‹ Traité de pathologie externe et de médecine opératoireChapitre 119 sur 266 · ET DIFFORMITÉS · texte numérisé non relu

ET DIFFORMITÉS

raissent successivement, ct, selon la philosophie anatomique surtout enseignée par MM. Serres et Geoffroy Saint-Hilaire, ces mêmes parties, en se développant, passent par une série de changements ou d'états transitoires qui correspondent à des états fixes de certains animaux. On comprend que l'être le plus parfait, le plus compliqué, au point de vue anatomique, sera celui qui subira le plus de changements ; si, en s’élevant au sommet de l'échelle zoologique, il est arrêté, son organisme conservera des formes de l’animal qui appartient normalement à ce degré : c’est ainsi qu'un animal d’un échelon très supérieur peut être arrêté à l'échelon qui correspond au serpent, et venir au jour sans membres, quand il devrait en avoir quatre. Ge système attribue, par conséquent, les anomalies à des accidents survenus après la fécondation.

Winslow, appuyé par Haller, fut proclamé vainqueur par ses contemporains qui lui attribuèrent tous les succès dans cette grande lutte ; succès de forme, succès de fond. Mairan, alors l'ami de Winslow et secrétaire de l'Académie des sciences, ne manqua pas de mettre en relief le talent littéraire et les autres talents de Winslow, même sa mansuétude. Et cependant Winslow fut plus acerbe, plus personnel que Lemery, qui était en réalité plus fort ! Ce qui le prouve, ce sont les concessions que Winslow fut obligé de faire à son adversaire dans ses derniers écrits : en effet, il finit par déclarer que ce qu'il voulait réfuter, c'était surtout le système exclusif des accidents ; puis il dit, dans un autre travail, qu'il s'oppose seulement au Système exclusivement universel des monstres par accident. Quoi qu'il en soit, Winslow eut raison auprès de ses contemporains (1), et Lemery, fatigué de combattre, en appela à la postérité, qui a fini par adopter son système : ainsi aujourd'hui l’idée des germes originairement anormaux est généralement rejetée. Je dis généralement et non unanimement, car Meckel constitue ici une brillante exception avec laquelle on devra nécessairement compter. J'avoue que, pour ma part, l’hérédité de certaines difformités me rendrait Moins sévère à l'égard de Meckel, que ne l'ont été certains modernes. Aïnsi le fait d’une mère qui a des doigts surnuméraires, mettant au monde un être ayec la même difformité, me paraît singulièrement favorable au système qui admet des germes généralement anormaux. Les mêmes points de ressemblance de l'être créé avec le père prouvent, au moins, que le dessin de certaines parties est arrêté au moment indivisible de la fécondation, et que ce n'est pas par un accident dans le développement ultérieur que les anomalies se sont produites. En effet, le père qui a un doigt surnuméraire, qui même a un doigt difforme par accident, n’est absolument pour rien dans les accidents de la grossesse auxquels on pourrait attribuer la formation d’un doigt de plus, d’un doigt difforme, à la main de son enfant.

Aujourd’hui, on est convenu de considérer les anomalies comme des per türbations survenues après la conception, lesquelles ont altéré d’une manière

| (1) Voyez Mémoires de l'Académie des sciences de 1743, p. 340 et 349. VIDAL, T. 1. — 5° ÉDIT, 14.

210 ANOMALIES ce quelconque le développement de l'embryon. On cite comme favorables à cette doctrine les effets des coups, des chutes qui ont entravé une grossesse jusque-là régulière qui s'est terminée à sept ou huit mois par la naissance d'un être difforme. M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, partisan de ce système, croit avoir prouvé qu'il naît plus d'enfants difformes dans les classes indigentes, où les femmes sont obligées à des travaux rudes et exposées à de mauvais traitements pendant le cours de la grossesse. Mais je ferai remarquer que ces mêmes femmes, qui n’ont pas été riches pendant leur enfance, ont dû puiser dans la misère, dans les privations qu’elle impose, une constitution peu favorable à des germes absolument complets et vigoureux. L'expérimentation est venue en aide aux théories des partisans de l’épigénésie. Geoffroy Saint-Hilaire à fait, en 1820, 1822, 1826, des expériences par lesquelles il a, pour ainsi dire, produit des anomalies à volonté. Cet illustre physiologiste avait à sa disposition un établissement d’incubation artificielle : à des œufs, d’abord placés dans toutes les conditions favorables une incubation heureuse, étaient tout à coup troublés, après un certain temps, par exemple, après trois jours, Alors on les secouait plus ou moins violemment, on-les perforait sur plusieurs points, ou bien on revêtait la moitié de la coquille d’un enduit de cire ou de vernis, afin de la rendre imperméable à l'air, surtout on maintenait l'œuf dans la position verticale, on le faisait tenir sur le gros ou le petit bout. De ces œufs sortirent des êtres beaucoup plus souvent difformes que ceux qu’on voyait éclore d'œufs qui n'avaient pas été ainsi tourmentés. Geoffroy Saint-Hilaire, après ces expés riences, a observé une foule d'anomalies simples ou complexes, parmi les= quelles il note la triocéphalie, l’atrophie et même l'avortement des veux, l’éventration, la fissure spinale (1). | 3° Influence de l'imagination de la mère.

Il n’y à pas de croyance plus ancienne que celle qui attribue certaines monstruosités à une influence de l'imagination de la mère modifiée de diverses manières. La Genèse nous montre Jacob entourant ses brebis de branches d'arbres à demi écorchées pour varier la couleur de la peau des agneaux. De à arrivez jusqu’à nous, et, soit que vous interrogiez les croyances, la tradition et même la science, toujours vous verrez la même idée se reproduire Encore un coup, je ne me propose pas de traiter ici de pareilles questions; mais je dois les présenter dé manière à permettre aux élèves de classer convenablement les faits qu'ils licont ou qui parviendront autrement à leur connaissance. Je pense que ces faits doivent être divisés en deux principales catégories : |

4° Ceux qui, selon moi, ne peuvent être contestés, et qui se rapportent à des anomalies indéterminées offertes par des enfants dont les mères ont éprouvé pendant la grossesse une forte commotion morale. Personne, en effet, ne nie l'harmonie qui existe entre l’activité vitale de la mère et celle de

(14) Voyez Mémoires du Muséum d'histoire naturelle, t. XIIL, p. 289.

ET DIFFORMITÉS. 911 l'embryon. Eh bien, ne conçoit-on pas qu’un trouble opéré dans le premier organisme rompe cette harmonie aux dépens du second? Est-il difficile de comprendre qu'une grande perturbation dans la circulation maternelle amène un dérangement tel dans la circulation du fœtus, que le sang n’arrivant plus à celui-ei de la même manière, il s’ensuive des arrêts ou des déviations dans l'acte qui préside à son organisation, lequel acte est si étroitement lié à l’état” du sang? Le même trouble de la circulation, auquel participe toujours le système nerveux, ne peut-il pas produire des maladies de l'embryon capables non-seulement d'arrêter ou de pervertir le développement de certaines parties, mais de les détruire dans une plus ou moins grande étendue ? Si l’on admet ces faits, irrécusables selon moi, pourra-t-on nier qu’un femme qui apprend la nouvelle de son mari étoulfé dans un incendie, qui tombe évanouie, qui reste souffrante jusqu'à la fin de la grossesse, pourra-t-on nier que cette femme ne puisse donner naissance à un enfant atteint d’une difformité ? Les faits de cet ordre doivent donc être admis. La raison ne doit pas les repousser, et la science pourra peut-être un jour les classer plus logiquement.

22 La seconde catégorie n’est pas dans le même cas. Ici se trouvent des faits, le plus souvent des assertions qui tendraient à donner à l'imagination un bien autre pouvoir. Elle n'aurait pas, comme tantôt, une influence sur la production d’une anomalie indéterminée, mais elle ferait que l’anomalie serait l'image de l’objet qui a frappé l'esprit de la mère. Par exemple, la vue dela femme s'arrête sur un objet; s’il lui inspire de l'horreur, ou de la crainte, ou du dégoût, bien plus, si elle le désire, l'enfant vient au monde avec certains détails dans sa conformation qui rappellent, reproduisent la forme, la disposition, la couleur de cet objet ou d’une ou de plusieurs de ses parties. Les observations qui appartiennent à cette catégorie sont très nombreuses ; il en est même qui ont trouvé place dans les livres scientifiques. [ne faudrait pas que leur nombre nous en imposât sur leur valeur individuelle. Mais s’il ne convient pas de les rejeter toutes, il est prudent de les examiner avec la plus grande méfiance, car l’amour du merveilleux peut aoir entouré ces faits de plus d’un nuage. Pour en citer quelques exemples, éme garderai d’avoir recours à des sources suspectes : je ferai, au contraire, parler l'autorité physiologique aujourd’hui la plus grave. Burdach rapporte que Klein à connu une femme qui, au huitième mois de la grossesse, éprouva mm vive frayeur à la vue de son mari brisé de coups, ayant le côté gauche de a figure bleu et enflé, le nez gros, et la Rvre supérieure pendante : eh bien ette femme mit au monde une fille chez laquelle le côté gauche du front et à partie supérieure de la joue étaient couverts d’une excroissance fongueuse lun bleu rougeâtre ; le nez était tuméfié, la lèvre inférieure bleue et penlante. Carus cite aussi un fait qui s’est plusieurs fois reproduit : Une femme Wait souvent vu un enfant portant un bec-de-lièvre ; elle avait été fortement roublée par l’idée que son enfant aurait la même diflormité ; celui-ci vint au monde eflectivement avec un bec-de-lièvre. Burdach cite encore plu-

Page 1