FRAGILITÉ DES OS
plique cet appareil que pendant la nuit seulement, afin de laisser pendant la veille la liberté aux muscles d'agir complètement, ce qui est de la plus grande importance pour la guérison. Les membres sont maintenus dans ces demi-gouttières au moyen de rubans de fil, et les points sur lesquels il est nécessaire d'opérer une pression plus ou moins forte pour ramener les os à leur rectitude naturelle sont dé- Ijriraés avec des sachets de son ou de ouate de coton, ou des morceaux d'amadou dont on gradue les pressions en serrant plus ou moins les rubans de fil, que l'on noue en dehors comme dans les anciens appareils à fracture. Lorsque les os des extrémités inférieures présentent des courbures dans deux sens opposés, dirigées de telle manière que les genoux rentrent fortement en dedans, comme alors le poids du corps s'oppose constamment au redressement de cette difformité, une simple gouttière à redressement placée pendant la nuit ne peut suffire; il est absolument nécessaire, pour arriver à la guérison, d'appliquer des machines puissantes, qui pendant le jour supportent le poids du tronc, eu permettant toutefois à l'enfant de se tenir debout et de faire quelques pas, soit avec des béquilles, soit sans béquilles (1).
Quant aux machines pour le redressement du racliis, j'ai posé dans le tome I" les principes qui devaient diriger leur fabrication ; j'y reviendrai en parlant des maladies du rachis.
B. OsTÉOMALACiE. — Selou Lobstciu, cette maladie aurait été observée pour la première fois par un médecin arabe nommé Gschusius : il s'agissait d'un homme qui se faisait porter sur une natte de palmier' parce que, dit l'auteur, il n'avait d'os qu'à la tête, à la nuque et aux mains. Les autres pièces du squelette, de la clavicule aux pieds, se pliaient comme un vêtement; le malade ne pouvait s'en servir, et la langue était la seule partie dont le mouvement fût encore soumis à sa volonté (2). On sait quelle célébrité a acquise la femme Supiot dont Morand a tracé l'histoire (.3). Après plusieurs couches, cette femme éprouva dans plusieurs parties du corps, et surtout dans les membres, des douleurs qu'on croyait rhumatismales. Les douleurs allaient en s'exaspérant. Les urines de cette femme se firent remar- . quer par un sédiment blanc. C'est alors, dit Morand, que la malade s aperçut que ses jambes éprouvaient une contraction involontaire de la part des muscles, qui, les ployant peu à peu de dedans en dehors, ^ amsi que les cuisses, recourba insensiblement les deux extrémités intérieures vers lo haut des bras, d'une façon si extraordinaire que lo piod fjonrl,,- ha devint iw coa.^smnt pour oppw/or sa tefo Tout le
(1) Loc. cit.
(2) Traité d anntomie palLologUjne, i. II, p, 1R8.
■ (3) Opuscules de chirurgie. Paris, 1772, II- part., n. 22L (i) MoranJ, lor.. cil.
squelette avait subi des déformations extraordinaires ; on a pu le voir dans les cabinets anatoraiques de la Faculté.
En général, les malades ont été soumis pendant longtemps à des privations, et se trouvent dans de mauvaises conditions hygiéniques ou sous l'influence d'affections chroniques qui ont beaucoup affaibli la constitution. Quelquefois le ramollissement succède promptement à une maladie aiguë. Dans une observation de l'Académie des sciences, 1710, ce fut à la suite d'une fièvre. Ce sont presque toujours des femmes qui sont affectées ainsi, et souvent après des couches. Ainsi la femme Supiot avait eu trois couches et une fausse couche, suivies chacune de quelque accident grave. Une des malades de Frank venait d'accoucher au moment où elle fut mise en prison, et, peu après, tous ses os se courbèrent.
Comme chezl la femme Supiot, Fostéomalacie s'annonce presque toujours par des douleurs qui se fixent dans toute l'étendue du squelette. Au bout d'un certain temps, on voit paraître sur les os des gonflements, des nodosités qui existent surtout au niveau des saillies articulaires. A une époque plus ou moins rapprochée, la démarche du malade est chancelante, son pas est mal assuré, et il évite de marcher dans les rues, craignant d'être renversé par un choc. Les mouvements manquent d'énergie, de sûreté ; ils font naître ou exagèrent les douleurs. A une troisième époque, les os cèdent sous l'action musculaire et se courbent dans le sens de la flexion des muscles. Chaque membre se raccourcit, et la stature générale s'affaisse et diminue quelquefois très promptement. Ainsi un malade perdit en dix-neuf mois un pied de sa taille ; une femme âgée de cinquante ans, de hante stature, devint, en quelques années, aussi petite qu'une naine ; un jeune homme, grand de k pieds 1/2, diminua d'un tiers; une femme adulte devint petite comme un enfant de quatre ans. Quand la maladie est parvenue à ce degré extrême, la mort arrive promptement, soit par un aff"aiblissement général , soit par la lésion d'un organe important gêné mécaniquement dans ses fonctions. Il n'est pas rare néanmoins de voir toutes les fonctions persister longtemps régulières; la nutrition surtout se faisait très bien chez la plupart des malades. Les dents échappent à cette espèce de ramollissement, même lorsqu'il attaque le squelette en entier. La mastication peut donc avoir lieu jusqu'à la fin. Cependant P. Frank parle d'un cas où ces ostéides participèrent à cette alfeclion. Dugès a vu mourir de faim un écureuil élevé en domesticité, et qui ne pouvait plus broyer d'aliments entre ses mâchoires affaiblies. Tous les os de son squelette étaient ramollis à un haut degré (1).
(1) Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, art. IUchitis, t. XIV, p. 81.
FRAGILITÉ t)ES OS. 887
Quoique V ostéomalacie se lie évidemment à une cause générale, ses effets ne se produisent pas toujours sur tous les points du squelette; et comme il y a un rachitisme partiel, il y a une ostéomalacie partielle. Ainsi Vander Haar a observé une malade dont les deux os de la jambe se pliaient en arc quand on soulevait le talon. Le même auteur a connu un garçon de neuf mois environ, dont un fémur se ramollit et devint d'une flexibilité extrême. Ces deux affections partielles des os survinrent à la suite, la première, d'un érysipèle qui suppura, l'autre d'une fièvre qui dura quarante jours. C'est souvent le bassin qui est le siège de cette affection sous la forme locale. Alors les os qui le composent se déforment, se contournent ; de là des rétrécissements des détroits qui empêchent ou rendent très difficile l'accouchement, et cela, chez des femmes qui avaient eu antérieurement des couches naturelles, faciles. Ainsi Hunter et Vaughams parlent d'une femme chez laquelle l'ostéomalacie déforma le bassin au point que le diamètre antéro-postérieur n'offrait plus qu'un demi-pouce d'étendue. Mais, par cela même que l'ostéomalacie rend flexibles les os du bassin, quand elle ne les déforme pas en même temps, cette maladie, selon A. Dugès, peut rendre l'accouchement plus facile.
Si l'on veut se reporter à ce que j'ai dit du rachitisme , on verra les différences entre cette maladie et celle que je viens de décrire. Le mal va toujours progressant dans le ramollissement des adultes, ostéomalacie; dans le rachitisme il tend à s'arrêter naturellement avec l'âge; sa marche est donc plus active et plus aiguë dans le premier cas : aussi P. Frank lui-même, qui veut confondre ces deux maladies, donne pour titre à son travail : De rachitide acuta adultorum (1). Les symptômes aussi présentent de notables différences : dans le rachitis , très peu ou point de douleur ; dans l'ostéomalacie, au contraire, presque toujours douleijrs très vives au début, et quelquefois pendant toute la durée de l'affection. Dans le premier cas, les os se déforment lentement, et ne cèdent qu'à l'influence musculaire ou au poids du corps; dans'le second, on les plie dans tous les sens avec peu d'efforts et presque comme des parties molles. A toutes ces différences , si l'on ajoute celle du pronostic et des effets du traitement, n'est-on pas autorisé à admettre deux maladies (2).
Il serait bien difficile d'établir ici un traitement pratique de l'ostéomalacie, car il serait difficile de citer des cas avérés d'ostéomalacie avec guérison réelle. On parle bien de quelques faits de guérison (le ramollissement partiel ; mais il est très permis de douter qu'il yeût réellement ostéomalacie. On a employé cependant les toniques à Tinteneur ; on a tenté aussi les bains de mer , les eaux minérales, etc.
(1) Dclectus opusculomm medicorum, t. V, in-8.
(2) A. Héran] , Dictionnaire de médecine en 30 volumes.
MALADIES DEïi OS.
Fig. 61.
§ 2. — Friabilité des os.
Dans le rachitisme et Vostéomalacie , les os qui ont perdu leur solidité fléchissent et plient sous la moindre force. Ici, au contraire, l'os se brise. Ainsi quelquefois une pression avec le doigt sur l'extrémité d'un os long fait pénétrer ce doigt en faisant entendre une légère crépitation, indice d'un brisement des cellules qui composent cette partie de l'os. Il y a donc là une espèce de fracture incomplète. La partie moyenne de ces mômes os longs ne s'enfonce point sous le doigt qui la presse ; mais le tube se brise en entier au moindre elîort ; il y a fracture complète et souvent multiple , car la cavité médullaire est agrandie , ses parois sont amincies et peu résistantes ; le tube osseux se casse comme un tube de verre ou comme un bois vermoulu. En effet, les fragments sont des parcelles qui passent à l'état de poussière. L'instrument tranchant divise ces os avec moins de facilité que dans les cas d'ostéomalacie. Enfin le périoste n'est ni épaissi, ni infiltré de celte espèce de liquide sanguinolent qu'on trouve dans la flexibilité des os. Il est des cas où les os sont ramollis et friables sur le même squelette; on un point il s'opère alors des courbures, et ailleurs une véritable
fracture a lieu. Je reviens k ce que dit Ribes sur les os des vieillards souvent réduits à leur parenchyme cellulo-vasculaire, et n'ayant qu'une couche mince de substance calcaire, lesquels ont beaucoup perdu de leur poids et de leur solidité ; quelquefois une simple pression sur la tête d'un os long , ou sur la table externe d'un os plat, est suffisante pour briser les cellules du tissu spongieux . La vieillesse prédispose donc à la friabilité des os. Chez la femme dont parle Godvvin, on ne put reconnaître que l'âge avancé comme cause de 23 fractures en deux ans. Après l'âge, on accuse le vice cancéreux, qui exercerait une action générale sur les os etlesrendrait friables. Comme preuve de cette opinion, qu'il adopte, Lobstein rapporte que Hamilton a vu une femme atteinte d'un cancer à la mamelle se fracturer le fémur en voulant se lever de sa chaise. Mais pour que ce fait et d'autres semblables eussent une valeur , il faudrait s'être assuré que la fracture ne dépendait point d'une altération cancéreuse locale de l'os, comme on le voit fio-ure 61. C'est la coupe d'un lémur qui contient des masses cancéroules : on voit au-dessous du trochantcr qu'une masse enlevée a aminciletubeosseux,lequels'estca.sséaumoindremouvemenl.Cefemur
FIIIABILITÉ DES OS.
appartenait précisément à une femme qui avait eu un melle. Je reviendrai sur cette altéra- p. tion du fémur en parlant de l'ostéosarcome. Le virus syphilitique peut amener la friabilité de l'os, mais en produisant une ostéite ou une nécrose. Saillant a rapporté l'observation d'un goutteux dont le corps était tellement léger qu'il surnageait et ne pouvait être maintenu au fond d'un bain que par l'effort de deuxpersonnes. La goutte a aussi été considérée comme cause. Ainsi le même Saillant expose, dans le Journ.
méd., chir., phar., 1776, page /il6, l'histoire d'une femme dont tous les os étaient minces, fragiles, poreux et comme réduits à leur partie terreuse.
Enfin vient l'observation si souvent citée de Saviard : c'était une femme qui gardait le lit, elle ne pouvait être touchée sans qu'il se fit quelque fracture à ses os. Étant morte au bout de six mois, on trouva chez elle des fractures aux os des cuisses, des jambes , des bras , aux clavicules , aux
côtes, aux vertèbres, au bassin ; tous
ces os étaient brisés et moulus: « on
ne pouvait les tenir entre les doigts
sans qu'ils se fondissent en petits
fragments mous comme une écorce
d'arbre mouillée et pourrie.;»
Voyez d'ailleurs ce que j'ai déjà
dit de la friabilité des os, et des affections qui se lient à ce défaut de
solidité, à VÈliologie des fractures . J'ai
fait mention alors du fœtus (fig. 62)
qui vint au monde avec 11.3 fractures^
lœtus dissé([ué par Chaussicr et dont
l'histoire a été insérée dans le 3" vol urne
des Bulletins de la Faculté de Paris,
page 399 et suivantes. Dans ces derniers temps on a avancé que chez ce fœtus il n'y ava
cancer
a nia-
it pas fraolirn*
390 MALAWS DES OS.
que ce n'était là qu'une forme de rachitisme congénital. J'ai représenté (page 389) ce fœtus, qui reproduit exactement celui que Chaussier a fait graver. On voit, en effet, qu'il a des os courbés, surtout ceux des jambes ; que les diaphyses semblent formées par de petits os courts, entassés les uns sur les autres et offrant les dispositions indiquées par M. Guersant, dont j'ai reproduit le passage relatif à ce cas extraordinaire (voyez Rachitisme).
Voici ce que dit Chaussier relativement aux os longs du squelette ([uc j'ai fait graver (fig. 62): «Ces os étaient évidemment plus courts, mais plus gros, plus épais qu'ils ne le sont dans les fœtus à terme et bien conformés. Les os étaient aussi plus ou moins courbés sur leur longueur, et tous présentaient dans leur milieu des fractures ou divisions transversales, quelques unes déjà réunies, d'autres plus récentes, avec flexibilité et avec un bruit sensible de crépitation. Le périoste qui couvrait les os était blanc, et surtout fort épais aux endroits où l'on remarquait la flexibilité et la crépitation. Pour mieux connaître quel était l'état de ces surfaces ti-ansversales avec crépitation que je désigne sous le nom de fractures, j'ai détaché une partie du périoste qui recouvre le tibia, et alors, en examinant les surfaces, j'ai vu que chacune était rouge, inégale, raboteuse, formée de petits grains, parsemée de petits filaments lamineux qui d'une surface s'étendaient à l'autre (1). »
Il est évident qu'il y a dans la description de Chaussier et dans la gravure ci-jointe des traits qui se rapportent au rachitisme ; mais il ne faudrait pas nier les fractures quand elles ont été indiciuées ainsi par Chaussier, qui était très capable de bien apprécier un pareil fait. Dans tous les cas, il est impossible de ne pas voir dans cet exemple les rapports du rachitisme avec la fragilité des os. On se rappelle qu'en exposant les phases du rachitisme, j'ai dit que les lames de l'os, écartées par une humeur séro-sanguinolente, étaient réunies par une substance osseuse qui était peut-être cette même humeur solidifiée ; alors l'os prenait une grande consistance. Mais cette espèce de réossification peut ne pas avoir lieu : alors les lames osseuses écartées offrent très peu de solidité, et par conséquent une grande disposition aux fractures. Ainsi il est probable que les adultes qui offient des exemples de fragilité des os, et dont le squelette n'a pas été aminci sur certains points par des masses tuberculeuses et surtout encéplialoïdcs ; il est probable qu'alors il y a eu, dans un temps, sur le point qui se fracture, un état rachilique qui n'a pas été suivi de cette réparation que j'ai décrite. Cette réparation n'est autre chose qu'une hypertrophie du tissu osseux succédant au rachitisme : or, si ce mouvement hypertroplnque ne se
(1.) BuUelm de la Facullé, 1813, 1. H , p. 30'.).