et cliaj^nostie. — La mélanose n'offre, à part la couleur noire, aucun symptôme qui lui soit propre : aussi, quand cette coloration ne se transmet point à travers les téguments interne ou externe , le diagnostic en est-il impossible ; quand elle est agglomérée de manière à former des tumeurs, ces tumeurs sont indolentes, d'un volume très variable et qui peut devenir considérable. Tantôt leur accroissement se fait lentement et d'une manière continue, tantôt et plus rarement d'une manière assez prompte et par saccade; enfin, dans beaucoup de cas, ces tumeurs, arrivées à un certain degré de développement , restent stationnaires pendant toute la vie. Quelquefois elles s'ulcèrent, mais c'est, presque sans exception, sous l'influence de frottements, d'irritations extérieures, et jamais ou presque jamais par suite d'un ramollissement spontané. Enfin, comme toutes les tumeurs, les masses mélaniques peuvent gêner mécaniquement les fonctions des organes dans lesquels elles se développent ou des organes voisins, et c'est seulement ainsi qu'elles peuvent altérer la constitution et produire la mort par épuisement.

Caiisers. — On ignore complètement sous quelle influence le sang épanche prend une teinte noire, et sous quelles influences se développe

(1) Archives générales de médecine, IV" série, 1845, t. VIF, p. 8 et 181.

ANIMAUX PARASITES

la mélanosc, dont l'origine ne semble pas ôtre dans un épancliement sanguin. Chez les chevaux , la couleur du poil semble être en rapport avec la fréquence de la mélanose ; mais les faits connus ne prouvent pas qu'il en soit de même chez l'homme. Toutes les autres causes que l'on a signalées sont encore plus problématiques , s'il est possible, que celle dont nous venons de parler. L'hérédité a , d'après la presque unanimité des vétérinaires, une influence positive sur la production de la mélanose. On ne sait pas encore si l'homme offre une semblable particularité.

Traitement. — Lorsque la mélanose est inaccessible aux moyens chirurgicaux , son traitement est tout h fait négatif, ou plutôt il n'y a pas de traitement à faire. Quand elle forme à l'extérieur des tumeurs isolées, l'ablation est le seul moyen que l'on doive employer. Elle est à peu près toujours suivie de succès.

Page 1